TROISIÈME PARTIE
LE SOLITAIRE DE LA FORÊT
Il pleut. La pluie fait un grand bruit, sur les feuilles, très haut. Je ne la vois pas tomber. Elle suinte, elle pénètre, elle baigne toutes choses. J’en profite pour écrire ces dernières lignes sur ma manière de vivre. Je regrette d’avoir laissé à Singapour le cahier où j’ai consigné les principaux événements de ma vie. Comme je rirais maintenant, de sa complète stupidité, si je pouvais le relire! Comme je suis différent de ce que j’ai été! Mais pourquoi s’en étonner? Les arbres perdent leur écorce et les animaux leur poil. L’homme se dépouille aussi de ses vieilles idées et il en acquiert de nouvelles qui sont plus jeunes et plus solides.
J’habite la cabane de l’ascète Chumbul. Depuis combien de temps? Je ne sais pas. Peut-être quelques jours, peut-être des semaines. En marchant au hasard droit devant moi, au milieu d’un épais massif de nipas, de pandanus et d’orchidées parasites, j’ai rencontré cette cabane faite de branches grossièrement enfoncées dans le sol et jointes avec des lianes. L’ascète Chumbul était assis à côté de la cabane, les jambes croisées, en train de méditer. J’ai attendu qu’il ait fini, puis j’ai toussé fortement pour éveiller son attention. Je me suis approché de lui et j’ai compris, par le mouvement en avant de son buste, que sa tête avait acquis cette pesanteur que la mort donne au crâne humain. J’ai creusé une fosse au pied d’un nagah en fleurs, avec un bizarre outil que j’ai trouvé dans la cabane et j’ai enterré l’ascète. J’avais tout d’abord fabriqué une croix avec deux morceaux de bois et j’allais la piquer en terre quand je me suis souvenu que l’ascète était bouddhiste et que cet emblème l’aurait peut-être contrarié, s’il avait pu le voir.
Maintenant j’habite sa maison, à côté de son tombeau et, désireux de lui rendre honneur de quelque manière, en échange de son hospitalité, je répète matin et soir, devant le nagah qui l’abrite, cette sorte de prière ou d’invocation que je lui ai entendue chanter dans le soir et qui est revenue à ma mémoire:
--Om, Mani, Padmé, Aum.
Je n’imaginais pas qu’on pût être si bien, solitaire, au milieu d’une immense, d’une profonde, d’une amicale, d’une maternelle forêt. Comme cet ascète était avisé sous sa déplorable maigreur! Il avait trouvé la meilleure manière de vivre. Je viens de penser, tout d’un coup, aux milliers de sots qui montent en calèche l’avenue royale de Singapour, qui échangent entre eux des saluts ou contemplent les magasins chinois et je suis parti d’un éclat de rire si bruyant qu’il a presque couvert le bruit de la pluie sur les feuilles.
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Ce qui caractérise la vie dans la forêt, c’est le grand nombre des occupations qui absorbent tout votre temps. Il faut trouver les manguiers et les cocotiers pour sa nourriture, il faut atteindre la rivière, dans un endroit où elle est profondément encaissée sous un hermétique couvercle de feuilles et y puiser de l’eau avec la cruche de Chumbul. Il faut ramasser des feuilles pour avoir une couche saine et de jeunes branches pour reposer sa tête sur un oreiller agréable.
Puis je me suis mis en tête d’accomplir divers travaux. Il y a près de la cabane plusieurs fourmilières auxquelles la pluie a causé de terribles dommages. Je viens de voir des galeries souterraines mises à jour et une foule d’ouvriers au corps étroit transportent avec de grandes précautions de petits objets qui sont des larves, des sacs de provisions ou des idoles peut-être. J’ai commencé des constructions de bois au-dessus de ces fourmilières afin que la pluie se déversât à droite et à gauche de leurs ouvertures et ne bouleversât plus les demeures si laborieusement bâties.
Dans les branches d’un banian proche il y a plusieurs familles de singes gibbons à mains blanches. J’ai observé que les nids qu’ils construisaient en feuilles de fougères tressées n’étaient que des abris médiocres contre la pluie, soit parce que ces singes n’étaient pas naturellement ingénieux, soit parce qu’ils n’avaient reçu qu’une tradition ancestrale insuffisante. Je profite de leur absence pour m’élever de branche en branche et déposer au-dessus de ces nids une sorte de toit solide en feuilles de palmier que j’ai attachées entre elles.
J’ai eu la surprise de voir un matin, et de reconnaître un de ces gibbons, suspendu à une branche très élevée. Il se livrait au soleil levant à des exercices de trapèze et de saut périlleux qu’Ali le Macassar avait enseigné à quelques gibbons de ma ménagerie. J’ai été heureux de penser que celui-là avait rapidement trouvé une famille de sa race pour l’accueillir.
J’ai passé plusieurs jours à monter et à descendre la rivière et j’ai même suivi le cours de quelques ruisseaux qui y aboutissent dans l’espoir de rencontrer des castors, car je ne cesse pas de penser à celui que j’ai fait mourir en le privant de ses enfants. Des castors! Où y a-t-il des castors? Avec quelle allégresse je les aiderais à creuser leurs terriers, à bâtir leurs huttes, à cimenter leurs digues! J’ai même été tenté de barrer à tout hasard un ruisseau afin de les attirer. Mais j’ai réfléchi qu’ils n’étaient constructeurs de digues qu’en vertu de savants calculs d’architecte et pour protéger leurs villes riveraines des inondations. D’ailleurs la vue d’un homme les ferait fuir. Je ne suis pas sûr de pouvoir payer la dette du castor.
