L’ÉTRANGE INDIGOTERIE
J’ai toujours plu aux femmes. Mademoiselle Whampoa, la fille du plus riche négociant chinois de Singapour, m’avait, en quelque sorte, fait demander en mariage par son père.
Les Whampoa sont une grande famille de Chine, car il y a dans ce pays des aristocraties d’une ancienneté formidable, dont nous n’avons, nous, Européens, aucune idée. J’avais répondu de façon évasive, parce que si la jeune fille était jolie, bien qu’un peu petite, elle passait pour cultivée et je crois même qu’elle était poète ou quelque chose d’approchant, ce qui la rendait tout à fait impossible pour moi.
Une jeune veuve anglaise, que des spéculations de terrains avaient enrichie, recevait parfois mes visites et les attendait avec impatience. On disait qu’elle avait eu quelques aventures. Mais je n’attache pas d’importance à ces vétilles et je prétends qu’un homme qui est un homme dans le sens élevé du mot ne doit pas s’occuper si la femme qu’il aime a, de-ci, de-là, quelques écarts de conduite. L’essentiel est de les ignorer et de faire claquer sa cravache si quelque sot essaie d’éveiller votre jalousie par des racontars calomnieux.
Je fus passionnément aimé par une rouquine javanaise d’une maison de danse du quartier neuf de Singapour. Je crois bien qu’elle se serait tuée pour moi si je ne m’étais pas très habilement entendu avec sa mère pour la doter et lui faire épouser un pauvre diable qui l’emmena dans l’île Madura.
Je ne fus donc pas surpris de l’impression favorable que j’avais produite sur Eva et je prolongeai mon séjour à Batavia dans l’espoir de la rencontrer. Mais au bout de quelques semaines, n’en ayant aucune nouvelle, j’allais me rembarquer pour Singapour avec mes poissons aveugles et mes panthères.
Je venais de donner mes ordres à Ali pour le transport des animaux quand, au moment où j’allais sortir de mon modeste hôtel, je me trouvai en présence d’un jeune Javanais, vêtu avec une extrême recherche, qui m’interpella par mon nom.
Ce jeune homme me fut aussitôt antipathique par sa politesse glaciale, ses mains trop soignées, son allure efféminée.
Il portait un sarong de soie et son kolambi bleuâtre avait des broderies orange sur les manches. Contrairement à l’usage de tous les habitants du pays, aucun kriss n’était suspendu à sa ceinture. L’absence du turban ou du mouchoir autour de la tête que prescrit la loi de l’Islam me fit penser qu’il devait être bouddhiste ou professer une de ces bizarres religions hindoues.
Ce jeune homme était du reste un serviteur, un simple serviteur. Il n’avait eu aucune peine, me dit-il, à me découvrir à Singapour, tant il est difficile à certains hommes de vivre cachés.
Il venait de la part de son maître, monsieur Varoga, le propriétaire d’une grande indigoterie située sur les confins du district de Djokjokarta et de celui de Solo, et dont le nom ne m’était du reste pas inconnu.
Il avait franchi la grande distance qui sépare ces régions de Batavia pour me transmettre une invitation. M. Varoga m’invitait à une chasse exceptionnelle. Ses plantations étaient hantées par un tigre d’une taille prodigieuse et d’une audace comme on n’en avait jamais connu.
Les bruits du gong, la lumière des flambeaux, rien ne l’effrayait. On venait de célébrer dans tous les villages de l’île de grandes fêtes en l’honneur de la suppression de l’esclavage sur les possessions hollandaises. M. Varoga avait fait tirer, ce soir-là, cinquante coups d’un petit canon qu’il avait fait venir d’Europe pour ces sortes de cérémonies. Eh bien! le bruit du canon n’avait pas effrayé le tigre, qui avait enlevé une femme à quelques centaines de pas de l’endroit où le canon tirait.
Les trois villages qui entouraient l’indigoterie étaient terrorisés. On avait inutilement creusé un grand nombre de pièges. M. Varoga était trop âgé pour chasser lui-même. Il avait entendu dire qu’un célèbre spécialiste d’animaux sauvages était de passage à Batavia. C’était sur lui qu’il comptait pour le débarrasser de ce monstre.
Cette proposition était flatteuse et tentante. Il s’y ajoutait l’attrait de la possession du tigre si on le prenait vivant. J’objectai tout de suite la longueur d’un voyage de plus de quatre cents kilomètres à travers les terres. Mais le jeune Javanais sourit avec une ironie qui voulait dire que de telles contingences n’existaient que pour des hommes vulgaires comme moi.
M. Varoga possédait une de ces étonnantes chaloupes à vapeur qui se moquent de l’absence des vents et de la présence des pirates malais sur leurs longs praos, et cette chaloupe me transporterait le lendemain à Samarang où des chevaux nous attendaient. Il suffirait alors de deux étapes pour atteindre l’indigoterie par la grande route de Djokjokarta.
Mes affaires me rappelaient à Singapour où mon employé principal, un homme myope et borné, dirigeait ma maison en mon absence. Je venais d’être avisé par une lettre de lui qu’il était malade et qu’il m’attendait impatiemment.
J’acceptai pourtant la proposition qui m’était faite, par vanité d’abord, l’homme est conduit par sa vanité--ensuite à cause d’un secret et inexplicable pressentiment.
Il fut convenu que j’amènerais Ali et que nous partirions le lendemain.
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Je hais les animaux, mais les végétaux m’inspirent un violent amour.
Je trouve que les montagnes sont belles à cause de leurs chevelures d’arbres et que les rivières n’ont d’attrait que parce qu’elles baignent des branches feuillues et de fabuleuses racines.
Quand nous eûmes dépassé le massif montagneux de Merbarou et de Mérapi; quand, à droite et à gauche, le ciel fut coupé par les hautes lignes de forêts vierges barrant l’horizon, je cessai d’être irrité par l’ironie silencieuse du Javanais efféminé, mon cœur se mit à battre et je sentis descendre en moi le calme que me procure toujours une nature désordonnée.
Les aréquiers géants, les bois de teck, les banians centenaires nous enveloppaient de tous côtés et ensevelissaient sous leur voûte la route fragile comme un fil d’argent.
Les villages avaient l’air de poussières de brins de paille et parfois, sous un enchevêtrement de lianes, on apercevait les vestiges d’un temple, un éléphant de pierre, une théorie de colonnes, car l’île de Java, et en particulier cette région, abrita, paraît-il, l’antique civilisation d’un peuple constructeur d’édifices.
Puis la forêt, qui s’était rapprochée au point de nous écraser, recula un peu. Nous traversâmes des plantations de café et d’indigo, des bois de cotonniers. Le soir allait venir et les mouches à feu commençaient à sillonner l’air. Le serviteur javanais se rapprocha de moi et me montra un amoncellement d’ombres que nous allions atteindre.
--Nous sommes arrivés, fit-il.
Il y avait plusieurs banians dont les troncs étaient tellement hauts et d’une épaisseur si énorme qu’une vaste demeure moderne qui était à leur pied avait l’air toute petite.
Je vis des serviteurs courir avec empressement, mais sous la disproportion des arbres ils me firent l’effet d’être des enfants. Une femme, que je pris d’abord pour une naine, était au milieu d’eux.
Comme nous étions arrivés devant le perron, chacun retrouva sa grandeur naturelle et je m’aperçus que la maison était immense. Je mis pied à terre et je reconnus, du reste sans un grand étonnement, dans la femme qui m’avait paru minuscule et qui s’avançait vers moi en souriant avec aisance et en me tendant la main pour m’accueillir, la jeune fille à l’échelle.
Je dis que je n’éprouvai pas un grand étonnement parce que mon pressentiment n’avait fait que se préciser pendant le voyage, surtout dès que les premières ombres des forêts vierges s’étaient étendues à mes côtés, comme s’il y avait une liaison secrète entre cette créature vivante à laquelle je pensais et l’océan des végétaux bienveillants.
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L’hospitalité de M. Varoga était royale. N’étais-je pas une sorte de roi des bêtes?
Une foule de serviteurs me guettait pour combler mes moindres désirs et quand je sortis pour visiter les plantations, je m’aperçus que les indigènes avaient gardé la déplorable habitude ancienne de se prosterner devant les Européens. J’avais toujours envie de leur crier:
--Debout! Vous êtes des hommes comme moi!
Mais je ne disais rien par respect pour les vieux usages et pour ne pas faire sourire la charmante Eva qui m’accompagnait et me faisait les honneurs de ses domaines.
Je voyais à peine monsieur Varoga. C’était un homme desséché et jaune de teint. Il ne quittait guère sa chambre, où il semblait mystérieusement occupé. Il n’apparaissait qu’aux repas. Il se confondait alors en amabilités, il me répétait que toute sa maison m’appartenait, mais dès que nous étions, sa fille et moi, installés sous la vérandah, il balbutiait quelques mots d’excuse et se hâtait de nous laisser.
Je tins, dès le premier jour, à visiter les pièges que l’on avait creusés pour le tigre. J’en fis enlever les épieux que l’on y met d’ordinaire et sur lesquels il se tue en tombant, car je tenais à le prendre vivant, et je fis modifier avec art la couche de feuilles dont ces pièges étaient recouverts.
J’examinai les lieux où, tour à tour, des bœufs, un cheval et deux femmes avaient été enlevés et je me rendis à tous les endroits du voisinage où il y avait de l’eau et où le tigre était susceptible d’aller boire.
Eva venait avec moi, le chapeau de feutre sur les yeux et la jupe un peu au-dessus des genoux. Elle me répétait, en fixant sur moi ses immenses yeux enflammés, que rien n’était pressé et que son père et elle tenaient à me garder le plus longtemps possible.
Ali et l’insupportable Javanais, qui s’appelait Djath, nous accompagnaient dans nos courses. Ce Djath affectait toujours d’aller sans armes. Cette affectation était ridicule, car ne serait-ce qu’à cause des innombrables serpents qui peuplent les jungles, un couteau de chasse, au moins, est nécessaire. Mais il disait en souriant qu’il charmait les serpents en les appelant par leur nom.
Par leur nom! Était-ce possible? Et Eva, quand je haussais les épaules à ces sottises, m’affirmait que c’était vrai et je la surprenais lui jetant un tendre regard.
Ce Djath affectait encore d’être uniquement occupé, quand nous sortions, à faire un grand bouquet de champakas jaunes et de cette sorte de tubéreuse que les Malais appellent sundal-malam, c’est-à-dire «intrigante de nuit», et qui passe pour avoir la propriété de donner à ceux qui en répandent sur leur corps des rêves voluptueux.
Quand nous rentrions, il remettait le bouquet qu’il avait cueilli à Eva. Celle-ci l’emportait aussitôt dans sa chambre, non sans un nouvel échange de regards.
J’en éprouvais une grande colère intérieure que je ne laissais pas voir et j’étais obligé de me rappeler qui j’étais pour ne pas sentir de la jalousie naître en moi.
Deux ou trois fois, comme j’étais seul avec Eva sous la vérandah, elle me dit en me montrant la grande forêt qui se dressait à l’horizon comme une impénétrable muraille:
--Vous savez, il faut bien prendre garde. La forêt de Mérapi n’est pas comme les autres forêts. C’est une des plus anciennes du monde et elle recèle de grands mystères.
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Et je m’aperçus que je ne comprenais rien aux êtres et aux choses et que tout était singulier dans ce coin de terre de Java, non loin du mont Mérapi, à l’orée de la forêt de ce nom.
Il y avait un tigre qui rôdait autour des plantations et qui emportait des moutons, des bœufs et même des femmes. Il ne craignait pas le canon, il évitait les pièges et les indigènes qui l’avaient aperçu et que j’interrogeai à son sujet furent unanimes à me le dépeindre comme étant d’une grandeur surnaturelle.
Un jour, comme nous avions pénétré dans la forêt et que nous rentrions à l’heure du soleil couchant,--hâtivement, je dois le dire, parce que les dangers commencent avec la nuit--nous entendîmes un cri, ou plutôt un chant, une sorte de mélopée étrangement évocatrice et qui avait dans ses accents quelque chose de religieux. Je distinguai des paroles chantées qui correspondaient à peu près à ceci:
--Om, Mani, Padmé, Aum!
J’arrêtai mon cheval et je voulus revenir en arrière pour ramener le malheureux, sans doute égaré, qui errait seul dans la forêt, à l’heure où la nuit descend.
Mais Eva secoua la tête et me fit signe de continuer ma route.
--C’est Chumbul, le saint. Il habite très loin, de ce côté, en pleine forêt, et il ne se promène que la nuit.
--S’il sort la nuit, dis-je, comment n’est-il pas mangé par le tigre ou par les autres bêtes sauvages?
A ces paroles, Eva se mit à rire et Djath, qui était derrière elle, fit de même, comme si j’avais dit une chose infiniment plaisante et invraisemblable.
