‹ Le Musicien aveugleChapitre 61 sur 62 · 7.2

7.2

Dans la même chambre où autrefois Pierre vint au monde, régnait un silence interrompu seulement par les cris entrecoupés de l’enfant. Plusieurs jours s’étaient déjà écoulés depuis sa naissance, et Éveline se rétablissait rapidement. Mais en revanche Pierre semblait abattu par le pressentiment de quelque malheur prochain.

Le médecin prit l’enfant dans ses bras, le transporta et le posa près de la fenêtre. Tirant. brusquement le rideau, il laissa entrer vivement dans l’appartement un clair rayon de lumière, et se pencha sur le bébé avec ses instruments. Pierre était assis tout à côté, la tête baissée, comme sous le coup d’un morne accablement. Il semblait qu’il n’attribuât pas la moindre importance à ce que faisait le médecin, comme s’il en prévoyait d’avance les résultats.

— Il est sûrement aveugle, répétait-il. Il n’aurait pas dû naître.

Le jeune médecin ne répondait rien et continuait ses observations. Enfin il mit de côté son ophtalmoscope, et dans la chambre retentit sa voix calme et sûre :

— La pupille se contracte. L’enfant voit.

Pierre tressaillit et se leva brusquement. Ce mouvement signifiait qu’il avait entendu les paroles du médecin ; mais, à en juger par l’expression de son visage, on eût dit qu’il n’avait pas compris leur signification. Son bras tremblant appuyé sur l’encadrement de la fenêtre, il demeurait cloué sur place, avec son visage pâle et ses traits immobiles levés au ciel.

Jusqu’à ce moment il avait été dans un état de triste excitation. Il ne se sentait pas, eût-on dit, mais en même temps toutes ses fibres vibraient en lui et palpitaient d’angoisse.

Il sentait l’obscurité qui l’entourait. Il la sécrétait, il la percevait en dehors de lui, dans son immensité. Elle avançait sur lui tandis qu’il l’embrassait dans son imagination, comme pour se mesurer avec elle. Il se levait à sa rencontre, pour protéger son enfant contre cet immense et vacillant océan des ténèbres impénétrables.

Tel était l’état de son âme tandis que le médecin faisait silencieusement ses préparatifs. Auparavant aussi il avait peur, mais alors des lueurs d’espoir subsistaient dans son cœur. À présent, sa peur épuisante, atroce, atteignait le maximum de l’intensité, investissait ses nerfs, excités au dernier degré, et son espoir s’était évanoui, caché quelque part dans les plus profonds replis de son être.

Et tout à coup ces deux mots : « L’enfant voit ! » le retournèrent du tout au tout. En un clin d’œil la peur disparut, l’espoir se transforma en certitude et illumina le cœur de l’aveugle, dont le voile s’était soulevé avec appréhension. C’était un changement soudain, une vraie secousse, qui fit irruption dans son âme obscure par un rayon aussi éclatant et aussi vif qu’un éclair. Ces deux mots du médecin s’étaient tracé, on eût dit, une voie de feu dans son cerveau… Telle une rapide étincelle s’enflammant quelque part en lui, et éclairant les profondeurs les plus reculées de son organisme… Tout frémit en lui, et il tressaillit comme une corde fortement tendue sous l’influence d’un coup subit.

Et à la suite de cette étincelle, devant ses yeux éteints dès avant sa naissance, brillèrent instantanément des spectres étranges. Étaient-ce des rayons ou des sons ? Il ne s’en rendait pas compte. C’étaient des sons qui s’animaient, prenaient des formes et scintillaient comme des rayons. Ils étincelaient comme la coupole du firmament, ils roulaient comme le soleil lumineux dans le ciel, ils s’agitaient comme le frémissant murmure du gazon vert dans le steppe, ils se balançaient comme les branches des hêtres rêveurs.

C’est là ce qu’il éprouva dans le premier moment, et ce furent les sensations confuses de ce brillant mirage qui lui restèrent seules dans la mémoire. Tout le reste, il l’oublia plus tard. Seulement, il affirmait opiniâtrement que pendant ces quelques instants il avait vu.

