‹ Le mystère du tigreChapitre 3 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

LES YEUX DU TIGRE

Je me suis toujours considéré comme très intelligent parce que je me suis gardé des livres et de la culture et que mon esprit s’est développé sous l’influence directe de la vie, mais je n’ai jamais pu dire avec certitude si le fond de ma nature est vraiment bon.

Il est difficile d’établir dans l’âme d’un homme la différence entre la bonté et la méchanceté. On est bon avec certains êtres, mauvais avec d’autres. Les sentiments généreux sont relatifs à la façon dont on a dormi ou digéré son repas.

Je ne sais pas si je suis bon, mais je sais que possédé par la passion de la vengeance, je m’abandonnai à cette passion avec la même ardeur que si elle avait été un devoir.

Ali le Macassar n’avait pas trompé les indigotiers de M. Varoga, les malheureux habitants de la vallée de Mérapi. Son maître, le dompteur, avait de bonnes raisons pour faire souffrir le tigre captif, le tigre géant, le tigre unique de Java.

Je commençai par l’enfermer dans la plus solide, la plus épaisse cage que je possédais, car les animaux sauvages trouvent dans certains accès de fureur des réserves de force inattendues.

Son étonnante mâchoire allongée sur ses pattes de devant, le tigre s’obstinait à demeurer immobile et silencieux et il plongeait son regard dans le mien, dès que j’apparaissais devant lui. Pour le forcer au mouvement et le faire tourner dans sa cage, je le privai d’abord de nourriture, car le premier effet de la faim chez les fauves est l’ancestrale poursuite de la proie.

Quand je l’eus affamé, je l’assoiffai pendant des jours. Mais comme s’il comprenait mon désir et s’il était résolu à ne plus le satisfaire, il se recoucha, après des milliers de tours, et il se mit à souffler sinistrement, sans me perdre de vue.

Je fus saisi du besoin impérieux de l’entendre rugir. Je le réveillais dès qu’il s’endormait en lui donnant des coups avec une barre de fer. Mais il se contentait de grogner, et c’est moi qui éprouvais la rage que je voulais lui communiquer.

Alors, je me fis apporter une lance malaise et je lui trouai une patte de part en part. Il rugit enfin. Ce rugissement couvrit toutes les voix de bêtes, emplit mes vastes jardins convertis en ménagerie, retentit dans les rues avoisinantes. Mais ce rugissement terrible, ce cri de douleur et de fureur impuissante n’eut pas parmi les autres animaux, l’effet d’épouvante qu’engendrent d’ordinaire les voix des lions ou des tigres.

Le soir de la patte trouée, comme si elles avaient répondu à un ordre, toutes les bêtes s’éveillèrent dans toutes les cages, une communication s’établit, un souffle de révolte passa.

Les singes bondirent, se suspendirent par leur queue, lancèrent des morceaux de noix de coco à travers les barreaux, jacassèrent furieusement en montrant les dents. Les condors des Andes ouvrirent leurs ailes comme s’ils allaient s’envoler vers leurs terres lointaines. Les aigles étirèrent des ongles démesurés. Le tapir se mit à renifler stupidement. Les pecaris se heurtèrent les uns les autres, l’ours dansa les bras en croix; une sarigue, oubliant tout sentiment maternel, lança son petit contre la muraille de sa cabane; les gavials firent claquer leur mâchoire hors de la vase des bassins grillés; les fourmiliers fendirent l’air avec la projection de leur langue; les hyènes ricanèrent; les tortues coururent dans le jardin, tirant de leur carapace une mince tête inaccoutumée; les serpents endormis se dressèrent et firent craquer leur peau; les panthères répondirent aux jaguars; une girafe caracola au hasard en lançant des coups de pied; deux éléphants apprivoisés se mirent à barrir désespérément comme aux jours de rut et même des puces savantes, qui étaient dressées par une nièce d’Ali, firent des sauts si prodigieux qu’elles disparurent à tout jamais dans les herbes.

Tous les gardiens furent sur pied en un instant. Les fouets claquèrent. Quelques revolvers partirent. Les cornacs des éléphants accoururent. L’ordre fut rétabli avant la venue de la nuit et il n’y eut que les puces de perdues.

Mais je ne pus comprendre ce qui était arrivé et ma fureur s’accrut de cette sorte de complicité que je sentais autour de moi entre les bêtes.

· · ·

J’en arrivai, au bout de quelque temps, à être comme hypnotisé par le tigre. Je pensais à ses yeux phosphorescents en m’éveillant, je croyais les voir devant moi et je m’habillais à la hâte pour courir dans le jardin, réveiller le tigre avec la lance ou un fer rougi et fixer ses yeux, les fixer inlassablement.

Cette envie de regarder le tigre devint une hantise, une torture quotidienne si grande que j’en souffrais physiquement. Mes traits se tirèrent et je maigris sous l’empire de cette obsession.

Pour m’en débarrasser, je conçus, d’accord avec Ali, le projet de crever ces yeux maudits, ces énormes yeux magnétiques. Je fis forger deux pointes d’acier séparées entre elles par une largeur à peu près égale à la tête du tigre et je les assujettis au bout d’un épieu, de façon à pouvoir d’un seul coup détruire les deux prunelles verdâtres, les deux prunelles émeraudes, couleur d’eau, couleur d’absinthe en mouvement.

La cruauté de cette action ne m’apparaissait pas trop grande, de même qu’elle semblait normale à Ali, car nous pensions tous les deux à nos angoisses des jours précédents, quand nous fouillions la forêt de Mérapi au bruit des tam-tam, nous pensions à Eva errante et à son corps sans doute déchiré par le monstre dans quelque tanière inaccessible.

D’un seul coup! Je voulais que ses deux yeux soient crevés d’un seul coup! Quand la lance à double pointe fut prête, je profitai d’une heure où le tigre avait son mufle allongé sur ses pattes, face à moi et où il me fixait avec ses immenses prunelles couleur de l’envers des feuilles du palmier nibong et de certaines étoiles, par certains automnes clairs.

Au lieu de me fier à moi-même, j’eus l’absurdité d’écouter Ali qui prétendait avoir appris depuis sa plus tendre enfance à jeter la lance et être sûr de ne pas le manquer. Je lui confiai le soin de la crevaison des yeux.

Le tigre dut comprendre. Malgré la rapidité du mouvement d’Ali, il fit un mouvement de la tête en se dressant et une seule pointe s’enfonça profondément dans un de ses yeux, dans l’œil gauche.

Le rugissement qu’il poussa fut effroyable, mais il n’y avait dans ses sons qu’une douleur désespérée et la ménagerie autour du tigre, désormais borgne, resta silencieuse.

Il s’était dressé sur ses pattes de derrière, entraînant la lance et dans le mouvement qu’il fit, il retomba sur le bois de l’arme et le cassa net.

Ali voulait recommencer, mais je l’en empêchai. Le spectacle de cet œil ouvert était trop atroce. Puis je sentis tout de suite que le magnétisme dégagé par deux yeux fixes avait disparu et qu’il ne pourrait plus se dégager par un seul.

J’étais délivré et je voulais que le tigre gardât la faculté de reconnaître, à travers les barreaux de sa cage, son maître et son bourreau!

LA SOUFFRANCE DES BÊTES

Ma haine pour les bêtes augmenta d’autant plus que je la consolidai de tout mon amour pour Eva et de mes sentiments de piété filiale.

Je fis venir de Malacca une vieille Malaise, célèbre pour sa connaissance des poisons, et je lui achetai quelques-uns de ses secrets. Je tirai, avec sa collaboration, de certaines herbes et des huiles de certains poissons, des substances vénéneuses qui avaient la propriété de faire souffrir, sans causer la mort.

Avec une joie amère et profonde, je fabriquai des mélanges subtils, je composai des ingrédients dévorateurs d’intestins animaux et je les glissai dans des boulettes de farine soigneusement cuites. J’empoisonnai tous mes serpents.

J’en avais une incomparable collection.

Je possédais des orvets délicats, de couleur métallique avec des reflets d’étain et de cuivre; des typhlops pareils à des aiguilles et si petits qu’on les aurait pris pour des vers, s’il n’y avait pas eu le bruit de leurs crocs minuscules; des pythons pareils à des troncs d’arbres; des eryx de Thébaïde avec des plaques jaunes et noires régulières qui faisaient penser à un damier roulé autour d’un bâton; des amphisbènes au corps cylindrique et à la tête obtuse; des cobras de toutes sortes; des najas à coiffe; des serpents cornus; des serpents à lunettes; des serpents danseurs et un tortrix phénomène avec une langue démesurée dans une tête de mouton.

Très peu moururent. La science de ma vieille femme de Malacca était grande. Je ne pus malheureusement contempler, comme je le désirais, les souffrances de mes ennemis ophidiens. La douleur provoquait des bondissements, des soubresauts redoutables. Il fallut attacher avec des cordes les couvercles des baquets où vivaient les serpents et je dus me contenter du bruit des sifflements et du désespoir des coups de queue.

Les enfants de Singapour obtenaient une pièce d’argent par tête de crapaud qu’ils m’apportaient. J’en avais réuni un grand nombre. Je venais d’acheter au maître d’équipage d’un vaisseau qui arrivait d’Amérique, une famille de pipas qui sont de curieux crapauds à tête triangulaire, avec un long cou doué d’une certaine sveltesse.

Je leur fis subir le même sort qu’à mes serpents.

Ali ayant enfermé par hasard dans une cage un de ces pipas avec une grosse couleuvre, je fus témoin de la terreur du pipa qui allongea son cou tremblant jusqu’à le briser et mourut d’épouvante, avant d’être absorbé par la couleuvre.

Cela me donna l’idée d’un nouveau supplice; celui de l’épouvante.

J’enfermai les faibles avec les forts, je mis face à face des victimes et des bourreaux. Je fis manger les crapauds par les serpents. Puis je livrai mes serpents à mes jabirus à long bec, à mes savacous à bec large et court, à mes marabouts au bec en couteau, à mes agamis au bec en fer de sabre. Je me délectai au craquement des épines dorsales, au froissement des écailles, au broiement des têtes plates.

Mon esprit subit une singulière évolution.

L’œil sanguinolent du tigre, la mort des serpents et des crapauds, après la douleur du poison, cela ne me parut pas suffisant. Je voulus faire souffrir toutes les bêtes, car je sentais qu’il y avait un lien de parenté étroite entre les espèces les plus différentes.

J’enflammai, une fois, le plumage d’un héron qui m’avait déplu et je le fis courir comme une torche oiseau dans une cour où je l’avais enfermé.

Je fus irrité, jusqu’à en être réveillé la nuit, par l’intelligence d’un couple de singes cynocéphales du Siam et de leurs enfants.

Ils étaient de grande taille. Ils habitaient une hutte au fond du jardin, buvaient et mangeaient à la manière des hommes, faisaient de petits travaux sur les indications de mes employés, étaient toujours aimables et doux. Chaque soir, à la minute où le soleil disparaît sur les rochers des îles Carimons, chaque matin, au moment où il se lève sur les rivages feuillus de Battam et la mer de Chine, ils poussaient des cris, ils se tenaient debout et il y avait dans leurs gesticulations quelque chose de sacré qui faisait penser aux rites d’un culte primitif.