Et nous repartîmes, tandis qu’au loin retentissait la voix de celui qui, non seulement errait seul, la nuit, dans la forêt, mais encore se signalait aux fauves par ses cris.
La conduite de monsieur Varoga à mon égard, la vie cachée qu’il menait dans sa chambre, me paraissaient énigmatiques, mais cela était encore le mystère qui devait s’expliquer le plus aisément.
Je fus réveillé plusieurs fois la nuit par des grondements formidables qui semblaient partir de l’intérieur de la terre. J’en eus des sueurs froides et dès l’aurore je courus dans la maison en demander l’explication. Ni les maîtres, ni les serviteurs ne s’étaient même aperçus de ces phénomènes. Cela tenait à la nature volcanique du terrain, me fut-il répondu, et rien de fâcheux ne résultait jamais pour les hommes de ces tonnerres souterrains.
Ce qui m’inquiétait le plus, c’était la véritable personnalité d’Eva, le mystère de son sourire, celui des rêveries dans lesquelles elle tombait, celui de ses gaîtés enfantines, celui de sa coquetterie à mon égard.
Elle s’était expliquée en riant, mais très franchement avec moi, au sujet de l’incident de l’échelle et ce qu’elle m’avait dit était marqué au sceau de la vraisemblance.
Son père voulait changer le commandant de la chaloupe à vapeur qui faisait le service de Samarang à Batavia pour ses affaires. Elle était allée voir ce second de navire qu’elle savait sans place en ce moment, pour lui proposer ce poste. Elle avait vu une échelle contre la fenêtre et elle avait trouvé amusant de descendre par ce moyen.
Elle avait appris, ensuite, que ce second était un étrange alcoolique, un maniaque se flattant de bonnes fortunes qui n’existaient que dans son imagination. Elle avait deviné qu’il était venu me trouver. Elle l’avait revu et elle avait exigé qu’il eût avec moi une nouvelle conversation pour démentir ses premiers propos.
Tout cela raconté avec enjouement comme une chose plutôt comique, parce qu’elle révélait l’étonnante psychologie de certains hommes fats, me paraissait véridique et me faisait regretter de ne pas avoir infligé un sévère châtiment au second de navire.
Oui, l’incident de l’échelle n’aurait été nullement compromettant s’il n’y avait pas eu, ensuite, un nouvel incident d’échelle. Le second de navire n’aurait plus existé dans mon esprit si je n’avais pas vu Djath, le Javanais, aux mains trop soignées, grimpant sur une échelle jusqu’à une fenêtre, la fenêtre de la chambre d’Eva.
Je veux dire les événements dans leur succession et comment certains mystères ont reçu une explication plausible, comment d’autres se sont compliqués jusqu’à participer des mystères de la nature même.
Mais le plus grand de tous, je me suis aperçu, par la suite, que je ne pourrai jamais le résoudre, parce que c’est celui qui est dans ma propre âme, dans la variété de ses changements, l’inconnu de ses manifestations et l’abîme intérieur des pensées humaines est plus profond que la mystérieuse forêt de Mérapi et que les chaos souterrains où les volcans puisent leur substance.
PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LE TIGRE
Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans une forêt, c’est la puissance de la pourriture.
Des détritus végétaux amoncelés, des feuillages qui se décomposent, de l’entassement des humus, sous l’influence d’une transpiration éternelle du sol et des arbres, d’une native humidité chargée de germes, jaillissent des couches toujours renouvelées de plantes vivantes.
Une forêt est comme un gigantesque creuset de la nature où les formes mortes bouillonnent sans cesse et deviennent animées et celui qui s’y promène enfonce ses pieds dans un amas de désagrégations intermédiaire entre la vie et la mort.
Aussi la forêt me remplit de gravité et donne à mon esprit une certaine tristesse sereine.
Ce jour-là, j’avais traversé seul les cultures et la jungle qui s’étendent sur plusieurs milles autour de la maison et par un chemin bordé de poivriers sauvages j’avais gagné la voûte prodigieuse de la forêt.
J’avais été saisi brusquement de cette envie de tuer des bêtes, de ce génie de la chasse qui s’empare de moi, certains jours. J’avais besoin aussi de recueillement. J’avais éprouvé un vif mécontentement. Je venais d’apprendre que Djath composait des poésies dans sa langue javanaise et qu’il les lisait parfois à Eva.
Or, les gens qui s’adonnent à de tels passe-temps m’ont toujours été odieux et il m’avait été pénible de penser qu’Eva pouvait s’intéresser à ces sottises.
J’avais mis en bandoulière un fusil de monsieur Varoga, un fusil que je connaissais mal--hélas! je n’avais pas emporté les miens en voyage--et j’étais parti.
A l’orée de la forêt il y a une rivière que l’on passe sur un tronc d’arbre. J’avais aperçu, près de l’eau, un marabout sur une patte, avec sa tête chauve qui semblait lourde de pensées et son plumage noir vert qu’il lissait négligemment de son bec énorme.
Je lui avais fait grâce, sans savoir pourquoi. Mais dès que j’eus franchi la ligne des hauts ébéniers qui se dressaient au seuil de la forêt, comme s’ils en étaient les gardiens, je me mis à tirer sur tous les êtres animés qu’il me fut donné d’apercevoir. Je tirais au petit bonheur, sans m’occuper du résultat de mes coups, pour mon soulagement personnel, pour le plaisir désintéressé de tuer des bêtes.
Un homme inexpérimenté qui marche dans une forêt peut croire qu’elle est dépeuplée. Un grand silence rayonne autour de ses pas, toutes les créatures, dans l’herbe et dans les branches, s’immobilisent comme si elles savaient, par un sûr instinct millénaire, que cette forme mince à deux jambes et qui porte un tube de métal dans ses mains, est la propagatrice de la mort, l’éternel assassin de toutes les espèces.
Mais l’homme qui connaît le monde sauvage distingue de confus rampements, voit des figures rusées d’oiseaux, des mufles béants de terreur à cause de misérables progénitures animales, et il tue en se réjouissant de sa perspicacité et de son adresse.
Il y eut d’abord un perroquet qui tomba avec un grand bruit d’ailes en faisant une tache jaune et rouge le long des troncs noirs. J’en avais aperçu deux qui se balançaient innocemment sur une branche.
Les perroquets sont monogames. Quand ils se sont réunis en couple, ils ne se quittent plus et se chérissent tendrement pendant leur longue vie.
Or, rien ne peut m’irriter davantage que de penser que les bêtes connaissent le noble sentiment de l’amour, comme l’homme, et sont souvent plus fidèles que lui.
J’eus donc un âpre plaisir à entendre le second perroquet jacasser désespérément sur sa branche. Sa douleur fut plus forte que l’effroi de mon coup de fusil, car il ne s’enfuit pas, et je l’entendis longtemps se lamenter avec des syllabes presque humaines.
Puis ce fut un singe qui dégringola d’un manguier avec le fruit qu’il tenait. C’était un cercopithèque de petite espèce. Je n’avais fait que le blesser, car je l’aperçus qui tournait en rond sur le sol sans lâcher sa mangue, comme si sa blessure lui avait fait perdre la raison. Je dédaignai de revenir sur mes pas pour l’achever.
Il me semble qu’un paon fut tué un peu plus loin. J’eus la bonne fortune d’écraser d’un coup de crosse la tête d’un assez gros serpent qui dormait. Je tirai au juger, sur quelque chose qui remuait dans les broussailles et je poussai presque un cri de joie en voyant que c’était un midaus, énorme rat à tête de porc, à queue en éventail, qui dégage une odeur infecte.
Puis, successivement, j’abattis un kalender, espèce de renard qui porte ses petits sur son dos, et un de ces étranges cuscus des arbres qui vous regardent fixement avec des prunelles effarantes.
C’était un jour de facilité heureuse. J’avais à peine besoin de viser. Tous mes coups portaient.
J’avais marché droit devant moi, conduit par l’aveugle désir de tuer. J’avais pénétré assez loin dans la forêt par une piste étroite qui aboutissait parfois à une clairière, s’élargissait et se rétrécissait de façon uniforme.
Je songeais combien il serait aisé de se perdre dans cet océan de troncs et de lianes et une sorte de lourdeur de l’air qui filtrait malgré l’opacité du ténébreux plafond des branches enlacées me fit penser que l’après-midi devait être à son déclin.
Je m’arrêtai brusquement. Je me sentis soudain très las et il me fallut un grand effort pour recharger mon fusil.
J’avais chaud. Dans l’endroit où je me trouvais, le sentier était particulièrement resserré et la mer flottante des bois ondulait tout à fait basse et touchait presque ma tête. J’eus une sensation inaccoutumée de découragement. Des milliers d’adversaires m’entouraient. Derrière tous les troncs je croyais voir des faces simiesques grimacer. Des formes recouvertes de poils remuaient dans les feuilles. Des ailes bruissaient. Des écailles de lézard craquaient sous l’humus. Comment vaincrais-je jamais ces légions éternelles d’animaux?
J’avais rebroussé chemin et je me hâtais. Les clairières succédaient aux clairières, les sentiers à peine dessinés s’y croisaient et j’étais saisi d’une vague crainte de m’égarer dans ce dédale où je m’étais enfoncé si imprudemment.
Une nuance d’un bleu saphir qui se répandit dans l’air annonça la venue prochaine du soir et comme si ce signal silencieux était attendu par un peuple jusqu’alors muet, des tressaillements, des chuchotements remplirent les massifs inextricables qui m’entouraient, une plus intense vie ailée battit dans l’air et de singuliers appels d’oiseaux et de singes se répondirent par-dessus ma tête.
Mais je n’avais plus envie de faire du bruit en tirant des coups de fusil et même j’évitais de frapper trop fortement le sol en marchant. Je glissais comme une ombre rapide qu’épouvantent les mystérieuses armées de la solitude.
Je m’arrêtai à nouveau à une cinquantaine de mètres d’une clairière que je devais traverser. Un groupe de singes gibbons, d’assez grande espèce, la traversait en sens inverse. Je crus d’abord avoir affaire à des hommes de petite taille et je faillis les appeler. Tous les singes me virent, mais ils me regardèrent sans effroi et ils continuèrent à marcher en se contentant de pousser un sourd grondement.
Je compris alors que j’étais le témoin d’un rare spectacle.
Au milieu de leur groupe, quatre singes tenaient par les bras et les jambes un singe mort. En tête, plus grand que les autres par la taille, était un singe qui était le guide et le chef. Le cortège que je voyais passer était un cortège funèbre.
J’avais entendu dire que les singes gibbons avaient coutume d’enterrer leurs morts et qu’ils le faisaient dans des lieux secrets et au commencement de la nuit. Je n’y avais pas ajouté foi. Je savais aussi qu’il ne fallait pas les troubler pendant l’accomplissement de ce rite, parce qu’ils devenaient alors redoutables. Je restai immobile jusqu’à ce que ces étranges fossoyeurs eussent disparu dans les broussailles,
Mais quand j’eus repris ma route d’un pas plus allongé, des pensées nouvelles m’assaillirent, des paroles entendues autrefois et auxquelles je n’avais pas attaché d’importance me revinrent.
Je me rappelai qu’un voyageur, qui avait accompli un voyage dans des régions inconnues de la Birmanie, me racontait qu’il avait été appelé à faire un traité d’alliance avec une tribu d’orangs-outangs, et qu’il avait, par signes, établi certaines conventions avec un orang qui semblait exercer une sorte de royauté sur ses congénères.
Il disait que dans la Birmanie du Nord se trouvait une montagne inexplorée où était un immense cimetière d’éléphants et que certains de ces animaux allaient, à certaines époques de l’année, dans ce cimetière et y poussaient des cris, s’y livraient à des gesticulations dont l’ensemble formait une sorte de cérémonie mortuaire.
Si les animaux étaient susceptibles d’obéir à des chefs, à des rois, s’ils avaient même des prêtres pour invoquer les puissances de la mort, ne pouvait-il y avoir une organisation, inconnue pour les hommes et plus vaste, permettant aux espèces différentes d’animaux de communiquer entre elles, de se faire part de leurs terreurs et de leurs malheurs.
Tous les appels dont le soir se remplissait composaient peut-être un langage. Il y avait eu, par le jacassement des singes, le cri stupide des paons, des communications d’arbre à arbre, des informations qui étaient allées très loin dans la forêt. Et ces informations devaient dire qu’un tueur de bêtes, un redoutable ennemi de l’espèce animale, avait eu la folie de se laisser surprendre par la nuit dans la forêt et courait maintenant, éperdu, en quête de la région des hommes.
A qui ces informations pouvaient-elles s’adresser, si ce n’est au plus redoutable des animaux, à ce tigre de grandeur phénoménale qui devait être un roi parmi les siens?
Oui, le sage monsieur Muhcin, de Singapour, n’avait pas tort quand il me disait qu’il y avait des hiérarchies dans les animaux et que les uns possédaient des secrets de la nature que ne possédaient pas les autres et que les hommes eux-mêmes ignoraient.