Je cherche aussi des hérons et des perroquets sans savoir dans quelle mesure je pourrai leur être utile. J’en aperçois quelquefois mais ils s’enfuient aussitôt comme s’ils avaient une horreur extraordinaire de moi.
Et je regrette de ne pas être un merveilleux musicien et de ne pas posséder tous les instruments de musique de la Chine pour faire résonner au coucher du soleil quelque suave kin, quelque divine raga et enchanter d’une parfaite harmonie les délicats béos au plumage diapré qui abritent sous les feuilles leur inconcevable sensibilité.
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Eva m’a dit que cette forêt est une des plus anciennes de la terre et qu’elle renferme de grands mystères.
Un de ces mystères doit être relatif à un éléphant étrange que j’ai aperçu deux ou trois fois, tantôt cheminant avec lenteur dans un sentier, tantôt arrachant de jeunes branches pour s’en nourrir. Il est couleur de cendres et ressemble singulièrement à Jéhovah que j’ai tué. Je pourrais même croire que c’est lui qui a échappé à mon coup de fusil si je n’avais pas eu les échos de diverses plaintes de propriétaires de Singapour arrivées à la résidence au sujet des émanations causées par son cadavre. Cet éléphant n’est pas très craintif. Il gambade parfois joyeusement, comme faisait Jéhovah quand il m’apercevait, et tout à l’heure il s’est tenu immobile à une petite distance de moi, la trompe basse, avec une tristesse infinie dans ses petits yeux. Je suis surpris de la manière dont il glisse plutôt qu’il ne marche et dont il disparaît tout à coup sans que je puisse savoir par où il est passé.
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Ma merveilleuse faculté de sommeil me permet de m’endormir tout de suite après le coucher du soleil. Mais cette nuit, je m’éveille brusquement et je me dresse sur mon séant au milieu des feuilles de fougère dont je recouvre mon corps comme d’une couverture pour éviter la fraîcheur nocturne. J’entends, venant de très loin et se rapprochant, une voix qui m’appelle.
C’est une voix à l’accent terrible que je reconnais sans l’avoir jamais entendue pour celle qui, jadis, a appelé Eva dans le temple de Ganésa. Elle tient du grognement et de l’aboiement, elle est triste et basse, singulièrement inquiétante et elle domine les bruits du vent et l’agitation frissonnante des arbres qui se rapprochent entre eux. Parfois, cette voix est déchirante et d’autres fois elle a une allégresse entraînante qui m’oblige presque à me dresser, à ouvrir la porte et à m’élancer au dehors.
Mais je sens que si j’obéissais à la voix, ce n’est pas sur mes deux pieds que je me mettrais à courir, c’est à quatre pattes comme les bêtes. Elle vient de retentir dernière le massif de nipas et de pandanus et j’ai failli répondre par un long hurlement de loup et j’ai hésité pour savoir si je me mettrais à ramper comme un serpent ou à sautiller par petits bonds comme un kangourou. Je suis demeuré à ma place, le cœur battant. La voix a changé de direction comme si elle appartenait à un être errant, à une âme en peine, à quelque bête surnaturelle possédant un secret magique. Il y a une puissance d’attraction animale dans cette voix et c’est à cette attraction qu’a obéi Eva.
Je résiste, tenant droite et haute ma tête d’homme. Mais je me surprends à faire quelques gestes inhabituels. Je gratte le sol de la main comme avec une patte. Je sens sur mon visage une grimace qui me fait ressembler à un singe gibbon quand il est effrayé.
La voix s’éloigne. Je cherche quelle peut être sa signification, quelle est sa puissance. A-t-elle résonné vraiment dans les nipas et les pandanus, ou seulement dans mon âme? Y a-t-il dans ce délire de la vie végétale qu’est la forêt une force désorganisatrice qui tend à faire rétrograder l’homme dans l’échelle des êtres? Pourquoi cette voix est-elle perceptible pour moi cette nuit, tandis qu’elle ne l’a pas été la nuit du temple de Ganésa? L’ascète Chumbul ne devait pas l’entendre et Eva l’a entendue. Peut-être un homme absolument matériel comme je l’étais alors, un homme absolument dégagé de la matière comme l’était l’ascète, n’avaient-ils pas les sens nécessaires pour être atteints par la voix nocturne? Tandis que la jeune fille qui avait ouvert les portes de son âme, l’homme qui avait délivré les animaux de la ménagerie avaient tous les deux sans le savoir trouvé un chemin de communication avec le monde inconnu où vibrait la voix étrange.
Je médite sur ces choses et je ne m’interromps que pour souhaiter avec ardeur l’apparition du soleil levant.
Il vient enfin, plus tard qu’à son ordinaire, me semble-t-il.
Je fais quelques pas au dehors. J’aperçois le singe savant qui exécute déjà ses exercices de trapèze et je pousse un cri de surprise. Au pied du banian dont le tronc se dresse vis-à-vis de ma cabane, il y a une petite statuette de terre cuite que quelqu’un a dû venir déposer là pendant la nuit.
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Je la regarde, je la tourne dans tous les sens. Cette statuette représente une déesse inconnue, dans une pose de méditation. Le corps est celui d’une femme, mais elle a une tête de truie et cette tête animale dont les yeux sont tournés vers le ciel a une singulière expression d’élévation et de bonté idéale.
