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Chapitre 26

Sans même jeter un regard du côté de Renée, qui, debout dans le parterre, le regardait avec anxiété, Jean Beauquesne monta dans la chambre de Geneviève, et se tint la tête découverte devant elle.

— Ma mère, lui dit-il, j’ai besoin de toute votre bonté, de toute votre justice.

Madame Beauquesne le regarda, et bien qu’il fut assez loin d’elle pour qu’avec ses yeux affaiblis elle ne pût distinguer exactement l’expression de son visage, elle vit dans toute l’attitude de son fils que l’heure était solennelle.

— Vous m’avez dit un jour, reprit-il d’une voix qui tremblait un peu, comment on aime quand c’est pour la vie. Vous m’avez parlé d’un amour qui ne troublait pas, mais qui entrait en maître dans notre âme, si bien qu’on aimerait mieux mourir que de cesser d’aimer… un seul souvenir, une seule présence sans laquelle on ne saurait vivre heureux et bon… C’est ainsi que j’aime, ma mère chérie, et je viens vous demander d’épouser celle que j’aime.

— Renée ? fit vivement Geneviève dont le visage soucieux s’éclaira.

— Non, ma mère, pas Renée…

Jean éprouva soudain un extrême embarras : ses sentiments, si bien cachés qu’à peine venait-il de les pénétrer lui-même, devaient être absolument incompréhensibles pour sa mère. Au lieu de lui jeter brusquement le nom de l’humble enfant, il résolut d’user d’un détour. Prenant une chaise, il vint s’asseoir auprès de Geneviève avec les câlineries de sa première enfance.

— Maman, dit-il en prenant un ton familier, nous avons eu depuis un an près de nous un être aimable qui a été notre ange gardien, qui a remplacé pour toi la vue décroissante, pour moi les rêves du peintre, qui, toujours douce, affectionnée, silencieuse, a mis dans notre vie les joies les plus discrètes, les plus intimes… c’est elle…

— Simplicie ? fit Geneviève en repoussant les mains de son fils qui cherchait les siennes… Tu es fou ! Jamais !

— Écoute-moi, ma mère, avant de me répondre, insista Jean.

— Pourquoi t’écouter ? Ne sais-je pas tout ce que tu pourras me dire ? fit Geneviève avec véhémence. Elle est douce, elle est parfaite, je le sais. Mais est-ce pour que tu épouses une servante que je t’ai élevé si fort au-dessus de ta classe ? Est-ce pour te voir mener une vie obscure que j’ai passé ma jeunesse et perdu les yeux sur des morceaux de dentelle ? Quand j’étais lasse de pleurer, dans les temps de la lutte et de la pauvreté, je reprenais courage en te regardant dormir avec un air tranquille. Je me disais : Jean sera un homme, un artiste, il sera peut-être un maître… La fortune de son père que je lui conserve jalousement lui servira à monter plus haut encore… Que ne sera-t-il pas, avec les biens que je lui donnerai, l’éducation et la richesse ? Et j’aurais fait tout cela, pour que tu épouses une servante et que tu t’endormes dans la vie des paysans ? Non, Jean, non, c’est moi qui en appelle à ta justice. Après ce que j’ai fait pour toi, est-ce juste de renverser ainsi mes plans ?

Les lèvres de madame Beauquesne tremblaient d’émotion. Elle regarda son fils et vit qu’il était affligé, mais non convaincu.

— Je serai ce que tu voudras, mère, répondit-il, et si tu es ambitieuse pour moi, je tâcherai de te satisfaire ; mais ne puis-je en même temps être heureux, te voir heureuse et passer ma vie avec la femme de mon choix ? Elle est encore ignorante, mais depuis un an tu as vu combien elle a changé ! Et pour ce qui regarde le moral, connais-tu une seule jeune fille qui lui ressemble, même de très loin ? L’an dernier, tu me permettais d’épouser Clotilde, que tu n’aimais pas. Cette année tu m’interdis d’épouser Simplicie, que j’aime…

— Je savais que tu n’épouserais pas Clotilde, interrompit vivement Geneviève.

