PREMIÈRE PARTIE
LA FUMERIE DE SINGAPOUR
Il y a dans le vieux quartier de Singapour une rue avec deux pentes qui forme la bosse d’un chameau. Au sommet de cette bosse, parmi les maisons lépreuses écrasées les unes contre les autres, s’ouvre une porte grossièrement sculptée dont la partie haute représente un mufle de félin et que l’on appelle à cause de cet emblème, la porte du Tigre.
Une des deux pentes de la rue descend vers un bassin abandonné du port où l’on relègue les sampans hors d’usage et les jonques à demi-mortes. Et à l’endroit où la rue bossuée aboutit au quai étroit, une pierre aiguë surgit du sol, nommée par la population chinoise et malaise, la dent du requin.
En vérité, ce ne pouvait être que dans cette rue où tout était à l’image de l’animal, que moi, le fils de commerçants en bêtes empaillées, devenu le dompteur intrépide de bêtes vivantes, je devais voir s’allonger sur mon âme la première ombre de ma destinée étonnante.
--C’est à la porte du Tigre! me dit Ali le Macassar, qui connaît aussi parfaitement les hommes de Singapour que les forêts de l’Archipel et qui prétend que les uns sont aussi sauvages que les autres, lorsque je lui demandai de m’indiquer la fumerie d’opium la plus couleur locale de la ville. Dans le quartier pourri qui enveloppe d’une couronne de lèpre l’eau du vieux bassin en décomposition, il n’y avait, d’après Ali le Macassar, qu’un point unique, une seule porte à franchir, la porte du Tigre.
--La fumerie vaut par l’homme qui la tient, ajouta-t-il. Là, il y a un homme.
L’homme était un misérable Chinois obséquieux pareil à tous ceux que je connaissais. Il faillit se rompre en deux pour saluer en voyant des Européens franchir la porte du Tigre.
Oui, moi, je franchis cette porte, je montai un escalier gluant, je me mêlai à la plus abjecte racaille de Singapour pour plaire à un sot, à mon cousin de Goa qui faisait son premier voyage d’affaires dans les îles et voulait, disait-il, s’instruire en toutes choses, comme si un sot de naissance peut jamais s’instruire.
Certes, quand j’eus pénétré dans cette salle basse où l’odeur de l’opium se mêlait à une odeur nauséabonde de sueur humaine, il était encore temps et j’aurais dû obéir à mon instinct--j’aurais dû tomber à coups de cravache sur les Malais et les Chinois étendus; j’aurais dû les jeter sur la bosse du chameau, j’aurais dû menacer d’une correction semblable mon cousin le sot. Le risque eût été nul. Personne n’eût osé se mesurer avec moi. Chacun se serait enfui dès qu’il m’aurait reconnu.
Or, on m’avait reconnu. Une voix, à mon entrée, prononça:
--C’est Rafaël Graaf, le fameux dompteur.
Et ce fut la nuance d’admiration que je perçus dans ces syllabes qui atténua ma colère et mon dégoût pour les êtres déchus que j’étais venu voir. Les chuchotements se turent, je surpris sur les têtes des fumeurs étendus, quelques légères inclinaisons, quelques mouvements de paupière marquant la surprise ou le respect et j’allai docilement me coucher sur une natte à côté d’une petite lampe que me désigna le propriétaire du lieu. Car c’est la vanité qui dirige presque toutes nos actions. Puis ces événements devaient se dérouler, ces personnages devaient apparaître.
Il arrive, lorsqu’on lit un livre, qu’on trouve le sujet résumé dans quelques lignes au début de l’ouvrage, avec l’indication du mystère qui occupera l’esprit pendant toute la lecture. De même le hasard place très souvent au commencement de la vie une scène synthétique où sont réunis les personnages qui doivent vous influencer par la suite et où se pose l’énigme qui vous fera vivre et mourir. Le sot n’était qu’un instrument, la porte du Tigre n’était que le seuil du chemin, car il fallait que le but fût atteint.
--Est-ce que vous savez que ce sont des moines Bouddhistes qui ont porté les premiers l’opium en Chine?
--Je l’ignorais.
--Un traité de morale dont la traduction remonte à la dynastie des Tang l’affirme. Ce même traité attribue au Bouddha lui-même l’invention de la pipe et la méthode pour préparer le suc du pavot.
J’éclatai ostensiblement de rire en entendant ces paroles stupides murmurées non loin de moi et comme celui qui avait parlé ne semblait pas s’apercevoir de ma gaîté, je soufflai encore avec bruit et mis sur mon visage une expression de hautain mépris.
Cet homme n’avait jeté sur moi qu’un seul regard clair et profond où il n’y avait ni curiosité ni respect et il s’était remis à rouler avec un soin minutieux une boulette brune comme si ma présence non loin de lui n’avait aucune importance.
La vague clarté de la lampe auprès de laquelle il se trouvait me permettait de voir ses traits. Il n’était ni Chinois, ni Malais. Peut-être Hindou. Il s’exprimait en anglais avec un léger accent et un chantonnement dans la voix. Je trouvai à la réflexion qu’il avait le type mongol et j’eus envie de lui chercher quelque mauvaise querelle, d’allonger le pied et de l’en frapper, ou de lancer mon chapeau sur sa lampe afin de la culbuter.
Mais, à ce moment, mon attention fut distraite. J’eus la sensation qu’il y avait un visage de femme européenne qui se dressait parfois au fond de la salle. Je crus entrevoir de grands yeux clairs remplis d’une allégresse de curiosité et la ligne délicate d’un cou ambré. Une femme européenne dans ce bouge, était-ce possible?
