‹ Le Musicien aveugleChapitre 29 sur 62 · 3.5

3.5

Le lendemain, assis à la même place, Piétroussia se rappela la querelle de la veille. Dans ce souvenir il n’y avait plus à présent aucun dépit contre la fillette. Au contraire, il désirait même qu’elle revînt, cette fillette à la voix si douce et si tranquille qu’il n’en avait encore jamais entendu de pareille auparavant. Les enfants qu’il connaissait criaient, riaient très fort, se battaient et pleuraient ; mais aucun d’eux ne parlait si doucement. Il regretta d’avoir offensé l’inconnue, qui probablement ne reviendrait jamais.

En effet, pendant trois jours la fillette s’abstint de paraître. Mais le quatrième, Piétroussia perçut ses pas tout en bas, au bord de la rivière. Elle marchait doucement ; les cailloux bruissaient légèrement sous ses pieds, et elle fredonnait à mi-voix une chanson polonaise.

— Écoutez ! appela-t-il, quand elle passa à côté de lui. C’est toujours vous ?

La fillette ne répondit pas. Les cailloux continuaient à crier légèrement sous ses pieds. Dans ce dédain affecté, le garçon crut deviner le ressentiment d’une offense qui n’était pas encore oubliée.

Cependant, après l’avoir dépassé un peu, la petite inconnue s’arrêta. Deux ou trois secondes s’écoulèrent silencieusement. Elle arrangeait en ce moment un bouquet de fleurs des champs qu’elle tenait dans ses mains, tandis que Pierre attendait la réponse. Dans cet arrêt et le silence qui suivit, il vit une nuance de rancune préméditée.

— Est-ce que vous ne voyez pas que c’est moi ? demanda-t-elle enfin avec un grand air de dignité quand elle eut fini d’arranger ses fleurs.

Cette simple question retentit douloureusement dans le cœur de l’aveugle. Il ne répondit rien ; seulement ses mains, appuyées sur le sol, saisirent convulsivement une touffe d’herbe.

Mais la conversation était engagée, et la fillette, se tenant toujours à la même place et occupée à son bouquet, demanda de nouveau :

— Qui est-ce qui t’a appris à jouer si bien du chalumeau ?

— C’est Jokhime, répondit Piétroussia.

— Très bien ! et pourquoi es-tu si méchant ?

— Je… ne suis pas fâché contre vous, dit le garçonnet à voix basse.

— Eh bien ! alors, moi non plus, je ne t’en veux pas. Allons jouer ensemble…

— Je ne saurais pas jouer avec vous, fit-il en baissant la tête.

— Tu ne sais pas jouer ?… Pourquoi ?

— Parce que…

— Mais pourquoi donc ?

— Parce que… répondit-il d’une voix à peine perceptible et en baissant encore plus la tête.

Il n’avait jamais eu encore l’occasion de parler avec quelqu’un de sa cécité, et le ton naïf de la fillette qui lui posait ces questions avec une insistance si simple éveillait en lui une douleur sourde.

L’inconnue gravit la petite colline.

— Comme tu es drôle, fit-elle avec une pitié condescendante, en s’asseyant sur l’herbe à côté de lui. Cela tient sans doute à ce que tu ne me connais pas encore. Lorsque tu me connaîtras mieux, tu cesseras de me craindre. Et moi, je ne crains personne.

Elle parlait d’une voix claire et insouciante et le garçonnet l’entendit jeter dans son tablier une gerbe de fleurs.

— Où avez-vous pris ces fleurs ? demanda-t-il.

— Là, dit-elle, en indiquant d’un signe de tête un point derrière elle.

— Dans le pré ?

— Non, là.

— Par conséquent dans le bois. Et quelles sont ces fleurs ?

— Est-ce que tu ne connais pas les fleurs ?… Comme tu es étrange… je t’assure, tu es étrange…

Le petit aveugle prit une fleur. Ses doigts touchèrent rapidement et légèrement les feuilles et la corolle.

— C’est un aconit, dit-il, et cela c’est une violette.

Puis il voulut faire de la même façon la connaissance de son interlocutrice : il lui prit, de sa main gauche, l’épaule, se mit, de la droite, à lui tâter les cheveux, puis les sourcils, et fit rapidement glisser ses doigts sur le visage de la fillette, en s’arrêtant de temps à autre et en étudiant attentivement les traits inconnus.

