ÉPILOGUE
Un public nombreux se réunit à Kiew, pendant les Contrats1, pour entendre un musicien original. Il était aveugle, mais on disait des merveilles de son talent musical. La salle des Contrats était, pour cette raison, tout à fait comble, et la recette, destinée à une œuvre de bienfaisance, confiée aux soins d’un vieillard boiteux, parent du musicien, atteignait le maximum.
Un silence profond s’établit dans la salle quand, sur l’estrade, apparut un jeune homme, aux yeux grands et beaux, au visage pâle. Personne ne l’aurait pris pour un aveugle si ses yeux n’avaient été si immobiles, et si une jeune dame blonde, à ce qu’on disait, la femme du musicien, ne l’avait pas conduit par la main.
— Rien d’étonnant s’il produit par son jeu une impression si forte, disait dans la foule quelque Zoïle à son voisin. Il est d’un extérieur extrêmement dramatique.
Et, en effet, ce visage pâle, avec l’expression d’une attention rêveuse, et celle étrange physionomie prédisposaient à quelque chose de particulier, d’insolite.
Son jeu s’harmonisait complètement avec cette impression.
Le public du midi de la Russie aime en général et apprécie ses mélodies natales ; mais ici, même la foule bigarrée des Contrats fut en un clin d’œil saisie et embrasée par cet impétueux torrent musical. Le sentiment vivant de la nature natale, une délicate et originale communion avec les sources immédiates de la mélodie populaire, se traduisaient par une improvisation merveilleuse qui coulait librement sous les doigts du musicien aveugle. Riche en couleur, flexible et chantante, elle fusait comme un jet sonore, tantôt s’élevant ainsi qu’un hymne solennel, tantôt s’épanchant en une mélodie mélancolique et intime. On croyait entendre tantôt une tempête qui grondait, retentissante, dans les cieux, et se déroulait dans l’immensité de l’espace infini, tantôt seulement une brise des steppes qui frôlait l’herbe des tertres et vous plongeait dans de douces rêveries sur le passé.
Quand il s’arrêta, le tonnerre des applaudissements des auditeurs transportés remplit l’énorme salle. L’aveugle était assis, la tête penchée, écoutant avec étonnement le bruit de ce fracas inconnu. Mais voilà qu’il leva de nouveau ses mains et frappa le clavier ; et tout le public immense se tut instantanément.
En ce moment entra Maxime. Il examina attentivement cette foule nombreuse qui, toute saisie d’un seul sentiment, dirigeait sur l’aveugle ses regards avides et brûlants.
Le vieillard écoutait et attendait. Il lui semblait que cette improvisation puissante, qui coulait si librement de l’âme du musicien, allait s’interrompre net tout à coup comme auparavant, par une question maladive et inquiète qui ouvrirait une nouvelle plaie dans l’âme de son pupille aveugle. Mais les sons grandissaient et s’accentuaient de plus en plus larges, de plus en plus puissants, de plus en plus amples, ravissant et maîtrisant le cœur des auditeurs unanimement haletants.
Et plus Maxime écoutait, plus il devenait évident pour lui que dans son jeu résonnaient des accents qu’il croyait reconnaître.
Oui, c’était cette voix des aveugles dans la rue bruyante… Claire, pleine de fracas et de vie, roule une vague, étincelant, se brisant, s’éparpillant en mille sons. Tantôt elle se lève, grandit, tantôt elle retombe de nouveau, avec un grondement lointain et incessant, mais sans perdre sa tranquillité, — impassiblement belle, froide et indifférente.
Soudain le cœur de Maxime défaillit : comme autrefois, sous les doigts du musicien un gémissement s’exhala…
Il s’exhala, résonna, puis s’évanouit.
Mais non, ce n’est déjà plus un gémissement arraché par le malheur personnel de l’aveugle, ce n’est plus la souffrance égoïste d’autrefois. Les yeux du vieillard se remplirent de larmes. Et des pleurs mouillaient aussi les yeux de ses voisins.
