‹ Le moulin FrappierChapitre 56 sur 57 · Chapitre 25

Chapitre 25

— D’où viens-tu comme cela, cachottière ? dit Jean en saisissant Renée au passage.

Pleine encore des émotions qu’elle venait d’éprouver, elle marchait la tête baissée, sans regarder autour d’elle.

Au lieu de rire comme à l’ordinaire, la jeune fille tourna vers lui ses yeux graves et attendris.

— Je viens de passer une heure avec une petite amie, dit-elle ; une bonne heure, je t’assure, une heure que je n’oublierai pas.

— Tu as une petite amie ? fit Jean en essayant de plaisanter.

— Tu sais bien de qui je veux parler. Oh ! Jean, cette enfant est adorable ! Si tu savais quelle noblesse de sentiments, quelle dignité, quelle franchise… Nous sommes bien peu de chose avec nos mesquineries à côté de cette nature angélique, qui souffre sans se plaindre…

— Elle souffre ? de quoi ? Qui s’est permis de l’affliger ? fit Jean en s’arrêtant brusquement au détour du chemin.

— Qui ! Nous tous, mon pauvre ami ; moi d’abord, mais je lui ai avoué ma faute et elle m’a pardonné ; je ne suis pas seule coupable, Jean ! tu l’es aussi, et ta mère avec les meilleures intentions…

— Oui, dit le jeune homme, en reprenant sa marche dans le parterre, je sais que nous avons agi inconsidérément en l’accoutumant à vivre dans un milieu plus relevé que le sien. Mais est-ce un mal ? Ne doit-on pas s’efforcer d’élever, d’ennoblir les natures qui s’y prêtent ? N’est-ce pas rendre service à l’humanité tout entière, que de travailler à l’amélioration de quelques-uns ?

— Oui, répondit Renée en posant sa main sur le bras de son ami, ce sont de belles et bonnes théories de philosophe ; en réalité, doit-on apprendre qu’il est des jouissances plus relevées à ceux que leur condition condamne à l’obscurité ? Doit-on montrer le bonheur à ceux qui sont obligés de ne jamais le connaître ?

Jean resta soucieux, puis prenant un parti :

— Bah ! dit-il, tout cela, ce sont des discussions sur une pointe d’aiguille. Les faits sont plus probants. Simplicie a été malade, elle a eu une petite lubie d’existence villageoise, elle se donne le plaisir de la satisfaire, et dans quelques semaines elle reviendra avec nous à Paris…

— Non, dit gravement Renée, elle ne retournera pas à Paris, elle restera ici.

Jean s’arrêta court.

— Et pourquoi, grand Dieu ! s’écria-t-il, pourquoi nous quitterait-elle ? A-t-elle eu à se plaindre de nous ? Ne l’avons-nous pas aimée et choyée comme l’enfant de la maison ?

— Sans doute, mais après ?

— Après ? fit le jeune homme inquiet, que veux-tu dire ?

— Je veux dire que plus tard, quand elle aura vingt ans… quel avenir lui réservez-vous ? Elle ira vivre auprès de ta mère toujours, alors ? Elle deviendra vieille fille et mourra seule après avoir fermé les yeux à notre mère Geneviève ? Est-ce là un avenir ?

— Évidemment non, répondit Jean.

— Alors elle se mariera, ajouta impitoyablement Renée. À qui ?

Jean fit un mouvement si vif que Renée eut peur d’avoir provoqué sa colère. Elle se remit cependant et reprit sa lente promenade.

— Dis-le donc, fit Renée tout à coup, dis-le donc que tu ne veux pas qu’elle se marie, que tu veux qu’elle reste toujours près de toi, pour poser dans tes tableaux, pour soigner ta mère, pour être votre servante et votre jouet, jusqu’au jour où vous serez lassés d’elle, où elle sera inutile à votre bonheur, et où vous la mettrez de côté, comme un vieil habit qui n’est plus de mode !