C’était un crapaud sorcier, un crapaud magicien qui avait tué ma mère par la vertu de son regard haineux et moi, je risquais à toute seconde de périr sous les griffes du tigre vengeur, du souverain de la forêt de Mérapi.
Il me semblait entendre derrière moi un pas feutré, une haleine puissante. Jamais les cocotiers avec leurs troncs uniformément droits ne m’avaient donné cette sensation de monotonie désespérée.
Et tout à coup je butai sur quelque chose de mou. C’était un perroquet mort, celui que j’avais tué lorsque j’étais entré dans la forêt. Je jetai un regard circulaire autour de moi. Je reconnus le sentier où je me trouvais. J’étais à l’orée du pays des arbres. J’étais sauvé.
Le calme me revint avec une certaine honte de moi-même. Ce fut à tous petits pas que j’atteignis la lisière de la forêt.
Je poussai un soupir en franchissant la muraille des sombres ébéniers. Devant moi, éclairé par la lune, s’étendait l’horizon de la jungle. D’innombrables mouches à feu, comme des étincelles vivantes, volaient dans tous les sens. Au loin, je voyais de grandes lignes noires, bienveillantes et infinies qui étaient des avenues bordées de hauts banians plantés par la main des hommes et je savais que là il y avait des villages et une belle demeure européenne où les serviteurs devaient, à cette heure, allumer les lampes.
Devant moi, au bas d’une pente, dans un enfoncement assez profond, je vis scintiller l’eau bleuâtre de la rivière qu’encadraient d’épais tamariniers.
Je descendis, non sans regarder à plusieurs reprises la forêt par-dessus mon épaule, je passai le tronc d’arbre qui servait de pont et je remontai l’autre côté de la pente. Il y eut un petit clapotis d’eau et je vis le marabout chauve, toujours immobile sur sa patte.
Et tout d’un coup un regret me vint. J’avais été favorisé par la chance, puisqu’à chaque coup que j’avais tiré un animal était tombé. Pourquoi ne pas mettre encore cette chance à profit?
Je savais que pendant plusieurs kilomètres le lit de la rivière était encaissé et que les bêtes qui voulaient boire n’en pouvaient atteindre l’eau que très difficilement.
L’endroit où je me trouvais était un abreuvoir naturel et plusieurs pistes y aboutissaient. Je ne pouvais pas trouver une meilleure embuscade pour guetter le tigre. Puis, j’avais encore une heure de marche à faire pour atteindre la maison de monsieur Varoga. Je décidai de me reposer un peu en me mettant à l’affût, face à la forêt. Je m’assis donc auprès d’un petit tamarinier, non loin de l’eau, mon chapeau et mon fusil posés devant moi.
La nature m’a accordé, dès ma naissance, un don précieux, parmi d’autres dons, qu’elle ne m’a jamais ôté. Quelles que soient mes préoccupations ou mes chagrins, j’ai la faculté de m’endormir avec une extrême facilité. A peine étais-je installé qu’un sommeil profond s’empara de moi.
Je ne sais combien de temps il dura. Sans doute assez longtemps. Ma première sensation en m’éveillant fut que mon chapeau en paille de Manille n’était plus à l’endroit où je l’avais placé. Le vent l’avait entraîné dans le creux de la rivière. Ce vent avait ensuite changé de direction, car la deuxième sensation que j’éprouvai en sortant de mon sommeil fut une odeur infecte de viande décomposée. Je n’ai jamais pu, malgré ma profession, m’accoutumer à cet abominable relent que dégagent les bêtes dévoratrices de chair crue.
J’eus un haut-le-cœur. Mais aussitôt mille voix crièrent en moi: la cause! Quelle est la cause de cette affreuse odeur? Toutes mes facultés d’attention s’éveillaient et une lucidité parfaite s’emparait de mon cerveau, pendant que mes mains se tendaient machinalement et silencieusement vers la crosse de mon fusil.
Le tigre était en face de moi à l’orée de la forêt. Il venait de sortir des arbres et il regardait ou plutôt il respirait, car sa tête était baissée vers le sol et se balançait de droite et de gauche, d’un mouvement atrocement régulier.
Il était prodigieux, fantastique. Je n’en avais jamais vu d’aussi grand et surtout d’aussi long. La lune blanchissait ses rayures qui avaient l’air peintes. Sa queue battait d’une façon mécanique. Mais ce qui était le plus impressionnant dans cette silhouette démoniaque était l’allongement démesuré, disproportionné de son mufle.
Je crus, une seconde, avoir reculé dans le temps jusqu’à l’époque des monstres fabuleux. La forêt se dressa plus haute, la petite rivière roula avec impétuosité, la patte du marabout s’allongea comme celle d’un oiseau de rêve. Les paroles de monsieur Muhcin me revinrent à nouveau à la mémoire. Le tigre que je voyais était plus qu’un animal roi, c’était un bourreau de l’enfer des bêtes, c’était une sorte de tigre dieu.
Je calculai qu’il ne m’avait pas encore senti, puisque le vent soufflait de mon côté et que c’était moi qui percevais son odeur. Enfin mes mains se posèrent sur le bois de mon fusil que j’attirai doucement à moi.
Je me rappelai avec netteté qu’il y avait du plomb dans le canon droit et des chevrotines dans le canon gauche. Si je ne faisais que le blesser avec mon premier coup, je pouvais encore l’aveugler à bout portant avec la décharge du plomb. L’essentiel était qu’il découvrît le défaut de son épaule d’une façon favorable, pour qu’il pût être atteint en plein cœur. Les choses ne se présentaient en somme pas mal.
Mais alors il se passa une chose surprenante. Je m’aperçus que mon fusil avait un petit mouvement de droite et de gauche comme la tête du tigre. Je tremblais. Le saisissement causé par mon brusque réveil et l’apparition inattendue de l’ennemi avaient secoué mes nerfs et étaient la cause de ce tremblement.
Et dans le même moment où j’eus cette perception, l’immensité du danger se découvrit à moi et j’éprouvai cette sensation d’espace, de vide absolu que j’ai toujours dans de semblables occasions.
Je savais bien qu’il y avait tout près de moi un arbre dont les branches n’étaient pas très élevées et que j’aurais pu gravir aisément. Au moment où je m’étais assis pour l’affût j’avais aperçu dans un champ de canne à sucre une dépression de terrain, une sorte d’excavation encadrée de pierres qui m’avait parue excellente pour m’abriter et d’où j’aurais pu tirer presque sans être vu.
C’était par paresse que je m’étais laissé tomber auprès d’un petit tamarinier qui ne pouvait m’être d’aucun secours. Où était l’arbre aux branches propices? Où était le champ de canne à sucre?
Le paysage avait reculé, s’était anéanti. Je ne voyais plus rien qu’une étendue illimitée, un vide plus grand que celui des espaces planétaires où j’étais seul avec un tigre formidable.
Et dans ce néant, d’un pas lent, en soufflant d’une façon rauque et en regardant toujours la terre, le tigre s’avança vers moi.
Il ne faisait pas plus de bruit que s’il s’était mû dans l’espace. Il descendit la pente de la rivière pendant que je me levais dans l’espérance que la position droite calmerait mes nerfs, arrêterait mon tremblement, me donnerait la possibilité de tirer avec certitude.
Arrivé près de l’eau le tigre se balança quelques secondes, il souffla encore, il souleva un peu de sable avec sa patte et il but paisiblement. Puis il leva la tête, satisfait, et il m’aperçut.
Il ne bougea pas. En trois bonds il pouvait être sur moi. La sagesse était de profiter de son immobilité pour tirer. Mais je me rendais compte que mes mains n’avaient pas la sûreté suffisante. Le calme me revenait peu à peu à cause du caractère professionnel que comporte l’échange de regard d’un dompteur et d’un tigre et le monde, la forêt, la rivière et le champ de canne à sucre se replaçaient peu à peu autour de nous, mais je ne cessais pas de trembler et mes mains étaient tellement glacées que je n’avais presque plus conscience de leur présence au bout de mes bras.
La lune était montée à l’horizon et elle éclairait lumineusement la scène. Les rayures du tigre étaient en argent mat, bordées de noir. Sa queue avait l’air d’un serpent qui aurait été aussi un éventail. Je voyais dans la rivière l’image renversée et déformée de la bête. Un bruit d’eau sur les pierres, que je n’avais pas remarqué jusqu’alors, me parut formidable. Je me souviens que malgré l’imminence du danger, une pensée dominait en moi stupidement, que je n’arrivais pas à chasser.
--Comment se fait-il que le marabout n’est pas effrayé par le tigre et qu’il ne quitte pas sa place? Il veut voir comment je serai dévoré.
Que se passa-t-il dans l’esprit de la créature sanguinaire dont je voyais les bizarres yeux phosphorescents, sans expression, sans flamme, démesurément ouverts et fixés sur moi?
Savait-elle par tradition orale qu’un homme debout et tenant dans ses mains un objet étincelant sous la lune pouvait transmettre la mort avant qu’on l’eût atteint? Vit-elle dans mes yeux l’ordre muet d’une volonté supérieure? Cette hypothèse est la moins vraisemblable, car je ne sentais pas ma puissance habituelle rayonner de moi et même j’éprouvais une singulière diminution de mon être comme si j’étais tout d’un coup devenu d’une toute petite taille, comme si j’étais une sorte de nain ridicule et incapable de tirer un coup de fusil. Mais le tigre venait peut-être de dévorer un animal à l’instant même et s’il avait soif, il n’avait sans doute pas faim.
Brusquement il se détourna de moi. Il glissa plutôt qu’il ne marcha le long de la pente. Il hésita encore une seconde lorsqu’il l’eut gravie. Pas un regard en arrière pour regarder la silhouette de l’homme debout avec ses mains frémissantes et son engin de mort que le manque de courage rendait inutile!
Il respira encore avec force. Un grand coup de son éventail blanc et noir qui me sembla déplacer l’atmosphère jusqu’à la lune et jusqu’aux froides étoiles et le roi solitaire aux pas feutrés rentra dans le royaume ténébreux des arbres.
Alors seulement, comme si le spectacle qu’il s’était promis n’avait pas eu lieu, le marabout se souleva, déploya ses ailes et avec un claquement de bec, où il exprimait sa déception, il s’éleva au-dessus des tamariniers de la rivière. Le vol de cet oiseau philosophe me parut infiniment mélancolique, lourd comme l’ignorance des choses et de soi-même que l’homme porte en lui.
J’étais triste. Mon chapeau à quelques pas de moi, près de l’eau, me parut très loin, à une distance infranchissable, car il fallait pour aller le chercher se rapprocher un peu de la forêt. On est très bien, nu tête, la nuit. J’abandonnai mon chapeau.
Une heure de marche me séparait de la maison de M. Varoga. A peine si je mis dix minutes pour franchir cette distance. Les aboîments des chiens frappèrent délicieusement mes oreilles et je me retins pour ne pas embrasser tous les êtres humains qui formaient un groupe inquiet sur le perron.
LE JEUNE HOMME A L’ÉCHELLE
Ici se place l’incident de la seconde échelle.
J’avais raconté, pendant le dîner, ma course dans la forêt et ma rencontre avec le tigre et je l’avais fait, sans presque aucune modification, à cause de la force que j’attribue à la sincérité.
Selon son habitude, M. Varoga, toujours préoccupé, nous avait quittés lorsqu’on s’était levé de table pour aller s’asseoir sous la vérandah. Il avait trouvé, comme prétexte quotidien, des projets de canaux à creuser dans le pays et il prétendait dresser dans sa chambre des cartes hydrographiques.
Je dois dire d’abord que, pendant les deux journées qui avaient précédé, Eva s’était montrée particulièrement coquette vis-à-vis de moi. Tantôt elle me fixait avec ses grands yeux terribles et chargés de volupté, dont elle adoucissait aussitôt l’ardeur par la musicalité de paroles indifférentes, tantôt, d’un geste familier, elle posait sur mon bras sa petite main et je croyais sentir comme une légère pression volontaire. Le matin même, elle m’avait donné une fleur de champaka en me disant:
--Gardez-la, c’est une fleur que j’ai portée contre moi, et elle a sur l’âme une étrange action.
Sur l’âme! Ce n’était pas sur l’âme, mais sur le corps! La fleur de champaka éveille la volupté, cela est bien connu. J’aurais attribué un sens provocant à ces mots si je n’avais pas préféré croire à la pureté parfaite d’Eva. Et puis, c’était Djath qui avait cueilli cette fleur.
A la clarté des étoiles, assis dans de grands fauteuils d’osier, nous étions côte à côte, tenant chacun un éventail carré et l’agitant pour chasser les moustiques. Au loin, les dernières lumières des villages s’étaient éteintes. Tous les serviteurs avaient dû aller se coucher, car un grand silence enveloppait les alentours de la maison.