Se détachant nettement, sur le tumulte de la rue agitée par une vie grouillante, planait à présent, au-dessus de la salle, une note douce mais puissante, qui sanglotait, poignante, et serrait le cœur, Maxime là reconnut, cette tristement dolente mélopée des aveugles :
— Fai…tes l’aumône aux aveugles… pour l’a…mour du Chr-r-ist !…
On aurait dit qu’un orage s’était déchaîné au-dessus de la foule, et tous les cœurs tressaillirent aux accents de cette lamentation gémissante qui s’éteignait doucement…
Le musicien s’était tû depuis longtemps, mais la foule, frappée de terreur par cette vivante évocation, gardait un silence de tombeau.
Le vieillard baissa la tête et pensa :
— Oui, il est devenu voyant… Au lieu d’une égoïste souffrance sourde et incurable, il porte dans son âme le malheur d’autrui, il le sent, il le voit et sait rappeler les misérables au souvenir des heureux de ce monde.
Et le vieux soldat penchait de plus en plus sa tête. Il avait fait son devoir, sa vie ne s’était pas traînée inutile : les sons puissants qui planaient et régnaient en maîtres dans la salle, dominant la foule, en étaient l’éclatant témoignage…
· · ·
C’est ainsi que débuta le musicien aveugle.
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1.Les Contrats, surnom local de la foire de Kiew, autrefois célèbre.
2.Habitant du gouvernement de Volhynie.
3.Diminutif de Maxime.
4.Pendant l’hiver, en Russie, on ajoute aux fenêtres un second châssis qu’on enlève à Pâques.
5.Chaumières russes.
6.La verste vaut 1,067 mètres.
7.Dans la Petite-Russie, on plante de haut poteaux auxquels on adapte de vieilles roues, pour que les cigognes puissent y faire leurs nids.
1.Diminutif câlin de Pierre.
2.Danse des Cosaques.
3.Fils du maître.
4.*Pétia,* autre diminutif de Pierre.
5.Particularité de la coiffure des paysans de la Petite-Russie.
6.Petite-Russie.
7.En polonais, langue très répandue dans le sud-ouest de la Russie : Madame, Dame.
8.Bârine, maître, seigneur.
9.Sans doute parce que les valets sont recrutés parmi les paysans.
10.Poètes chanteurs des anciens Slaves.
11.Poètes chanteurs petits-russiens qui accompagnaient leurs chants en jouant d’une espèce de mandore.
12.Diminutif de Doroch, un des chefs les plus célèbres des Cosaques Zaporogues, c’est-à-dire de ceux qui habitaient au delà des *porogues,* des cataractes du Dnieper.
13.Théodore.
1.Fils du pan, seigneur, maître.
2.La gromnitza est un cierge de cire qu’on allume pendant les grandes tempêtes, et qu’on place également entre les mains des moribonds.
1.L’auteur fait ici allusion à la nouvelle bien connue de Tourgueneff : Les pères et les fils.
2.Allusion au proverbe russe : « Les cheveux d’une femme sont longs, mais son intelligence est courte ».
1.Un étranger se fera difficilement une idée de la sonnerie des églises russes pendant une fête, s’il n’a jamais eu l’occasion de passer la semaine sainte à Moscou, où la grande cloche du Kremlin donne le signal, le samedi à minuit, aux cloches des « quarante fois quarante » églises de Moscou.
2.En Russie, là où le réseau de chemins de fer manque, les lettres et les voyageurs sont transportés à l’aide de la poste à chevaux. Au-dessus du cou du cheval de milieu, composant avec ses deux compagnons ce qu’on appelle la troïka, s’élève une douga, pièce de bois en forme de fer à cheval, à laquelle sont attachées les clochettes.
3.Pièce de 5 kopeks, valant 20 centimes.
1.Rappelons qu’on appelle *Contrats* la grande foire de Kiew.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.