— Tu es méchante, fit soudain Jean devenu très pâle. Il y a longtemps qu’on me l’a dit, mais je ne voulais pas le croire.

— Je sais, c’est Clotilde qui te l’avait dit, fit négligemment Renée, et Clotilde est un oracle, c’est convenu. Mais il n’est pas question de moi, c’est de Simplicie qu’il s’agit. Elle ne retournera pas à Paris.

— Je veux qu’elle y retourne, cria Jean avec colère. Eh ! que ferions-nous sans elle ?

Renée recueillit avidement ce cri du cœur, mais continua son œuvre sans se troubler.

— Égoïste ! dit-elle, et Simplicie, que fera-t-elle près de vous ?

Jean quitta sans cérémonie mademoiselle Reynold, sauta par-dessus les plates-bandes et arriva en trois bonds jusqu’à la porte de la maisonnette de Saurin. Là, sur le seuil, il hésita. Qu’allait-il lui dire, à cette enfant que le destin avait rapprochée de lui d’une façon si cruelle ? Sans vouloir l’approfondir, il entra.

— Est-ce vrai, demanda-t-il sans préambule, que vous vouliez nous quitter ?

Simplicie eut envie de s’enfuir sans répondre. N’avait-elle pas assez souffert, sans qu’il lui fallût supporter le martyre de donner à Jean des raisons qui étaient autant de mensonges ? Mais il était sur le seuil et lui barrait la porte.

D’un air découragé elle repoussa son ouvrage et répondit :

— C’est vrai.

Il resta muet. Mille visions de paix, de joie domestique, de foyer de famille passèrent devant ses yeux, et il sentit que jamais, plus un jour, plus une heure, il ne pourrait vivre sans l’humble enfant qui se tenait devant lui, désespérée.

— Pourquoi ? demanda-t-il, pendant que la souffrance de la séparation prochaine entrait en souveraine dans son âme.

Simplicie regarda le mur, puis la porte, puis la fenêtre, et se dit qu’elle ne pouvait s’échapper. Résignée dès lors à son pire destin, elle répondit avec la sincérité du désespoir :

— Parce que je m’accoutume trop à vous, parce que j’aime trop votre maison, parce que je ne dois plus y vivre… Que voulez-vous que je vous dise encore ?

Il s’approcha d’un pas seulement.

— Et vous pourrez vivre loin de nous sans souffrance, dites ?

Elle tourna vers lui ses yeux sans larmes, démesurément agrandis par l’angoisse.

— Je souffrirai, dit-elle.

— Pourquoi nous quittez-vous, alors ?

— Parce que je le dois. Ah ! pourquoi me tourmentez-vous ainsi ? ajouta-t-elle avec l’accent d’une prière ardente.

— Et moi, dit lentement le jeune homme en s’appuyant à la porte, croyez-vous que je puisse vivre sans vous ?

Un éclair, puis un autre, passèrent dans les yeux bleus ; elle répondit de sa voix mouillée de larmes :

— Il faut savoir se résigner à sa destinée, maître Jean ; mais ce qu’il faut surtout, c’est une bonne conscience.

Jean recula, et la lumière entra plus librement dans la pauvre chambre.

— Une bonne conscience console de tout, reprit Simplicie en parlant comme dans un rêve. La mienne m’a dit de vous quitter, mon maître. Si je l’avais entendue plus tôt, j’aurais peut-être eu moins de chagrin. Mais je ne savais pas… Ah ! si j’avais su !

— Vous voudriez ne jamais nous avoir connus ? fit Jean avec amertume.

— Oh ! non ! cela, non ! s’écria-t-elle avec élan. Au prix de toutes mes peines et de tous mes chagrins du passé et de l’avenir, je ne voudrais pas, maître Jean, ne vous avoir pas connu, ne vous avoir pas aimé !

Sa voix mourut dans la chambre sans échos. Elle avait baissé la tête sur sa poitrine. Quand elle la releva, sans honte, car elle n’avait pas conscience d’avoir rien dit de mal, Jean n’était plus là.

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