1.2
D’abord, personne ne s’en aperçut. L’enfant avait ce regard terne et indéfini qui est si commun chez les nouveau-nés jusqu’à un certain âge. Les jours s’écoulaient les uns à la suite des autres, la vie du nouvel être comptait déjà par semaines. Ses yeux s’éclaircirent et perdirent leur voile trouble : la prunelle se dessina. Mais l’enfant ne tournait pas sa tête vers le rayon lumineux qui pénétrait dans la chambre avec le joyeux gazouillement des oiseaux et le murmure des hêtres verts qui se balançaient près des fenêtres mêmes dans le jardin ombreux.
La mère, déjà remise, fut la première qui aperçut — avec quelle anxiété ! — l’étrange expression du visage de l’enfant, immobile et trop sérieux pour un si petit être.
La jeune femme regardait tout le monde comme une tourterelle effrayée en demandant :
— Mais dites-moi pourquoi il est ainsi ?
— Comment, ainsi ? répliquaient les étrangers d’un air insouciant. Il ne diffère en rien des autres enfants de son âge.
— Voyez de quel air étrange il cherche quelque chose avec ses petites mains…
— Un enfant ne peut pas encore coordonner les mouvements de ses mains avec ses impressions lumineuses, répondit le docteur.
— Pourquoi donc regarde-t-il toujours dans la même direction ?… Ah ! il est aveugle !… s’écria-t-elle tout à coup, assaillie par un horrible soupçon, et sans que personne put la calmer.
Le docteur prit l’enfant dans ses bras, le tourna vivement vers la lumière et regarda ses yeux. Il se troubla légèrement, et après avoir prononcé quelques phrases insignifiantes, il partit, en promettant de repasser dans deux jours.
La mère pleurait et se débattait comme un oiseau blessé, en serrant son enfant contre son sein, tandis que les yeux du pauvre petit être gardaient toujours leur regard immobile et grave.
En effet, au bout de deux jours, le docteur revint, muni de son ophtalmoscope.
Il allumait une bougie, qu’il approchait et éloignait de l’œil de l’enfant, dans lequel il plongeait de temps en temps son regard, et enfin déclarait d’un air confus :
— Malheureusement, madame, vous ne vous êtes pas trompée… votre enfant est réellement aveugle, et qui pis est, d’une façon incurable.
La mère écouta cette nouvelle avec une tristesse tranquille :
— Depuis longtemps je m’en doutais, dit-elle avec accablement.