3.2
Maintenant, les impressions de l’ouïe prenaient définitivement dans la vie de l’aveugle une influence prépondérante ; les formes acoustiques devinrent les formes principales de sa pensée, le centre de son travail intellectuel. Il apprenait les chansons en écoutant avec attention les airs qui le captivaient, s’en assimilait le sujet, qu’il colorait, à sa guise, d’une mélodie tantôt triste, tantôt gaie, tantôt rêveuse. Il saisissait encore plus attentivement les voix de la nature environnante, et, en confondant ses impressions confuses avec les mélodies natales, il savait de temps à autre les généraliser par une improvisation libre, dans laquelle il était difficile de reconnaître où finissait la mélodie populaire familière à l’oreille et où commençait sa puissance créatrice propre. Lui-même ne pouvait non plus séparer dans ses chansons ces deux éléments, tellement ils étaient confondus l’un et l’autre. Il apprenait vite tout ce que lui enseignait sa mère, qui lui montrait à toucher du piano ; mais il aimait aussi le chalumeau de Jokhime. Le piano était plus riche, plus sonore et plus puissant ; mais il était confiné dans l’appartement, tandis que le chalumeau, il pouvait le prendre avec soi quand il allait dans les champs : et là, ses modulations se mêlaient si intimement avec les légers soupirs du steppe, que parfois Piétroussia ne pouvait se rendre compte si c’était le vent qui lui apportait du lointain ces vagues rêveries, ou si c’était lui-même qui les exhalait de son chalumeau.
Cette passion pour la musique était devenue le pivot de son développement intellectuel ; elle remplissait et variait son existence. Maxime en profitait pour faire connaître à l’enfant l’histoire de son pays ; elle passa entière, devant l’imagination de l’aveugle, tout imprégnée des sons. Après s’être intéressé aux chansons, il s’intéressait à leurs héros, à leur sort, et à celui de sa patrie. Il prit ainsi le goût de la littérature, et quand l’enfant eut achevé sa huitième année, Maxime aborda les premiers rudiments. Ses leçons habiles (Maxime avait dû pour cela étudier les procédés spéciaux de l’enseignement des aveugles) plaisaient beaucoup à l’élève. Elles introduisaient dans son âme un nouvel élément, la précision et la clarté, qui contrebalançaient ses sensations musicales trop confuses.
De cette façon, la journée du garçonnet était entièrement remplie ; on ne pouvait se plaindre de la pauvreté des impressions qu’il ressentait. Il semblait qu’il vécut d’une vie pleine, autant qu’il est possible à un enfant ; et il semblait aussi qu’il ne s’aperçût pas de sa cécité.
Mais en même temps une mélancolie étrange et qui n’avait rien d’enfantin se faisait jour à travers son caractère. Maxime l’attribuait à l’absence de compagnons de son âge et tâchait de remédier à cet inconvénient.
Les garçons du village qu’on invitait à la métairie faisaient les sauvages et ne pouvaient déployer librement toutes leurs ressources. Outre que ce milieu étranger leur en imposait, ils étaient trop troublés par la cécité du panitch1. Ils jetaient sur lui des coups d’œil craintifs, et serrés en un seul groupe, ils se taisaient ou se parlaient tout bas timidement l’un à l’autre. Quand on laissait les enfants seuls dans le jardin ou dans le champ, ils devenaient plus dégourdis, organisaient des jeux ; mais dans ces, occasions, l’aveugle était toujours mis de côté et ne prêtait qu’assez tristement l’oreille au gai tapage de ses petits camarades.
De temps en temps Jokhime rassemblait autour de lui les enfants et se mettait à leur narrer des contes joyeux. Les gamins du village, qui connaissaient très bien et le diable petit-russien, un peu niais, et les sorcières méchantes, complétaient ces récits par les leurs propres, et en général ces conversations étaient très animées. L’aveugle les écoutait avec beaucoup d’attention et d’intérêt, mais il riait rarement lui-même. Il était trop évident que l’humour des paroles vivantes demeurait en grande partie lettre morte pour lui, et ce n’était pas étonnant : il ne pouvait voir ni la malice qui flambait dans les yeux des conteurs, ni l’épanouissement de leurs traits, ni le tressaillement de leurs longues moustaches.