L’homme continuait à parler sans s’occuper de moi et je l’entendis qui disait:
--Les hommes sont d’autant plus malheureux qu’ils éprouvent plus de haine, d’autant plus heureux qu’ils aiment davantage.
Et, répondant à une parole du personnage qui était en face de lui et que je n’avais pas entendue, il ajouta:
--Oui, développer en soi l’amour! Mais c’est difficile. L’opium qui est l’esprit du règne végétal peut nous y aider. Il y a d’autres plantes et d’autres secrets et les hommes les ignorent. De même, qu’il y a plusieurs qualités de pensées, il y a des sucs d’herbes et des racines avec des propriétés différentes.
Au Mexique, sur la moisissure des pierres, croît la plante peyotl qui donne la clairvoyance de l’avenir. Dans les forêts du Siam, et là seulement, on peut trouver une graminée rougeâtre qui procure un état de transe et aide au dédoublement de l’âme et du corps. Par l’opium, absorbé avec mesure, l’homme est mis sur la voie où il découvre sa parenté avec l’espèce animale. Et il y a aussi les crissements de certains insectes, les chants de certains oiseaux, comme le rohi-rohi, dans lesquels, si nous savions écouter, nous pourrions trouver des enseignements, des moyens de nous développer.
Mon cousin ne fumait pas pour la première fois. Je le vis à l’habileté avec laquelle il roulait régulièrement en cônes les boulettes d’opium et à la satisfaction qu’il laissait éclater sur son visage en lançant au plafond de grandes bouffées de fumée.
Il me tendit une pipe. J’eus un haussement d’épaules pour exprimer que l’opium ne pourrait exercer aucune action sur mon robuste tempérament. Mais alors il sourit avec malice et je pensai qu’il supposait intérieurement que je craignais un effet quelconque de la drogue sur la netteté de mes idées. Je me hâtai de fumer la pipe qu’il me tendait. Mes aspirations furent maladroites et le sourire de mon cousin resta malicieux.
Or, rien n’est irritant comme le sourire d’un sot.
Je voulus montrer qu’un homme de ma trempe n’est pas modifié par une absorption quelconque et j’invitai mon cousin à me préparer quelques pipes successives que j’aspirai d’une seule bouffée et dont je n’éprouvai ni plaisir ni déplaisir.
--J’aime mieux la chasse à l’éléphant dans les forêts de Bornéo, dis-je.
Je revenais d’un voyage de chasses à Célèbes et à Bornéo et j’étais passé maître dans l’art d’approcher l’éléphant et de le tirer à quelques pas.
--Plus l’animal est intelligent et plus il est agréable de le tuer, ajoutai-je.
Ce fut seulement parce que ma bouche était sèche que je ne crachai pas dans la direction du Mongol, dont j’avais senti le regard clair posé sur moi. Je me contentai de me gratter avec force et d’enrouler ma veste d’alpaga autour de moi pour bien montrer que je redoutais la vermine qui devait grouiller sur le corps de mes voisins.
Mon cousin ne s’intéressait vraiment qu’aux diverses variétés d’écailles dont son père faisait commerce à Goa. Je lui énumérai, malgré cela, un grand nombre de mes exploits cynégétiques, étant soudain saisi d’une envie de récits, d’un désir d’être écouté avec admiration en retraçant des aventures dangereuses.
Le temps passa. Je parlais exprès assez haut pour troubler la tranquillité des autres fumeurs. Quelques-uns se levèrent et sortirent sans cependant oser laisser voir leur mécontentement. La femme européenne que j’avais cru apercevoir dans l’obscurité, apparut de nouveau, ayant sur son visage la même expression de gaîté et de curiosité. Je faillis plusieurs fois l’interpeller en la priant de venir s’étendre à côté de moi pour me montrer comment elle était faite. Mais les idées se pressaient avec abondance dans mon cerveau et je continuai à parler pour mon cousin qui ne m’écoutait pas.
La notion de l’heure disparut en moi et toute la nuit coula comme un instant, sous le plafond bas, avec l’odeur épaisse de l’opium, l’odeur des hommes, et ce je ne sais quoi de poivré, de pourri et de printanier qui, par la fenêtre entr’ouverte, venait du port.
De ce personnage dont les traits calmes m’étaient insupportables, je n’entendis plus qu’une phrase et qui me parut sans importance:
La vieille loi de Manou dit:
Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.
Je ne savais pas ce que c’était que la vieille loi de Manou et d’ailleurs il importait peu.
Mon âme était paisible, il y nageait seulement, comme une barque sur un lac, la nécessité d’offenser ce fumeur à figure de mongol.
Or, comme l’air commençait à blanchir par l’approche du matin, un lézard, un de ces lézards familiers qui hantent les habitations des hommes, glissa parmi les formes étendues, lentement et sans frayeur. Il me frôla, puis s’éloigna et je le vis qui tournait autour du haïssable fumeur.
Mais alors mes oreilles furent choquées par un imperceptible sifflement. Ce sifflement partait des lèvres de l’homme, et le lézard, en l’entendant, sans être ébloui par la clarté de la lampe, se rapprocha de lui et je vis même une main effilée, une main aux doigts trop longs, dont la forme m’était singulièrement répugnante, caresser avec une sorte d’amour, la tête du lézard.
La bête charmée fit encore deux ou trois tours, revint se faire caresser, repartit.
Comme un ressort mon pied se détendit. Il y eut un léger craquement. La queue du lézard écrasé fit encore deux ou trois sauts et j’éprouvai la plénitude que donne une action nécessaire que l’on vient d’accomplir.