J’avais nié longtemps que des animaux pussent adorer le soleil. Je m’étais moqué des voyageurs qui m’avaient raconté que dans le haut Siam, ils avaient été témoins, à l’orée des grandes forêts, de véritables cérémonies cultuelles accomplies au lever du jour, par le peuple des singes.

Je vis de mes yeux, une scène qui ne me laissa aucun doute à cet égard.

Je m’étais levé un matin plus tôt qu’à l’ordinaire et j’eus l’idée de guetter ma famille de cynocéphales. Je les aperçus dans le crépuscule auroral, sortant de leur hutte et se disposant en demi-cercle silencieusement. Lorsque le premier rayon du soleil atteignit le sommet du plus haut palmier du jardin, le père de famille, dont les yeux étaient tournés vers le palmier, leva les deux bras et à ce signal ils poussèrent tous ensemble un cri où il y avait une gravité inaccoutumée.

Mais alors, soit par oubli des rites, soit par puérilité naturelle, le plus petit des singes, qui était un enfant, quittant la place qui lui avait été désignée, se mit à faire deux ou trois gambades et à se frotter plaisamment le dessus du crâne. Une grande consternation s’empara de toute la famille et le père saisissant son fils par le cou, du revers de la main lui administra une sévère correction, puis le lança dans la hutte où ses gémissements m’apprirent jusqu’au soir qu’il était enfermé par ordre paternel.

Je ne pensais jamais à Dieu et ne pratiquais pas la religion protestante dans laquelle j’avais été élevé, mais j’attribuais aux religions, en général, une supériorité vers laquelle je me refusais à m’élever. Je ne pus supporter l’idée que ces créatures de la forêt participaient d’un idéal que je m’étais interdit.

Le soir même, je déposai une jatte pleine de vin et d’alcool de riz au seuil de la hutte des cynocéphales et je recommençai le lendemain, et les jours suivants.

Les effets s’en firent sentir rapidement. Les singes vécurent dans l’ivresse et perdirent les qualités qui les faisaient aimer. Au lieu de provoquer l’admiration par leur vive intelligence et leur fantaisie ils devinrent des bouffons ridicules dont s’amusait tout le personnel de ma maison. Ils cessèrent de balayer et de faire des commissions. Ils se mirent à voler et leur douceur se changea en méchanceté.

Je vins les guetter à nouveau, au lever du soleil. Ils ne se tenaient plus droits. Ils ne poussaient plus de cris rythmés. Ils couraient en se donnant des coups réciproquement autour de l’auge vide où avait été le vin et ils en léchaient les parois. Le Dieu qui commençait à naître dans leur âme était mort.

Je souffris aussi à cause de l’amitié d’un affreux chien jaune, sans race, et d’un lion.

Un de mes employés avait mis le chien dans la cage du fauve pour voir comment il serait dévoré. A sa grande surprise, le chien n’avait montré aucune terreur et le lion aucune envie de dévorer cette proie. Ils avaient joué ensemble et dormi à la fin, l’un dans les pattes de l’autre. On parla de cette amitié dans Singapour et beaucoup de gens vinrent voir les deux animaux dans la même cage.

Comme le chien prélevait sa nourriture sur la part du lion, sans provoquer la moindre colère de son compagnon, il fit des excès de viande et contracta une sorte de gale. Je simulai pour cette maladie un profond dégoût et j’en pris prétexte pour faire tuer le chien.

Désireux de me prouver à moi-même que les animaux n’étaient pas capables d’un vrai sentiment amical, je me procurai, le lendemain, un chien jaune, de la même taille que le premier et à peu près semblable et je le fis placer dans la cage du lion.

Mais celui-ci entra dans une terrible colère. Il mit à mort, d’un coup de griffe cette caricature d’ami et il rugit longtemps désespérément à cause du souvenir de la bête galeuse que l’on avait arrachée à son affection.

Un castor apprivoisé s’était construit une habitation en terre d’un confortable extraordinaire. Il y avait transporté deux petits chats trouvés je ne sais où et il les avait élevés avec sollicitude. Mademoiselle Whampoa étant venue voir de nouveaux animaux que j’avais reçus d’Afrique, remarqua les petits chats qui étaient recouverts d’une fourrure splendide.

Je me hâtai de les lui offrir, non pour lui faire plaisir, car je trouvais que cette jeune Chinoise riche était ridicule par l’affectation de ses connaissances littéraires, mais dans le but de séparer le castor de ses enfants d’adoption. Elle emporta les petits chats. La maison des Whampoa était de l’autre côté de la rivière, derrière le quartier chinois. Une haute muraille la séparait du faubourg.

Il y avait le lendemain matin au pied de cette haute muraille un castor désespéré qui avait traversé Singapour en gémissant et que lapidèrent les enfants.

Je me plus à torturer des béos.

Les béos sont de petits oiseaux très rares qui ont dans leur plumage toutes les couleurs du prisme. Ils possèdent des nerfs d’une si incroyable délicatesse que la vue d’un peu de sang répandu suffit pour les faire mourir. Ils ont reçu le don de la connaissance musicale, et ils souffrent et tombent en pâmoison, s’ils entendent jouer faux.

J’en avais une demi-douzaine que j’avais payés très cher. Comme ils étaient originaires de la Chine du Nord, je pensai que la musique chinoise était celle à laquelle ils devaient être le plus sensibles.

Je louai un joueur de raga avec l’ordre de jouer aux béos des airs affreusement faux, de gratter son instrument d’une façon discordante. Les oiseaux musiciens crièrent d’abord comme s’ils étaient traversés par des aiguilles. L’un d’eux perdit la raison et se noya volontairement dans le bol où il buvait. Les autres expirèrent par le déchirement de leurs nerfs et je regardai avec satisfaction la mort parcourir ces petits arcs-en-ciel de plumes.

Ma haine des bêtes me poussa à augmenter ma ménagerie d’une collection de monstres comme si je trouvais dans la déformation des espèces animales une satisfaction à cette haine.

Je me procurai un cheval nain d’Islande et un de ces ânes rarissimes, nain aussi, qu’on ne trouve que dans les îles Andaman où ils vivent à l’état sauvage.

Ils étaient tous les deux de la hauteur d’un chien de moyenne taille. Le cheval avait une queue démesurée, l’âne d’extraordinaires oreilles qui tombaient presque sur ses pieds. J’achetai, au poids de l’or, un renard de l’Australie orientale dont la queue forme un large parasol velu sous lequel il dort, abrité du soleil; une chauve-souris vampire dont la tête ressemblait à celle d’un philosophe chinois et qui avait de longues moustaches tombantes et une tortue platysterne de la rivière Tachylga qui avait un crâne dur comme une pierre et une carapace molle sur laquelle étaient gravés très nettement des caractères thibétains.

Ali le Macassar fit un voyage dans les Célèbes et à l’île Komodo, lieu sauvage où vivent encore des représentants d’espèces disparues. Il eut le bonheur de capturer un zanglodon, sorte de poisson-lézard qui peut courir sur deux petites pattes de derrière presque aussi vite qu’un homme, un stégosaure, sorte de poisson porc-épic à bec crochu et un moas, autruche ridicule avec des yeux exorbités et pareils à des boules de lait.

J’aménageai dans de vastes aquariums toutes les espèces curieuses de l’univers sous-marin, des scorpènes blanches et cornues, des pelors filamenteux, des monocentres du Japon, des rémoras à ventouses, des simoksokas à marteau, des narwals à épée, des lamentins avec des mamelles féminines et des ébauches de bras humains.

Mais j’apportais dans ma passion de collectionneur une volonté de déformation. Je coupai une oreille de l’âne nain, une seule; je rasai un côté des moustaches de la chauve-souris vampire, un seul côté; je dénaturai les caractères Thibétains de la tortue platysterne; je sciai des cornes, teignis des poils et inventai des appareils pour déformer les fils des monstres et les rendre plus monstrueux.

Je crois qu’à cette époque de ma vie, la douleur causée par la mort d’Eva et ma soif de vengeance troublèrent un peu mon esprit. Je fis mille imprudences. J’entrai dans les cages des animaux les plus féroces, avec ma cravache pour seule arme. Je luttai corps à corps avec un ours blanc. Je fis travailler une bande de douze hyènes qui sont les bêtes les plus foncièrement stupides et mauvaises de la création. Je séparai deux jaguars mâles en train de se battre et il n’y eut que la cage du tigre de Mérapi où je ne pénétrai pas, car je savais avec certitude que mon pouvoir de maître expirait là et que, dès que j’en aurais franchi la porte, je serais déchiqueté en quelques secondes.

· · ·

Et pourtant, je devins Panikia. Un Panikia est, comme chacun le sait, le détenteur d’une formule magique dont l’action s’exerce sur l’esprit de l’éléphant et qui, lorsqu’on en fait résonner les syllabes, cloue sur place cet animal, même s’il est sauvage, et le rend docile et fidèle.

On est Panikia de père en fils, en vertu d’un secret qu’on se transmet sous la garantie du serment le plus sacré. Comme le nombre des Panikia dans la Malaisie ne doit pas diminuer, en vertu d’un mystère qu’il est vain de vouloir expliquer, le Panikia qui n’a pas d’enfants doit choisir un homme qu’il estime pour lui confier son merveilleux pouvoir.

Un vieux Malais de Timor se trouvant très malade, fit le voyage de Singapour pour me transmettre la formule magique contre un serment et quinze roupies qui devaient servir à ses funérailles.

Je n’ai jamais cru à ces billevesées que sont les superstitions. Je donnai toutefois les quinze roupies au Panikia de Timor et gravai dans ma mémoire les quatre paroles et leurs intonations. Il est dit que celui qui les révèle est enchaîné à la volonté du premier éléphant qu’il voit.

Aussi, je ne les reproduis pas, car on ne sait jamais ce qui peut advenir dans le domaine des choses cachées, mais je me gardai intérieurement d’une sotte crédulité.

A quelque temps de là, on me proposa d’acheter un éléphant appelé Jéhovah qui passait pour avoir une nature assez rebelle et qui était couleur de cendres, ce qui lui donnait une grande valeur. On me l’amena, et je prononçai machinalement devant lui la formule du Panikia. A ma grande surprise, il plia aussitôt les genoux devant moi en faisant entendre un barrissement amical.

Le cornac, qui devait être d’une nature jalouse, se hâta de me dire que ce ploiement de genoux était la seule chose qu’il avait pu apprendre à l’animal. J’attribuai cette révérence de Jéhovah au fait qu’il avait reconnu un maître en ma personne et je l’achetai.

Ce Jéhovah rebelle et cendré s’attacha à moi de façon singulière. Il faisait entendre des plaintes quand je le quittais et lorsque j’apparaissais au seuil du hangar qui était son habitation il se livrait à des manifestations de joie extraordinaire qui ressemblaient presque à des danses.

Je pris l’habitude de ne sortir dans Singapour que sur son dos et comme il obéissait à mes moindres mots et me comprenait à merveille, je ne me faisais pas accompagner d’un cornac.

L’amour que Jéhovah me portait, l’étonnante intelligence qu’il manifestait pour obéir à mes ordres devinrent vite célèbres et me flattèrent tout d’abord. Mais il arriva que lorsque je descendais, vers six heures, parmi les cavaliers et les calèches à parasol, la grande avenue de palmiers qui mène à l’hôtel du résident, j’entendais de ma houdah de soie rouge, le nom de Jéhovah mêlé au mien dans la bouche des gens du menu peuple.