— Soit ; tu me permets aujourd’hui d’épouser Renée… Je l’aime tendrement et ne veux point la déprécier ; mais pour passer ensemble une longue existence, est-il possible de comparer le caractère de Renée à celui de Simplicie ? C’est donc seulement l’absence de fortune…

— Je ne veux pas que tu épouses une servante, fit orgueilleusement Geneviève. Tu es assez riche pour prendre une fille sans dot…

L’argument que Jean avait sur les lèvres ne put sortir ; il sentit qu’à aucun prix il ne pourrait rappeler à sa mère son humble origine, semblable à celle de Simplicie.

— Mère, dit-t-il d’un ton suppliant, je l’aime…

— Il ne fallait pas l’aimer, répondit Geneviève, je te croyais le cœur mieux placé.

Sans répondre, Jean se leva doucement, et, après un instant de silence, quitta la chambre sans témoigner d’irritation. Il connaissait sa mère et savait que pour le moment elle ne céderait point. Il avait à peine fait deux pas dans le corridor qu’elle le rappela.

— Tu lui en as parlé sans doute ? fit-elle d’un ton chagrin.

— Me croyez-vous capable, ma mère, répondit-il respectueusement, de porter le trouble dans son cœur sans la certitude que vous consentiriez à me la donner ?

Geneviève rentra chez elle sans répliquer, et Jean se dirigea vers sa chambre. Avant d’y rentrer, il rencontra Renée qui venait à lui anxieuse.

— Tu as vu ta mère ? dit-elle à demi-voix.

— Oui. Elle refuse.

Renée baissa la tête. Il n’était pas besoin d’explications entre eux.

— J’ai peut-être eu tort, dit-elle ; j’aurais dû ne te rien dire…

— Ce serait arrivé tout de même, fit Jean d’un air triste. J’avais le cœur plein d’elle à déborder depuis son départ de Paris… Je ne pouvais plus vivre sans elle…

— Courage ! dit la jeune fille, je vais parler à ta mère, moi.

— Toi ? que lui diras-tu ?

— Cela ne te regarde pas, mon ami Jean.

Elle hésita quelques instants, puis le regardant avec émotion :

— Je t’aime bien, va, plus que tu ne crois, plus que tu ne le croiras jamais ; si tu n’es pas heureux, je ne le serai pas non plus… Va, mon ami, laisse-moi essayer.

Elle s’éloigna et avant d’entrer chez Geneviève, se retourna pour le voir encore. Immobile, il la regardait de loin, elle lui jeta un baiser du bout des doigts, frappa à la porte et entra.

— Vous êtes fâchée, maman Geneviève ? dit Renée en s’asseyant près d’elle sur un tabouret bas.

Madame Beauquesne ne répondit pas ; la plaie de son cœur saignait ; elle souffrait de la voir découverte.

— Je vous demande pardon si je vous parais indiscrète, maman Geneviève, reprit l’enfant gâtée, mais j’ai beaucoup à me reprocher dans tout ce qui arrive, et je voudrais obtenir votre pardon.

— Comment ? fit Geneviève surprise.

Renée raconta en quelques mots la malice qui avait eu pour Simplicie de si graves conséquences.

— Que voulez-vous, ma petite maman ? ajouta-t-elle, j’aime Jean, j’étais comme vous très orgueilleuse, et ça me faisait plaisir de remettre cette petite fille à sa place.

Geneviève réprima un petit mouvement. Renée, sans faire mine de s’en apercevoir, continua :

— J’avais dit, de même que vous, que Jean épouserait une belle demoiselle… Elle a trouvé ça très naturel ; seulement, elle est tombée malade, comme vous l’avez vu, et alors, comme elle est très honnête, elle a voulu s’en aller. Elle avait raison, n’est-ce pas ? C’était très bien de sa part ?

— Sans doute, répondit Geneviève un peu à contrecœur.

— Ici, vous avez vu comme elle se cache, on ne la voit plus ; j’ai eu toutes les peines du monde à la dénicher dans sa cachette. Elle n’espère rien. Vous savez, elle comprend parfaitement la position… Seulement, vous pensez bien qu’elle ne demandera pas à retourner à Paris avec vous… Elle restera ici pour soigner les vieux.

Geneviève ne releva pas cette appellation irrévérente. Elle pensait à sa solitude de l’hiver, quand Jean, blessé de son refus, serait sans cesse absent, qu’elle serait livrée à des soins mercenaires. Quel malheur que son fils se fût attaché à cette petite fille ! Qui pouvait prévoir cela ?

