1.5
Il apprit à reconnaître sa mère à sa démarche, au frôlement de sa robe et à quelques autres signes accessibles à lui seul, imperceptibles pour les autres : on avait beau être nombreux dans la pièce, on avait beau changer de place, il se dirigeait toujours sans hésitation du côté où elle était assise. Quand elle le prenait subitement dans ses bras, il reconnaissait immédiatement que c’était sa mère qui le tenait. Quand c’étaient les autres qui le soulevaient, il se mettait bien vite à tâter avec ses menottes le visage de la personne qui le tenait, et reconnaissait également sa bonne, l’oncle Maxime, son père ; mais si c’était un étranger, les mouvements de ses petites mains devenaient plus lents, il les passait avec précaution sur le visage inconnu, et ses traits exprimaient une tension extrême : on eût dit qu’il « regardait avec attention » par les extrémités de ses doigts.
De sa nature il était vif et remuant ; mais les mois suivaient les mois, et la cécité imprimait de plus en plus son cachet sur le tempérament de l’enfant, qui commençait à se dessiner. La vivacité de ses mouvements diminuait peu à peu ; il commençait à se cacher dans des coins éloignés, et y passait tranquillement des heures entières, les traits figés comme s’il eût prêté l’oreille à quelque bruit. Quand le silence régnait dans la pièce, quand rien ne venait distraire son attention, il semblait que l’enfant pensât à quelque chose, avec une expression étonnée et stupéfaite de son charmant visage, qui était beaucoup trop sérieux pour un enfant de son âge.
L’oncle Maxime le devinait : la fine et riche constitution nerveuse de l’enfant prenait le dessus, et, par la facile perceptivité des sensations du toucher et de l’ouïe, tendait en quelque sorte à reconstituer jusqu’à un certain point la plénitude de ses facultés. Tout le monde s’étonnait de la frappante acuité de son toucher. Parfois il semblait même qu’il ne fût pas étranger aux sensations des couleurs : quand il lui tombait sous la main des chiffons aux couleurs vives, il arrêtait sur eux plus longtemps ses doigts fins, et sur son visage passait l’expression d’une attention surprise.
Cependant, avec le temps, il devenait de plus en plus clair que le développement de la perceptivité se portait principalement du côté de l’ouïe. Bientôt il apprit à reconnaître les différentes pièces d’après leurs sons ; il distinguait la démarche de tous les gens de la maison, le bruit de la chaise de l’oncle invalide, le froissement sec et mesuré du fil entre les mains de sa mère, et le tic-tac monotone de la pendule. Parfois, en rampant le long des murs, il prêtait avec attention l’oreille à quelque léger bruit, imperceptible pour les autres, et, levant les bras, les tendait vers une mouche qui courait sur la tapisserie ou sur des papiers à sa portée. Quand l’insecte, effrayé, quittait sa place et se posait sur le visage de l’aveugle, la physionomie de celui-ci exprimait un étonnement maladif. Il ne pouvait pas davantage s’expliquer la disparition étrange de la mouche. Mais plus tard, son visage conservait, dans des cas pareils, l’expression d’une attention intelligente ; il tournait la tête du côté où la mouche s’était envolée ; l’ouïe, aiguisée, percevait dans l’air les sons légers produits par ses ailes.
Le monde qui étincelait, qui remuait et bruissait tout autour pénétrait dans la petite tête de l’aveugle principalement sous la forme des sons, et c’était cette forme que prenaient ses images. Sur ses traits se figeait une expression particulière, celle qui caractérise une attention excessive aux perceptions de l’ouïe : la mâchoire inférieure retombait légèrement, les sourcils se rapprochaient, la tête se penchait et se tendait en avant sur le cou fin et allongé. En même temps ses beaux yeux, qui restaient immobiles, imprimaient au visage de l’aveugle un cachet aussi grave que touchant.