Est-ce que Monsieur Muhcin ne m’avait pas parlé d’une certaine déesse Dorjé-Pagmo qui avait justement cette tête-là, le jour où il me demanda s’il n’y avait pas une lamaserie du femmes dans la montagne de Mérapi? Cette statuette est-elle protectrice ou menaçante et qui a pu la déposer là? Qui a découvert ma retraite? Il n’y a aucune trace visible de pas. J’installe la statuette dans ma cabane et même je lui dresse un petit autel avec quelques pierres.
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J’ai passé la plus grande partie de ma journée à chercher des fruits autres que des mangues car mon estomac commence à être las de cette nourriture uniforme. Mais je n’ai trouvé ni arbre à sagou, ni jacks, ni dourians. Dans l’espoir d’en rencontrer je suis allé très loin sur les hauteurs en remontant le cours de la rivière, mais sans en quitter les bords, car je tiens à retrouver la cabane et la statuette à tête de truie qui constituent pour moi un foyer primitif.
J’ai marché sur un plateau où la végétation était moins abondante et il m’a soudain semblé apercevoir, au milieu des rochers rougeâtres, un amas de pierres de même couleur qui avaient l’air d’une bâtisse construite par la main des hommes. Je me suis avancé et j’ai distingué une muraille circulaire, une tour basse et carrée. Est-ce là la lamaserie de ces nonnes bouddhistes dont Eva me parla et par lesquelles elle a pu être recueillie, la nuit de sa fuite? La muraille s’incline sur la pente de la montagne et je crois voir un jardin intérieur avec de vagues dessins d’avenues. Mais je ne distingue aucune trace de vie, aucune silhouette humaine, je n’ose m’approcher et je redescends par où je suis venu quand le soleil va se coucher.
J’ai oublié la recherche des fruits et, comme les mangues m’écœurent, je n’ai pas mangé et j’ai un peu de vertige. Je m’endors mais je me réveille plusieurs fois. J’entends la voix nocturne, la voix animale, la voix tentatrice qui m’appelle. Elle me dit de venir lamper au ruisseau avec les bêtes, de grimper aux arbres, de chercher des proies pour les mordre à pleines dents, mais il me semble que la voix est plus lointaine, plus affaiblie et qu’elle diminue encore lorsque je touche de mes mains la statuette de Dorjé-Pagmo sur son autel de pierre.
Une nouvelle surprise m’attend quand le jour se lève.
Il y a, à côté de ma porte, un vase de grès rempli d’une abondante bouillie de riz cuit. Je la mange avec une extrême satisfaction, tout en m’étonnant de son origine mystérieuse. Je me promets de faire le guet, la nuit prochaine, pour savoir quel est l’être qui veille sur moi et m’apporte tour à tour, l’image d’une déesse pour protéger mon esprit et une bouillie de riz pour nourrir mon corps.
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Ma faculté de sommeil est trop grande. Chaque soir je dépose devant ma porte le vase de grès que j’ai vidé et chaque matin je le retrouve plein. Mais je n’arrive pas à veiller suffisamment longtemps pour découvrir quel est le protecteur silencieux qui n’hésite pas à s’aventurer dans la forêt pendant la nuit et à en braver les dangers pour m’apporter ma nourriture.
Je remonte presque chaque jour la rivière et je contemple de loin la tour carrée de la lamaserie. A force de regarder aujourd’hui la pente de la montagne comprise entre les murailles, il m’a semblé voir une procession de silhouettes en robes rouges, une lente procession de créatures recueillies. Est-ce que ce sont là les lamas rouges dont j’ai entendu parler? les lamas femmes dont l’abbesse est une Khoutouktou? Qu’est-ce que c’est qu’une Khoutouktou?
Mais en descendant la rivière, j’ai cru voir cette procession qui me précédait et quand je me suis détourné il m’a bien semblé que je la voyais disparaître avec lenteur dans un bois de palétuviers chevelus.
J’ai, ce jour-là, fait fortuitement la rencontre du temple de Ganésa et je me suis rendu compte qu’il était assez proche de la lamaserie. Cela rend plus vraisemblable l’hypothèse qu’Eva en fuyant a été recueillie par les lamas.
J’ai marché dans les galeries, j’ai descendu les escaliers, j’ai traversé la cour intérieure. J’ai vu les statues d’animaux, les éléphants caparaçonnés, les pythons de marbre enroulés sur eux-mêmes, les buffles à demi ensevelis sous les plantes parasites. Le mystère de jadis était toujours là.
Les Ganésa dans leur cellule de pierre tendaient les mêmes objets avec leurs quatre bras, au-dessus de leur gros ventre. Pourquoi ces objets plutôt que d’autres? Je me suis creusé la cervelle pour trouver une explication. Une conque, un disque, une massue, un lotus, pourquoi Ganésa tend-il ces objets? Peut-être parce que l’abondance, le courage, la force et la beauté sont les qualités que produit la sagesse en méditation.
Mais comme la sagesse est impressionnante quand ses symboles sont reproduits circulairement et qu’il y en a des centaines! J’ai été soudain saisi d’un frisson et d’une éperdue envie de fuir.
Sur le chemin de ronde qui domine le monument, une confuse procession rouge cheminait à travers les pierres.