Cette sorte d’égalité dans la célébrité me déplut et je pris l’habitude de piquer de l’aiguillon mon éléphant toutes les fois que son nom résonnait à mes oreilles à côté du mien.

Ce traitement ne l’irrita pas parce qu’il venait de son maître bien-aimé et il le supporta avec patience.

Un jour que je traversais le faubourg chinois pour atteindre, par la route qui longe la rivière, la hauteur de Bukit-Timah qui forme la partie encore inculte de Singapour, des enfants qui jouaient s’écartèrent en m’apercevant et s’écrièrent:

--Voilà Jéhovah! l’éléphant couleur de cendres!

Moi, le maître, je ne comptais plus. Je n’étais plus rien. Je passais sur ma houdah rouge et l’on ne voyait qu’un éléphant cendré, l’on criait: Voilà un éléphant qui passe!

J’étais parti dans l’espoir de tirer quelques lynx et j’avais emporté ma carabine à balles. Dès que la route s’enfonça sous les bois, je poussai Jéhovah qui se mit à trotter en barrissant joyeusement et en faisant l’effort de tourner parfois la tête dans l’espoir de m’apercevoir avec son petit œil amical.

Je plaçai l’extrémité de ma carabine sous son oreille. Je savais exactement quel point je devais viser pour frapper l’animal à mort d’une manière instantanée. Je savais aussi que je risquais ma vie, car je pouvais être écrasé par la chute de l’énorme corps. Mais la vie comptait peu pour moi et j’avais du plaisir à la risquer.

Non, les enfants ne nommeraient plus à son passage le célèbre Jéhovah. La célébrité était faite pour les hommes, non pour les bêtes.

Je tirai. L’éléphant sut-il que c’était son maître qui le frappait ou pensa-t-il confusément que la mort lui venait par une fatalité incompréhensible?

Il ne fut pas préoccupé par ce problème dans la dernière seconde dont il disposa et pour moi seul fut sa sollicitude. A peine le coup avait-il retenti que Jéhovah en s’affaissant projetait sa trompe en arrière, m’enlaçait et me déposait doucement sur le sol du côté opposé à la chute de son corps. Une seule seconde, dans laquelle il y avait l’infini du dévouement.

· · ·

O Seigneur, si tu existes quelque part, garde l’homme de la croyance qu’il a le droit de tuer les animaux selon son bon plaisir, de la force qui le pousse à faire dégringoler des ailes dans les arbres, à tacher de sang des fourrures dans la forêt, délivre-le de la folie de la chasse, de la tyrannie qu’il exerce sur le peuple à quatre pattes et sur le peuple couvert de plumes, délivre-le de l’orgueil qui lui fait penser qu’il est le roi de la création, délivre-le du mal qui est en lui.

LA VISITE DE MONSIEUR MUHCIN

Monsieur Muhcin vint me voir.

Il avait été l’ami de mon père et j’honorais, depuis mon enfance, ce petit marchand d’éventails, pour sa probité, sa douceur et sa modestie. Je ne lui trouvais qu’un seul ridicule: celui d’être bouddhiste, mais je l’excusais, pensant que cela tenait à son origine hindoue.

C’était un homme maigre et pâle avec des yeux sans éclat remplis de bonté et une longue barbiche jaunâtre. Il avait beaucoup vieilli depuis que je ne l’avais vu. Cela tenait, m’expliqua-t-il, à sa santé qui n’était pas excellente.

Je l’avais fait entrer dans le grand salon de réception et sous les immenses panoplies qui recouvraient les murailles, sous les armures chinoises et cinghalaises, avec son dos voûté, et sa tête projetée en avant, il avait l’air encore plus petit, encore plus insignifiant. Je pensai, en apercevant, à côté de la sienne, ma large stature dans une glace, que nous représentions des espèces d’humanité tout à fait différentes et je souris intérieurement.

Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il n’osait pas. Il avait toujours été extraordinairement timide. Puis j’en impose. Il prit plusieurs fois du tabac dans sa tabatière et il fit le geste de priser. Mais comme il tremblait, le tabac se répandit sur sa jaquette, dont je remarquai la vétusté.

Je savais que son modeste commerce d’éventails de papier dans le bourg Choulia était loin d’être prospère et l’on m’avait dit récemment qu’il faisait de mauvaises affaires.

L’idée me vint brusquement qu’il voulait m’emprunter de l’argent. Cette idée me fut très agréable, car ma fortune était très grande, je n’ai jamais tenu à l’argent, et ç’aurait été pour moi un véritable plaisir d’obliger monsieur Muhcin. Je faillis taper sur son épaule fragile en lui disant:

--Monsieur Muhcin, combien vous faut-il? Je suis là.

Mais non, ce n’était pas cela qui l’amenait.

Monsieur Muhcin s’intéressait beaucoup à moi. Il avait appris que j’avais eu de grands malheurs. Il voulait les connaître, les partager, les alléger, peut-être.

Je faillis hausser les épaules. Un homme de son âge, enfermé depuis des années dans une boutique d’éventails à bon marché était-il susceptible de comprendre quelque chose à l’amour que j’avais éprouvé.

Pourtant, je lui fis le récit détaillé de mon voyage à Java, de ma rencontre avec Eva, de sa disparition, de la capture du tigre.

--Je comprends, dit-il doucement, c’est ce qui peut-être...

Et il toucha du doigt son front comme s’il faisait allusion à quelque folie, mais je ne saisis pas le sens de ce geste.

--N’avez-vous pas entendu dire, me demanda-t-il, après un moment de silence, qu’il y eut dans la région de Mérapi une lamaserie de femmes?

Je ne voyais pas quel rapport cela pouvait avoir avec mon histoire, mais je me souvins brusquement qu’Eva m’avait, en effet, parlé d’une lamaserie de nonnes bouddhistes qui se trouvait dans la montagne, un peu plus loin que la lamaserie de Kobou-Dalem.

Je me souvins en même temps de l’intonation respectueuse que sa voix avait eue, quand elle m’en avait parlé.

--Oui, répondis-je, j’ai entendu dire qu’il y avait une lamaserie de femmes dans un endroit très sauvage de la montagne Mérapi.

--Alors, dit monsieur Muhcin vivement, ce doit être celle qui dépend de l’abbaye de Palté dans le Thibet. Leur abbesse est Khoutouktou et cette secte de lamas femmes rend un culte particulier à la déesse Dorjé-Pagmo que l’on représente avec une tête de truie.

En prononçant le mot de Khoutouktou, monsieur Muhcin avait baissé les yeux avec une sorte de vénération.

--Une Khoutouktou, reprit-il, est l’incarnation d’une sainte thibétaine. Il y a en ce moment très peu de ces incarnations sur la terre. Nous sommes dans le Kali-yuga, je veux dire l’âge de fer.

Je me mis à rire de bon cœur.

--Je ne vous cacherai pas que je n’ai aucune sympathie pour les lamas bouddhistes. Il y a, notamment, l’un d’entre eux qui m’inspire une vive aversion.

Je pensai à mon chapeau en paille de Manille.

--Je suis moi-même bouddhiste, dit avec douceur monsieur Muhcin. Il y a dans les enseignements de ma religion... C’est pour cela du reste que je suis venu vous trouver... Le but de ma visite...

Monsieur Muhcin se mit à balbutier. Il tenta de prendre une prise qui se répandit encore. Il articula enfin:

--Il y a ceci dans les lois de Manou:

Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.

J’avais déjà entendu cette phrase, mais je ne me rappelais ni où ni quand. Elle me fit comprendre pourquoi le pauvre vieux Muhcin était venu me trouver. Il voulait me faire des remontrances sur ma manière de traiter les bêtes. J’eus pitié de lui et je l’écoutai en silence, car il faut avoir des égards pour la vieillesse, même quand elle radote.

On parlait de moi dans Singapour. Il avait été question d’un héron enflammé, d’un castor privé de ses enfants d’adoption, d’un éléphant que j’avais tué. Monsieur Muhcin avait beaucoup aimé mon père. Il m’aimait aussi. Il me voyait avec tristesse maltraiter mes frères les animaux.

Je me repris à rire à l’idée que je pouvais être considéré comme le frère du tigre de Java.

--Je ne sais pas, dis-je, quel est ce Manou dont vous me parlez, pas plus que cette Khoutouktou du Thibet et je crois que ce n’est pas très intéressant pour moi.

J’avais orienté, sans en avoir l’air, l’ennuyeux donneur de semonces vers la porte de sortie.

--C’est très intéressant pour vous au contraire, me dit-il, en levant son doigt tremblant et en baissant la voix comme s’il s’agissait d’un secret. Je vous promets de me renseigner sur cette lamaserie de femmes de Java. Je vous le promets. Naturellement, il faudra que vous me promettiez de ne rien faire si...

Il n’acheva pas. Je l’écoutais à peine. Je me disais qu’il avait eu raison de toucher son front avec le doigt, et je m’étonnai qu’il pût avoir conscience de son radotage. Ce n’est que plus tard que ses paroles me revinrent.

Je le regardai s’éloigner dans la rue. Il s’effaçait avec discrétion quand il croisait quelqu’un. Il avait l’air de ne pas vouloir gêner les passants. Comme il était petit et timide! Je pensai à son misérable commerce qui périclitait, à la salle basse et sans soleil, derrière sa boutique, où il passait ses journées.

Un bouddhiste! Quelle pitié!

INÈS

J’avais vu pour la première fois Eva au moment où elle descendait par une échelle. Je vis pour la première fois Inès au moment où elle montait un escalier, le grand escalier de pierre de l’hôtel du résident.

Elle avait une robe noire à franges d’or si extraordinairement décolletée que je me demandai par quel miracle elle pouvait tenir aux épaules et je pensai tout de suite à la robe de la princesse Sekartaji.

De lourdes tresses où une rose était piquée faisaient un cadre sombre au visage d’Inès qui exprimait une mutinerie joyeuse en même temps qu’une autorité souveraine. Elle s’avançait avec une aisance parfaite dans sa demi-nudité, lançant des sourires à droite et à gauche et ayant l’air de chercher quelqu’un du regard.

Je sus par la suite qu’Inès n’avait donné rendez-vous à personne à cette soirée du résident, mais que c’était son habitude éternelle, en quelque lieu qu’elle fût, d’être en quête d’un Français, car les Français réalisaient pour elle l’arbitraire idéal d’amour qu’elle s’était formé. J’ignorais alors cette particularité.

J’avais quelquefois rencontré Inès sous les palmiers de l’avenue royale, dans une calèche à deux chevaux blancs, et elle avait toujours fait semblant d’ignorer mon existence.

Je savais qu’elle était Portugaise d’origine, qu’elle appartenait à l’illustre famille des Almeida et qu’elle était veuve d’un général anglais qui avait habité Batavia, puis Singapour. Bien que ruinée, elle menait grand train. On disait qu’elle avait contribué à la mort de son mari par ses folles dépenses et sa conduite irrégulière, mais j’ai coutume de ne pas ajouter foi aux propos qui circulent sur les femmes.

Personne ne parlait d’elle sans ajouter avec respect: C’est une Almeida!