Je dus fermer les paupières durant quelques secondes. Quand je les rouvris, il y avait non loin de moi une lampe entre deux nattes vides. Le corps du lézard n’était plus au bout de mon talon. Quelqu’un avait emporté le petit cadavre.
Je me mis à ricaner:
--Cet imbécile l’a peut-être pris pour l’enterrer.
Je secouai mon cousin. Il sortit derrière moi en chancelant. J’eus la sensation d’un rire clair comme un égrènement de perles qui résonnait dans l’ombre et je crus encore en franchissant la porte, voir, sous un sarong malais, le buste d’une femme qui se soulevait. Mais il était trop tard pour m’en occuper. Je désirais surtout respirer l’air pur.
Dehors, la fraîcheur était exquise. Une grande voile déchirée claquait au bas de la bosse du chameau. On entendait au loin, dans les ruelles, les cris des premiers marchands d’agar-agar. Je m’étirai. J’aurais voulu me battre avec quelqu’un. Je cinglai l’air avec ma cravache. Un homme doit toujours avoir une cravache avec lui. L’opium ne m’avait décidément fait aucun effet. Comme j’étais fort! Quelle joie j’avais à vivre!
LE COBRA ET LE CRAPAUD
Toujours j’ai passionnément aimé faire souffrir les bêtes. Petit, j’arrachais les ailes des mouches et je les faisais défiler sur le sable de la vérandah où je jouais. A dix ans, je m’étais fabriqué un arc avec des flèches aiguës en bois de sandal dont je criblais les bœufs et les chiens qui s’enfuyaient à ma vue, comme à la vue d’un monstre redoutable.
En ce temps-là, l’île de Singapour n’était pas encore entièrement défrichée comme aujourd’hui, et la forêt y luttait avec les cottages hâtivement construits, les carrés de terre labourée. C’était sur les confins des plantations qu’avec quelques gamins de mon âge j’allais assouvir ma soif de mort animale. Très vite j’avais été habile à tirer de l’arc. Mais c’est quand mon père me fit cadeau d’un fusil Devisme que commencèrent mes véritables exploits.
Je venais d’obtenir un prix d’instruction religieuse et le pasteur qui venait parfois dîner chez nous avait déclaré que si j’étais ignare en toutes choses, j’avais la connaissance innée de Dieu, ce qui est l’essentiel. Car j’eus, dès mon jeune âge, un mépris profond pour les livres et ceux qui les lisent, mépris que j’ai gardé en avançant dans la vie.
L’expérience m’a enseigné qu’il n’y a d’hommes intelligents et utiles que ceux qui sont rebelles à l’instruction et tournent toutes leurs facultés vers l’action.
Je me flatte d’avoir jeté aux ordures, à part une Bible que je n’ai d’ailleurs jamais ouverte, les quelques ouvrages anglais et portugais qui traînaient dans notre maison. Ne jamais rien lire! Quelle force puissante pour le caractère! J’empêchais mes employés d’aller chercher «le Courrier de Malacca» quand il arrivait le dimanche, et pour ma part, je me faisais raconter, oralement, les événements historiques, notamment, la révolte des Cipayes de 1857, pour ne pas risquer d’être influencé moi-même par la stupidité de ceux qui écrivent.
Le fusil Devisme fit merveille. Je tirais les oiseaux au vol et je cassais à cent pas la tête des serpents. Je reçus les enseignements des meilleurs chasseurs de Singapour qui ne connaissaient rien à la chasse, je m’en aperçus plus tard--et à quinze ans je me mettais à l’affût avec eux pour ma première chasse au tigre.
Je peux dire que je suis un des hommes les plus courageux de tous ceux qu’il m’a été donné de connaître. On reconnaît un homme courageux à la capacité qu’il a d’avouer les peurs qu’il a éprouvées. J’ai eu peur, certes, mais je l’ai dit, je l’ai dit hautement, sinon aux autres, ce qui m’aurait nui, du moins à moi-même, ce qui est l’important. Par cette connaissance de ma propre peur, je suis devenu courageux et j’ai accompli les exploits qui m’ont rendu célèbre de Bornéo jusqu’aux côtes de Coromandel et même plus loin.
C’était le moment où les tigres commençaient à diminuer dans l’île de Singapour. Le Résident organisait perpétuellement des chasses et comme il était l’ami de mon père, j’y étais convié et j’en devins même l’acteur principal. Je me souviens que lorsque le navire de guerre français l’Amazone fit escale dans le port, il fut convenu, durant un dîner, que chaque officier tirerait son tigre et que ce serait moi, malgré ma jeunesse, qui réglerais toutes ces chasses.
Tout cela n’a aucune importance et je ne le dis que pour mémoire et afin de faire connaître mon extraordinaire précocité de tueur d’animaux sauvages. Je me hâte d’ajouter que les officiers français quittèrent Singapour sans avoir pu tirer un coup de fusil et que ce ne fut qu’un an plus tard qu’il me fut donné de tuer mon premier tigre. Car ces créatures ont un si prodigieux pouvoir de se dissimuler, que même dans les lieux où elles abondent, comme Malacca et Java, on peut les chasser très longtemps, sans jamais les rencontrer, quitte à se trouver, un soir, face à face avec elles, au moment où l’on s’y attend le moins. Mais je dirai, ailleurs, les mœurs de ces êtres mystérieux et féroces et quel enseignement je tirai de cette connaissance.