Qu’est-ce qu’il avait vu en particulier ? comment l’avait-il vu ? l’avait-il vu réellement ? — Cela demeura un mystère. Bien des gens lui disaient que c’était impossible, mais il soutenait qu’il avait contemplé le ciel et la terre, sa mère, sa femme et Maxime…

Pendant quelques secondes il resta debout, le visage illuminé et fixé en haut. Il était tellement étrange, qu’involontairement il attira sur lui l’attention de chacun, et que tout se tut autour de lui. Il semblait que l’homme qui se tenait debout au milieu de l’appartement n’était plus celui qu’ils connaissaient si bien, mais un autre, un inconnu, tandis que celui-là même, l’ancien, disparaissait sous le voile du mystère qui l’avait subitement enveloppé.

Et il se trouva tout seul, pendant quelques courts instants, en face de ce mystère… Plus tard, il ne lui resta que le souvenir d’une sorte de satisfaction joyeuse, et l’horrible conviction qu’à ce moment il avait vu.

Cela avait-il pu arriver en réalité ?

Était-il possible que les sensations lumineuses confuses et indéfinies qui se dirigeaient vers son cerveau obscur par des voies inconnues dans les moments où l’aveugle palpitait tout entier et s’efforçait de se porter au-devant des rayons d’une journée ensoleillée, eussent, dans une minute de soudaine, extase, flotté devant ses yeux morts comme l’image nébuleuse d’un négatif ?…

Était-il possible que devant lui se fût dressée l’image du ciel bleu, et de la rivière transparente, et de la petite colline sur laquelle il avait éprouvé tant de sentiments divers et si souvent pleuré quand il était encore enfant ?

Ou était-ce que dans son esprit excité surgissaient alors en spectres fantastiques des montagnes chimériques et s’étendaient au loin des plaines ignorées, et que des arbres merveilleux se balançaient sur la surface polie des eaux inconnues, et que le soleil inondait ce tableau de sa vive lumière, — ce soleil qui réchauffa les générations innombrables de ses ancêtres ?…

Ou bien tout cela avait-il germé, sous l’aspect de fantômes indécis, dans les profondeurs de son obscur cerveau, dont parlait Maxime, et où les rayons et les sons produisent la même impression de gaieté ou de mélancolie, de joie ou d’angoisse ?…

Plus tard il se rappela seulement l’accord parfait qui retentit pour un moment en lui, — accord dans lequel s’entrelacèrent, dans un seul ensemble, toutes les impressions de son âme, la sensation de la nature et le vivant amour des misérables…

Qui sait ?…

Il se rappelait seulement comment ce mystère était descendu sur lui et comment il l’avait quitté. Alors images et sons s’embrouillèrent et se mêlèrent, tintant et vacillant, tremblant et s’éteignant comme une corde élastique qui se tait après avoir vibré, d’abord élevés et puissants, puis plus faibles, à peine perceptibles…

Il lui semblait que quelque chose roulait en bas, le long du rayon d’un cercle gigantesque, vers les ténèbres infinies… et se taisait.

Ténèbres et silence… Quelques spectres confus essaient encore de renaître des ténèbres profondes, mais ils n’ont plus déjà ni forme, ni ton, ni couleur… Quelque part en bas, seulement, résonnent les roulements lointains d’une gamme, rayant l’obscurité de traits bariolés, pour s’engloutir également dans l’espace.

Alors, tout à coup, les sons extérieurs frappèrent son oreille dans leur forme habituelle. Il semblait qu’il venait de se réveiller, mais il restait toujours debout, illuminé et joyeux, serrant les mains de sa mère et celles de Maxime.

— Qu’est-ce que tu as donc ? lui demanda sa mère d’une voix anxieuse.

— Rien… il me semble, que je vous ai… vus, tous. Mais je ne dors pas… n’est-ce pas ?

— Et à présent ? demanda-t-elle tout émue, te le rappelles-tu, t’en souviendras-tu ?

L’aveugle soupira profondément.

— Non, répondit-il avec effort. Mais ce n’est rien, parce que… tout cela… je l’ai donné… à lui… à l’enfant.

Il chancela et perdit connaissance. Son visage pâlit, mais le reflet d’une satisfaction joyeuse y errait encore.

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