Eva se taisait. La conversation était morte tout à coup entre nous, faisant place à ces paroles plus éloquentes qui n’ont pas besoin de syllabes pour s’exprimer.
Je regardai Eva. Elle était inclinée sur son fauteuil de mon côté et sa tête était penchée vers moi, assez près de la mienne.
La lune était tombée derrière la ligne des arbres en sorte qu’il n’y avait pas assez de lumière pour distinguer exactement les traits de la jeune fille. Mais j’y crus reconnaître une expression d’attente. Je pensai que le moment était venu. Je lui pris une main qu’elle ne retira pas et me mettant sur un genou, je lui dis que je l’aimais. Puis tendrement, mais avec la réserve due à une jeune fille, je portai sa main à mes lèvres et je l’effleurai.
Cela ne produisit pas sur elle l’effet de confusion et de tendresse que j’espérais.
J’entendis tomber comme une cascade métallique un rire frais, sonore, sincère. J’eus la sensation que par toute la vérandah roulaient de petites perles harmonieuses. Ce fut très court et aussitôt elle mit son éventail sur son visage.
--Pourquoi riez-vous? dis-je, croyant à quelque cause extérieure que je ne percevais pas.
Eva abaissa son éventail. Il y avait sur son visage une expression de gaîté, et aussi un peu de déception.
--Je ris, parce que vous n’êtes pas un homme très moderne. Mais cela ne fait rien. Je vous aime bien. Il est très tard. Le récit de vos dangers pendant cette journée m’a brisée, nous reparlerons de cela demain, si vous voulez bien?
Elle s’était levée. Je ne savais que dire. J’avais la crainte confuse d’avoir laissé passer une occasion. Je me disais que peut-être... mais non, ce n’était pas possible. Je baisai encore la main qu’Eva me tendait et elle disparut dans la maison. Elle monta en courant l’escalier qui menait à l’étage supérieur et il me sembla que les perles musicales s’égrenaient encore derrière elle.
Je n’avais pas sommeil. Je marchai très longtemps de long en large sous la vérandah. J’aurais voulu accomplir un exploit étonnant, voir paraître le tigre devant la maison et lutter corps à corps avec lui. J’étais mécontent. J’étais perplexe. Puis le silence impressionnant des nuits trop sereines pesait sur moi.
Ce silence fut troublé par un bizarre sifflement. Je n’y prêtai pas d’attention sur le moment et je regagnai ma chambre. Elle était située au premier et elle formait l’angle de la maison sur le devant. Bien qu’assez éloignée de celle d’Eva on en pouvait apercevoir le balcon en bois ouvragé.
Une fois dans ma chambre, j’examinai si quelque moustique ne s’était pas glissé sous la moustiquaire et n’était pas en train de m’y attendre. Puis, comme la chaleur était suffocante, j’allai respirer encore une fois sur ma fenêtre.
Instinctivement, je regardai s’il y avait encore une lampe allumée dans la chambre d’Eva. Il n’y avait pas de lampe allumée, mais il y avait une échelle posée contre le bois de son balcon, et, par cette échelle, montait un être que je reconnus immédiatement à son costume pour le Javanais Djath.
Il montait sans aucune précaution. Il ne regardait pas à droite et à gauche avec crainte. Arrivé au haut de l’échelle, le mouvement qu’il fit pour entrer dans la chambre le força à se détourner et ses yeux furent un instant fixés de mon côté. Je ne sais pas s’il me vit, car je me rejetai aussitôt en arrière.
Je ne pouvais croire qu’il était attendu par Eva, qu’Eva lui avait donné rendez-vous dans sa propre chambre au milieu de la nuit. J’étais intérieurement persuadé qu’Eva m’aimait et il me paraissait impossible qu’une jeune fille qui portait tant d’ingénuité sur son visage fût capable, après avoir entendu la déclaration d’amour de l’homme qu’elle aimait, de siffler mystérieusement pour appeler un jeune Javanais poète auprès d’elle.
Alors, quel pouvait être le sens de cette visite nocturne? Djath avait peut-être une intention criminelle? Un drame allait se produire? J’écoutai si un cri ne retentissait pas. Il n’y eut qu’un silence plus lourd qu’auparavant.
Je n’osais me précipiter dans la chambre d’Eva. Je songeai que Djath m’avait peut-être aperçu, qu’il était redescendu pendant que je délibérais et que je me trouverais en présence d’Eva toute seule.
Quel que soit le prétexte, après l’aveu de mon amour, ma venue dans sa chambre était indigne d’un galant homme. On n’est que trop porté à penser qu’un dompteur est une brute ignorante, un être habitué aux bêtes féroces, inapte à ces délicatesses de procédés qu’aiment les femmes.
Le temps passait et il fallait faire quelque chose.
Mon père m’a toujours dit que, quand on est incertain entre plusieurs actions à accomplir, il faut toujours faire celle qui est le plus conforme à la morale courante, se comporter comme se comporterait la majorité des hommes. L’hôte d’une maison, qui avait surpris un événement de cet ordre devait en informer le maître de la maison, le père de famille.
Je ne réfléchis pas davantage et je m’élançai dans la large galerie circulaire qui donnait sur la cour intérieure. Cette galerie n’était éclairée que par la lune déclinante et elle était fort obscure. J’atteignis une porte et j’y frappai sans être absolument certain qu’elle donnait sur la chambre de M. Varoga.
Je n’eus pas d’abord de réponse. Peut-être M. Varoga dormait-il? Je frappai plus fort, j’attendis et je frappai à nouveau. Après un temps assez long j’entendis un pas traînant que je reconnus pour celui de M. Varoga. Ce bruit de pas était accompagné par cette sorte de murmure que font entendre les gens ennuyés d’être dérangés.
--Qu’est-ce qu’il y a? dit une voix derrière la porte, voix qui ne pouvait être celle d’un homme en train de dresser paisiblement des cartes hydrographiques.
--C’est moi, répondis-je. J’aurais deux mots à vous dire.
Il y eut quelques secondes de silence et alors, nettement, impérativement, retentit la voix de M. Varoga derrière la porte toujours close.
--Excusez-moi! Je ne peux vous ouvrir. Nous causerons demain.
Et il ajouta, comme s’il répondait à mon insistance muette, d’un ton péremptoire:
--Il sera grand temps demain. Je termine une carte très importante.
De nouveau il y eut le bruit de son pas traînant qui s’éloignait. Il n’avait pas attendu ma réponse. Sans doute avait-il trouvé ma visite nocturne déplacée. Je n’osai pas insister.
Et comme j’allais m’éloigner je fus frappé en même temps par l’âcre parfum de l’opium qui semblait sortir de la chambre de M. Varoga et par un bruit de porte se refermant de l’autre côté de la galerie.
Une petite cascade de perles légères résonnait au loin, s’égrenait sur les ombres indécises des palmiers bas de la cour, le rire d’Eva un peu ironique, mais qui m’assurait qu’elle ne courait aucun danger.
A peine rentré dans ma chambre je me penchai aussitôt au dehors. L’échelle avait disparu.
J’eus le sentiment confus d’être ridicule et je ne m’en consolai qu’en me disant que mes actions avaient été durant toute la soirée celles d’un homme délicat et d’un honnête homme. Je ne m’endormis que grâce à mon exceptionnelle faculté de sommeil que j’avais déjà éprouvée quelques heures auparavant.
· · ·
Mes inquiétudes disparurent le lendemain et firent place à la plus folle tranquillité.
Eva s’expliqua avec moi de la façon la plus loyale, la plus gaie, la plus délicieuse. Il paraît que je ne suis pas un homme moderne et que je ne comprends rien à l’âme d’une jeune fille qui habite Java, mais qui a passé deux années de sa vie à Paris et à Londres.
Il faut que je me mette bien dans l’esprit qu’il y a des femmes qui sont cultivées, qui lisent des livres, qui aiment la poésie.
Je fus lâche et je n’osai pas dire ma profonde horreur de telles choses.
Eva fait partie de ces femmes cultivées. Il se trouve qu’un de ses serviteurs javanais est un descendant des anciens rois de Java, un jeune homme extraordinairement versé dans l’histoire et la littérature de son pays. Eva profite de ses grandes connaissances. Il dépose le soir sur sa fenêtre certaines poésies qu’il a copiées et qu’elle lit avant de s’endormir. Comme la fenêtre est haute, il s’aide d’une échelle. Quel mal y a-t-il à cela?
Eva ne me cache pas que j’ai été très indiscret en allant frapper, la nuit, à la porte de son père. Son père fume l’opium et craint par-dessus tout que cela soit su de quelqu’un. Personne ne l’ignore parmi les serviteurs de la maison et même parmi leurs relations de Batavia, mais chacun fait semblant de l’ignorer et de croire à ses projets de canaux dont on lui demande des nouvelles et dont il fixe les tracés chimériques. Le mieux est donc pour moi, si j’ai du tact, de ne faire aucune allusion à ma visite nocturne.
Je me pique d’avoir du tact. Je ne parle de rien à M. Varoga. Il me serait du reste difficile de lui dire quoi que ce fût, car je ne le vois que pendant les repas et il disparaît toujours rapidement dès qu’ils sont terminés. Je remets à plus tard le soin de le détourner de l’habitude néfaste qui le rend si maigre et si jaune.
Mon père avait raison. Il faut toujours se conduire d’après les règles de la morale courante. Je suis récompensé de la manière dont j’ai agi par l’amour d’Eva, un amour qu’elle ne m’a pas dit, mais que je devine dans tous ses gestes.
LA ROBE DE LA PRINCESSE SEKARTAJI
Mon père avait peut-être tort, et il faut des règles nouvelles pour des êtres nouveaux. Peut-être y avait-il en moi une profonde et native perversité qui causa la série des malheurs que je vais dire. Peut-être ce qui arriva était-il écrit à l’avance et n’ai-je été que l’acteur d’une pièce déjà jouée dans l’esprit d’un Dieu?
Le point de départ de tout fut le costume de la princesse Sekartaji. Quelle est cette princesse, quand a-t-elle vécu? Il n’importe. Je crois même que ce ne fut qu’une favorite et que si le roi Ami Louhour la fit assassiner, il avait de bonnes raisons pour cela. Mais cette Sekartaji avait porté, sans doute dans quelque fête ou quelque cérémonie des temps anciens, un costume dont des peintures, célèbres à Java, avaient immortalisé le souvenir.
--Je veux que vous me voyiez aujourd’hui dans le costume de la princesse Sekartaji! me dit Eva après le déjeuner.
C’était le lendemain du jour où j’avais essayé de parler à M. Varoga de mon amour pour sa fille et de mon intention de la lui demander en mariage.
Pressé de regagner sa chambre, il m’avait répondu évasivement et en riant. Il m’avait tapé sur l’épaule et il m’avait dit:
--Je parie que c’est ce dont vous vouliez me parler l’autre nuit. Demain, il sera grand temps pour traiter ce sujet. Je termine en ce moment mon projet du grand canal.
Et il se frotta les mains avec la satisfaction d’un homme qui va se livrer à un travail écrasant mais agréable.
Il avait gravi l’escalier avec légèreté, me laissant confondu d’étonnement du peu de sérieux que certaines familles accordent aux choses de l’amour, pourtant si graves.
Donc, je m’étais assis sous la vérandah, essayant de mâcher par distraction l’affreux siri de Java, quand une servante vint me prévenir qu’Eva avait revêtu le costume de la princesse Sekartaji et m’attendait dans sa chambre pour me le montrer.
Je gravis l’escalier, je longeai la galerie et je frappai à la porte d’Eva.
--Entrez, entrez donc, puisque je vous attends, me cria une voix joyeuse.
Les mousselines de gaze dorée de la fenêtre étaient tirées et un crépuscule secret baignait la chambre. Je ne distinguai rien d’abord, puis un petit rire m’avertit qu’Eva était allongée dans l’angle de droite sur des tapis de l’Inde, au milieu de coussins épais.
Je la considérai, béant de surprise, d’émotion et d’admiration.
La princesse Sekartaji devait vivre dans des temps où le sentiment de la pudeur n’était pas encore développé. Peut-être le roi Ami Louhour ne la fit-il mettre à mort que parce qu’elle donnait un mauvais exemple à son peuple par l’étonnante légèreté de son costume.
Eva était devant moi, à peu près nue jusqu’à la ceinture. Une résille de fine soie pourpre recouvrait seulement ses seins. Ses cheveux étaient entièrement rejetés en arrière et retenus par un peigne d’or massif dont le poids semblait l’obliger à tenir sa tête très haute, ce qui donnait à son profil une autorité inaccoutumée.
Un chelama-chindi azuré de Java s’enroulait autour de ses hanches, mais il était si souple et si transparent qu’il ne faisait que rendre plus vivante la ligne du corps. Les jambes étaient nues comme le torse avec des anneaux en forme de serpent qui firent quand elle marcha une imperceptible musique métallique.