Les premiers tigres que je vis étaient empaillés, dans les magasins de mon père. Il y en avait de toutes tailles et de toutes provenances. Il y avait les tigres noirs de l’Himalaya que l’on appelle noirs, bien qu’ils soient plus jaunes que les autres, parce qu’ils sont censés être les incarnations d’une sorte de déesse hindoue qui, elle, est noire et que l’on appelle, je crois, Kali.
Il y avait ceux du Bengale qui ont sur la queue quinze anneaux noirs, exactement, sur fond blanchâtre, et ceux de la Mongolie qui ont douze anneaux noirs exactement, sur fond jaunâtre.
Il y avait ceux du Siam qui ont la gueule allongée, ceux de Malacca qui sont gigantesques et ceux qui viennent de Zanzibar et qui sont ridiculement petits parce que ce ne sont pas des tigres, mais de simples panthères déguisées en tigres.
Il y avait aussi toutes sortes d’animaux sauvages, des crocodiles, des serpents, des lions de Perse, des hyènes, parfois un fourmilier, et toutes les variétés d’oiseaux de proie de l’Asie. Ils occupaient une immense galerie vitrée adossée à notre habitation et qui donnait sur les jardins.
Je regardais souvent leurs silhouettes quand je jouais et je me souviens qu’une force intérieure m’obligeait à me glisser dans la galerie pour arracher une plume de ci de là, piquer un mufle avec un bâton pointu, tirer une oreille, injurier l’ennemi impuissant.
Le propriétaire d’une ménagerie qui devait de l’argent à mon père, mourut insolvable, et celui-ci hérita de ses animaux et de son matériel.
Pendant que dura la procédure, il dépensa pour la nourriture des fauves et d’un jeune éléphant savant beaucoup plus d’argent que la valeur de sa créance. Le désir de retrouver les sommes avancées lui donna l’idée d’adjoindre à son commerce de peaux et de bêtes empaillées un commerce de bêtes vivantes. Le commencement de sa grande fortune date de là. Il fit installer dans ses immenses jardins qui s’étendaient en bordure du quartier chinois une série de cages devant lesquelles, deux fois par an, quand arrivaient les bateaux de Macao et de Shanghaï, défilaient les grands marchands chinois fournisseurs des ménageries de la Chine. Car ce peuple qui semble au premier abord purement commerçant et borné dans ses conceptions a une curiosité extraordinaire pour toutes les espèces animales et je crois que les collections zoologiques les plus curieuses de l’univers se trouvent chez certains riches Mandarins de Canton et de Pékin. Je note en passant que les plus grands succès que j’ai obtenus dans mes exhibitions d’animaux sauvages furent dans ces dernières villes et cela a contribué grandement à me prouver l’intelligence des Chinois que j’avais d’abord méconnus.
Il fallut bientôt transformer complètement les jardins. Outre les cages, il y eut des volières, des cahutes, des gourbis, des fosses, des hangars, des étables, des écuries, des habitations sur pilotis dans un étang artificiel, des bassins entourés de treillis pour les sauriens. On construisit une sorte de ville, avec ses rues et ses remparts, ses perchoirs et ses colombiers où les habitations étaient aménagées selon le caractère et les mœurs des différents habitants, mammifères, pachydermes, solipèdes, plantigrades, bimanes, ruminants, herbivores et carnassiers.
C’est peu après ces transformations que se placent les événements terribles qui contribuèrent à augmenter ma haine pour ces bêtes dont la vie et la mort m’enrichissaient.
Ma mère était une sainte. Toutes les mères sont des saintes en principe, mais je crois que ma mère l’était plus que les autres. Elle était Portugaise aussi et s’était fait enlever très jeune par un capitaine au long cours. Ce capitaine, un certain Pinto qui lui donnait les marques du plus vif amour l’installa à Singapour dans une ravissante villa du quartier anglais et s’en alla faire certaines livraisons de cargaisons à Batavia et à Madras. Il ne revint jamais et jamais ma mère n’en entendit parler. Au bout d’une année, désespérée et sans argent, elle se demandait ce qu’elle allait devenir, quand elle rencontra mon père et l’épousa. Elle connut avec lui un bonheur parfait, mais elle ne put jamais se défendre d’une admiration naïve pour ce Pinto si mystérieusement disparu. Elle me raconta souvent des histoires pleines de fantaisie qu’elle tenait de lui et à son insu elle me communiqua son admiration.
Quand je fus plus grand et que je fus en état de comprendre les choses, mon admiration se changea en colère pour le séducteur qui avait osé prendre une jeune fille à Lisbonne et la déposer à Singapour, sans plus se soucier d’elle. J’aurais voulu le rencontrer et lui dire son fait. Mais ma mère, dans la pureté de son âme angélique, ne lui conservait aucune rancune.
La sainteté de ma mère s’exprimait physiquement par une facilité extrême à rougir. Elle avait conservé un teint de peau extrêmement clair qui se colorait en rose si on lui adressait la parole un peu brusquement.
Cette facilité à rougir ne contribua pas peu à augmenter le grand amour filial que je portais à ma mère. J’ai toujours considéré cette particularité sanguine comme le signe extérieur d’une noble élévation de sentiments, ce qui distingue l’élite vraie. Ce signe est, du reste, bien gênant pour celui qui le porte. Je l’ai reçu de ma mère, et malgré la trempe puissante de mon âme, malgré les soleils asiatiques qui ont brûlé ma peau, il suffit souvent d’une parole inattendue pour faire monter le sang à mon visage.
Ma mère, dans sa sainteté, souffrait de ne pas assez participer aux charges du métier de son mari. Elle voulut jouer un rôle dans l’éducation des animaux, et c’est ce qui la perdit, car on est perdu par sa vertu avec autant de sûreté que par sa folie.
