‹ Le Musicien aveugleChapitre 5 sur 62 · 1.4

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L’enfant était né aveugle. Qui est-ce qui était coupable de son malheur ? Personne ! Non seulement il n’y avait pas ici l’ombre d’une « mauvaise volonté » de la part de qui que ce fût, mais la cause même de ce malheur était cachée dans la profondeur des manifestations mystérieuses et compliquées de la vie. Et cependant, à chaque coup d’œil que la mère jetait sur son fils aveugle, une douleur aiguë lui serrait le cœur… Sans doute alors elle souffrait, comme mère, par action réflexe, de l’infirmité de son fils et de l’avenir pénible qu’elle pressentait pour lui ; mais en dehors de ces sentiments, les entrailles de la jeune femme saignaient à l’affreuse idée que la cause de son malheur pouvait provenir de ceux-là mêmes qui lui avaient donné la vie… Cela suffisait pour que le petit être aux beaux yeux morts fût devenu le souci exclusif de la famille, un despote inconscient dont le moindre caprice était une loi pour toute la maison.

Il est impossible de savoir ce qu’il serait advenu avec le temps de ce garçon prédisposé à s’irriter sans raison à cause de son malheur, et dans lequel tout ce qui l’entourait tendait à développer l’égoïsme, — si une étrange fortune et les sabres autrichiens n’avaient pas forcé l’oncle Maxime à se fixer dans la famille de sa sœur.

La présence du jeune aveugle dans la maison imprima petit à petit et insensiblement à la pensée active de l’invalide une autre direction ; il continuait comme avant de passer des heures entières à fumer sa pipe : mais au lieu d’une douleur profonde et obtuse, on voyait à présent sur ses traits l’expression intelligente d’un observateur intéressé. Et plus l’oncle Maxime regardait avec attention, plus il fronçait ses sourcils épais, et plus fort tirait-il sur sa pipe. Enfin un jour il se décida à intervenir.

— Ce petiot, fit-il en lâchant plusieurs anneaux de fumée à la suite les uns des autres, sera encore beaucoup plus malheureux que moi. Il aurait mieux fait de ne pas naître.

La jeune femme baissa la tête, et une larme tomba sur son ouvrage.

— Il est cruel de me le rappeler, Max 3, dit-elle tout bas, de me le rappeler sans raison…

— Je ne dis que la vérité, répondit Maxime. Il me manque une jambe et un bras, mais j’ai des yeux. Le petit n’a pas d’yeux, et plus tard il n’aura ni bras, ni jambes, ni volonté…

— Pourquoi donc ?

— Comprends-moi, Anna, dit Maxime avec plus de douceur. Je ne te dirais pas sans raison des choses aussi cruelles. L’enfant a une constitution délicate et très nerveuse. Pour le moment, il a toutes les chances de développer ses facultés jusqu’au point de contrebalancer, du moins en partie, sa cécité. Mais pour cela il faut un exercice, et l’exercice n’est provoqué que par la nécessité ; une sollicitude sotte, qui écarte de cet enfant tout besoin d’efforts, tue en lui toute possibilité d’une vie complète.

La mère était intelligente, et elle sut par conséquent vaincre l’impulsion immédiate qui la poussait à s’élancer vers son enfant à chaque cri plaintif de celui-ci.

Quelques mois après cette conversation, l’enfant se traînait librement et lestement dans les chambres, dressait l’oreille à chaque bruit, et tâtait avec une vivacité inconnue aux autres enfants chaque objet qui lui tombait sous la main.

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