J’étais accoudé sur la balustrade de pierre de l’escalier, quand elle monta, promenant à droite et à gauche la lumière de ses yeux noirs. Elle cherchait visiblement quelqu’un. Sait-on jamais avec les femmes, et même avec les Almeida? Je ne pus m’empêcher de faire un pas en avant.

Nous nous trouvâmes nez à nez. Elle me jeta un regard glacé en me toisant des pieds à la tête. Je sentis un formidable afflux de sang à mon visage et je devins ridiculement cramoisi. A cet instant le souffle d’un des grands pankas de paille qu’agitait près de nous un nègre en uniforme fit se détacher un pétale de la rose qu’Inès avait dans ses cheveux et ce pétale vint se poser entre mes deux yeux.

Je les fermai une seconde. Quand je les rouvris le résident s’avançait la main tendue vers Inès qui, souriante, disparut avec lui dans la foule.

La soirée était donnée en l’honneur de l’amiral Rowley qui se rendait au Japon sur la Batailleuse et l’élite de Singapour y avait été conviée. Je ne parais d’habitude dans ces sortes de fêtes que pour m’y montrer, affirmer à tout le monde et à moi-même que je suis un membre de l’élite élégante et riche. Je me hâte de partir dès que j’ai été vu et que ma présence a été commentée.

Je restai ce soir-là. Je passai mon temps à suivre, de groupe en groupe, la merveilleuse Inès. Contrairement à mon habitude, je n’avais pas sommeil. Le sillage de la robe noire à franges d’or possédait une vertu qui surexcitait mes nerfs.

Inès affectait de ne pas me remarquer, mais j’étais sûr qu’elle m’avait remarqué, car parfois elle me lançait un regard où il y avait une ironie que je ne pouvais pas m’expliquer. J’en éprouvai du dépit et brusquement je décidai de partir. Il était très tard. Les salons de la résidence s’étaient vidés. Les nègres du vestiaire sommeillaient.

Arrivé sur le seuil de la porte, je m’aperçus qu’il pleuvait. Ma maison était assez éloignée et je n’avais qu’un mince habit neuf qu’il me déplaisait de voir déformer. Je restai une ou deux minutes immobile, écoutant le bruit que faisaient les larges gouttes de pluie sur les feuilles des palmiers de la place.

--Tiens, il pleut, dit une voix derrière moi.

Je me retournai. J’étais à nouveau face à face avec Inès, comme je l’avais été au commencement de la soirée quand elle montait l’escalier de pierre. Je me sentis rougir avec la même force et je la regardai fixement, cherchant une phrase que je ne trouvais pas et essayant de dissimuler ma gêne par une attitude pleine de désinvolture.

--Vous me faites rougir, en me regardant aussi fixement, dit-elle avec bienveillance.

Elle ne rougissait pas le moins du monde et je trouvai que l’action d’assumer ma rougeur était une preuve de grand tact.

Dans la même minute où les deux chevaux blancs de sa voiture s’arrêtaient devant la porte, une brusque trombe d’eau s’abattit en rafale sur la place et un souffle de tempête fit claquer, au loin, des volets, agita des branches, me lança de la pluie à la figure. Un Chinois en costume blanc avait bondi et tenait la portière ouverte.

--Il serait peu chrétien de ne pas vous ramener chez vous avec ce temps, dit Inès. Suivez-moi.

Cette dernière parole fut dite comme un ordre. Avant que j’aie pu répondre, elle avait serré un grand châle de soie neigeuse sur ses épaules et elle s’était précipitée dans sa voiture où je la rejoignis.

Inès ne m’avait pas demandé mon adresse. Je ne pouvais douter qu’elle ne me connût de réputation. Mais la confirmation de ma célébrité me fut très agréable. Je ne sais quelle phrase je balbutiai pour la remercier, mais Inès n’y attacha aucune importance et comme son châle avait été mouillé par la pluie, elle l’ôta.

Cela contribua à brouiller mes idées.

--Je crois qu’il n’y avait pas un seul Français à la soirée du résident, dit Inès, faisant allusion à une préoccupation constante chez elle. Les Français voyagent si peu! N’êtes-vous pas d’une famille française?

Je lui dis que non en m’efforçant de faire l’éloge du peuple hollandais. Mais cela ne parut pas l’intéresser. Je remarquai rapidement qu’elle ne prêtait qu’une oreille distraite à ce que je disais.

Tout d’un coup elle se mit à me parler d’Eva. Elle l’avait beaucoup connue, me dit-elle, deux ans auparavant, quand les Varoga avaient passé un hiver à Batavia.

Cette pauvre Eva qui avait un goût si passionné de la vie! Ah! elle n’avait pas peur de se compromettre! Le monde est si méchant! Mais n’y avait-il pas de la faute de son père qui fumait sans cesse et ne s’occupait pas d’elle? L’histoire du fils du consul américain lui avait fait beaucoup de tort. Et aussi celle du prince Javanais que personne n’avait ignorée. Comment monsieur Varoga avait-il été assez naïf pour ne pas s’apercevoir que le descendant des anciens empereurs de Java s’était déguisé en domestique par amour? Toutefois, on était obligé de le reconnaître, les Français n’intéressaient pas Eva. Quelle bizarre nature avec cela! Quelle bizarre double nature! Cette assoiffée de sensations, n’avait-elle pas parlé plusieurs fois à Inès elle-même, de son désir de se convertir au Bouddhisme? Comment expliquer une telle dualité?

Et Inès insista vivement pour entendre mon explication personnelle.

Je ne pus en fournir. Je ne comprenais pas bien. Je souffrais des souvenirs qui revenaient à ma mémoire. J’étais grisé par un parfum délicat de femme un peu lasse et de rose fanée. Il me venait un alanguissement, une envie de tendresse voluptueuse, et il me semblait que les chevaux blancs nous emportaient, au claquement de la pluie, dans une solitude de rêve.

Je répétai machinalement:

--Bouddhiste! quelle pitié!

C’était le prince Javanais qui l’avait poussée dans cette voie. D’ailleurs, il y avait deux lamaseries dans les environs de l’indigoterie de Monsieur Varoga et Eva aimait à s’entretenir avec des lamas femmes qui portent des robes rouges et doivent être d’une extraordinaire malpropreté. Durant un temps, Eva faisait ses confidences à Inès. Eh bien! Eva aimait par-dessus tout le plaisir. Elle préférait chez un homme un beau physique à une grande intelligence. Elle l’avait souvent montré d’ailleurs!

Et là-dessus Inès eut un regard de côté qui voulait dire: vous en savez quelque chose! et que je trouvai déplacé. Mais j’entendais tout, comme à travers un songe.

C’était là un problème bien curieux qu’une femme douée--ici Inès s’arrêta et reprit après un silence en appuyant sur chaque syllabe--d’autant de tempérament qu’Eva, pût avoir des désirs de vie religieuse, fût une mystique et non pas une mystique chrétienne, mais une mystique hindoue.

Il y avait longtemps qu’Eva ne pratiquait plus sa religion. Elle avait des talismans thibétains et des sachets bénis par des saints, habitants de l’Himalaya. Des folies, de pures folies! Inès s’était presque fâchée avec elle, car on peut tout faire, n’est-ce pas? mais il ne faut pas toucher à ce qui est sacré.

Si moi, personnellement, témoin de tout le drame, je n’avais pas été sûr de la mort d’Eva, si je n’en avais pas eu des preuves formelles, Inès considérait comme possible qu’elle fût, à l’heure actuelle, volontairement enfermée dans un couvent de nonnes bouddhistes.

Je sais combien il faut peu tenir compte des divagations des femmes quand elles parlent les unes des autres. Inès avait dû prendre les boutades d’Eva pour des réalités. J’avais eu assez de conversations avec Eva et j’étais assez perspicace pour m’être rendu compte d’un penchant religieux aussi saugrenu, s’il avait existé dans son âme.

Le cocher avait dû faire un détour, car nous aurions dû être arrivés devant chez moi depuis longtemps.

Avec une habileté extrême et une opportunité dans laquelle j’excelle, j’avais pris la main d’Inès et elle ne l’avait pas retirée. La pluie faisait des dessins mystérieux dans les carreaux. Je sentais que nous traversions des quartiers morts. Un je ne sais quoi de fluide et d’insaisissable faisait pressentir la venue prochaine de l’aurore. Je respirais l’haleine tiède d’Inès et son amour de la vie se communiquait à moi par la main que je serrais. Elle avait cessé de parler et il me sembla qu’elle allait défaillir.

Tout d’un coup, elle dit:

--Nous sommes arrivés.

La voiture s’était arrêtée. Je vis la grille d’un jardin, une villa inconnue.

Légère, Inès sauta de la voiture et fit en courant les quelques pas qui la séparaient de la porte d’entrée.

Je faillis dire: Ce n’est pas là ma maison!

Mais je m’arrêtai.

Ma préoccupation dominante était de me conduire en galant homme et de ne pas me livrer à quelque grossière tentative. La nuit du temple de Ganésa m’avait donné une terrible leçon.

--Eh bien! venez! dit la voix d’Inès avec une nuance d’impatience.

Je la rejoignis. Nous étions dans une pièce dont le plancher était recouvert de nattes et de coussins et qu’éclairait, d’une manière confuse, une lampe à huile. Des laques luisaient sur les murs. Un grand parasol orange et vert était suspendu au plafond.

J’entendis du dehors la voiture qui s’éloignait.

--Je rentrerai à pied, en me promenant, dis-je, dès que la pluie sera un peu calmée.

Je pensais montrer de la délicatesse par ces paroles. Inès referma brusquement la porte puis, avec lenteur, elle ôta son châle qu’elle avait remis pour regagner la villa.

--Mon châle est tout mouillé, dit-elle.

Elle fit deux ou trois pas et je remarquai qu’elle avait quelque chose de félin dans le mouvement des épaules qui la faisait ressembler à une panthère.

Elle revint vers moi, en souriant un peu ironiquement.

--Avez-vous une cigarette? dit-elle.

Je cherchai fébrilement mon étui.

--Voilà du feu, et elle fit craquer une allumette qu’elle me tendit.

Elle était tout près de moi et il me sembla qu’elle m’offrait aussi ses lèvres.

Je soufflai l’allumette. J’allais prendre Inès dans mes bras, mais au moment où la palpitation de la flamme s’éteignit, je vis un homme à gros ventre et à tête d’éléphant qui me regardait. Je sentais que les lèvres d’Inès étaient humides et chaudes. Mais je me refusai à y penser.

Nous fumâmes en silence.

Par un de ces brusques caprices qui lui sont familiers, la pluie s’arrêta tout à coup.

--Je vais rentrer en me promenant, tout doucement, dis-je encore.

Une légère lumière blafarde teintait les choses au dehors. Je vis dans le jardin de grands champakas rouges que l’eau alourdissait et faisait pencher. Inès m’accompagna jusqu’à la grille en marchant sur la pointe des pieds pour ne pas mouiller ses petits souliers.

Je la saisis brusquement et elle se laissa aller contre moi sans résister. J’eus, durant une seconde, sa bouche mouvante sous la mienne. Mais des voix retentirent. Un groupe de coolies s’avançait avec une lanterne.

Nous nous séparâmes et je portai la main d’Inès à mes lèvres.

--Et moi qui vous demandais si vous étiez Français, dit-elle en riant, au moment où je m’éloignais. Ah! non, vous ne l’êtes pas du tout.