Un Malais nous ayant apporté un crapaud de dimensions inusitées, qui venait de l’île Komodo, celle où l’on trouve toutes les espèces monstrueuses, ma mère, dans sa bonté, se mit en tête de l’apprivoiser.
Comme l’on fait d’ordinaire, elle commença par l’affamer et elle l’enferma dans un vase étroit et long. J’avais toujours entendu parler d’une sorte de projection haineuse qui part des yeux des crapauds dans certains cas, mais je n’y avais pas cru. Ma mère en fut la victime. Elle alla voir, au bout de trois jours, ce que devenait le crapaud au fond de son vase étroit. Ni mon père, ni moi, n’étions là. C’est une jeune servante malaise qui raconta ce qui était arrivé.
A peine ma mère s’était-elle penchée sur le vase que son visage si pur refléta une expression d’horreur indicible. Tout son corps se mit à trembler. Elle regardait fixement le crapaud comme si elle ne pouvait détacher ses yeux de lui. La jeune Malaise accourut et fut obligée de la tirer de toutes ses forces par derrière pour l’arracher à sa contemplation. Elle mourut quelques minutes après sans avoir pu prononcer une parole.
Il est à noter que des singes gibbons, qui remplissaient une cage voisine, se mirent à jacasser de façon effroyable et à regarder avidement dans l’espace comme s’il y avait un spectacle invisible.
Il est à noter aussi que le crapaud mourut en même temps que ma mère.
Notre désespoir fut immense. Ni mon père, ni moi, nous ne crûmes d’abord que le crapaud pouvait être pour quelque chose dans cette mort inexplicable. Mais M. Muhcin, vieux marchand bouddhiste, d’une honnêteté légendaire à Singapour, et d’une sagesse reconnue, qui fréquentait notre maison, nous affirma que les crapauds, quand ils ont atteint un point de fureur extrême peuvent transmettre la mort par le regard, surtout quand il s’agit d’une créature délicate et sans défense comme ma mère.
Pas tous les crapauds, ajouta-t-il. Car il y a des hiérarchies chez les animaux comme chez les hommes. Il y a ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui ont pénétré certains secrets de la nature et ceux qui les ignorent.
Et il se lança dans une théorie que je trouvai absurde à ce moment-là et qui concluait presque à glorifier le crapaud meurtrier. Je restai seulement convaincu qu’il y a dans la nature des choses occultes qui dépassent le cerveau de l’homme et auxquelles il vaut mieux ne pas penser.
Ma mère était catholique et mon père était protestant en sorte que nous recevions également le pasteur, les jésuites français de la mission de Bukit-Timah et aussi des Bouddhistes pieux qui sont l’élite de la société malaise.
On ignore, en général, la situation qu’on occupe réellement dans le monde. L’enterrement de ma mère me révéla la mienne et la pureté de ma douleur fut altérée par une satisfaction d’amour-propre immense.
Tout Singapour assista en masse à cet enterrement. Le Résident général se tenait à nos côtés avec la plupart des officiers. J’éclatai en sanglots quand je vis défiler le capitaine Mac-Nair, le directeur de la colonie pénitentiaire, suivi d’une délégation de forçats Malabariens et Lascars en uniformes neufs.
Ainsi le mal s’accompagne de bien et je me rappelle qu’en revenant du cimetière européen, derrière la pointe de la Batterie, je m’attendrissais sur mon importance et celle de ma propre famille.
Les facultés de mon père baissèrent avec une extrême rapidité. Il se mit à lire et ce fut l’origine de sa décadence. On est perdu par sa folie aussi sûrement que par sa vertu. Non content de voir le pasteur, il se mit à fréquenter assidûment les jésuites et certains prêtres catholiques. Je crois même qu’il eut des entretiens, au sujet de je ne sais quelles théories religieuses, avec des Mahométans et des Parsis.
Nous eûmes des froissements. Ce fut le moment où je pris connaissance de ma puissance de dompteur, où je commençai à faire ramper les fauves avec la fixité de mon regard et le sifflement de ma cravache. Il s’y mêlait une pensée de vengeance. Le fils de celle qui avait succombé à l’influence maligne d’un crapaud vaincrait par sa volonté les animaux les plus redoutables de la création. Cette pensée de vengeance ne fit que s’accroître quand mourut mon père.
Il lisait trop. Troublé par ses lectures, moralement débilité par elles, il se laissa mordre par un cobra. La fatalité voulut que l’on ne pût trouver ni la plante guaco, ni la graisse de Naja qui sont les antidotes du venin des cobras. En quelques heures, mon père, qui était un Hollandais pur sang, avait pris un teint jaune plombé qui le rendait pareil à un Malais de vieille race. Rien ne peut être plus douloureux pour un fils que de voir son père changer brusquement d’origine à l’heure de la mort.
Le faste de l’enterrement ne m’apporta aucune consolation. Je savais qui j’étais.
Mon caractère changea. Je jetai à la porte quand ils se présentèrent: le pasteur, à cause de ses citations de livres, les jésuites, à cause de leur politesse exagérée, les bouddhistes, à cause de leur respect de la vie des bêtes. Je résolus de vivre avec des hommes. Il y a peu d’hommes. C’est à ce moment qu’Ali le Macassar entra chez moi, comme employé et devint mon compagnon. Je ne quittai plus ma cravache. Même la nuit, elle était à portée de ma main.
Mais tout ce que je viens de dire de la mort de mes parents n’est rien. Le duel n’était pas engagé. Le vrai mystère ne m’enveloppait pas encore. Ce n’est qu’un an plus tard que je devais rencontrer le Tigre. Je ne parle pas de ceux dont ma ménagerie était pleine, mais de l’unique, du mien, de celui qui était, par rapport à ses pareils, ce que j’étais moi-même aux hommes, un maître.