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Je me surprends à avoir de violents regrets relatifs aux livres. Il y a des choses que j’aimerais savoir et que je saurais si j’avais lu. A quoi peuvent bien penser ces nonnes et ces moines bouddhistes qui s’enferment dans des couvents? Je sais pourquoi les nonnes et les moines de l’Occident se sont volontairement retirés du monde et ont renoncé à ses plaisirs. Ils obéissent à Notre-Seigneur Jésus-Christ qui le leur a conseillé. Mais ces païens? Je me souviens qu’à Singapour les hommes les plus honnêtes et les plus désintéressés étaient des bouddhistes. Je me moquais d’eux parce qu’ils ne mangeaient pas d’animaux. Je disais en parlant des Jésuites de Bukit-Timah: voilà de vrais prêtres! Ils chassent, ils tuent comme moi et ils mangent le gibier avec des appétits d’ogres. Le seul prêtre bouddhiste qu’il m’a été donné de connaître, je l’ai tout de suite détesté et je l’ai fait condamner injustement comme voleur. Maintenant le rohi-rohi a chanté pour moi, je ne voudrais pour rien au monde manger de la chair d’un animal, et quel sacrifice ne suis-je pas prêt à accomplir pour retrouver le lama au chapeau de paille et lui poser quelques questions.
Je lui demanderais ce que les animaux sont, par rapport aux hommes, qu’est-ce que c’est que cette histoire de réincarnation dont j’ai entendu parler comme d’une croyance hindoue et que j’ai toujours considérée comme une absurdité des païens. Je lui demanderais ce que c’est qu’une Khoutouktou, ce que c’est qu’un lama et de me donner des détails sur la personnalité de ce Manou qui a dit ou écrit cette phrase que je n’ai pas oubliée:
--Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard, doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.
Je lui demanderais s’il est vrai, comme je le crois, qu’il y a des rois, des prêtres et des sages parmi les animaux, c’est-à-dire des êtres plus avancés que les autres dans l’évolution et si ce sont eux qui passent les premiers dans le règne humain, de même que parmi les hommes, ceux qui sont purs comme monsieur Muhcin atteindront un stade supérieur à l’humanité bien avant ceux qui sont sots comme mon cousin, fats comme le capitaine Giovanni, grossiers comme moi-même. J’ai connu un souverain redoutable des bêtes, le tigre de Mérapi; un magicien versé dans la science des envoûtements, le crapaud qui tua ma mère; un affectueux et fidèle ami, un ange de délicatesse, l’éléphant Jéhovah. Je lui demanderais dans quelle mesure il y a des récompenses et des châtiments pour les vertus et les fautes animales, et si ce n’est pas nous qui, avec notre impitoyable haine, rejetons les bêtes vers le mal dont elles voudraient s’échapper. Je lui demanderais si la solitude dans la forêt, prescrite par Manou, est suffisante pour la purification et si celui qui a écorché ne doit pas être écorché, si celui qui a mangé ne doit pas être mangé à son tour.
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Je me suis retiré au milieu de la forêt et je commence à me purifier.
Le premier qui est venu est le babiroussa sauvage que la captivité avait jeté dans le désespoir. J’étais assis devant la cabane quand il a paru dans les buissons. Il a labouré le sol avec ses défenses. Il s’est tenu immobile en me considérant, puis il est reparti avec une vitesse inimaginable.
Mais il est revenu grogner et s’accroupir à quelque distance de moi. Je sens qu’il n’a aucune terreur et même qu’il me manifeste l’amitié d’un compagnon pour un autre compagnon de la forêt. Mais son amour de la liberté est si grand qu’il préfère laisser un certain espace entre nous. On ne sait jamais! a-t-il l’air de se dire. Il ne demeure jamais longtemps. Il traverse les lianes enchevêtrées comme un bolide et à chaque retour ses grognements ont quelque chose de plus familier.
Je me rappelle l’histoire de saint Antoine qui me fut contée dans mon enfance. Cet ermite égyptien avait aussi un cochon pour ami dans sa solitude. Est-ce dans la destinée de tous les ermites ou cela tient-il à la parenté qui rend si proches l’espèce humaine et l’espèce porcine?
A cause de l’exemple du babiroussa le singe trapéziste est descendu de branche en branche et a fini par élire domicile sur le toit de ma cabane. Il s’y tient toute la journée et il ne le quitte que pour aller précipitamment faire du trapèze et des sauts sur le banian, aux mêmes heures régulières où Ali le Macassar apparaissait devant sa cage en faisant claquer sa cravache.
Puis presque en même temps sont venus les opossums, une mangouste, des orangs et un tapir de Bornéo. Je reconnais le tapir comme étant celui qui m’a appartenu à ses rayures en zigzag, à sa queue trop courte, à son nez trop long, à ses oreilles bordées de blanc. Il me regarde avec ses petits yeux latéraux qui sont remplis de mélancolie. Il n’y a pas de tapirs à Java. Celui-là a dû errer à travers la forêt, longer la rivière, plonger dans ses eaux, car il est un peu amphibie, dans l’espoir de rencontrer une créature faite à son image, avec une épaisse peau comme la sienne, une queue minuscule, un nez mobile et trop long. Il a besoin de ne plus être seul et il manifeste par de rauques sifflements sa satisfaction de me rencontrer. Mais il s’appuie contre ma cabane et j’ai peur qu’il ne la détruise par son poids. Je me hâte de lui faire un petit tas de tendres feuilles de cassier dont je le sais friand, afin de le faire changer de position.
