‹ Le moulin FrappierChapitre 2 sur 57 · Chapitre 2

Chapitre 2

— Fait-il bon vivre à l’auberge de Délasse ? demanda méchamment Victoire, quand sa future belle-fille fut assise en face d’elle sur une chaise de paille, dans la salle dallée.

François rougit, et répondit pour sa fiancée :

— Il fait bon vivre partout, ma mère, quand on y remplit son devoir, et qu’on a l’âme contente.

— C’est bien dit, mon garçon, fit la paysanne rusée, en approuvant du sourire. Eh bien, Geneviève, votre cœur a donc parlé pour mon garçon ? C’est un beau gars, et riche, et vous auriez eu de la peine à trouver mieux.

— Ce n’est pas parce qu’il est riche que je l’ai aimé, dit Geneviève d’une voix grave, sans regarder madame Beauquesne ; je l’ai aimé quand il n’était guère plus fortuné que moi. Lorsqu’il a hérité, j’ai voulu lui rendre sa parole, mais c’est lui qui n’a pas voulu. Je crois qu’il a eu raison. J’aurais fait de même.

La main de François vint se poser doucement sur les deux mains de la jeune fille, enlacées sur ses genoux ; il en prit une et la garda sans affectation.

Victoire, déconcertée, ne sut que répondre, et offrit un verre de liqueur. Elle avait une sourde envie de pleurer, de mordre, de jeter dehors cette impudente qui venait lui apprendre à parler… Elle se contenta de faire remarquer combien la journée avait été belle, surtout pour un jour de bout de l’an.

— C’est si rare qu’il ne pleuve pas, dans ces occasions-là ! conclut-elle.

Comme ni François ni sa future n’avaient jamais fait de remarque à ce sujet, ils ne répondirent rien à cette réflexion saugrenue.

— Quand comptez-vous vous marier ? dit tout à coup madame Beauquesne, avec la vivacité jouée de quelqu’un qui s’avise d’une chose à laquelle il n’a jamais pensé.

— Dès que les bans seront publiés, répondit François ; nous avons déjà tant attendu, que nous pouvons bien nous presser un peu maintenant.

— Et vos maîtres, que disent-ils de cela ? reprit Victoire avec intérêt, en regardant Geneviève.

— Ils en sont contents, parce qu’ils m’aiment.

Geneviève avait l’air si innocent en faisant cette réponse que Victoire se mordit les lèvres. Cette fille avait l’air de ne pas sentir les piqûres ; on aurait de la peine à la mater.

— À ce propos, ma mère, dit François, je pense qu’il ne convient pas que Geneviève reste plus longtemps à Délasse. Il me semble qu’elle pourrait vivre ici jusqu’au jour du mariage ; ce serait de votre part lui montrer de l’amitié…

— On glosera, mon garçon, fit Victoire d’un air malin. Ses yeux allaient de l’un à l’autre des jeunes gens, avec l’espoir de saisir quelque intelligence entre eux ; mais ils restèrent tous deux impassibles.

— On ne dira rien, si je m’en vais, repartit François. Voilà le moment d’acheter du blé pour la mouture de l’été ; je puis être trois semaines absent, je reviendrai pour le jour de la noce.

— Tu t’en vas ? dit tristement Geneviève en tournant ses grands yeux noirs vers son promis.

— Il le faut, ma bonne amie ; mais quand je reviendrai ce sera pour ne plus te quitter qu’à la mort.

Il souriait en parlant ; mais au dernier mot, Geneviève pâlit.

— Ne parle pas de ça, dit-elle, ça me fait mal.

Il se leva en lui serrant la main.

— Il est grand temps que Geneviève s’en retourne, pour être chez elle avant la nuit, dit-il ; je regrette que mon père ne soit pas rentré…

— Me voici, dit Simon sur le seuil..

Il s’était attardé à plaisir, craignant de tomber dans une discussion orageuse. Enchanté de voir régner la bonne harmonie, il trouva quelques paroles aimables pour Geneviève et s’assit au coin du feu d’un air content.

— Vous allez souper avec nous ? dit-il à la jeune fille.

— Merci, monsieur Beauquesne, répondit-elle ; il faut que je rentre.

— Je vais te reconduire, dit François.

Ils sortirent ensemble, et reprirent le chemin de Délasse, sans hâte ni lenteur ; ils étaient tranquilles, comme des gens qui ont la vie devant eux pour s’aimer. D’ailleurs, le propre des grandes joies, c’est de mettre d’un seul coup l’équilibre dans les âmes.

— Ta mère ne m’aimera pas, dit la jeune fille au moment où, en vue de l’auberge, son promis se penchait vers elle pour l’embrasser.

— Ça ne fait rien puisque je t’aime, moi, répondit-il. C’est moi qui suis le maître.

Quand François rentra, il s’attendait à voir tout le monde couché, mais ses parents veillaient devant l’âtre. Quand il eut mangé sa soupe, comme il se levait pour leur souhaiter le bonsoir :

— C’est égal, si le bonhomme Frappier avait su que son moulin irait à une servante d’auberge… dit Victoire avec amertume…

François se retourna.

— Ma mère, fit-il, vous dites là une mauvaise parole, et injuste. Frappier m’a laissé son bien parce qu’il savait que j’aimais Geneviève. Et maintenant, il ne faut plus m’en parler, ça ne me convient pas.

Il monta l’escalier de granit pour se rendre à sa chambre, laissant sa mère courroucée et son père à moitié content. Simon ne trouvait pas toujours sa femme bonne et raisonnable.

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