1.1
Au milieu d’une nuit obscure, un enfant vint au monde dans une riche famille du sud-ouest de la Russie. La jeune mère reposait en un oubli profond de tout ; mais lorsque dans la chambre on entendit le premier cri du nouveau-né, faible et plaintif, elle se mit à s’agiter les yeux fermés dans son lit. Ses lèvres balbutiaient quelque chose, et son visage pâle, aux traits doux et presque enfantins, exprimait une vive souffrance mêlée d’impatience, comme chez un enfant gâté qui éprouve un chagrin inaccoutumé.
La sage-femme approcha l’oreille de ses lèvres qui balbutiaient tout bas :
— Pourquoi… pourquoi est-ce qu’il… ? demandait la malade d’une voix à peine perceptible.
La sage-femme ne comprit pas la question. L’enfant se mit à crier de nouveau. Sur le visage de la malade passa le reflet d’une souffrance aiguë, et de ses yeux clos glissa une grosse larme.
— Pourquoi, pourquoi ?… continuaient à balbutier ses lèvres.
Cette fois, la sage-femme comprit la question et répondit tranquillement :
— Vous demandez pourquoi l’enfant pleure ? C’est toujours ainsi, rassurez-vous.
Mais la mère ne pouvait pas se rassurer. Elle frissonnait à chaque nouveau cri de l’enfant et répétait toujours avec une impatience irritée :
— Pourquoi… des cris… si… si horribles ?
La sage-femme ne trouvait rien de particulier dans les cris de l’enfant, et, voyant que la mère parlait comme dans un songe confus, ou peut-être même délirait tout simplement, elle la laissa tranquille et s’occupa de l’enfant.
La jeune mère se tut ; de temps en temps seulement, quelque souffrance douloureuse qui ne pouvait s’exhaler au dehors ou se traduire par des mouvements ou des paroles, lui arrachait de grosses larmes. Elles glissaient à travers ses cils épais et noirs, et coulaient doucement le long de ses joues pâles comme du marbre.
Peut-être son cœur maternel avait-il senti qu’avec le nouveau-né apparaissait au monde une douleur noire et sans issue, qui restait suspendue au-dessus du berceau pour accompagner la nouvelle existence jusqu’à la tombe même.
Du reste, il se pouvait aussi que ce fût un vrai délire. Quoi qu’il en soit, l’enfant naquit aveugle.