3.4
Un jour Piétroussia se trouvait tout seul sur la petite colline, près de la rivière. Le soleil se couchait, tout était calme ; on n’entendait dans l’air que le beuglement, adouci par la distance, des troupeaux rentrant dans le village. L’enfant venait de quitter son chalumeau ; il s’était couché sur l’herbe, et se laissait envahir par la langueur assoupissante de cette soirée d’été. Il s’ensommeillait depuis un instant, quand tout à coup des pas légers le tirèrent de son assoupissement. Il s’accouda avec humeur et prêta l’oreille. Les pas s’arrêtèrent au pied de la colline. La démarche lui était inconnue.
— Petit garçon ! fit soudain une voix enfantine, ne saurais-tu pas qui est-ce qui vient de jouer ici de la flûte ?
L’aveugle n’aimait pas qu’on troublât sa solitude. Il répliqua donc à la question d’un air peu affable :
— C’était moi !…
Une petite exclamation d’étonnement fut la seule réponse à cette déclaration ; et immédiatement après, la voix de la petite fille ajouta d’un air de franche approbation :
— Comme c’était beau !
L’aveugle ne dit rien.
— Pourquoi ne vous en allez-vous donc pas ? demanda-t-il ensuite, en entendant que l’intruse continuait à rester sur place.
— Pourquoi me chasses-tu donc ? demanda la fillette de sa voix pure et naïvement surprise.
Les sons de cette voix enfantine et calme produisirent une impression agréable sur l’oreille de l’aveugle ; néanmoins, il répondit sur le même ton rude :
— Je n’aime pas qu’on vienne me voir…
La fillette se mit à rire :
— Tiens !… Voyez donc ! Est-ce que le monde entier est à toi, et peux-tu défendre à quelqu’un de marcher sur la terre que tu foules !
— Maman a défendu à tous de venir me déranger ici.
— Maman ? demanda la fillette d’un air fort vif. Et la mienne m’a permis de me promener près de la rivière…
Le jeune garçon, un peu gâté par les concessions que tout le monde lui faisait, n’était point habitué à des résistances si opiniâtres. Une bouffée de colère glissa sur son visage comme une onde nerveuse ; il se souleva et prononça d’un ton rapide et surexcité :
— Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en !…
Il est impossible de savoir comment aurait fini cette scène, si en ce moment la voix de Jokhime n’eût, de la métairie, appelé le jeune aveugle pour le thé. Il descendit en courant la colline.
— Ah ! quel vilain garçon, fit derrière lui la fillette d’un air courroucé.