LA JEUNE FILLE A L’ÉCHELLE
Je n’ai jamais été l’amant d’Eva. Je n’ai jamais eu la seule femme que j’ai vraiment aimée. Pourquoi se refusa-t-elle à moi avec cette obstination insensée, c’est ce que je ne suis jamais arrivé à comprendre. Était-ce par respect du sacrement du mariage qui devait nous réunir? Je ne le crois pas. Était-ce par vertu naturelle? Peut-être tout ce qu’il me fut donné d’apprendre par la suite sur ses caprices insensés ne fut qu’une suite de calomnies inventées pour ternir une vie immaculée. Était-ce par amour pour moi? C’est bien possible et il faut toujours croire l’hypothèse la plus favorable.
Peu de temps après la soirée que j’avais passée avec mon cousin de Goa dans la fumerie d’opium de Singapour, je partis pour Batavia. Ali le Macassar m’accompagnait. Nous allions prendre livraison d’un couple de panthères et faire achat d’une collection de ces poissons aveugles qui vivent dans les lacs souterrains de Java et que les éruptions volcaniques font, dans certains cas très rares, apparaître à la lumière.
J’estime qu’il est toujours sage de ne pas faire étalage de richesses et une de mes plus grandes joies, quand je quitte Singapour, est de ne plus sentir autour de moi cette atmosphère de curiosité que donne la célébrité.
Au lieu de descendre dans le quartier européen, à l’hôtel des Indes où la table d’hôte réunit le soir les hauts fonctionnaires hollandais et les étrangers de marque, je suivis Ali le Macassar, au sortir du bateau, après les formalités de la douane, dans le vieux Batavia et je pris une chambre non loin du port, dans une pension d’assez minable aspect. Je prétends qu’un homme peut être bien en n’importe quel endroit du monde s’il transporte avec lui une couverture propre et une moustiquaire sans trou, avec sa cravache, bien entendu, pour le défendre.
Ma chambre était à un premier étage assez élevé qui donnait sur une cour d’où montait une haleine fétide provenant d’un amoncellement de détritus décomposés par l’extrême chaleur. Un coolie malais venait à peine de déposer ma valise dans la chambre, quand, incommodé par le caractère immonde de l’odeur, je m’approchai de la fenêtre pour la fermer.
A cet instant, un parfum délicat, subtil, féminin, une émanation de chevelure et de soie embaumée s’éleva jusqu’à moi, remplaçant l’odeur immonde. Surpris, j’ouvris la fenêtre et je me penchai.
Il y avait une échelle contre le mur et d’une fenêtre voisine une jeune fille venait de sortir et descendait légèrement les degrés. C’était une Européenne qui semblait vêtue avec élégance. Je remarquai le châle chinois aux broderies éclatantes qui s’enroulait autour de son corps en le dessinant, une torsade de cheveux noirs noués négligemment, et une main d’une petitesse extrême qui tenait le barreau de l’échelle.
Au bruit que je fis, elle leva la tête. J’aperçus un visage d’une perfection extraordinaire, un visage un peu enfantin et ingénu avec d’immenses yeux de flamme à la fois purs et terribles. Il y eut sur ce visage une expression de surprise, d’allégresse aussi, je crois, puis une gaîté y parut. J’entendis un éclat de rire, lancé comme un bouquet de fleurs de cristal dans la répugnante cour et la jeune fille disparut.
Je refermai la fenêtre et je méditai sur l’extraordinaire présence d’une jeune fille de cette qualité dans le bouge pour Chinois moyens et maîtres d’équipage en congé où je me trouvais. Pourquoi cette jeune fille descendait-elle par une échelle au lieu de prendre l’escalier? Fuyait-elle un danger malgré son allure paisible? Me connaissait-elle?
La beauté de ses traits m’avait causé une profonde impression. Les yeux fixés sur la fenêtre, je demeurai immobile assez longtemps. Tout d’un coup je perçus le bruit de ma porte qu’on ouvrait. Je crus que c’était Ali le Macassar et je ne bougeai pas. J’eus une sensation de froid dans le cou à côté de l’oreille.
Je pensai tout de suite à la chute d’un de ces odieux lézards de maison tombé du plafond sur mon épaule. Je fis un mouvement et je vis qu’il y avait, non un lézard, mais le canon d’un revolver qui m’effleurait. Un homme inconnu était entré et tenait ce revolver à la hauteur de ma tête.
Cet homme n’était pas jeune. Il portait une barbe et je vis au tremblement de sa main et à ses yeux exorbités qu’il était complètement hors de lui.
La possibilité d’être frappé tout à coup par la mort m’a toujours donné dans le danger la singulière sensation du vide absolu, de la suppression de toute matière autour de moi.
--Je viens chercher Eva, me cria l’homme du fond d’un espace illimité.
Et comme il agitait son revolver, je remarquai qu’il était maigre et extrêmement velu.
--Eva! appela-t-il encore.
Brusquement il se baissa et regarda sous le lit.
--Je ne sais pas de qui vous voulez parler, dis-je en regrettant de ne pas avoir profité de cette seconde d’inattention pour bondir sur lui et le désarmer.
--Vous avez rougi, reprit-il, vous savez où elle est, mais je la retrouverai.
Effectivement j’avais rougi, ayant reçu de ma mère ce signe d’une sensibilité supérieure.