Eva avait peint ses dents avec des lamelles d’or, selon un procédé usité encore par certaines bayadères de l’île Madura. Des sumpings étaient accrochés à ses oreilles. Elle avait frotté ses épaules, ses seins et ses bras avec une odorante poudre bleuâtre qui donnait à sa chair une couleur extra-terrestre. Elle était enveloppée par les spirales que dégageait un brûle-parfum où il y avait une huile aromatique chauffée. Quelque chose de surnaturel, plus voluptueux que les odeurs, plus secret que la lumière d’or tamisée, s’échappait de ce corps précieux.
--Le costume est rigoureusement exact, dit Eva sans ironie. C’est Djath qui l’a dessiné et reconstitué.
Alors, une ivresse s’empara de moi. J’aurais voulu presser cette forme délicate entre mes bras, respirer l’haleine de ses dents peintes, arracher le lourd peigne de la chevelure tressée sur le cou étroit et bleu.
Je tendis les bras, mais elle m’échappa.
--Vous voyez, j’ai même les noix d’arèque, dit-elle, faisant allusion à un événement inconnu de la vie lointaine de la princesse Sekartaji.
Elle tenait des noix dans la main. Sans doute aurais-je dû les prendre pour obéir à un rite que j’ignorais. Et comme je ne le faisais pas, elle se mit à rire et me les lança à la figure.
Je la poursuivis dans la chambre. Il me sembla que j’étais un chasseur qui voulait saisir un papillon. Elle tournait autour de moi avec un rire qui était devenu bizarre et son parfum, un parfum de chair mêlé à des essences végétales subtiles, me grisait.
Et c’est alors qu’au fond de moi la terrible pensée naquit, obscure d’abord, mais montant, se précisant parmi les vases ténébreuses de l’instinct.
Non, je n’étais pas le chasseur éternel que j’avais toujours été. J’étais une bête fauve en quête d’une proie. J’étais le tigre de la forêt de Mérapi, le tigre lui-même et je sentais ma mâchoire s’allonger démesurément et des longueurs de griffe au bord de mes doigts. J’étais devenu, dans la chambre parfumée d’huile aromatique, le tigre qui ne songe qu’à assouvir sa fureur de broyer de la chair.
Peut-être s’échappait-il de moi comme de la bête que j’avais rencontrée, une insupportable odeur de charnier, car Eva s’élança soudain vers la porte et l’ouvrit. Il me sembla qu’elle ne riait plus et elle dit:
--Je vais montrer mon costume à mon père.
Je la suivis dans la galerie et je descendis lentement l’escalier.
O Seigneur, si tu existes quelque part, garde l’homme de cette puissance irrésistible qui le pousse à la possession de son semblable féminin. Garde-le du parfum que dégagent les chevelures et le mouvement des bras et qui est plus enivrant que tous les alcools.
Délivre-le du goût de saisir les corps, de les serrer et d’y poser les dents comme font les bêtes fauves, car ce goût est plus dominateur dans l’âme que les sages conseils d’un père et le devoir d’agir avec délicatesse qu’on s’est imposé par la raison.
O Seigneur, garde l’homme de la teinte bleuâtre de la peau, source de souffrance, de la courbe délicate du cou, chemin du malheur, de la ligne fuyante des lèvres, cause de calamités.
LE TIGRE HUMAIN
Tout ce qui arriva ensuite fut vertigineux. Je crois me souvenir que je me suis assis dans un fauteuil à bascule et que j’ai allumé un cigare. Puis je l’ai éteint et aussitôt Eva a paru devant moi.
Elle avait un air autoritaire et décidé. Elle ne portait plus le costume de la princesse, mais une sorte de veston d’homme avec une jupe très courte qu’elle mettait pour monter à cheval. Je remarquai que sa poudre bleuâtre, hâtivement enlevée, laissait à sa peau une tonalité colorée en azur qui me fit penser à ces vestiges de rêves dont on garde confusément la mémoire après le réveil. Une de ses dents, sur le côté, avait aussi conservé un fragment de lamelle d’or.
Elle voulait faire une grande course à cheval, me monter la lamaserie de Kobou-Dalem, disait-elle.
Nous partîmes. Il n’avait pas été question de Djath. Ali nous accompagnait seul.
--La chance me favorise, dit une voix intérieure en moi où naissait et grondait déjà le désir de la bête.
Nous longeâmes d’abord une route mal tracée le long de la lisière de la forêt. C’est là que nous vîmes, assis sur une pierre, au pied d’un manguier, un être hideux, une sorte de squelette vivant parfaitement dessiné sous une peau parcheminée, avec une chevelure si longue, et si épaisse, que je me demandai aussitôt où elle pouvait puiser sa substance. Comme le singe que j’avais tué la veille, il tenait une mangue à la main.
J’allai, par manière de plaisanterie, lui faire signe qu’il était nécessaire qu’il en mangeât beaucoup pour grossir un peu, quand il se leva à ma vue et prononça, en me montrant du doigt, des malédictions que je ne compris pas.
--C’est l’ascète Chumbul, dit Eva. Il a dû entendre, hier, vos coups de fusil et il vous garde rancune d’avoir tué ses amis les animaux.
Je haussai les épaules et nous passâmes.
La route devint presque impraticable tellement elle montait et elle descendait parmi les lianes et les végétations de toutes sortes.
Nous nous trouvâmes brusquement en face de deux statues colossales représentant des personnages, prêtres ou dieux, je ne sais, agenouillés sous des fleuves de verdure avec des serpents entrelacés autour des bras.
--Ce sont les Rechas du temple qui est à droite, dit Eva.
Un peu plus loin, il y avait un éléphant de pierre entièrement caparaçonné et dont la trompe gisait sur le sol d’une manière tout à fait ridicule.
Je songeai à l’absurdité de cet antique peuple soi-disant civilisé, qui n’avait rien trouvé de mieux, comme signe de sa civilisation, que de reproduire en pierre des images d’animaux sur le coin du monde qui était le plus infesté de bêtes vivantes.
Voilà la lamaserie, dit avec admiration Eva, en désignant quelques misérables bâtisses de pierre qu’on distinguait dans les arbres à un endroit où aboutissaient des avenues tellement encombrées de végétation qu’il aurait été impossible de les franchir à cheval.
Je faillis pousser un cri de surprise. Nous croisions un petit groupe de personnages silencieux. Ils étaient vêtus avec des robes de coton rouge sale et portaient sur la tête un bonnet de même couleur. Ils entouraient un homme habillé à l’européenne, mais très simplement, dont je crus reconnaître le visage. Je remarquai que cet homme avait un chapeau de paille de couleur claire, maculé de boue qui rappelait, par sa forme, celui que j’avais perdu.
Eva s’était inclinée respectueusement; je vis qu’elle se retournait de mon côté et qu’elle pressait son cheval. Naturellement, je pressai le mien et ce ne fut qu’après que je me rappelai l’homme que nous venions de rencontrer parmi les lamas. C’était le personnage qui m’avait été si antipathique dans la fumerie de Singapour.
--Je regrette, dis-je à Eva, de n’avoir pu dire à cet Hindou, ou à ce Mongol vêtu en Européen, combien son visage m’est désagréable et combien je suis écœuré par sa manière de caresser les lézards.
Eva leva les yeux au ciel.
--C’est aussi un lama, mais un lama voyageur, répondit-elle avec une nuance de vénération dans la voix. Il y en a parmi eux qui se sacrifient, s’arrachent au bonheur de la méditation dans leurs solitudes pour aider les autres hommes, ceux qui en ont besoin, les barbares comme vous et moi.
Je n’attachais pas d’importance à ces paroles, car le ténébreux désir m’habitait, il me versait des trésors de ruse, il mettait sur mes traits une hypocrite sérénité.
--Ne faut-il pas faire reposer un peu les chevaux? dis-je avec douceur, au lieu de m’exclamer sur la stupidité des lamas qui se condamnent inutilement à habiter des lieux désertiques pour y adorer des dieux imaginaires.
--Nous ne revenons pas par le même chemin, répondit Eva. Nous allons contourner cette masse de forêts que nous avons sur la droite et nous nous arrêterons un peu dans un bois d’ébéniers que je connais. Nous ne serons plus alors très éloignés de la maison.
Eva avait l’air de connaître parfaitement le pays et cela m’ôtait le souci de ne pas m’égarer dans ces forêts uniformes.
Nous atteignîmes bientôt un lieu que l’on pouvait difficilement appeler un bois d’ébéniers, vu qu’il y avait, outre des ébéniers, des bambous, des aréquiers, des palmiers nibong et toutes sortes d’arbres velus, hérissés, formidables dont je ne connaissais pas le nom.
Mais Eva s’orientait très bien, c’était l’essentiel.
Nous descendîmes de cheval. Plusieurs vagues pistes aboutissaient à l’endroit où nous nous étions arrêtés.
Alors, mon cœur se mit à battre et je dis, sans regarder Eva, de la manière la plus indifférente possible:
--Ali pourrait garder les chevaux pendant que, pour nous délasser, nous marcherions sur un de ces sentiers. Voulez-vous?
Je levai imprudemment la tête. Nos yeux se croisèrent pendant qu’elle disait, oui. Sans doute le reflet de la bête était sur mon visage, car elle hésita soudain et faillit changer d’avis. Puis elle eut un petit geste insouciant et supérieur qui me fit penser à mon geste à moi, lorsque je fais claquer mon fouet, au milieu de mes animaux.
Nous marchâmes assez longtemps. Je cherchais un endroit assez dépourvu de hautes herbes pour pouvoir l’inviter à s’asseoir sans qu’elle eût la crainte des serpents.
Rien de conscient ne subsistait en moi que la volonté de réaliser mon désir. Par un dédoublement inexplicable, j’avais honte de moi-même. Mais quand cette honte se faisait jour, je voyais le visage de Djath, sa bouche sensuelle et ses mains soignées aux ongles teints. Et puis une phrase entendue jadis, me revenait à la mémoire.
--Un homme ne doit jamais permettre à une femme de jouer avec son désir.
Et alors une bouffée d’amour-propre me montait aux joues et je me sentais rougir en marchant.
--A quelle époque, exactement, a vécu la princesse Sekartaji? demandai-je.
Cette date me laissait prodigieusement indifférent et je ne posais cette question que pour rompre le silence.
Eva dut comprendre la vanité de cette précision car elle me répondit:
--Quel métier émouvant que le vôtre! J’aurais tant aimé dompter des animaux!
Elle ne savait pas qu’elle était en train de s’exercer à ce métier et que c’était un tigre humain qui marchait paisiblement à côté d’elle.
Le sentier s’était soudain élargi et nous étions arrivés dans une clairière. Une grande immobilité suffocante pesait sur la forêt et je percevais à mes pieds le grouillement des germinations, lent, fécond, sexuel comme le mystère de la vie.
Nous nous étions arrêtés. Je réfléchis à la manière la plus favorable de saisir Eva par derrière de façon à poser mes lèvres sur les siennes avant qu’elle se fût rendue compte de mon étreinte. J’envisageais comme vraisemblable l’hypothèse qu’elle serait jetée par ce baiser dans une ivresse absolue et que toute lutte serait inutile. Je laissai glisser à terre mon fusil que je portais en bandoulière et qui me gênait, en disant:
--Voulez-vous que nous nous asseyions ici?
Mais ma voix, que l’émotion rendait pareille à un grondement, me trahit.
Eva se retourna, me vit avec mon masque bestial où affluait le sang, eut un petit rire énervé et, soit par plaisanterie, soit par véritable crainte, se mit à courir sur un sentier qui était, non en face d’elle ni sur sa droite, comme elle devait le prétendre ensuite, mais sur sa gauche.
Surpris, j’hésitai quelques secondes. Puis, je voulus la rattraper et je m’élançai sur ses traces.
--Cette fuite, pensai-je, est peut-être une coquetterie de plus. Mais elle ne se doute pas de la manière dont elle va être saisie quand je l’atteindrai.
La coquetterie d’Eva l’emportait très loin. Je ne savais pas qu’une femme pût courir aussi vite. Elle galopait, enivrée sans doute par sa propre vitesse et l’air chargé de miasmes végétaux et pendant qu’elle courait j’entrevoyais la perfection de ses jambes minces et mon désir augmentait. Je m’identifiais à nouveau avec le tigre poursuivant sa proie, je soufflais comme lui et cette identification était si complète que parfois je me surprenais à faire des bonds à son exemple, ce qui retardait ma course.
Eva allait au hasard. Elle prenait un sentier, puis un autre et je ne sais combien de temps cela aurait duré et si je serais parvenu à la rattraper quand je butai contre une racine d’arbre et tombai. La sourde exclamation que je poussai alors la fit s’arrêter et revenir sur ses pas.
--Vous êtes-vous fait mal, me dit-elle avec une voix curieuse, qui ne révélait aucune commisération.
Non, je ne m’étais fait aucun mal. J’étais vexé. Eva n’avait plus peur. Un tigre ne doit pas tomber.