— Cette pauvre Simplicie, ce qu’elle aurait de mieux à faire, reprit Renée, ce serait de mourir… Elle le sait bien, elle le dit elle-même, cela arrangerait tout, mais ne meurt pas qui veut. Enfin, si vous ne voulez pas qu’elle revoie Jean, vous pouvez l’envoyer dans quelque ferme.

Geneviève fit un mouvement d’impatience.

— Pourquoi me dis-tu des choses qui me sont désagréables ? fit-elle avec humeur. Tu parles à tort et à travers de mourir et de renvoyer… Cela ne te regarde pas, au bout du compte.

— Pardon, maman Geneviève, dit Renée en se levant. Cela me regarde plus que vous ne pensez. Depuis que je suis au monde, j’aime Jean. Voilà la vérité. Et je pense en même temps que les familles ont grand tort d’arranger au berceau des mariages qui ne se font pas plus tard, parce qu’on accoutume les enfants, les petites filles surtout, à des idées dont il vaudrait mieux ne pas leur parler… Mais il y a deux malheurs dans cette affaire, dont un seul suffirait très bien pour tout déranger : le premier, c’est que Jean ne m’aime pas, et le second, c’est que papa ne me donnera pas un mari qui ait moins de cinq cent mille francs ; or, Jean n’en a que trois cent mille. Je vaux cinq cent mille francs, vous savez, il faut que mon ménage vaille un million, c’est positif, parce que deux et deux font quatre. Eh bien, maman Geneviève, j’aime Jean, mais il aurait le demi-million tout rond que je ne l’épouserais pas, même si vous étiez là tous deux à m’en prier, parce que je ne suis pas faite pour lui. Simplicie est faite pour lui ; jamais vous n’aurez une bru comme celle-là, c’est aussi positif que mes cinq cent mille francs. Elle est faite pour vous aussi, ça n’est pas étonnant, elle tient ça de père et de mère.

Geneviève revit dans sa pensée la pâle figure de Mélie, Mélie tout enfant encore, grondée et battue pour trop l’aimer, puis Saurin tombant de l’échelle sous le mur du moulin embrasé.

— Voilà ce que je voulais vous dire, maman, et vous voyez que ça me regarde un peu. J’ai bien aussi quelques droits sur votre fils, et puisque avec un gros crève-cœur j’en fais abandon, vous pourriez bien, à ce qu’il me semble, en faire autant du vôtre. Après ça, c’est que moi je ne l’aime que pour lui-même, tandis qu’une mère, c’est toujours un peu égoïste.

Sur cette impertinence, Renée disparut en fermant la porte, et Geneviève resta préoccupée, ne sachant si elle devait chapitrer vertement la jeune fille, ou la remercier de sa franchise.

Au repas du soir, qui fut court et silencieux ; Victoire et Simon, surpris de voir tous les visages fort différents de leur expression habituelle, attendirent à se trouver seuls avec Geneviève pour lui adresser des questions. Bientôt en effet Renée disparut avec Simplicie. Jean alla fumer un cigare dans le parterre. Geneviève voyait dans l’aube du soir le petit point de feu aller et venir sous la fenêtre.

— Eh bien, ma fille, qu’y a-t-il donc ? dit enfin Simon, quand ils furent seuls tous trois.

— Il y a, répondit madame Beauquesne, que Jean veut se marier.

— Eh bien ?

— Il veut épouser Simplicie, et je n’y consens pas, conclut la mère.

Les deux vieux s’entre-regardèrent. Ils s’étaient bien aperçus que leur petit-fils ne traitait pas la fillette en servante ; mais, comme ce n’était pas leur affaire, ils n’avaient rien dit.

— Je n’y consens pas, reprit Geneviève, parce que je n’ai pas fait de mon fils un homme riche et intelligent à seule fin de lui voir épouser une servante…

— Eh, ma fille, fit Victoire avec aigreur, les servantes ne sont point si méprisables, après tout. Quand mon fils vous épousa, vous étiez fille d’auberge à Délasse !

Le coup fut rude pour l’orgueil de Geneviève, mais elle trouva aussitôt une réplique.