Tout cela s’était passé si rapidement, si subitement, que la fillette, stupéfaite, ne put prononcer une parole ; elle regardait simplement l’aveugle de ses yeux largement ouverts, où se trahissait un sentiment voisin de la peur. Alors seulement elle s’aperçut que le visage de sa nouvelle connaissance avait quelque chose d’extraordinaire. Ses traits fins et pâles étaient figés dans l’expression d’une attention extrême, qui n’était pas en harmonie avec son regard immobile. Les yeux du petit garçon regardaient quelque part, sans aucune corrélation avec ce qu’il faisait, et la lumière du soleil couchant s’y reflétait d’une façon étrange, en teintes changeantes. Tout cela fit pour un instant à la fillette l’effet d’un pénible cauchemar.

Dégageant son épaule des mains de Piétroussia, elle se mit debout en un clin d’œil et fondit en larmes.

— Pourquoi m’effrayes-tu, vilain enfant ? fit-elle d’un ton irrité et toute en larmes. Qu’est-ce que je t’ai fait ?

Il restait assis à la même place, interloqué, la tête baissée, et un étrange sentiment, un mélange de dépit et de honte, lui étreignait le cœur. C’était la première fois qu’il éprouvait l’humiliation d’être un infirme ; c’était la première fois qu’il apprenait que son défaut physique pouvait inspirer non seulement la pitié, mais encore la frayeur. Certes, il ne pouvait se rendre un compte exact du pénible sentiment qui l’accablait, mais s’il était confus et troublé, il ne lui en causait pas moins une vive souffrance.

Ce sentiment d’une douleur cuisante et d’une offense imméritée le suffoquait ; il tomba sur l’herbe et éclata en sanglots. Ses pleurs jaillissaient de plus en plus pressés ; des contractions convulsives ébranlaient tout son petit corps, d’autant plus qu’une fierté innée le forçait à se maîtriser.

La fillette, qui déjà descendait en courant la petite colline, entendit ces sanglots étouffés et se retourna avec étonnement. En voyant sa nouvelle connaissance couchée, la tête contre le sol, et pleurant amèrement, elle fut prise de compassion, remonta la colline et s’arrêta devant le petit aveugle.

— Écoute, commença-t-elle doucement, pourquoi pleures-tu ? Tu crois peut-être que je vais me plaindre de toi ? Eh bien ! ne pleure pas, je n’en soufflerai mot à personne.

Ces paroles de compassion, ce ton cordial provoquèrent chez Piétroussia un accès de sanglots nerveux encore plus fort. Alors la fillette s’accroupit à côté de lui ; après une demi-minute de silence, elle effleura légèrement ses cheveux, et caressante, avec la douce insistance d’une mère qui calme son enfant puni, elle lui souleva la tête et se mit à lui essuyer les yeux avec son mouchoir.

— Eh bien ! eh bien ! cesse donc ! fit-elle d’un ton de grande personne. Il y a longtemps que je ne suis plus fâchée. Je vois que tu regrettes de m’avoir fait peur…

— Je ne voulais pas t’effrayer, répondit-il, en soupirant profondément pour étouffer ses sanglots.

— Bien, bien ! Je ne t’en veux pas… Tu ne le feras plus, n’est-ce pas ?

Elle le soulevait de terre et essayait de l’asseoir à côté d’elle.

Il obéit. À présent il était assis comme auparavant, le visage tourné vers le soleil couchant, et quand la fillette jeta de nouveau un coup d’œil sur ce visage éclairé par les rayons empourprés, il lui parut de nouveau singulier. Les yeux étaient encore remplis de larmes, mais ils continuaient à rester immobiles ; les traits ne cessaient d’être tiraillés par les sanglots, mais en même temps on y lisait un chagrin trop douloureux et trop profond pour un enfant.

— Tout de même, tu es étrange, prononça-t-elle sur un ton de compassion pensive.

— Je ne suis pas étrange, répondit l’enfant avec une expression déchirante. Non, je ne suis pas étrange… je… je suis aveugle !

— A-veu-gle ? s’écria-t-elle, en traînant sur les syllabes.

Et sa voix eut un tremblement, comme si ce triste mot, prononcé à voix basse par le jeune garçon, avait porté un coup ineffaçable à son petit cœur de femme.

— A-veu-gle ? répéta-t-elle d’une voix qui tremblait encore plus fort.

Puis, comme si elle eût cherché une défense contre l’insurmontable sentiment de pitié qui la remplissait tout entière, elle entoura brusquement de ses bras la tête de l’enfant, et lui pressa le visage contre le sien.

Frappée par la soudaineté de cette triste découverte, la petite femme ne put conserver sa tranquillité, et, se changeant tout à coup en une enfant affligée et impuissante dans son chagrin, elle se mit, à son tour, à pleurer amèrement, inconsolablement.

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