J’allais protester contre le caractère insensé de ses questions et de ses menaces, lorsque les murs se rapprochèrent brusquement autour de moi, la matière avec ses qualités compactes m’environna de nouveau. Le danger venait de disparaître en même temps que le revolver et que l’homme.
J’entendis le bruit d’une clef qu’on tournait. Alors mon indignation éclata. Je me précipitai sur la porte et la secouai en vain. L’inconnu m’avait enfermé et venait d’emporter la clef.
Je rouvris la fenêtre et d’une voix retentissante j’appelai Ali le Macassar qui devait occuper une chambre à quelque distance de la mienne. Il y était heureusement encore. Sa silhouette taciturne s’encadra dans la tristesse du mur et cette vue me calma.
Ali était une épaisse brute aux actions mesurées et à la compréhension difficile. Il avait une grande admiration pour moi et son dévouement m’était assuré. Il agissait avec lenteur et supportait sans peine les injures qui lui étaient adressées personnellement. Mais il ne fallait pas que moi, son maître, je fusse mis en cause en sa présence, car il tombait alors dans des colères insensées et accomplissait des actions d’une violence inouïe. Cette perte de la raison dans la colère est du reste une curieuse particularité de presque tous les habitants de l’île de Macassar.
Je me représentai en une seconde le drame qui pouvait se dérouler dans l’hôtel si Ali furieux se mettait en tête de venger son maître prisonnier. Je me mis à rire en le voyant et comme s’il s’agissait d’une plaisanterie, je le priai de descendre et d’appliquer l’échelle contre ma fenêtre en lui disant que c’était par ce moyen que je voulais sortir. Il ne trouva là rien de saugrenu et il disparut.
Mais il y eut, au même instant, un cri terrible dans la cour. Je vis l’homme maigre apparaître, saisir l’échelle et la briser d’un seul coup sous son pied avec une vigueur qui faillit me faire crier bravo! Ali devait descendre l’escalier pendant ce temps et les deux hommes allaient, à coup sûr, en venir aux mains sans qu’il me fût possible de faire quoi que ce soit.
Je songeai sérieusement à sauter au risque de me briser un membre. Ma porte se rouvrit avec fracas et l’insensé se précipita à nouveau dans ma chambre. Il avait toujours son revolver à la main, mais comme il ne le braquait pas sur moi et que la situation était moins dangereuse, je cherchai l’occasion de le saisir à bras-le-corps. Derrière lui, surgit Ali qui, ayant vu l’échelle brisée, venait demander mes ordres.
Je compris que la sagesse était dans l’observance d’un calme parfait et que tout, même une humiliation, valait mieux que la perte de raison d’Ali.
--Laisse-nous, dis-je avec douceur. Monsieur est venu me faire une visite et j’ai à causer avec lui.
Ali referma la porte. Il y eut le bruit métallique du revolver sur le plancher. L’homme s’était laissé tomber sur un siège et il pleurait abondamment. Les larmes coulaient dans sa barbe qui, je le remarquai alors, devait être grisonnante mais avait été teinte en un noir trop vif.
--Elle s’est enfuie par l’échelle, balbutia-t-il. Je vous demande pardon, monsieur. Mais je vous en supplie, laissez-la moi. Je ne peux pas vivre sans elle.
--J’ai vu, en effet, une jeune fille, répondis-je, descendre tout à l’heure d’une manière inusitée. Mais je vous donne ma parole d’honneur que je ne la connais pas et que je ne suis pour rien dans son départ.
Ce qu’il y a de plus émouvant dans les larmes c’est que celui qui les répand a subitement envie de se moucher et que cela lui fait faire une grimace pitoyable. L’homme que j’avais devant moi était un malheureux qui ne m’inspirait que du mépris.
Je le mis à son aise en lui renouvelant l’assurance que la créature que j’avais aperçue sur l’échelle m’était parfaitement inconnue.
--Et c’est bien dommage! pensai-je en faisant hypocritement un geste qui signifiait que je n’attachais aucune importance aux femmes, en général.
Alors il me raconta qu’il s’agissait d’une noble jeune fille hollandaise qu’il avait séduite. Naturellement, la discrétion la plus élémentaire l’empêchait de me dire son nom.
Cette jeune fille s’était rendue à Singapour pour les affaires de son père. Quand elle était revenue, elle était changée à son égard. Elle parlait sans cesse de Rafaël, dompteur et propriétaire d’un grand magasin d’animaux, qu’elle avait vu là-bas.
--Les femmes, ajouta-t-il, en me fixant de ses yeux gris, comme pour me faire avouer la vérité, travestissent souvent les choses pour vous rendre jaloux. Vous avez passé une nuit près d’elle, dans une réunion... peut-être une fumerie d’opium...
Je riais intérieurement de l’audace de ce malheureux homme qui voulait lutter par le regard avec moi. Lutter avec l’œil du dompteur!
Mais alors, au fond de ma mémoire, surgit brusquement un souvenir. Une fumerie d’opium!
Je revis la bosse du chameau et la porte du Tigre que j’avais passée un soir en compagnie de mon cousin de Goa.
A travers les formes couchées auprès des petites lampes, j’avais distingué confusément un visage de femme. La jeune fille à l’échelle avait franchi avant moi la vieille porte en bois sculpté, et elle m’avait vu dans ce lieu vil, parmi les nuages de la fumée détestable. Elle était là, dans quelle compagnie et pourquoi?
Je l’ignorais. Et à partir de ce moment, la créature qui s’appelait Eva, la délicieuse jeune fille au châle chinois, fut indissolublement liée dans mon esprit à une idée de tigre, de tigre sculpté dans une porte. Mais ceci n’était qu’un commencement, car elle devait être liée à tout jamais à une idée de tigre vivant, de tigre javanais et de quel tigre!