--Il me semble que nous sommes allés bien loin. Je voudrais bien retrouver mon fusil.
Et alors, nous nous regardâmes, saisis de la même appréhension. Est-ce que parmi ces clairières et ces sentiers semblables les uns aux autres, nous allions pouvoir retrouver notre chemin?
J’en émis le doute à haute voix tandis qu’Eva gardait sa crainte pour elle. Elle haussa même les épaules.
Je pouvais être tranquille. Elle avait un sens admirable des directions.
Je me rappelai alors que ma boussole était restée dans un petit sac de cuir attaché à l’arçon de ma selle.
Après une demi-heure de marche nous n’avions pas retrouvé la clairière où j’avais si follement déposé mon fusil et j’exprimai à Eva mon assurance que nous devions lui tourner le dos.
Une longue discussion s’engagea pour savoir si le sentier qu’elle avait pris quand elle avait commencé à courir était sur la droite, ou sur la gauche, par rapport au sentier par lequel nous étions venus en quittant Ali et les chevaux.
Eva prétendait qu’elle avait tourné à droite. Je disais que c’était à gauche. Nous nous persuadâmes en partie réciproquement et nous finîmes par nous rallier tous deux à l’hypothèse que le sentier suivi au moment de l’abandon du fusil était juste en face de nous.
Quand nous eûmes marché assez longtemps dans la direction choisie par Eva et qui n’était pas celle que nous venions de juger bonne, il nous apparut que nous étions dans l’erreur. Eva me reprocha de l’avoir poussée par ma folle insistance à prendre un sentier qui ne menait nulle part et elle voulut se diriger par un nouveau sentier de son choix. Ce sentier aboutissait à des amas d’énormes rochers que nous n’avions pas rencontrés jusqu’alors.
Et soudain une coloration saphir glissa furtivement, tristement parmi les bois et annonça la venue de la brusque nuit.
Nous étions irrévocablement perdus et l’absence d’arme à feu nous empêchait de signaler à Ali de quel côté nous nous trouvions. Je crois, d’ailleurs, que nous avions franchi une assez grande distance pour que nous ne puissions entendre les coups de feu qu’il pouvait tirer. Nous prêtâmes l’oreille en vain. Seules les voix odieuses de mille animaux, sifflements de haine, jacassements ironiques, glapissements satisfaits, retentirent sous les feuillages.
Alors Eva affecta une gaîté qu’elle n’éprouvait pas au fond d’elle-même. Tout cela n’était pas bien grave. Nous dînerions avec quelques mangues et nous nous contenterions de leur jus pour nous désaltérer.
Ali ne rentrerait sans doute pas sans nous. Son père n’éprouverait pas une grande inquiétude puisqu’il saurait sa fille avec moi et Ali pour la garder. Il penserait que nous avions couché à la lamaserie. Au matin, je grimperais sur un arbre pour voir la direction du soleil et grâce à son sens inné de l’orientation, nous ne manquerions pas de nous retrouver.
En mettant tout au pire, en supposant que nous ne puissions rejoindre Ali dans la matinée, celui-ci reviendrait chez M. Varoga et une battue serait organisée, avec des coups de fusil et des bruits de gong, comme cela avait été fait déjà dans des cas semblables. L’unique danger consistait à passer une nuit dans la forêt, à la merci des bêtes sauvages. Mais j’avais des allumettes. Il suffisait de profiter des dernières lueurs du crépuscule pour trouver un espace découvert. Là, nous ferions un grand feu et nous pourrions nous reposer sans crainte et même causer agréablement avant de dormir.
Tout ce que disait Eva était juste, en somme, mais elle ne tenait pas compte du fauve qui ne craint pas les flammes, de la bête intérieure de l’âme.
LE TEMPLE DE GANÉSA
--Je me reconnais parfaitement, dit Eva, en voyant des débris de colonnes, des pans de murailles écroulés émergeant sous les verdures. Nous sommes revenus sans nous en douter au temple de Kobou-Dalem. Les Rechas doivent être là.
Les Rechas! Il n’y avait pas de Rechas. Eva fut obligée de convenir que nous ne nous trouvions pas en présence du temple de Kobou-Dalem, mais d’un temple entièrement inconnu et de proportions immenses.
Je pensai que nous pourrions y découvrir une salle, ou même une niche de Dieu qui nous servirait d’abri. Mais tout était trop grand et trop ruiné. Nous trouvâmes une sorte de galerie de pierre que nous suivîmes. La lune venait de se lever et nous permettait de ne pas buter contre les racines qui fendaient parfois les dalles, ou de ne pas tomber dans des excavations qui se creusaient subitement à nos pieds.
Eva courait devant et je lui criais sans cesse de prendre garde. Parfois se dressait un Bouddha énorme, un dragon aux formes singulières. Il me semblait que j’étais halluciné. Et, tout d’un coup, nous nous trouvâmes devant un large, un tournant, un prodigieux escalier de pierre, encadré de bas-reliefs. Nous en descendîmes les hautes marches pleins d’émotion et Eva me saisit la main, tellement était impressionnant le lieu central dans lequel nous arrivâmes.
C’était une cour, une grande place circulaire, entourée par la masse de l’édifice et où l’on parvenait par deux escaliers monumentaux dont nous avions descendu le premier. Cette cour était semée de colonnes renversées, de débris de statues. Nous y avançâmes lentement, Eva et moi, épaule contre épaule et ne nous lassant pas de regarder autour de nous, le monument qui devenait plus haut, plus redoutable, plus mystérieusement muet, à mesure que nous nous rapprochions du centre intérieur.
De tous les côtés se dressaient des entassements de corniches, de pyramides, d’animaux sacrés entremêlés de ci de là de l’éventail d’un palmier, du jet des bambous que la nature avait semés au hasard pour se rire du symétrique effort des hommes. Et dans ces architectures accumulées, il y avait d’innombrables reproductions de bêtes géantes: des buffles de granit, des serpents de marbre enroulés, des oiseaux fabuleux aux ailes déployées, en sorte que dans la solitude de cette nuit lunaire notre asile était peuplé par les images terrifiantes des bêtes que nous voulions fuir.
Ce lieu était cependant le plus sûr de ceux que nous pouvions trouver. Je déblayai au pied d’une colonne un espace assez étendu, je coupai des broussailles, j’en fis un tas et je l’allumai.
La flamme nous délivra de nos appréhensions. Elle me permit de distinguer que la base de l’édifice formait une série de niches régulières et que dans chaque niche il y avait un personnage humain assis, un personnage gros et court avec un ventre épais et une tête d’éléphant recouverte d’un bonnet pointu. Des centaines d’hommes de pierre à tête d’éléphant étaient assis dans des centaines de niches et nous considéraient silencieusement.
--C’est Ganésa, le Dieu de la sagesse, me dit Eva. Je ne suis jamais venue dans ce temple qui est abandonné depuis des centaines d’années. J’ai entendu parler de son existence. Nous nous sommes éloignés beaucoup plus que nous ne l’avions supposé, mais je me reconnais très bien maintenant.
Eva ne voulait pas renoncer au privilège de connaître les lieux où elle nous avait égarés.
Elle s’était étendue à quelque distance du feu sur un amas de branches de fougères et de feuilles sèches. Nous avions mangé des mangues cueillies dans la forêt et bu du lait de noix de coco. Nous fûmes envahis par le bien-être du repos physique et l’ivresse de l’immobilité.
Nous commençâmes par jeter de fréquents regards aux deux escaliers dont nous voyions les marches sombres se perdre dans les hauteurs du monument. Je sentais qu’Eva imaginait, comme moi, une lente descente du tigre monstrueux, se représentait ses yeux phosphorescents fixés sur nous. Elle prenait alors une poignée de branches et elle la jetait sur le feu pour que les flammes en montant missent leur incendie flottant sur tout le cirque ténébreux.
Mais, peu à peu, cette obsession s’évanouit et elle fit place à un bizarre attrait, une inexplicable attirance des formes obscures de la pierre, attirance que je sentais matériellement et qui me donna deux ou trois fois l’envie de courir vers les escaliers et de les gravir. Naturellement, je résistai à cette envie.
Eva, au lieu de s’endormir, se dressa à plusieurs reprises sur son séant comme si elle avait entendu un mystérieux appel, non pas un appel venant de loin et qui aurait pu être les cris d’Ali ou de gens partis à notre recherche, mais un appel proche, peut-être celui d’une voix venant du mystère même des antiques pierres.
--N’avez-vous pas entendu? me dit-elle tout bas, dressée et anxieuse.
C’est ce mouvement qu’elle fit deux ou trois fois, ce mouvement inexplicable pour écouter ce qui ne résonnait pas, qui fut la cause de tout ce qui arriva.
Je jure que si elle s’était endormie paisiblement, pleine de confiance, j’aurais veillé sur son sommeil jusqu’à l’aurore. Mais elle se dressa, attentive, tout en me regardant du coin de l’œil avec des paupières demi-fermées. Ses seins tendus apparurent sous sa veste légère. Les épaules et le cou penchés en avant dans le mouvement qu’elle fit pour écouter révélèrent un caractère animal que je voyais pour la première fois. Il y avait dans toute la silhouette de son corps un je ne sais quoi de mouvant, d’inquiétant et de voluptueux.
Plus je me rappelle cette heure et plus je suis persuadé qu’il venait vers nous de la profonde forêt la hantise de la bestialité multiforme dont elle est le repaire ancestral.
Le cri des chacals, l’appel des oiseaux de nuit se répondant les uns aux autres, formaient un langage insensé qui donnait presque l’envie de marcher à quatre pattes, de ramper comme les serpents, de hurler comme les loups, de pousser des cris gutturaux et prolongés comme les hiboux nocturnes.
Le parfait équilibre de mes facultés m’empêchait de me livrer à ces folies. Mais je me surpris à me dandiner de droite et de gauche comme un ours, et Eva, dressée devant moi, eut tout à coup un autre aspect.
Je voyais à la clarté du feu ses narines frémir, ses seins monter et descendre. Sa bouche était plus rouge et me fit l’effet d’un peu de sang que je devais boire. Il me venait d’elle une tiédeur de corps humain plus enivrante que tous les parfums terrestres sortant des innombrables cassolettes des plantes et des fleurs.
Il y avait, dans sa manière de tendre le buste, une envie secrète d’être renversée, une offrande de sa peau bleuâtre. Son visage changea tout d’un coup d’expression, ses yeux perdirent leur lumière, le sang de ses lèvres palpita. L’esprit sembla la quitter en même temps que je le sentais disparaître de ma propre face. Nous ne fûmes plus à cette minute, que deux animaux, se flairant, se repoussant et se désirant.
C’est alors que je m’élançai sur elle. Cette attaque lui rendit-elle la raison ou la lui fit-elle perdre au contraire? Je ne peux le savoir, je ne le saurai jamais. Je devais être hideux. Elle me repoussa avec force. Je voulus la saisir à nouveau, mais je ne pris que sa veste qui se déchira en même temps que sa chemise, dans le mouvement en arrière qu’elle fit. Cela découvrit son épaule et un de ses seins.
Que se passa-t-il alors dans l’âme d’Eva? L’homme qu’elle aimait--car je suis persuadé qu’elle m’aimait, bien que je n’en aie jamais eu aucune preuve--lui parut-il plus redoutable que la forêt avec tous ses dangers? Sa raison avait-elle été altérée par la crainte? Entendait-elle une voix occulte l’appeler? Y avait-il une influence magique dans ce temple abandonné?
Je ne sais. Possédée soudain par une inconcevable légèreté, Eva s’élança à travers la cour, elle gravit un des deux escaliers monumentaux et disparut à mes yeux.
J’étais persuadé qu’elle s’était assise au haut des marches. Déjà, confus de mon action, je l’appelai à plusieurs reprises en lui demandant pardon. Comme je n’obtenais pas de réponse, je gravis l’escalier tout en lui rappelant qu’il était dangereux de s’éloigner du feu et en lui jurant sur la tête de ma mère bien-aimée que je ne recommencerais pas mon indigne tentative.
Ma surprise et ma perplexité furent grandes en ne la trouvant pas. Je criai de toutes mes forces pour la faire revenir. Rien ne me répondit. Alors, affolé, je me mis à courir sur le chemin de ronde qui domine le temple. Je tombai dans des trous, j’escaladai des statues. Je criais toujours.
Cela dura très longtemps. La lune disparut. Ma voix se brisa par l’effort que je faisais et je cessai de pouvoir faire résonner le nom d’Eva. Je la croyais toujours cachée et refusant de me répondre pour me punir. Plusieurs fois je pensai qu’elle était retournée auprès du feu et j’y revins pour repartir aussitôt et reprendre mes recherches.