Et d’autres animaux viennent encore. Des paons font de grandes étoiles dans les buissons, des salanganes blanches volent au-dessus de ma tête, un renard montre son museau curieux, un menura superbe à queue lyriforme allonge son cou non loin de moi et la tortue de la rivière Tachylga, reconnaissable aux caractères thibétains de son écaille, vient manger des boulettes de riz que je pétris pour elle de mes mains.
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Cette nuit, c’est la pleine lune. Elle s’est levée extraordinairement tôt et elle découpe les branches des arbres, elle dessine les sentiers, elle fait du ciel, de la terre et de la forêt, un grand paysage de marbre glacé.
J’ai fait entrer dans la cabane, pour y dormir à côté de moi, un jeune opossum roux que sa famille a oublié en s’en allant chercher un coin commode pour passer la nuit. Il s’est installé au pied de la statuette de la déesse, mais de temps en temps il vient se poser sur ma poitrine et il la gratte avec la patte comme s’il voulait y faire un trou. Je me réveille et je me réjouis de ce réveil que je prolonge le plus longtemps possible, dans l’espoir qu’il me permettra de découvrir quel est le mystérieux porteur de riz.
Et comme je guette le silence à travers les fentes de ma cabane, je suis enfin exaucé.
Le pas que j’entends est très léger. C’est celui d’un homme qui marche doucement sans chercher à déguiser le bruit qu’il fait. Je le vois écarter les lianes de la main droite. Sa main gauche tient une jarre suspendue à une courroie. Il est vêtu d’une robe de cotonnade rouge qu’une ceinture serre au milieu du corps et je crois bien qu’il porte sous cette robe un pantalon européen ridiculement court. Il n’y a aucun mystère dans son allure. Il s’avance comme un homme qui accomplit une tâche simple et quotidienne, il verse dans la jarre qui est devant la cabane le contenu de celle qu’il apporte. Il le fait méticuleusement. Il la retourne jusqu’à ce que le dernier grain de riz soit tombé et il s’en va comme il est venu, en balançant, au bout de la courroie, la jarre vide.
C’est lui. Je viens de le reconnaître. C’est le lama que j’ai fait condamner à la prison. Mais d’où vient que je ne m’élance pas sur ses traces et que je ne tombe pas à ses genoux pour lui demander pardon?
Je demeure à ma place, la main posée sur le cou du petit opossum et une grande joie m’emplit: le cœur. Je sens que les paroles entre nous sont inutiles et qu’il y a dans le don nocturne du riz une fraternité qui n’a pas besoin de langage pour être exprimée, un pardon silencieux comme Dieu lui-même n’en donnerait pas de meilleur et qui ne demande pas de remerciements.
Cette nuit-là je ne me suis pas rendormi.
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Le crayon avec lequel j’écris va être entièrement usé et je vais avoir rempli bientôt le dernier feuillet de mon carnet. A quoi bon écrire, d’ailleurs? J’ai appris en écrivant ce qui m’arrivait et ce que j’éprouvais, tout ce que j’étais susceptible de m’enseigner à moi-même.
Je déposerai ces feuillets ici pour que ceux qui me cherchent les trouvent et puissent déduire par cette lecture que leur recherche est inutile et importune. Car on me cherche. J’ai entendu ces nostalgiques bruits de tam-tam où il y a des souvenirs de fêtes d’enfance et des évocations d’Eva perdue. Cette cabane est trop proche des endroits où vivent les hommes. Demain matin je me mettrai en marche vers le sommet du mont Mérapi où est le cratère d’un volcan et qui passe pour inaccessible.
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Je suis né des bêtes, ce sont elles qui m’ont engendré. Elles se tiennent au delà de mon père et de ma mère qui appartenaient à la race des hommes et je les vois toutes qui me font des signes. Que de poils, que de plumes et que de nageoires! Mes ancêtres sont réunis autour de moi, ils lèvent des trompes, ils font claquer des mâchoires, vibrer des antennes, crépiter des mandibules. Je distingue le geste de prière de leurs mains palmées, je devine sous des rotondités de crânes l’effort de pensées patientes. Tous ils ont été laborieux à leur manière, ils ont mis au monde une espérance. Le crocodile sous les vases des fleuves, le singe dans son domaine d’écorces et de feuilles, l’oiseau dans l’air, le fauve dans son mystérieux charnier, la taupe dans ses ténèbres souterraines, chacun a inconsciemment formulé le désir de vivre sous une enveloppe plus parfaite, avec des organes plus compliqués, deux jambes seulement, pas de poils et pas de plumes, une tête d’homme. Je suis l’enfant entrevu dans ces méditations millénaires, je suis le dernier mot de la bête, ce que l’effort terrestre a eu tant de peine à modeler, je suis la bête elle-même dans sa dernière incarnation.
Je vous aime, ô mes parents porteurs d’écailles; vous qui avez quatre pattes pour marcher, vous qui avez d’épaisses fourrures et ne pouvez les ôter s’il fait chaud, vous qui êtes nus et n’avez pas l’ingéniosité de vous recouvrir de vêtements, vous dont le principal souci est la nourriture de chaque jour, vous à qui la nature a fait des becs pesants, des bosses difformes, des cornes embarrassantes, des cous disproportionnés, je vous aime pour l’insouciance, pour la résignation, pour la fidélité qui sont vos vertus essentielles, le présent que j’ai reçu de vous et dont j’ai fait si peu de cas.