J’allais rougir. J’allais me trahir. Je me détournai et j’affirmai avec force qu’il y avait quelque méprise ou peut-être une de ces inventions habituelles aux femmes pour éveiller la jalousie, hypothèse que mon interlocuteur venait du reste de formuler lui-même.
Il me crut, il se leva et passa à plusieurs reprises sa main dans sa barbe qui était mouillée. Il me renouvela ses excuses. C’était la vue de l’échelle qui avait éclairé son esprit.
En constatant la disparition d’Eva, qu’il avait, une heure avant, laissée dans sa chambre, il était descendu précipitamment pour questionner l’hôtelier. Celui-ci ne put le renseigner, mais lui apprit, en s’en glorifiant, l’arrivée de Rafaël, le fameux dompteur de Singapour. L’hôtelier avait dit Rafaël tout court, car on nomme volontiers les hommes célèbres par leur petit nom seulement. Il pensa que cette arrivée, qui coïncidait avec le brusque départ de la jeune fille, ne pouvait être fortuite. Il se dit que j’étais venu la lui prendre et il m’assura qu’il était décidé à nous donner la mort à tous deux et à se tuer après.
Je me contentai de sourire. La pitié triomphait en moi.
Ce pauvre homme maigre, qui était d’origine italienne et qui s’appelait Giovanni, me fit un résumé naïf de sa vie qui n’avait pour moi aucun intérêt. Il était second de navire et ce titre lui paraissait très important. C’était son amour qui le retenait à Batavia et qui lui avait fait refuser plusieurs offres brillantes d’armateurs.
Il ajouta que les femmes avaient toujours joué le rôle principal dans sa vie et alors il se mit à se caresser la moustache et à la relever d’une façon complètement ridicule.
Il avait l’air fort pauvre. L’hôtel où il était descendu en était la preuve et cette preuve se complétait par l’aspect de ses souliers qui avaient l’air très anciens. J’eus envie de lui offrir de l’argent, mais je n’osai, craignant de le blesser. Il fut convenu que je l’aiderais dans la recherche d’Eva et nous nous quittâmes bons amis.
Je n’aspirais qu’à ne plus en entendre parler et à m’occuper des poissons aveugles, habitants des lacs souterrains de Java. Mais ma destinée était écrite à côté de celle d’Eva et par conséquent de la sienne.
Cet Italien, second de navire, n’était qu’un misérable calomniateur, un inventeur de mensonges étranges. Il vint me l’avouer lui-même quelques jours après, au moment où je déployais la moustiquaire pour faire la sieste du milieu de la journée.
Il avait calomnié la charmante Eva et il en avait du remords. Elle n’avait jamais été sa maîtresse, il me le jurait sur l’honneur. Cette jeune fille était absolument pure. Elle n’était venue le voir que pour une affaire, car elle s’occupait des affaires de son père, et si elle était sortie de sa chambre au moyen d’une échelle, c’était par fantaisie et par goût naturel du sport. Lui, poussé par une inqualifiable vanité, avait voulu faire croire à une liaison avec elle. Il m’en demandait pardon humblement.
Durant qu’il parlait, il ne se montrait nullement humble. Il avait, au contraire, l’air arrogant et satisfait. Sa voix avait une intonation volontairement monotone, comme quelqu’un qui récite une leçon et veut donner la sensation qu’il récite une leçon.
Il frisait sa moustache d’une manière tout à fait insupportable et l’extrême chaleur faisait couler sur son visage des gouttes de sueur qui mouillaient sa barbe aussi ridiculement que ses larmes, quelques jours auparavant. Je remarquai que cette barbe avait été teinte récemment en un noir éclatant.
--D’ailleurs, j’ai revu Eva, conclut-il en baissant les yeux.
Il ne vit pas le coup d’œil que je jetai sur ma cravache.
--Je vous ai dit ce que je devais vous dire, ajouta-t-il, sur le seuil de la porte.
--Cela me paraît tout à fait vraisemblable, répondis-je avec mauvaise humeur.
Et c’était vrai. J’étais sûr que la merveilleuse Eva n’avait pas appartenu à ce minable individu velu et déjà vieillissant.
En ce temps-là, je pouvais encore avoir une certitude en cette matière, ignorant que les femmes n’ont ni goût, ni dégoût, mais sont les servantes de l’occasion qui passe et les esclaves de ceux qui insistent.
Pourtant je ne m’endormis pas à l’heure brûlante de la sieste. Séparé du monde par le tissu de rêve de la moustiquaire, je voyais les poissons aveugles avec leurs nageoires difformes et leurs phosphorescences diaprées, disparaître dans des ténèbres d’indifférence. Ni l’âge, ni la rayure, ni le prix des panthères ne comptaient pour moi. La ville de Batavia avec ses formidables avenues et ses jardins équatoriaux, celle de Singapour avec ses villas sur pilotis et son triple port, la Malaisie avec ses îles sauvages, ses volcans et ses forêts vierges, toute la terre que l’on dit ronde et qui a l’air si plate, tournait autour d’un visage de jeune fille qui riait au pied d’une échelle.
Mais ce devait être là ma dernière rêverie paisible. Je l’affirme, c’était encore un homme ordinaire qui faisait la sieste dans cette pauvre chambre d’hôtel, un homme qui n’avait encore en lui que des passions moyennes. Mais celui qui devait être brûlé par une inconcevable haine de l’espèce animale, l’homme du Tigre, ne devait naître qu’un peu plus tard.