Enfin, après une éternité d’attente, pendant laquelle je maniais machinalement les cendres du feu mort, j’aperçus, se découpant sur un azur livide, des silhouettes de cocotiers. Brusquement une lueur pourpre inonda le temple et je distinguai autour de moi tous les Ganésa à tête d’éléphant, dans leur immobilité dérisoire, leur indifférence abjecte, leur tristesse sans fin.
Eva n’était pas là. Je ne pouvais pas imaginer ce qu’elle était devenue et sa pensée occupait toute mon âme. Aucun son ne sortait plus de ma gorge épuisée.
Un grand vol d’oiseaux, dont je ne pus reconnaître l’espèce, s’éleva sur ma droite et raya le ciel avec lenteur. J’eus une grande sensation de froid physique et toute la terre m’apparut répugnante comme une étendue de marécages, d’eaux stagnantes peuplées de crocodiles.
Soudain, je me mis à tourner plusieurs fois, de plus en plus rapidement, comme un cheval dans un cirque, entre les murailles du temple, le long des figures muettes qui me tendaient inexorablement leur trompe.
Puis, je gravis un des escaliers, je traversai le chemin de ronde, je dégringolai parmi les murailles croulantes, les morceaux de portiques, les dieux informes, les galeries à demi ensevelies et je m’élançai droit devant moi dans la forêt.
LA DISPARITION D’EVA
Je dus courir très longtemps.
Plus je cherche à revivre par le souvenir cette fin de nuit dans le temple de Ganésa, plus je suis persuadé que l’inquiétude et l’absence de sommeil ne suffisent pas à expliquer cette pensée de démence qui me força à courir, plus je suis persuadé aussi qu’il y eut dans la fuite d’Eva une autre cause que la pudeur offensée ou la crainte d’un homme amoureux se jetant sur elle.
J’avais dû heurter un tronc d’arbre, tomber et m’évanouir. Quand je me réveillai, j’étais étendu sur le sol et je fus frappé tout d’abord par la sensation d’une coiffure pesante qui encerclait mon crâne. Je fis le geste de me découvrir; mais j’étais nu-tête. J’avais seulement sur le front une bosse énorme, presque pareille à une corne. J’étais au milieu d’une clairière, sous une lumière assez vive et je calculai que la journée devait être assez avancée.
Les événements qui s’étaient écoulés depuis la veille me revinrent avec horreur, mais il m’apparurent comme reculés dans un passé lointain.
Il y avait deux perroquets sur une branche qui, de temps en temps, laissaient tomber quelques sons grotesques. Une espèce d’antilope de petite taille montrait son museau frémissant parmi les feuilles. Malgré mes préoccupations, mon instinct de chasseur me fit regretter de ne pas avoir de fusil.
Je fis un grand effort pour atteindre ma montre. Elle était arrêtée.
Je m’aperçus que j’avais pris dans ma poche, en même temps que ma montre, une poignée de fourmis. J’en avais un peu partout, sur mes vêtements, et je les regardai longtemps courir en file le long de mes jambes et de ma poitrine. J’étais ravagé par une sensation de soif et je demeurais là pourtant, sans presque bouger, près des perroquets et de l’antilope au milieu des fourmis, remettant à plus tard le moment de l’action.
Et soudain, le museau disparut et il y eut un glissement rapide parmi les feuilles. En même temps, les perroquets s’envolaient. Je supposai aussitôt que les sens de ces animaux, plus subtils que les miens, avaient eu la perception d’un danger. Lequel? Je pensai tout de suite au tigre.
Ce qui effrayait une antilope et des perroquets devait effrayer aussi un homme épuisé qui avait une corne sur le front. Mais une singulière apathie s’était emparée de moi. Je continuai à demeurer sans mouvement.
Et alors, très loin, à travers les profondeurs de la forêt, très triste, très déchirant, j’entendis un bruit qui grandissait. C’était quelque chose d’analogue à ce que j’avais entendu dans mon enfance, pendant certaines fêtes populaires de Singapour. Il y avait des tam-tam, des gongs et parfois une salve de coups de fusil, puis un long cri qui se prolongeait comme une mélopée aux notes désespérées.
Je compris tout de suite ce que c’était. On était à notre recherche. Des hommes venaient de mon côté avec les armes et les voix qui sont leur privilège béni. Mais certaines tristesses de l’enfance sont si nostalgiques que tout ce qui les rappelle étreint douloureusement le cœur. Le salut me venait avec un chant de foire, une évocation de feu d’artifice et de port pavoisé par mille lanternes. Je me levai sans enthousiasme.
Je retombai aussitôt, m’apercevant que j’avais le pied foulé.
Et alors, une heure interminable s’écoula, peut-être plusieurs heures. Des oiseaux passent au-dessus de ma tête, des bêtes fuient. Le cortège des sauveteurs avance lentement. Ils sont peu éloignés maintenant. Mais je ne peux les appeler, ma voix est toujours brisée et je suis incapable d’émettre un son.
Parfois il y a un silence. La mélopée meurt. On doit recharger les fusils. Peut-être l’heure du retour a-t-elle sonné et ceux qui venaient vers moi changent de direction ou s’en retournent en arrière.
L’attente est tellement longue que je m’y résigne presque.
Qu’ils repartent! Je vais me coucher sous cet arbre et me rendormir.
Et tout d’un coup je m’élance sur un pied, saisi par la frénésie de retrouver mes semblables et je saute d’un arbre à l’autre m’appuyant sur les troncs et faisant l’effort inutile d’articuler des cris d’appel.
Un grand fracas de gongs résonne à mes oreilles et je suis soudain empoigné au milieu du corps par Ali le Macassar. Une vingtaine de Javanais m’entourent et je vois leurs yeux fixés sur la bosse de mon front.
--Eva? dis-je aussitôt. Aucun son ne s’échappe de mes lèvres, mais chacun comprend et a l’air de me poser la même question.
Eva, m’explique-t-on, n’a pas été retrouvée encore, mais peut-être l’autre battue que dirige M. Varoga, de l’autre côté de la forêt, a-t-elle pu la rejoindre et la ramener saine et sauve.
· · ·
Si l’on songe à la prodigieuse agglomération de vie en mouvement que renferme une forêt équatoriale il ne paraît pas étonnant qu’un être humain puisse y disparaître sans laisser aucune trace. L’on est même surpris qu’un être vivant puisse la traverser et en ressortir sans avoir été désagrégé, assimilé, bu par les tentacules, par les mandibules, par les pompes, par les milliers d’organes animaux ou végétaux dont est recouvert ce corps multiforme.
Si l’on tombe et si l’on perd connaissance, il faut un miracle pour se réveiller vivant, miracle qui se produisit pour moi. Je l’attribue à mon magnétisme de dompteur de bête qui dut, dans cette circonstance, écarter les fauves.
Il y a les fourmis, il y a les termites qui, en quelques heures, réduisent un corps à l’état de squelette d’une propreté parfaite. Il y a les chacals qui sont avertis non seulement de la mort d’une créature, ce qui pourrait être expliqué par l’odeur, mais de son état de maladie, même de faiblesse ou de découragement.
Ils ne suivent pas le chasseur qui rentre chez lui tranquillement par un sentier connu, tandis qu’ils viennent de tous les points de la forêt derrière celui qui s’est égaré, comme s’ils avaient été informés par quelque message occulte de son inquiétude.
Il y a les vautours pleins de patience qui guettent l’immobilité définitive. Il y a les panthères et surtout les tigres qui provoquent cette immobilité par la formidable massue de leur patte. Ceux-là jettent, avec légèreté, la proie sur leurs épaules et ils l’emportent, pour la casser et la dépecer à leur aise, dans d’inextricables fourrés, dans des lieux inaccessibles aux pas des hommes où jamais on ne les retrouve.
Il y a les tigres et dans la forêt de Mérapi il y avait surtout le Tigre.
Personne n’en parla pendant les fébriles recherches de ces dix terribles journées, de ces dix nuits qui furent sans sommeil, même pour un tempérament comme le mien qui a reçu le don réparateur de s’endormir avec facilité.
Chacun y pensa sans cesse et formula intérieurement l’horrible hypothèse pour la rejeter aussitôt formulée. Mais je dois dire qu’aucun indice matériel, aucune trace de lutte, aucun fragment de robe déchirée ne put jamais donner corps à cette hypothèse.
Les ouvriers de l’indigoterie, les habitants des villages qui dépendaient de M. Varoga et ceux des villages voisins se relayèrent avec un dévouement parfait.
Le canon ne cessa de retentir. Le résident de Djokjokarta envoya un officier et un détachement de soldats de la garnison hollandaise pour multiplier les battues. Il vint lui-même, le quatrième jour, et je fis, pour la centième fois, le récit de la fatale nuit, omettant naturellement dans ce récit le mouvement d’animalité qui m’avait jeté vers Eva, ma lutte avec elle, sa veste déchirée et son sein découvert.
J’étais dévoré de remords. Mais chacun aime à se persuader de ce qui lui est le plus commode. J’avais fortement enfoncé dans mon cerveau l’idée que je n’étais pour rien dans la fuite insensée d’Eva.
Elle avait écouté à plusieurs reprises des appels venant on ne sait d’où et que je n’avais pas entendus. C’était là la cause mystérieuse du mal.
Je me donnais raison à moi-même en me rappelant les coquetteries d’Eva. Une jeune fille qui s’est montrée délibérément à demi-nue dans un costume de princesse, qui va voir un second de navire dans son hôtel et sort de chez lui par une échelle, qui reçoit un jeune Javanais, la nuit, dans sa propre chambre, ne peut être effrayée par le désir d’un homme amoureux et par un sein dénudé devant lui.
De toutes façons, je l’avais rappelée aussitôt en lui demandant pardon. La cause de sa fuite ne pouvait être la crainte d’être prise auprès du feu, sur les feuilles de fougère, par l’homme qu’elle aimait. Il y avait une cause occulte, un mystère où quelque magie était mêlée et j’attribuais, sans me l’expliquer, l’influence néfaste qui avait agi sur Eva, aux figures animales de pierre, aux hommes à tête d’éléphant du temple de Ganésa.
La douleur de M. Varoga était d’un ordre silencieux. Il avait vieilli brusquement. Il répéta plusieurs fois quand je formulai devant lui mes hypothèses:
--Ma fille était si bizarre!
Puis il haussa les épaules comme s’il venait d’entendre les discours d’un homme borné.
Il passait son temps dans la forêt. Je suppose que le manque d’opium contribuait à lui donner une étonnante fébrilité. Je voyais qu’il se retenait sans cesse de se précipiter dans sa chambre pour aller fumer. Deux ou trois planteurs de ses amis qui connaissaient ses habitudes et qui savaient combien peut être dangereuse la brusque privation d’opium, l’exhortèrent, à plusieurs reprises, devant moi, à monter chez lui. Le tracé d’une carte hydrographique, lui dirent-ils bienveillamment, serait un excellent dérivatif à sa douleur.
Il ne voulut pas. Il répondit qu’il ne s’était que trop occupé de cartes et de canaux et qu’il avait délaissé sa fille. Il voulait dire par là qu’il n’avait que trop fumé.
La perte d’un être cher commence toujours par être une source de remords.
Je vis très peu Djath. Dans son ardeur de recherche, il ne rentrait plus le soir pour dormir. Je supposais qu’il allait me regarder d’une façon haineuse. Il ne me regarda pas. Il passa plusieurs fois à côté de moi sans me voir. Je crois qu’il m’avait effacé du monde. J’eus la sensation de n’être que du néant près de lui et j’en fus irrité. Mais je ne jugeai pas le moment propice pour le châtier. Je fus obligé, à cause de la même raison de convenances, d’ajourner aussi un autre châtiment.
Brisé par les fatigues d’une journée de recherches à travers la forêt et par la souffrance que me faisait encore endurer mon pied foulé, j’étais monté dans ma chambre après le dîner et je m’y étais assis très mélancoliquement près de la fenêtre.
La maison était pleine d’amis de M. Varoga, venus du voisinage, et d’officiers hollandais de Djokjokarta et même de Samarang, qui étaient accourus en apprenant la disparition d’Eva et nous prêtaient l’appui de leur inutile activité. Cela faisait une grande agitation dans la vieille demeure et il y avait même des tentes dressées sous les branches des banians centenaires.
Presque tous les bruits s’étaient éteints. Très loin on entendait, à espaces réguliers, des salves de coups de fusil que tiraient toute la nuit des postes organisés sur les hauteurs. Le canon de l’indigoterie s’était tu pour la première fois, faute de munitions. Il n’y avait pas de lune. Les ténèbres étaient compactes.
Un peu plus loin, une grande lanterne en fer forgé, suspendue à une branche de palmier, faisait un cercle rougeâtre. Je distinguai sous la vérandah la flamme d’un unique cigare. Il y avait avec le fumeur, dont je reconnus la voix et qui était un propriétaire de plantations de café, un autre homme qui ne fumait pas.
Malgré moi, j’entendis quelques-unes de leurs phrases et je pensai que c’était de moi qu’ils s’entretenaient, à propos de la disparition d’Eva. Mais l’ensemble de leur conversation qui ne me parvenait que par les fragments suivants me demeura tout à fait inintelligible.