LE CHAPEAU DE PAILLE

J’arrive à l’événement le plus important de ma vie qui fut une mauvaise action, accomplie consciemment.

Je ne raconterai pas en détail comment je fus amené à épouser Inès, quels détours singuliers elle prit pour arriver à ce résultat, le chiffre énorme de ses dettes que je payai et la certitude que j’acquis de son absence totale d’amour pour moi. Tout cela est de peu d’importance. Les événements les plus considérables de l’existence ne sont ni les morts, ni les mariages, ni les catastrophes qui surviennent, mais certains petits faits qui ont, sur l’évolution de l’esprit, une influence secrète.

Le lendemain du jour de mon mariage coïncidait avec je ne sais plus quelle fête chinoise que l’on célébrait non seulement dans le campong chinois, mais encore dans les quartiers arabes et hindous.

J’avais l’habitude, dans ces occasions, d’obéir aux usages pratiqués par mon père. J’ouvrais le rez-de-chaussée de ma maison et les portes de mon jardin et la foule venait, toute la journée, admirer mes collections et mes animaux.

Je m’étais accoudé, vers le milieu de l’après-midi, à une fenêtre du premier étage et je regardais distraitement les Cinghalais à figure efféminée, les Hindous de bronze aux cheveux flottants, les femmes Malabares au nez orné de pendeloques, aux doigts de pieds garnis d’anneaux d’argent, les Chinois familiaux en lustrine noire avec des cortèges d’enfants. Tous défilaient devant les cages, sous la surveillance de mes gardiens et de quelques policemen sikhs en uniforme blanc et en turban rouge envoyés par le résident, et j’entendais avec satisfaction leurs cris admiratifs et leur murmure d’effroi quand ils contemplaient le tigre de Java, à l’œil unique.

Inès qui était dans une pièce voisine entra tout d’un coup dans celle où je me trouvais. Elle tenait une lettre à la main et elle me dit en souriant, négligemment et sans me regarder:

--J’ai oublié de vous dire que j’avais reçu il y a quelques jours, une lettre d’une de mes amies de Java.

Elle avait sur son visage la même expression de satisfaction amère qu’elle avait eu, plusieurs fois, pendant nos fiançailles, pour me dire des choses désagréables, telles que des indications de sommes très élevées à payer ou des récits de rencontres de Français très séduisants.

Je pris la lettre et je la parcourus. Elle ne contenait rien d’intéressant pour moi. Elle donnait des nouvelles de beaucoup de personnes de la société de Batavia qui m’étaient inconnues, elle semblait n’être que la suite d’une lettre précédente.

J’allais la rendre à Inès lorsque je lus le post-scriptum.

Nous ne savons rien de plus au sujet de la belle amie du prince, de la soi-disant fiancée du dompteur. Son père, paraît-il, fume de plus en plus et est difficilement visible. Quelqu’un de tout à fait digne de foi qui est allé le voir prétend lui avoir entendu dire à quelqu’un avec qui il avait une conversation très animée: Ma fille est désormais morte pour moi.

Je laissai tomber la lettre. Inès remuait des objets dans la pièce et me surveillait du coin de l’œil.

Si le père d’Eva avait déclaré que sa fille était morte pour lui, cela n’impliquait-il pas qu’elle était vivante pour les autres?

Juste en cet instant, mon regard que je promenais au hasard dans le jardin, parmi la foule bigarrée, fut frappé par la silhouette d’un Européen mal vêtu. Il glissait modestement le long des cages et il s’arrêta devant le tigre de Java. Je remarquai son pantalon ridiculement étroit et court, sa chemise en coton bon marché, et son absence de cravate. Mais je remarquai surtout son chapeau, un superbe chapeau en paille de Manille, à larges bords souples, un chapeau que je connaissais, mon chapeau.

L’homme que je voyais, qui se trouvait chez moi, était le charmeur de lézards d’une fumerie sur la bosse du chameau, le prétendu lama voyageur, le prêtre d’un culte grotesque où l’on adorait Ganésa, le personnage qui m’avait été si spontanément antipathique et que je soupçonnais de m’avoir dénigré auprès de Monsieur Varoga et peut-être d’Eva. Et il portait mon chapeau!

Je me dressai. Je descendis en courant l’escalier, je m’élançai dans le jardin.

Au bruit que je fis il se retourna. Je vis ses grands yeux clairs, la calme expression de son visage, son aisance parfaite sous ses vêtements ridicules. Il me sembla même qu’il fit un pas vers moi avec ce mouvement que l’on a lorsqu’on aperçoit quelqu’un à qui l’on a quelque chose à dire.

Mais déjà, je l’avais saisi par le col de sa chemise sans cravate. J’agissais au hasard, sans plan préconçu, poussé par cette chaleur de la colère, cette force mystérieuse de la haine qui supprime toute réflexion.

--Vous m’avez volé le chapeau que vous portez! criai-je avec une sincérité que je puisais dans la profonde ignominie de mon mensonge.

Malabars Cinghalais, Chinois, Bouguis, firent un cercle amusé et tout de suite injurieux pour le porteur du chapeau qui, secoué par ma main vigoureuse paraissait de beaucoup le plus faible de nous deux.

Tous mes employés étaient accourus, mais ma supériorité physique était tellement éclatante qu’ils ne songeaient pas à me prêter main forte. Je relâchai un peu mon étreinte.

L’homme ne résistait pas. Je surpris sur ses traits cette expression de répulsion et de surprise attristée que peut avoir la parfaite pureté en contact soudain avec la mauvaise foi cynique, la brutalité, la plus atroce laideur de la vie.

Cela ne fit qu’augmenter ma colère.

La police anglaise est très bien faite. Plus encore que toutes les polices du monde, elle donne immédiatement raison, si deux hommes ont un différend, au mieux vêtu, à celui qui appartient à la classe sociale la plus élevée.

Les policemen qui intervinrent ne demandèrent aucune explication. Ils se jetèrent sur l’homme accusé de vol, comme sur un voleur professionnel, et ils entraînèrent avec brutalité cette créature inoffensive que je venais de jeter dans le cercle du mal et qui ne faisait aucun geste pour protester.

La justice n’avait pas encore subi à Singapour le contre-coup de la réorganisation de la justice des Indes. Elle était rapide et dure aux pauvres, comme toutes les justices qui ont plus souci d’ordre que de justice.

En matière de vol flagrant ou d’attaque à main armée, un juge anglais se prononçait sans appel, et il n’y avait pas d’inutile procédure et de bavardage d’avocat. Le juge était seulement assisté d’un conseiller indigène, Hindou, Chinois ou Malais, chargé de l’éclairer sur les usages et coutumes de ces peuples et qui servait en même temps d’interprète.

Je fus appelé au tribunal le lendemain. J’avais été tellement approuvé par tout le monde pour avoir fait arrêter un voleur que j’avais fini par me persuader que j’accomplissais une action louable et que je m’y rendis avec une conscience tranquille.

Le tribunal était un vieux monument à colonnes datant de la fondation de Singapour et la justice s’y rendait du haut d’une petite estrade où siégeait le juge, dans une salle aux murs nus, construite en blocs cyclopéens et dont l’immensité de pierre devait impressionner les indigènes. Il y avait devant la porte un poste de cipayes dont le sergent me salua militairement quand je passai.

Tout se passa très rapidement et du commencement à la fin mon amour-propre fut caressé par les signes extérieurs de considération que chacun manifesta pour ma personne.

Outre le salut du sergent des cipayes, je note l’obséquiosité du chapelier anglais qui m’avait vendu le chapeau de paille et que j’avais fait citer comme témoin, le mouvement de curiosité qui passa parmi les assistants quand je parus et la légère inclinaison de tête du juge qui voulait dire: Je suis un juge impartial. Je ne donne ni approbation ni désapprobation à ceux qui comparaissent devant moi, mais je vois d’un coup d’œil à quelle personnalité j’ai affaire.

Ce juge était un vieillard gras et rasé avec des yeux tout petits et très brillants.

L’homme au chapeau sortit brusquement entre deux policemen sikhs d’une porte basse qui était derrière l’estrade du juge. Il était nu-tête et il avait des menottes. Il avait les traits tirés de quelqu’un qui a mal dormi, mais son visage avait un calme extraordinaire qui pouvait très bien passer pour le cynisme d’un voleur habitué aux vols, aux arrestations qui suivent les vols, aux condamnations qui suivent les arrestations.

J’évitai de fixer ses yeux. Je les rencontrai pourtant une seconde et je vis, à ma grande surprise qu’ils étaient plus clairs encore que la veille, mais dépouillés de leur étonnement douloureux et entièrement exempts de reproche. Cela me fut insupportable et mon irritation augmenta, quand je m’aperçus en répondant à une question insignifiante d’un assistant, que ma voix était mal assurée.

Le conseiller indigène tempère d’ordinaire la sévérité du juge, il plaide la cause de l’accusé. Mais on ne put dans ce cas faire appel à aucun des conseillers, l’accusé s’étant déclaré Thibétain et parlant parfaitement l’anglais.

Dès le début, la cause sembla entendue d’avance.

Le greffier me demanda mes noms et qualités avec une nuance de la voix qui voulait dire: ceci est une pure formalité, nous les connaissons bien!

Quelques rires partirent de la foule quand le Thibétain questionné sur son nom et son lieu d’origine, répondit qu’il s’appelait Djohal et qu’il appartenait à une lamaserie située dans l’Himalaya en un endroit qui n’était mentionné sur aucune carte. Un vieillard du faubourg Choulia chez lequel il habitait à Singapour était son seul répondant.

Ce vieillard était convoqué. On l’appela. Un cri grêle retentit dans l’assistance et un très vieil Hindou, vêtu de haillons s’avança en tremblant. Il était d’une extraordinaire timidité et il ne parlait que l’Hindoustani et encore un dialecte du nord que personne ne comprit. Soudain, impressionné par la majesté du tribunal il se mit à pleurer.

Le juge le pria avec impatience de se retirer.

Il y eut de nouveaux rires quand l’accusé répondant à une question du juge, déclara qu’il avait trouvé mon chapeau flottant dans une rivière de Java et qu’il l’avait pêché avec son bâton. Il avait pensé qu’il n’y avait aucun mal à mettre sur sa tête un chapeau errant au fil de l’eau. Il sentait l’invraisemblance de cette explication, mais il était obligé de la donner parce qu’elle était vraie.

La douceur avec laquelle il s’exprimait sembla à tous de l’hypocrisie. Il y avait dans la lassitude de ses épaules le sentiment que toute lutte était inutile, qu’il était pris dans le piège de la méchanceté des hommes et qu’il ne pourrait s’en échapper.

Le juge haussa les épaules. Il savait à quoi s’en tenir. Il me demanda de prêter serment. Je lus dans ses petits yeux, sa face large et plissée: Simple formalité! Je vous connais comme un parfait gentleman d’une honorabilité renommée.

Il m’était impossible de revenir en arrière, bien qu’à cette minute je l’eusse voulu de tout mon cœur.

J’étendis la main. Mais je ne reconnus pas le son de ma voix sans timbre. Et tout à coup j’éprouvai cette sensation de vide autour de moi qu’il ne m’était arrivé de ressentir que lorsque j’étais en danger de mort.