— Aussi, vous l’avez trouvé mauvais, et vous l’avez assez montré.

— Et nous avions tort, dit Simon en s’interposant. Est-ce donc vrai, ma fille, que les fautes des parents ne corrigent point les enfants ? Vous avez prouvé, Geneviève, que François avait raison de vous aimer… il faudrait voir si Jean a tort d’aimer la petite. Elle est douce et de bon caractère, et m’est avis qu’avant tout c’est ce qu’il faut chercher dans une femme ; et puis s’il l’aime…

— Vous en voudriez pour votre petite-fille, vous ? s’écria Geneviève.

Victoire allait répondre et gâter tout, suivant son habitude. Simon lui fit signe de le laisser parler.

— Oui, dit-il, j’en voudrais pour la femme de Jean. Les filles des villes, voyez-vous, ma bru, ce n’est pas ce qu’il nous faut à nous autres paysans. Vous avez du sang de paysan dans les veines, sans reproche, Geneviève, et votre fils est le fils d’un meunier. Il n’est pas mal que le paysan soit rattaché à la terre par quelque lien. Il n’est pas mal qu’un garçon riche épouse une fille pauvre…

— Vous pensiez différemment, fit Geneviève avec irritation.

— J’avais tort, vous ai-je dit, je le répète pour vous faire plaisir. Vous nous avez appris bien des choses, ma fille, et maintenant c’est moi qui vous les répète, car vous les avez oubliées. Et puis, est-ce que le bonheur n’est pas le premier de tous les biens ? Vous ne voulez pas que votre fils soit heureux à son idée ; c’est vous qui avez tort, cette fois, Geneviève, et je ne m’en dédirai pas.

Madame Beauquesne ne répondit pas. Elle sentait ce qu’il y avait de juste dans les paroles du vieux paysan.

Elle lui souhaita le bonsoir, et remonta à sa chambre, sans accepter le secours de personne, pas même de son fils.

— Comment, dit Victoire à Simon quand elle les eut quittés, tu accepterais Simplicie pour la femme de notre petit-fils ?

— Oui, répondit fermement le vieillard. D’abord elle est sans défaut autant que c’est possible, et puis il n’est pas mal de rabaisser un peu l’orgueil de Geneviève ; c’est une brave femme, elle l’a prouvé, mais il ne faut pas qu’elle en vienne à rougir de son origine.

Victoire ne fit plus d’objection. Du moment où Geneviève était humiliée, elle n’en demandait pas davantage. Elle avait appris à respecter sa belle-fille et même à l’aimer ; mais une petite leçon à cette orgueilleuse lui ferait grand bien.

Le lendemain, à midi, comme la cloche appelait tout le monde à table, Geneviève entra la dernière dans la salle, et sur le seuil croisa Simplicie, qui sortait pour chercher quelque chose. À sa vue elle tressaillit, et un flot de larmes monta à ses yeux. Prenant par le bras la jeune fille surprise, elle dénoua les cordons du petit bonnet blanc qui couvrait ses cheveux blonds.

— Tu ne porteras plus ce bonnet de servante, lui dit-elle ; à dater de ce jour, tu es notre enfant. Jean, embrasse ta femme.

Simplicie, tour à tour rouge et pâle, ne comprenait pas. En voyant s’approcher d’elle celui qui était toute sa vie, en le sentant presser sa main glacée, elle éprouva quelque chose d’inouï. Un rayon de soleil inonda son âme résignée. Elle arracha sa main de celle de Jean et tomba à genoux dans les plis de la robe de Geneviève en criant : Ma mère !

Jean est devenu un grand peintre ; il passe quelques mois d’hiver à Paris ; mais dès que les premières feuilles pointent aux rameaux, il retourne au cher moulin Frappier.

Geneviève est presque tout à fait aveugle. Cependant elle voit encore assez pour deviner les objets qui l’entourent. C’est au travers d’un nuage blanc qu’elle entrevoit les têtes blondes et les yeux bleus de ses petits-enfants. Mais la vie ne lui est point à charge, car elle sait qu’elle n’est à charge à personne. Simplicie ne la quitte pas, et lui consacre plus de tendresse qu’à ses propres enfants. Ce grand cœur qui a tant aimé continue une vieillesse heureuse et tranquille au milieu de l’amour des siens.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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