--Je crois que c’est un homme complètement dépourvu d’intelligence... Une telle profession... La plus délicieuse des jeunes filles... Quelle imprudence de la part de M. Varoga... La responsabilité incombe à celui qui...
Le planteur de café lançait au ciel des bouffées de cigare et il semblait questionner son interlocuteur comme si celui-ci pouvait avoir des lumières spéciales sur le cas tragique d’Eva.
Je me penchai en avant et je vis que celui des deux hommes qui ne fumait pas avait sur la tête un chapeau de paille assez semblable à celui que j’avais perdu quelques jours auparavant, lorsque je m’étais mis à l’affût du tigre. Il parlait maintenant du temple de Ganésa. J’entendis ceci:
--Ganésa ou Paleyar ou Inahika, dieu de l’intelligence, des nombres, de la vérité, de la chasteté, car toutes ces choses se tiennent. Oui, un homme assis, à qui l’immobilité et la méditation ont fait un gros ventre, un homme qui a une tête d’éléphant, telle est l’image de la sagesse. Dans le règne animal dont nous sommes issus, nous puisons les vérités essentielles qui nous permettront de dépasser le règne humain.
C’est là le sens du symbole. La sagesse a une base animale. Fidélité, labeur obstiné, enthousiasme dans l’amour de ce qui est supérieur, que de nobles sentiments nous enseignent les bêtes!
Je retins ces phrases à cause de leur complète absurdité qui m’aurait fait éclater de rire en d’autres circonstances. L’homme au cigare posait des questions et l’autre répondait lentement avec une indifférence lointaine.
--Peut-être! Peut-être! disait-il. Le secret de tout est l’amour. Par l’amour on élève à soi les animaux, par la haine on se transforme à leur image. Dans les antiques reproductions de pierre du temple de Ganésa il peut y avoir une force enfermée par les sculpteurs sorciers d’il y a deux mille ans. Cette force a pu agir selon des lois qui nous sont inconnues.
J’étais tremblant d’émotion. Malheureusement, ce qui suivit fut dit presque à voix basse et il ne me parvint que des bribes de phrases.
--Non, pas Eva, assurément. Mais un dompteur, un homme qui ravit leur liberté aux bêtes, qui les tourmente, qui les fait souffrir. Il y a certaines natures basses qui agissent sur les êtres plus délicats de leur entourage. Ces natures puissantes sont protégées par leur propre bassesse. Elles ne souffrent pas du mal qu’elles dégagent et qui leur fait une cuirasse. Elles abaissent les autres sans même le savoir.
Je tombai presque de la fenêtre pour voir le visage de celui qui parlait, qui m’accusait sans preuves d’avoir causé la mort d’Eva par la bassesse de ma nature. Je sentais que, malgré son caractère peu raisonnable, cette accusation avait une part de vérité et cela augmentait ma fureur.
Les deux hommes s’étaient levés et je reconnus l’homme au chapeau de paille. Il faisait le geste de refuser un cigare que l’autre lui offrait en partant.
--Non, jamais de cigare, dit-il.
Je faillis intervenir et crier que c’était là une misérable hypocrisie, une fausse affectation de sobriété.
L’homme qui semblait avoir des connaissances si étendues sur le temple de Ganésa ne fumait pas le cigare, mais il fumait l’opium, c’était un misérable dévoyé, un coureur de fumeries, un habitué de bouges, c’était celui qui avait caressé si tendrement un lézard à Singapour, dans la rue du Chameau, après la porte du Tigre. Voilà ce que je faillis crier dans le silence de la nuit.
Et je faillis crier autre chose encore.
Ce soi-disant lama voyageur portait sur la tête mon chapeau en paille de Manille, qu’il avait trouvé, Dieu sait où! mon chapeau que je reconnus fort bien quand il passa sous la lanterne qui se balançait un peu plus loin, à une branche de palmier.
Cet homme m’accusait d’avoir une nature basse et il portait mon chapeau sur la tête!
Je me fis à moi-même le serment de le retrouver quelque jour.
LE TIGRE PRISONNIER
Les jours passèrent. Le découragement s’empara des âmes. Les bonnes volontés s’usèrent. Le nombre des consolations diminua. On roula les tentes devant la maison. Les travaux abandonnés reprirent dans l’indigoterie.
Je voulus, avant de partir, revoir le temple de Ganésa et je m’y rendis avec Ali et une demi-douzaine de Javanais car il était convenu qu’on ne circulerait plus dans la forêt qu’en troupe nombreuse.
Tous les recoins du temple avaient été explorés. Il y avait mille traces du passage des hommes et il était vain d’y rechercher les traces d’Eva. La chose avait été faite dès le premier jour sans résultat.
Au milieu du jour le temple n’avait pas le même mystère que la nuit. Pourtant je le trouvai terrible avec sa forme impitoyablement circulaire, la régularité de ses escaliers, ses figures muettes. L’antique sagesse avait une apparence si diversement étrange qu’elle ressemblait à la folie.
Au moment où nous allions nous éloigner définitivement, je revins sur mes pas et j’examinai de près un des personnages à tête d’éléphant. Je vis qu’il avait quatre mains. L’une tenait une conque, l’autre un disque, l’autre une massue, la dernière une fleur de lotus.
Alors, je ne sais pourquoi, par vengeance peut-être, avec le manche de mon couteau je cassai un bout de trompe qui tomba misérablement sur le sol et quelques pétales de la fleur de lotus.
Ainsi l’homme n’était pas absolument vaincu par la pierre, puisqu’il avait le pouvoir de la mutiler.
Je n’informai M. Varoga de mon départ qu’à la dernière minute. Je voulais éviter de longs adieux attendrissants. Il n’ignorait pas que j’aimais sa fille et que j’étais aussi malheureux que lui. A ma grande surprise, il me quitta très froidement. Je supposai que l’individu qui portait mon chapeau avait dû me faire du tort dans son esprit et mon chagrin en fut très vif.
Je ne sais plus pour quelle raison Ali le Macassar resta une journée de plus que moi. Je devais l’attendre à Samarang où nous devions prendre le bateau ensemble.
J’étais invité à déjeuner par un officier de la garnison et c’est chez lui que j’appris la nouvelle sensationnelle qui mit aussitôt la ville en émoi.
Aux confins de la forêt de Mérapi, dans un des pièges que j’avais moi-même préparés avec l’art admirable que me permettait ma connaissance des bêtes, on venait de trouver le tigre monstrueux qui était la terreur du pays, celui qui avait enlevé deux femmes avant mon arrivée, celui que chacun soupçonnait, mais sans exprimer ce soupçon, à cause de son caractère affreux, d’avoir dévoré Eva.
Il ne pouvait y avoir de doute, paraît-il, c’était bien lui. On n’avait jamais vu un tigre de proportions si énormes et ceux qui l’avaient aperçu les premiers au fond du piège s’étaient enfuis à son aspect.
J’étais las. Je n’aspirais plus qu’à rentrer à Singapour. Il y avait un bateau en partance pour cette ville. Comme Ali ne m’avait pas rejoint le soir du jour fixé, je m’embarquai sans lui.
Ce fut Ali qui fit tout. Il n’y a aucun doute, si j’avais été présent, j’aurais immédiatement mis à mort le tigre d’une balle.
Mais Ali, se trouvant seul, fut grisé par l’orgueil de me représenter. Il crut qu’il avait le devoir de défendre les intérêts de son maître. En principe, M. Varoga m’avait promis la propriété du tigre si on le prenait vivant. Un tigre pareil représentait une valeur de trois cents roupies. Ali ne laissa pas détruire cette valeur par quelques coups de fusil. Il revendiqua la promesse faite et il donna à ceux qui voulaient tuer le fauve, un argument fort habile.
Il fallait faire souffrir le monstre qui avait si longtemps terrifié la région. Son maître s’en chargerait, n’avait-il pas de bonnes raisons pour cela?
Et il clignait de l’œil, me raconta-t-il ensuite, d’une façon significative et que tout le monde comprenait.
Faire sortir un tigre d’un piège profond et l’enfermer dans une cage, paraît un problème compliqué pour des hommes ordinaires. C’est, en réalité, un jeu d’enfants. Il y avait des cages à Djokjokarta qui servaient au rajah pour ses combats d’animaux féroces dont il était un amateur célèbre. Ali en obtint une aisément. Il fit ensuite tout lui-même, aidé de quelques Javanais qu’il fut obligé de payer très cher, tellement était grande la terreur qu’inspirait le tigre.
Il nourrit l’animal, en attendant la venue de la cage, avec de la viande contenant des boulettes d’opium dosées pour qu’il ne soit ni excité, ni empoisonné par l’opium, mais jeté dans une sorte de léthargie. Il lui prit ensuite au lasso les pattes et le cou et on le hissa ainsi.
Le taciturne Ali se déridait pour raconter qu’il avait eu toutes les peines du monde à empêcher qu’on n’amenât le canon et qu’on ne le braquât sur la bête solidement attachée et à peu près endormie.
Il décrivait aussi avec fierté son départ triomphal de l’indigoterie et avec modestie son arrivée à Samarang où sa fidélité à mon égard avait été mise à l’épreuve. Le rajah de Djokjokarta lui avait dépêché un messager qui lui avait offert trois cents roupies, comme cadeau personnel, pour lui Ali, s’il avait consenti à vendre la bête. Le prix de celle-ci m’aurait été payé en plus.
Le mérite d’Ali avait été d’autant plus grand qu’il n’avait plus sur lui une pièce d’argent et qu’il ne savait comment faire pour passer à Samarang la semaine entière qui devait s’écouler avant le départ d’un bateau pour Singapour.
Il s’était souvenu, heureusement, du nom de mon banquier de Batavia et il avait été assez avisé pour aller trouver son correspondant à Samarang qui lui avait fait aussitôt les avances nécessaires.
Il avait eu encore beaucoup de mal au moment du départ.
Un vieux commandant d’infanterie hollandaise, qui vivait à Samarang et qui avait des crises d’alcoolisme, s’était mis en tête de tuer le tigre à coups de revolver, prétendant qu’il était honteux de le laisser vivre, après le drame qui venait de se dérouler.
Ali avait été obligé de passer les trois dernières journées et les trois dernières nuits à côté de la cage du tigre et de ne pas le quitter un instant.
· · ·
Je me souviens de la singulière impression que j’éprouvai lorsque Ali, qui venait de veiller dans le port au débarquement de la cage, l’amena devant la porte de ma maison.
Le soir allait tomber. Il y avait une fête chinoise en l’honneur de je ne sais quel sage de la Chine, et comme mes jardins sont en limite du quartier chinois, l’air retentissait d’un bruit de pétards, de détonations et de musique de raga.
Des enfants criaient et chantaient et l’ensemble ressemblait à ce que j’avais entendu dans la forêt de Mérapi, quand je m’étais réveillé solitaire, avec une bosse au front et une poignée de fourmis dans la main.
La voiture qui portait le tigre s’arrêta devant la porte. Elle était conduite par des chevaux habitués aux fauves et qui ne les craignaient pas. Le tigre était silencieux. La cage était recouverte d’une bâche de toile pour que la vue du fauve, dont on avait parlé dans Singapour, n’ameutât pas toute la population.
Malgré cela, il accourut une foule de Chinois en liesse qui firent un vaste demi-cercle. Ils riaient, comme ils ont l’habitude de faire pour toute chose. Ali, qui avait conscience de l’importance de son rôle voulut plaire à la foule, et juste au moment où attiré par le bruit de la voiture j’apparaissais sur le seuil de la porte, découvrit la toile.
Le tigre était couché et ne se souleva pas. La vaste rumeur qui monta des Chinois, stupéfaits à sa vue, ne sembla pas l’intéresser. Dans la demi-obscurité, il fixa sur moi seul ses yeux phosphorescents, étranges, immenses, ses yeux que je reconnus pour les avoir contemplés par un crépuscule semblable.
Rien ne put détourner son regard, ni les enfants qui essayaient de le piquer avec des baguettes, ni les cahots de la cage quand elle franchit la porte. Lui aussi, m’avait reconnu.
Il me sembla qu’il éprouvait la même tristesse que moi, qu’il y avait dans le balancement de son cou une fatigue analogue à la mienne. Nous ressentions tous les deux la même angoisse misérable des êtres qui vont engager une lutte sans pardon et qui portent le fardeau de leur propre férocité.
Malgré la cage, les fouets, les pieux, je ne me sentais pas le plus fort dans cette lutte. Il y avait un élément qui m’échappait, une arme inconnaissable que je pressentais en la possession de mon adversaire et, pendant que la cage roulait parmi les autres cages et que les Chinois criaient de joie, j’étais triste, horriblement triste, de toute ma haine contre les bêtes que j’allais si justement concentrer contre cette bête plus féroce que les autres.