Je me trouvai seul dans un espace illimité, un abîme profond du fond duquel je faisais monter, d’une voix blanche, le faux serment, le témoignage éternel de l’injustice du fort contre le faible. Autour de moi il y avait de hautes murailles de pierre, non pas celles du tribunal mais des déroulements de pics, tous les Himalayas avec leurs neiges inviolées, leurs lamaseries secrètes, leurs mystères légendaires. L’homme au chapeau était au loin sur une hauteur avec un visage serein, rigoureusement exempt de mal. Et derrière lui, à travers lui, dans un panorama vertigineux se déroulaient tous les faits de mon existence injuste et stupide. Des perroquets sanglants tombaient dans des arbres, des cerfs bramaient désespérément, des singes pleuraient sur leurs morts, des troupeaux de buffles fuyaient, des hiboux battaient des ailes, des geais bleus palpitaient, un grand œil de tigre saignait. Et moi, le tueur de bêtes, la main étendue, au milieu de ces images extravagantes, je prononçais la formule du serment inique.

Cela ne dura, cela ne put durer assurément que quelques secondes. Mais pendant ce temps rapide, ce temps éternel, mon esprit dédoublé avec une lucidité extraordinaire était fixé sur le visage du juge et suivait les changements de sa physionomie.

Ses petits yeux s’étaient fixés d’abord au hasard et avec indifférence sur un coin de la table qui était devant lui et qu’il tapotait de la main, comme quelqu’un qui attend la fin d’une chose sans importance. L’absence de timbre de ma voix le fit me regarder bien en face en même temps que sa main s’immobilisait. Et pendant que je prononçais la formule, une grande attention cristallisa ses traits, ses yeux minuscules s’allumèrent et je vis, à n’en pas douter, la clarté de la vérité apparaître sur son visage large et le transformer.

J’en fus tellement sûr que j’en éprouvai une sensation de soulagement infini et que je fus tenté de l’interpeller pour lui affirmer que ce qu’il pensait était vrai et que j’étais en train de faire un faux serment.

Ah! s’il avait tenté de me confondre, de prendre la défense de l’homme sans classe, injustement accusé, je crois que je l’aurais serré sur mon cœur pour cette lumière d’intégrité que j’avais aperçue dans son regard.

Mais c’était un lâche comme les autres et comme moi-même. Avait-on jamais entendu parler d’un juge accusant d’un faux serment un Européen riche et connu pour défendre un vagabond?

La lumière de justice s’effaça sur le visage du juge. Derrière lui les bêtes disparurent, les Himalayas neigeux redevinrent des murs de tribunal. L’ordre social qui avait un instant failli être troublé par le mensonge d’un honorable gentleman, l’éclair de perspicacité d’un juge se reconstitua autour de moi avec son impitoyable puissance.

J’entendis une voix indifférente qui prononçait le minimum de la peine que la loi anglaise prescrit pour vol reconnu.

Dans le brouhaha qui suivit je retrouvai mon assurance. Le marchand de chapeaux s’indignait qu’un voleur ne fût condamné qu’à quinze jours de prison, sans la peine corporelle du fouet que l’on inflige, d’ordinaire, dans des cas semblables. Je vis le vieillard du faubourg Choulia s’élancer, au moment où l’accusé allait disparaître par la porte basse. Il tomba plutôt qu’il ne se prosterna et saisissant un pan de la jaquette élimée de l’homme il la baisa religieusement.

Je ne sais pas si le sergent des cipayes me salua quand je sortis. Je traversais la place d’un pas rapide, quand j’entendis quelqu’un qui courait derrière moi. Je me retournai et je vis monsieur Muhcin. Il avait dû assister à la séance du tribunal. Il paraissait très ému. Je lui tendis la main, mais il ne la prit pas, il resta quelques secondes silencieux puis, faisant un effort, d’une voix basse mais résolue, il me dit:

--Il vous est arrivé souvent, avec votre père que j’aimais, et encore maintenant, il vous arrive parfois de vous arrêter dans ma boutique, comme chez un ami. Je vous prie, désormais, de n’en plus rien faire. Vous pourriez rencontrer, quand il sera sorti de prison, le voleur de votre chapeau et je ne voudrais pas l’exposer à cette rencontre.

Monsieur Muhcin parlait avec une fermeté que je ne lui avais jamais connue. Je gardai le silence.

--Les hommes qui sont trop différents les uns des autres, reprit-il, doivent rester séparés. Je vous serais reconnaissant de considérer désormais que nous ne nous connaissons pas. J’éviterai même de vous dire bonjour si je vous rencontre, et je vous prie de faire de même.

Je continuai à me taire. Alors monsieur Muhcin se tourna brusquement et s’éloigna à petits pas.

LES SAM-SINGS

Il n’y a pas de mystère qui nous soit extérieur. Tout est en nous, et quand une lumière s’allume, c’est d’une façon brusque. Peut-être l’huile de la lampe a-t-elle été versée depuis longtemps, la mèche mouchée à notre insu mais la clarté est soudaine.

Mon cousin, le sot de Goa était de passage à Singapour.

Il n’était pas aussi sot que je l’avais cru. Il ne s’occupait que d’écailles, dont il faisait le commerce. Il n’aimait parler que d’écailles, toucher que des écailles, il les comparait, les évaluait, les achetait avec amour. Mais c’est une solution convenable à la vie que de se spécialiser dans l’étude d’une forme de la matière et d’en chérir les variétés infinies.

Il était mon hôte, et ce fut pour l’obliger, pour lui tenir compagnie, connaître la difficulté qu’il avait à se procurer des écailles jaspées et des écailles de l’Ile de la Réunion que je le suivis, ce soir-là, à travers le quartier pourri du vieux port, sur la bosse du chameau, dans la fumerie où l’on pénètre en passant sous la porte du Tigre.

Inès avait souri d’un étrange sourire chargé d’une satisfaction contenue, quand nous avions exprimé notre intention de sortir sans elle.

--Je sortirai sans doute aussi, avait-elle dit, et je rentrerai peut-être tard.

Le Chinois saluait, l’escalier était gluant comme lorsque j’avais pénétré là pour la première fois, l’air était opaque et étouffant, les mêmes formes étaient étendues auprès des petites lampes, rien n’était changé dans la fumerie. Je remarquai pourtant dans l’obséquiosité du Chinois en nous indiquant une natte près de la fenêtre, un je ne sais quoi de haineux et de terrifié, une manière d’éviter de frôler mes vêtements, qu’il n’avait pas eue lors de ma première visite.

Notre entrée avait suscité des chuchotements, et lorsque nous nous fûmes installés à droite et à gauche de la lampe, nos voisins immédiats, des Malais ou des Hindous, que sais-je? se levèrent silencieusement et allèrent s’étendre un peu plus loin, dans la fumée à travers laquelle nous distinguions des éclairs de regards hostiles.

Mon cousin me le fit remarquer avec une certaine crainte et me demanda s’il n’était pas plus opportun de repartir. Mais je souris en lui montrant ma cravache que j’avais posée à côté de moi.

D’ailleurs, il avait commencé la description de certaines incrustations que des artistes de Delhi font sur des écailles parfaitement blanches dont on fabrique des boîtes de grand prix. Il brûlait de continuer. Il continua en faisant griller avec agilité l’opium sur la lampe, en fumant et en me faisant fumer.

Et ce fut dans cette nuit, au milieu des évocations de boîtes blanches garnies d’émaux de Delhi, d’éventails dont les tissus viennent de Perse, de peignes dont le travail a d’incomparables spécialistes à Benarès que s’alluma parmi les petites lampes qui jonchaient le sol, parmi les nattes et les coussins de cuir dur, une lampe que mon cousin ne vit pas, qu’ignorèrent les misérables hommes de la fumerie, une lampe invisible, une éclatante lampe intérieure.

· · ·

Du temps avait passé. Combien d’heures, je ne sais pas. Cela commença par l’envie étrange, monstrueuse, inattendue, de caresser un lézard. Je ressentis au bout de mes doigts l’appétence impérieuse d’une caresse légère sur une petite tête glacée.

Mon cousin aux écailles était en face de moi, mais il tournait le dos à la fenêtre, tandis que j’étais, au contraire, face à elle en sorte que je ne pouvais voir ce qui se passait dans l’intérieur de la pièce, les fumeurs étendus, ceux qui entraient et ceux qui sortaient.

Je vis mon cousin se soulever un peu sur un coude et promener un regard circulaire rempli d’inquiétude sur la région fumeuse qui était derrière moi.

--Nous ne sommes plus en sûreté, me dit-il à voix basse, en se penchant de mon côté.

Je répondis par un léger sifflement musical.

--Pourquoi siffles-tu? me dit-il surpris.

--C’est avec l’espoir d’apprivoiser un lézard. N’y en a-t-il pas quelques-uns autour de nous?

--Il s’agit bien de lézards! répondit mon cousin. Je crois que nous nous sommes fourvoyés au milieu d’une bande de Sam-Sings.

Singapour était terrorisé, à cette époque, par une société secrète chinoise que l’on appelait la société des Sam-Sings. C’est à elle que l’on attribuait tous les vols et tous les crimes qui se commettaient non seulement dans l’île, mais dans toute la Malaisie.

Il y a près de la porte, reprit mon cousin, un conciliabule de gens de mauvaise mine que je reconnais pour des Sam-Sings et le Chinois, tenancier de cette maison, vient de nous désigner à eux par un signe de tête épouvantable.

J’avais beaucoup fumé et j’éprouvais, sous l’influence de l’opium, une béatitude physique délicieuse, un optimisme parfait, en même temps qu’un désir d’immobilité. Toutes les choses me paraissaient harmonieuses autour de moi et il ne me manquait que la présence d’un de ces petits lézards si fréquents dans les maisons de Malaisie.

Je rassurai mon cousin de mon mieux. Nous étions entourés de gens excellents. Je connaissais le Chinois tenancier de la porte du Tigre. D’ailleurs personne à Singapour n’oserait attaquer un homme tel que moi. Puis j’étais décidé à ne faire aucun mouvement.

Je n’avais même pas tourné la tête. Un petit lézard venait d’apparaître dans le rayon de mon regard. Il était sur le rebord de la fenêtre et je le vis qui glissait obliquement le long du mur.

Mais mon cousin posa la pipe qu’il tenait à la main et je vis ses yeux anxieusement fixés par-dessus moi, dans les ténèbres de la fumerie.

--Tu as fait condamner, il y a quelque temps, m’as-tu dit, un voleur à la prison. Il doit faire partie, comme tous les voleurs, de l’association des Sam-Sings dont quelques membres doivent être les habitués de cette maison louche. Il est vraisemblable qu’ils méditent une vengeance contre toi et par conséquent contre moi qui t’accompagne.

Je fis un geste négatif. Je lui recommandai de ne pas bouger pour ne pas effrayer le lézard qui était maintenant tout près de lui et je recommençai à siffler.

Mais mon cousin qui, contrairement à ce que j’avais pensé un instant, n’était qu’un sot et un sot timoré, se dressa à demi en m’adjurant, toujours à voix basse, de me mettre en défense, car il venait de voir l’éclair d’une lame nue.

Son mouvement fit disparaître le lézard dans quelque fente du plancher.

--Il est vrai, dis-je, que les Malais excellent à lancer le kriss. Ils le font avec une rapidité déconcertante. J’ai vu des kriss enfoncés dans du bois de teck, qui est très dur, si profondément qu’on avait de la peine à les retirer.