J’ai franchi, pour vivre à vos côtés, la porte des hauts ébéniers qui se dressent au seuil de la forêt et je suis entré dans le royaume de mes pères. Ma haine s’est changée en amour et je comprends ce qui m’était demeuré caché. J’entends des paroles pleines de tendresse dans les jacassements des perroquets; je vois des élégances incomparables et un merveilleux sentiment de la beauté dans la grâce un peu maniérée avec laquelle le geai bleu lisse ses plumes; je pénètre les entretiens philosophiques des immobiles marabouts et je demeure plein de respect devant le sentiment de la mort que révèlent les enterrements des fourmis.
O mes parents, au cœur si vaste et si simple, je jure de ne plus me servir de mon intelligence qui est la vôtre pour vous détruire. Votre vie sera désormais à mes yeux aussi précieuse que la mienne. Mais comme la chose la plus naturelle est difficile à réaliser! Me voilà rempli de scrupules. Comment me délivrer de l’importunité du moustique avec assez de délicatesse pour ne pas lui donner la mort? Mon Dieu! N’ai-je pas tout à l’heure écrasé un ciron inoffensif qui passait sur la pierre où j’ai posé le pied! Et si je respire avec force, n’y a-t-il pas de minuscules et innocentes créatures que je projette loin du soleil, dans les ténèbres de mes organes, et qui y périront injustement?
LA DERNIÈRE NUIT DANS LA CABANE
C’est un froissement régulier, langoureux, terrible en même temps, qui glisse sur les murs en branches de ma cabane et qui me réveille durant la dernière nuit que j’y passe.
La lune est tellement éclatante que l’on y voit presque comme en plein jour et que je me demande tout d’abord si ce n’est pas quelque prodige céleste qui a enfanté cette clarté intermédiaire entre la nuit et la lumière du soleil.
Qu’est-ce qui fait ce bruit si proche? Je regarde et il me semble d’abord voir une procession de lamas rouges. Ils vont tout doucement et ce que j’entends est le froissement du coton de leur robe sur le bois.
Mais non. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt? Comment n’est-il pas venu plus tôt? C’est le tigre de Mérapi, le tigre borgne, le tigre géant, celui que j’ai martyrisé, moi, l’homme.
A travers les interstices des branches je vois son mufle énorme, son œil vert et phosphorescent et il me semble que la cabane craque légèrement quand son dos s’y appuie en glissant. Je songe que la porte est fragile, ne tient qu’avec une petite liane nouée qui forme crochet et que le plus léger coup de patte la ferait ouvrir.
Mais je n’ai aucune terreur. J’éprouve même une bizarre allégresse, celle de ne pas savoir ce qui va exactement se passer.
Jamais je ne suis entré dans la cage du tigre, jamais je ne me suis trouvé face à face avec lui. Ma rage ne s’est exercée qu’à travers des barreaux et il a dû accumuler en lui, comme seules peuvent le faire les bêtes, une somme extraordinaire de vengeance insatisfaite. Je connais cette faculté animale qui permet de garder pendant des années dans la mémoire le souvenir de l’offense.
J’entends le tigre gronder derrière le mur de la cabane. Il ondule, il cherche une ouverture, il attend.
Et moi, assis à côté de la statuette de la déesse Dorjé-Pagmo, de la déesse à tête de porc, je songe que j’ai injustement torturé cette créature sauvage, car le tigre de Mérapi n’avait pas dévoré Eva, la nuit du temple de Ganésa. Je le sais en cet instant avec une certitude absolue.
Je me mets à réfléchir.
Le tigre peut très bien tourner autour de la cabane et ne pas évaluer sa solidité, ne pas penser à donner un coup de patte sur la porte. Les animaux, quelquefois si ingénieux, sont d’autres fois plus naïfs que des enfants en bas âge.
Si j’élevais sévèrement la voix tout d’un coup et si je lui donnais l’ordre de partir, peut-être s’éloignerait-il docilement. Il m’a si longtemps vu et entendu commander comme un maître. Puis, il y a dans la parole humaine une organisation rythmée qui impressionne les bêtes. Je me souviens d’un chasseur d’Australie qui échappa à des loups qui l’entouraient rien qu’en leur criant, à voix intelligible, l’ordre de partir.
Mais je ne veux pas intimider le monstre borgne que je me suis plu si longtemps à torturer. Il y a en moi un confus désir, même davantage, il y a une nécessité de me trouver désarmé en sa présence.
Non seulement je n’ai pas de haine contre ce tigre, qui a été le cauchemar de mon existence, mais encore j’ai pour lui de la pitié à cause de sa fureur aveugle de tuer, une sorte de sentiment fraternel à cause de la ressemblance que j’ai eue avec lui.
Je regarde au dehors. Le tigre tourne et gronde. L’imaginaire procession des lamas rouges a disparu. La rayonnante nuit a cristallisé la forêt et fait de chaque arbre un bloc d’argent ciselé. Il me semble que mon esprit est baigné dans le ruissellement des vérités premières et qu’il va s’élancer dans l’espace illimité.
Je me suis levé et je me suis approché de la porte. Un rayon de lune tombe juste sur le front de la statuette de la déesse. J’examine la liane nouée par Chumbul et qui forme un crochet primitif. Je donne un tout petit coup avec mon doigt et je fais sauter ce crochet.