Et je continuais à rester immobile.

J’avais prononcé ces paroles peu rassurantes pour punir mon cousin d’avoir fait fuir le lézard par la brusquerie de son mouvement. Je ne songeais pas le moins du monde à me retourner pour voir le conciliabule redoutable. Je me trouvais bien dans la position où j’étais. Je ne bougeai pas la tête d’une ligne, mais je dis machinalement, comme si ces paroles m’étaient dictées par quelqu’un, cette phrase entendue dans ce lieu même, lors de ma première visite, cette phrase qui revenait mystérieusement à ma mémoire:

--Les hommes sont d’autant plus malheureux qu’ils éprouvent plus de haine, d’autant plus heureux qu’ils aiment davantage.

Je m’étonnai moi-même de prononcer de tels mots et je vis que mon cousin partageait ma surprise car ces paroles ne correspondaient nullement à ma personnalité et aux idées que j’exprimais habituellement. Mais il avait un sujet d’intérêt plus grave et il ne releva pas ce que je venais de dire.

Il regardait toujours l’autre extrémité de la pièce pendant qu’en proie à une indifférence totale pour la sécurité ou le danger, la vie ou la mort, je respirais largement et paisiblement. Ma tranquillité était si complète que je prêtais l’oreille pour entendre si un kriss n’allait pas siffler par-dessus les têtes. Je désignai même mentalement un point du plancher où la lame, m’ayant manqué, s’enfoncerait en vibrant. Il serait grand temps, alors, de se lever et d’aviser.

Nulle lame de kriss ne vibra. Le visage de mon cousin devint peu à peu plus calme et l’expression de terreur qu’il y avait sur ses traits finit par disparaître.

--Nous l’avons échappé belle, me dit-il. Je crois que nous ne devons notre salut qu’à l’arrivée inattendue d’un homme au type indéfinissable, misérablement habillé à l’européenne avec des pantalons trop courts, qui a calmé d’un geste cette bande de forcenés.

Je voyais, à la façon dont il me regardait, que mon cousin considérait que parmi les dangers planant sur sa tête, il y avait la perte de raison de son compagnon. Aussi m’exhorta-t-il à un prompt départ. Et il ajouta:

--Ils sont tous partis maintenant.

Un immense besoin de sincérité était en moi et me poussa irrésistiblement à lui dire que je l’avais toujours considéré comme un sot, puis que je l’avais jugé moins sot, mais qu’en ce moment, j’étais revenu à ma première opinion.

Il se contenta de hocher la tête, attribuant ces paroles aux effets de l’opium et, d’une voix suppliante, il me demanda de l’accompagner pour sortir. Il était persuadé que s’il descendait l’escalier et s’il franchissait seul la porte du Tigre, sans l’égide de son compagnon, il serait à coup sûr assassiné.

Il ajoutait, mais comme une chose de moindre importance, qu’il y avait aussi péril de mort pour moi à demeurer à cette place.

Il invoqua pour vaincre mon désir d’immobilité le nom de sa mère qui l’attendait à Goa et comme je n’étais pas touché par l’image de ma vertueuse tante, que j’avais toujours jugée encore plus sotte que son fils, il nomma ma propre mère, cette sainte venue du Portugal, dont on n’a jamais prononcé en vain le nom devant moi.

Je me levai aussitôt. La fumerie était déserte. Je passai le premier. Nous sortîmes sans encombre.

LA CHANSON DU ROHI-ROHI

Je m’aperçus, avec surprise, le long du port, que pour la première fois de ma vie j’avais oublié ma cravache.

--J’irai la chercher demain, dis-je.

Mon désir d’immobilité était remplacé par une envie de course légère, de promenade indéfinie à travers l’air transparent de la nuit.

Comme mon cousin, maintenant rassuré, commençait à m’expliquer l’utilité des pattes de tortues pour la fabrication de l’écaille fondue, je profitai de l’attention qu’il portait à son sujet et d’un tournant de rue pour me mettre brusquement à courir dans une direction inverse à la sienne. Je le perdis sans difficulté.

Je franchis comme en rêve la série de ponts jetés sur les étangs qui entourent le port, je longeai les jardins de M. Whampoa, je pris la route bordant la rivière, je m’enfonçai dans l’intérieur de l’île.

J’étais possédé par une singulière allégresse. Je voyais à la clarté des étoiles pâlissantes les bungalows accrochés au flanc des collines, les jardins entourés de haies d’héliotropes sauvages et d’aloès, les avenues hâtivement taillées dans la forêt.

Il y avait sur mon passage, dans les branches des arbres, des bruits d’ailes, de vols d’oiseaux nocturnes que je mettais en fuite. Le sentiment que des créatures légères pouvaient se soulever dans l’air délicieux de la nuit, traverser les vapeurs flottantes, s’élever plus haut que la cime des arbres, me donnait un curieux sentiment d’envie, un désir de voler comme elles dans l’espace et je me surpris à ouvrir mes bras tout en courant et à les agiter comme si j’étais un homme, porteur d’ailes.

Je gravissais maintenant la pointe de Bukit-Timah afin de découvrir à son sommet la rade, le détroit, l’horizon des mers. J’avais dépassé l’établissement des jésuites quand le pressentiment de l’aurore se répandit mystérieusement autour de moi en une confuse blancheur.

La route se terminait au sommet de la pointe par une vaste clairière et au milieu de cette clairière, dominant la masse des nopals, des aréquiers, des bambous, des banians, jaillissait, comme un balai dominateur, un prodigieux cocotier.

Et à la minute où j’atteignis la clairière un rohi-rohi, oiseau minuscule, perché sur la plus haute branche de ce cocotier, commença son chant régulier, annonciateur du soleil levant.

Ma première pensée, une inexplicable pensée, telle que je n’en avais jamais eue de semblable, fut de gravir le cocotier et de chanter avec le rohi-rohi. Mais cette tentative eût été vaine vu la hauteur de l’arbre. Du reste l’oiseau se serait enfui.

J’écoutai le chant du rohi-rohi et je lui trouvai une beauté inconnue qui me remplit d’émotion. Il me sembla que je comprenais le sens profond de cette matinale harmonie. Le rohi-rohi célébrait le changement des ténèbres en clarté. Il s’était perché au sommet de l’étonnant cocotier pour contempler de ce poste vertigineux, l’apparition du soleil dans la mer de Chine et glorifier cette apparition.

Mais ce qui me troublait profondément, c’était la correspondance que j’établissais entre le chant de l’oiseau et mon propre désir intérieur de voir la lumière. Moi aussi, je sentais que le soleil levant était proche, que les ombres du mal allaient se dissiper dans la forêt de mes pensées et j’aurais voulu pouvoir regarder, du haut d’un cocotier poussé en plein ciel de l’âme, la naissance de mon soleil.

Et il y avait aussi dans le chant du rohi-rohi quelque chose que je n’avais jamais entendu et dont le sens demeurait pour moi plein de mystère. J’entendais distinctement à peu près ceci:

--Nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères. Du sein des bêtes, l’homme a tiré sa forme. Je suis avec mon plumage et mon bec le fils du cocotier qui m’abrite et le cocotier ensoleillé tire lui-même sa substance de la terre originelle. Gloire au soleil qui se lève pour éclairer la famille des êtres vivants! Car nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères.

Je me mis sur la pointe des pieds et je tendis le cou pour distinguer le contour de l’oiseau.

Très haut, dans le ciel blanchissant, je crus voir, comme un point animé, le rohi-rohi minuscule, le miraculeux chanteur auquel j’aurais aimé être pareil. Il devait habiter sous une feuille de cet arbre azuréen et recommencer chaque matin son chant d’allégresse.

Et soudain, je fus atteint, comme par une flèche, d’une affreuse idée. Les jésuites qui habitaient un peu plus loin et dont je pouvais, de l’endroit où j’étais, distinguer la chapelle, se flattaient d’être d’habiles chasseurs. Ils mangeaient des oiseaux pour leurs repas et un vieux père, particulièrement vénéré pour sa charité, que j’avais rencontré quelques jours auparavant, m’avait dit:

--Venez donc nous voir un matin à Bukit-Timah, nous vous ferons manger un salmis de rohi-rohi.

Le merveilleux oiseau était exposé à tomber sous le plomb des pieux jésuites, des charitables pères mangeurs d’animaux. Je fus tenté d’abord de courir à la porte d’entrée de l’établissement, de la heurter de mon poing, de m’élancer dans la chapelle où l’on devait célébrer certains offices matinaux et d’intimer aux jésuites l’ordre de ne plus tuer de rohi-rohi sous peine d’avoir affaire à moi. J’avais dompté des bêtes fauves, je saurais bien dompter des jésuites.

J’avais déjà fait quelques pas quand je réfléchis et je m’arrêtai. Qui étais-je pour agir ainsi? N’étais-je pas le tueur d’animaux par excellence, le grand chasseur des forêts de Malaisie, l’acheteur et le collectionneur des bêtes en même temps que leur bourreau? S’il avait connu ma présence, l’inoffensif rohi-rohi aurait préféré traverser l’immense mer de Chine avec ses petites ailes plutôt que de chanter à mes côtés.

Il ne m’avait pas vu, mais il pouvait me voir et me reconnaître en vertu de ces étranges signalements d’hommes que les bêtes, même celles qui appartiennent aux espèces les moins intelligentes, se transmettent dans leur langage. Ce que j’avais de mieux à faire, pour ne pas troubler le musicien aérien, c’était de m’éloigner doucement.

A petits pas je redescendis la route que j’avais gravie. Ma joie de naguère avait disparu. Je marchais la tête basse, sans hâte et à cause de cela je remarquai sur le sol une fourmi qui traînait avec peine une énorme brindille de bois, vers une fourmilière où d’autres fourmis vaquaient déjà à leurs étonnants travaux souterrains. Je pris la brindille et je la posai à l’entrée de la fourmilière. La fourmi laborieuse ne montra ni reconnaissance ni étonnement de l’intervention bienveillante d’un géant, mais reprit sa tâche comme si rien n’était arrivé.

Au même instant, un bruit se fit parmi les feuilles. J’aperçus la tête d’un roufsa, cerf aux cornes repliées et à longue barbe. Je vis une seconde ses yeux graves, puis j’entendis son galop précipité. Mais je n’eus pas le regret, que j’aurais éprouvé la veille, de ne pas avoir de fusil pour le tuer. J’aurais aimé, au contraire, caresser sa tête craintive, tirer sa barbe avec amitié.

Je m’étonnai moi-même d’un tel sentiment. C’était un homme nouveau qui descendait la hauteur de Bukit-Timah.

Cet homme nouveau remonta tout à coup en courant. Il tourna sans s’arrêter sur sa droite, il fit un immense détour pour s’en revenir vers Singapour, en regardant fréquemment et avec effroi derrière lui pour voir si personne ne le poursuivait.

J’avais pris, pour redescendre, la route en bordure de la rivière où j’étais passé avec Jéhovah et je venais de reconnaître l’endroit où je lui avais donné la mort. Au pied d’un nagah couvert de fleurs blanches, la trompe basse, fixant de mon côté ses petits yeux remplis de tristesse fidèle, j’avais cru voir l’éléphant couleur de cendres, qui s’était donné si entièrement à moi et que j’avais tué.