D’ordinaire la porte s’ouvre toute seule. Cette fois-ci elle n’a pas tourné. Je comprends aussitôt pourquoi. Le tigre est appuyé contre la porte. Il n’y a plus qu’à donner une petite poussée, le tigre se déplacera, la porte s’ouvrira et nous serons face à face.
J’ai écrit ces dernières lignes à la clarté de la lune et avec assez de peine parce que mon crayon n’est plus qu’un ridicule petit bout de crayon. Je déposerai les feuillets sur lesquels j’écris au pied de la statuette de la déesse, puis je pousserai la porte.
O seigneur, je suis la bête. Donne à mon âme la fraternité nécessaire pour être compris et aimé par les bêtes. Fais rayonner de mon corps l’amour que j’éprouve afin qu’il se répande sur mes frères de la forêt. Permets-moi de les aider et de les guider afin qu’ils deviennent meilleurs, comme je le suis devenu.
Et je trace encore pour terminer cette prière que je ne comprends pas et que je répète à haute voix:
--Om, Mani, Padmé, Aum.
LA LETTRE DE MONSIEUR CHARLEX
Voici la lettre de Monsieur Charlex, chargé par le gouvernement français d’une mission archéologique à Java et que j’ai trouvée épinglée à la suite des deux manuscrits que je publie. Le premier de ces manuscrits forme un grand cahier dont certaines pages ont été arrachées et il est écrit dans une écriture ferme et régulière. Le second a été griffonné plutôt qu’écrit sur les feuillets d’un petit carnet de poche. La lettre de Monsieur Charlex les complète. On peut déduire de sa lecture qu’au moment de son départ pour Java, Monsieur Charlex fut prié par le possesseur des mémoires du dompteur Rafaël Graaf de faire une enquête sur leur auteur à Batavia et à Djokjokarta.
Batavia, 1er mai 1874.
Ce que je vous écris n’est que le résumé rapide de mes recherches. J’ai tant de notes à recopier, tant de croquis et de reproductions de bas-reliefs à classer et à mettre au net que j’ajourne à mon retour en Europe des explications plus détaillées. Je n’ai, du reste, que peu de choses à vous apprendre.
J’ai questionné dès mon arrivée à Batavia toutes les personnes de la société hollandaise qu’il m’a été donné de connaître. Toutes sont au courant de ce qui est arrivé il y a quelques années à Djokjokarta. Mais il me semble qu’après avoir passionnément commenté l’événement on s’en est désintéressé. Chacun conclut de la même façon.
--Le dompteur de Singapour, celui qu’on a surnommé l’homme qui vit avec un tigre, était une brute que Mademoiselle Varoga a connu pour son malheur. Il est devenu fou, tant pis pour lui. Existe-t-il encore? C’est possible et cela n’a pas d’importance. Mademoiselle Varoga est maintenant princesse de Matarem et elle vit très heureuse aux environs de Bantam, dans les domaines de son mari, le descendant des anciens empereurs de Java, qui est un poète et un érudit.
On ajoute en parlant d’elle des phrases telles que les suivantes:
--Quelle créature romanesque! C’est une hurluberlue qui s’est assagie. Elle avait déjà fait plusieurs fugues, notamment à Singapour, où elle courait les fumeries. Elle fait partie de ce genre de femmes qui aiment les poètes, les dompteurs et les officiers de marine. Mais comment expliquer qu’elle s’est enfermée dans un couvent de nonnes bouddhistes dont le prince de Matarem eut beaucoup de peine à la faire sortir? C’est peut-être que le bouddhisme a un puissant attrait sur certaines âmes.
Le capitaine d’un vaisseau de commerce français qui avait fait escale à Singapour m’a dit qu’un procès était engagé là-bas entre Mme Graaf, installée à Zanzibar, et un cousin du dompteur qui habite Goa. La fortune et les propriétés de Rafaël Graaf ont été mises sous séquestre.
Mais il est arrivé que sous l’influence du climat, les jardins de Singapour, sur l’emplacement desquels était jadis la ménagerie, sont devenus une forêt vierge. Dans cette forêt vierge des crocodiles qui avaient dû être oubliés ont pullulé et constituent maintenant un danger pour le quartier chinois.
Je vous rapporte à peu près mot à mot une phrase que j’ai entendue dire à un professeur au lycée de Batavia, qui passait pour très versé dans la connaissance du bouddhisme et des religions de l’Inde. Cette phrase n’a qu’un rapport assez éloigné avec l’histoire du dompteur de Singapour et elle ne fut pas prononcée à son occasion, mais elle permet toutefois des rapprochements assez troublants.
Ce professeur parlait des pouvoirs acquis par certains fakirs à la suite de longues méditations.
--Les fakirs ont une connaissance secrète de la puissance du son. Ils arrivent à enfermer dans les vibrations causées par certaines syllabes des influences qui agissent à distance sur ceux qui entendent ces syllabes. Ils instruisent leurs disciples et ils prétendent les rendre meilleurs, plus élevés dans la hiérarchie des êtres, rien qu’en leur faisant répéter ce qu’ils appellent des mantras. L’invocation qui, de toutes, est la plus mystérieuse, renferme le plus d’occulte pouvoir quand elle est formulée selon un rythme dont il faut avoir le secret, est celle-ci:
--Om, Mani, Padmé, Aum.
Comme je vous l’avais promis, je suis allé à Djokjokarta et j’y ai séjourné quelques jours. Le voyage est long et fatigant. Le chemin de fer qui doit réunir Djokjokarta à Samarang est encore en voie de construction. Les travaux que l’on est en train d’accomplir bouleversent ces paysages et leur donnent une physionomie différente de celle qui est décrite dans les cahiers de Rafaël Graaf.
J’avais plusieurs lettres de recommandation pour le résident hollandais de Djokjokarta. C’est un homme aimable mais simple, et peut-être un peu brutal. Il affecte de croire que le dompteur Rafaël Graaf est mort depuis longtemps et que tout ce que l’on dit de lui a un caractère légendaire.
--Un homme ne peut pas vivre à côté d’un tigre sans être dévoré par lui, m’a-t-il dit; opinion sur laquelle je fis des réserves, puisqu’il s’agissait en cette occasion d’un dompteur et qu’il est avéré que certains hommes qui exercent cette profession possèdent une espèce de magnétisme qui réduit la volonté des animaux.
Le résident, comme je lui objectais cela, ne m’a pas caché combien il trouvait cette opinion absurde. C’était celle, a-t-il ajouté, d’Ali, le principal employé du dompteur. Et il me raconta les difficultés qu’il avait eues avec lui au sujet du rapatriement du personnel de la ménagerie et des recherches à entreprendre pour retrouver Rafaël Graaf, recherches pour lesquelles Ali voulait mobiliser toute la garnison de la résidence.
Il fut obligé de le faire expulser du territoire de Java, car il tombait dans des rages insensées toutes les fois qu’il entendait émettre l’hypothèse de la mort de son maître et il menaçait de son kriss ceux qui n’étaient pas de son avis. C’est Ali qui retrouva la deuxième partie du journal que vous avez en entier en votre possession.
--Ce fut une fameuse histoire que cette affaire de la ménagerie, m’a dit encore le résident, le jour où j’ai pris congé de lui. Je ne me place qu’au point de vue du chasseur, le seul intéressant. On peut tirer maintenant à Java un gibier qui n’existait pas auparavant. J’ai vu un zèbre galoper dans une plantation de café et un officier de la garnison a manqué dans la même journée un tapir qui se baignait dans la rivière et un animal qui courait sur deux pattes et n’appartenait à aucune espèce connue.
C’est alors qu’ont commencé mes tractations avec les gens des villages. Je vous fais grâce de toutes les difficultés que j’ai rencontrées. Les indigènes restent muets et détournent la tête dès que le mot Ganésa est prononcé devant eux. Ils se refusent unanimement à servir de guide à l’étranger qui veut explorer la région de Mérapi et de Merbarou. Les trois villages qui entouraient l’indigoterie de Monsieur Varoga sont presque complètement désertés. Les Javanais considèrent que le malheur est un être réel qui habite certains endroits où il se plaît plutôt que d’autres. Les événements qui se sont déroulés successivement il y a quelques années leur ont fait penser que le malheur avait élu domicile aux approches de la forêt de Mérapi. Ils estiment que le meilleur moyen pour l’écarter est de garder un silence absolu sur tout ce qui est relatif à l’homme qui vit avec le tigre.
Cet homme, le dompteur de Singapour, n’est aperçu que très rarement. Ceux qui l’ont vu de loin se sont enfuis avec épouvante. On sait qu’il habite la partie haute du mont Mérapi et qu’il ne descend presque jamais dans les vallées.
Je n’ai pu recueillir à son sujet que deux témoignages, mais ils sont probants. Les voici:
Une femme de la région du Merbarou prétend avoir vu l’homme et le tigre, dormant à côté l’un de l’autre, la tête de l’homme posée sur le mufle du tigre, comme sur un oreiller. Elle a gardé, paraît-il, de l’émotion causée par cette rencontre, un tremblement nerveux dont elle ne s’est pas débarrassée. Elle donne un détail assez curieux et qu’elle peut difficilement inventer. Elle a vu un singe gibbon suspendu à une branche, faisant, à côté de l’endroit où étaient les dormeurs, des exercices de trapèze dont elle aurait goûté le comique si l’effroi ne l’avait pas fait s’enfuir.
Un Malais qui portait un sac de farine à la lamaserie de Kobou Dalem s’est trouvé nez à nez sur un sentier avec le dompteur de Singapour. Le fameux tigre marchait à côté de lui. Quand le dompteur a aperçu le Malais, il a saisi la bête par la peau du cou, comme l’on fait à un chien que l’on sait méchant et il a fait signe au Malais de s’éloigner, ce que celui-ci a fait très rapidement.
J’ai interrogé le Malais sur l’aspect extérieur du dompteur.
Il m’a affirmé lui avoir vu sur l’épaule deux petits oiseaux appartenant à une espèce assez rare, celle des béos. Il riait et chantonnait doucement, en regardant les oiseaux et son visage reflétait la joie la plus paisible.
Peut-être celui qui a cherché la purification a-t-il trouvé en même temps le bonheur, dans la solitude des arbres, parmi les bêtes réconciliées.
TABLE
PREMIÈRE PARTIE Pages La Fumerie de Singapour 7 Le Cobra et le Crapaud 17 La Jeune Fille à l’Échelle 29 L’Étrange Indigoterie 42 Première Rencontre avec le Tigre 53 Le Jeune Homme à l’Échelle 71 La Robe de la Princesse Sekartaji 80 Le Tigre humain 86 Le Temple de Ganésa 97 La disparition d’Eva 104 Le Tigre prisonnier 118