--Quel mystère que notre âme, me disais-je à moi-même en marchant dans les rues de Singapour.

Ce fut seulement devant ma porte que je pensai à Inès qui devait être inquiète de mon absence. Et je me dis à voix basse une autre parole entendue jadis dans la fumerie:

--Par l’opium l’homme est mis sur la voie où il découvre sa parenté avec l’espèce animale.

LE DÉPART D’INÈS

Je n’allai jamais chercher ma cravache. J’oubliai même jusqu’à son existence. Je ne serais pas étonné si elle se trouvait en ce moment dans un musée d’histoire naturelle de Shanghaï ou de Canton avec mon nom écrit en lettres d’or sur une banderole rouge.

Inès ne s’était montrée nullement inquiète de mon absence nocturne. Rentrée tard, comme elle l’avait dit, elle s’était couchée paisiblement, s’était réveillée dans une humeur délicieuse et était allée, en chantonnant un refrain de France, faire un tour au milieu de mes animaux. C’est alors, sans qu’on pût s’en expliquer la cause, qu’elle reçut une gifle d’un des cynocéphales buveurs de vin.

Elle poussa de grands cris et donna à Ali le Macassar l’ordre de tuer la bête à coups de revolver. Celui-ci qui connaît le prix des animaux s’y refusa. Une discussion s’ensuivit et j’arrivai sur ces entrefaites.

A peine m’en eut-on exposé les motifs que je pris la parole et en termes très vifs, je déclarai que les seuls coupables étaient ceux qui avaient assez de méchanceté pour donner du vin à des singes et je promis de les punir d’une façon exemplaire.

Je n’ignorais nullement, en parlant ainsi, que j’étais le seul à avoir fait cet apport de vin, mais j’étais pourtant sincère car je me promettais de me punir moi-même. Je donnai raison à Ali de n’avoir pas voulu tuer une bête inoffensive.

Inès ne me pardonna jamais de l’avoir laissée sans vengeance et ce fut à partir de ce jour qu’elle s’efforça quotidiennement de m’humilier en me rappelant quelle différence il y avait entre une femme de la noble famille des Almeida et un simple dompteur hollandais. Ce fut à partir de ce jour que ses sorties devinrent de plus en plus fréquentes, ses paroles plus amères, ses demandes d’argent plus nombreuses.

Mon caractère changea. Je m’enfonçai dans de profondes méditations qui ne m’étaient pas habituelles. Je cessai de dompter les fauves. Je condamnai la porte de la galerie des animaux empaillés dont la vue m’était devenue insupportable.

Les cynocéphales n’avaient plus à boire que de l’eau. Mais à ma grande surprise ils ne retrouvèrent pas leur intelligence et continuèrent à montrer les signes de l’ivresse, à tituber, à accomplir mille actions déraisonnables.

Ce n’est qu’en faisant un retour sur moi-même, en constatant le changement apporté dans mon âme par la chanson du rohi-rohi sur la pointe de Bukit-Timah que je compris la portée secrète de certaines modifications intérieures et que, chez les hommes comme chez les singes, il y a des ivresses qui ne passent pas.

· · ·

Mon cousin de Goa avait une affaire d’écailles à traiter à Batavia. Il devait repasser par Singapour avant de rentrer à Goa. Il consentit, sur mes pressantes instances à perdre les cinq ou six jours nécessaires pour aller de Batavia à Samarang et de là à l’indigoterie de Monsieur Varoga. J’attendis son retour avec une fébrile impatience. Mais bien insensé est celui qui charge un sot d’une enquête délicate!

Mon cousin était plus jeune que moi, mais il faisait partie de ces gens qui sont nés importants, qui se croient investis de la mission d’être les porte-parole de ce qui est raisonnable et moyen et qui répandent de sages conseils comme les bananiers répandent des bananes.

Je marchais depuis des heures de long en large sur le port, quand accosta le trois-mâts qui fait le service de Java à Singapour. Mon cousin débarqua le dernier. Tout de suite il me tapa sur l’épaule d’un ton protecteur et quand je l’eus fait monter en voiture et que je l’interrogeai anxieusement, il commença par me résumer les affaires d’écailles qu’il venait de conclure. Il eut l’air de se rappeler ensuite une mission de peu d’importance dont je l’avais chargé.

J’avais une épouse belle et charmante et qui de plus était une Almeida, titre honorifique qui se faisait sentir jusque dans la bonne société de Goa, qui lui savait gré à lui personnellement d’être le cousin du mari d’une Almeida. Je devais m’en tenir là et ne plus songer à des chimères. Ces chimères lui avaient fait faire un voyage très fatigant. L’hôtel de Samarang était inhabitable. Le prix de la location des chevaux était exorbitant. Il considérait qu’il avait risqué sa vie en longeant le massif montagneux de Merbarou et de Mérapi, mais il ne le regrettait pas puisqu’il pouvait, grâce à ce voyage, ramener à la raison son cousin.

--Qu’as-tu donc appris au sujet d’Eva? lui demandai-je pendant que mon cœur battait avec force dans ma poitrine.

--Absolument rien, répondit-il. Et j’ai déployé, pour revenir avec cette absence de nouvelles, une habileté dont tu ne peux avoir aucune idée. Je ne crois pas te faire une trop vive peine en t’annonçant la mort de M. Varoga. Tu le connaissais en somme fort peu. Il a été enterré, à la grande surprise de tous ses amis européens, selon le rite bouddhiste. Il l’avait, paraît-il, demandé avant de mourir.

Les lamas de Kobou-Dalem sont tous venus à son enterrement. Des hommes seulement. D’ailleurs l’existence d’une lamaserie de femmes n’est pas certaine. Les gens des villages que j’ai interrogés ont tous été muets à cet égard. Ils se montrent aussi très réservés en ce qui concerne la disparition d’Eva. Ils semblent considérer celle-ci comme morte. Je dis: ils semblent, parce que l’hypothèse que tu as envisagée a été envisagée par d’autres que par toi.

Mais quelle singulière mentalité que celle des Javanais et comme ils sont mystérieux! Je n’ai pu d’ailleurs me faire comprendre d’eux que grâce à ma profonde connaissance de l’Hindoustani et surtout du dialecte Malabarais qui a beaucoup de mots communs avec le Jawo.

Mon cousin se frotta les mains avec fierté et ajouta:

--Tu aurais envoyé tout autre messager européen qu’il n’aurait rien pu apprendre de positif.

--Tu as donc appris quelque chose de positif, repris-je.

Il secoua la tête et après un assez long silence calculé, il dit:

--J’ai appris en réfléchissant que les mystères sont dangereux et mauvais parce que ce sont des mystères et que seule la tangible réalité est bonne. Pour toi, la tangible réalité est Inès.

Tu peux toujours te figurer qu’Eva ayant perdu momentanément la raison, soit à cause du caractère redoutable d’un temple et d’une forêt, soit à cause de ta propre attitude--ici mon cousin me jeta de côté en plissant les yeux, un regard empreint de ce libertinage bourgeois qui est plus odieux que la plus basse débauche,--tu peux te figurer qu’Eva a été recueillie dans une lamaserie de femmes et qu’elle y est demeurée. Tu peux te figurer que par une de ces bizarreries auxquelles les femmes sont sujettes, elle s’est plu avec des créatures ascétiques, qu’elle s’est convertie à leur culte, bouddhiste ou autre et qu’elle se promène en ce moment, vêtue d’une robe rouge, entre des murailles de terre battue, dans un des endroits les plus sauvages de la terre.

Elle aurait fait savoir dans ce cas à son père qu’elle était vivante et qu’elle ne voulait plus sortir de sa lamaserie et cela aurait permis à celui-ci de dire à quelqu’un que sa fille était morte «pour lui».

Nous aurions pu apprendre la vérité par la bouche de M. Varoga. Mais il vient de mourir et pour tout le monde. Ce devait être d’ailleurs un singulier original, puisque, élevé dans la religion catholique, il s’est fait enterrer comme un bouddhiste. Et ceci pourrait être un indice de l’extravagante décision qu’aurait pu prendre sa fille. Il y aurait dans la famille Varoga une singulière folie de culte oriental.

Mais ce ne sont que des hypothèses et du reste à quoi bon les examiner? Il est beaucoup plus vraisemblable et à peine plus triste de penser que cette jeune fille est morte sous la dent des fauves. La vraisemblance a une grande force. Elle est morte, mais Inès est vivante. Elle t’en veut un peu, je crois, parce qu’elle a été giflée par un singe, mais cela est de peu d’importance. Elle est assez sensible aux hommages des Français, mais il n’y a guère de Français à Singapour. Crois-moi, le mieux pour toi est de ne plus penser à Eva.

La voiture s’arrêta devant ma maison et je ne pus rien tirer de plus de mon cousin.

· · ·

Je ne m’étendrai pas sur différentes particularités du caractère d’Inès et sur sa manière de se conduire à mon égard, car elles n’ont pas de rapport avec le motif qui m’a poussé à écrire ces lignes. Je dirai seulement que l’affection que j’avais pour elle se changea en une indifférence hostile à partir du moment où je la vis, un soir de pluie, écraser avec le bout de son ombrelle les inoffensives limaces qui sortaient innocemment de la terre du jardin pour errer avec lenteur, laissant derrière elles un sillage de bave d’argent.

Elle était devenue plus gaie. Elle me parlait souvent et avec une sorte de bravade d’un délicieux Français, de famille noble, qu’elle voyait chez une de ses amies et qui s’appelait de Bourbon. Je ne lui fis jamais remarquer, pour ne pas être accusé de jalousie, que ce nom avait un caractère trop français et trop historique pour être véritable.

C’est alors que je sentis qu’elle s’était totalement détachée de moi. Et c’est juste à la même époque que commencèrent de curieuses disparitions d’objets.

Le coffret où elle mettait ses bijoux partit le premier. C’était un joli coffret persan avec une miniature sur le couvercle. Je remarquai ensuite qu’Inès ne jetait plus le soir sur ses épaules un châle des Indes en soie de Calcutta qu’elle aimait beaucoup. Je trouvai vide un tiroir où il y avait d’ordinaire des éventails et une collection de foulards multicolores.

Je croisai, un après-midi, sur la porte un matelot chargé d’un énorme paquet soigneusement emballé. Comme Inès avait l’air de veiller au départ de ce paquet, je lui demandai ce qu’il contenait. Elle me répondit avec une feinte négligence qu’elle faisait raccommoder quelques chemises et que sa lingère avait envoyé, pour les prendre, son mari qui était matelot.

--C’était là, ajouta-t-elle, de petites choses qui ne regardaient pas les hommes.

Je me contentai de répondre en considérant l’énormité du paquet sous lequel ployait le dos robuste du mari de la lingère:

--Quelle quantité de chemises!

Je ne sais comment Inès put trouver un prétexte valable pour prononcer le nom de l’Étoile d’Argent, un superbe trois-mâts qui était en ce moment dans le port de Singapour et qui devait mettre à la voile le lendemain pour Zanzibar.

Entre tous les navires, celui-là était le seul au sujet duquel ses lèvres auraient dû rester muettes. Mais Inès appartenait à cette catégorie de femmes qui ont en elles un génie intérieur qui les oblige à dire tout ce que leur raison leur défend de dire et qu’elles ont intérêt à ne pas dire.

J’appris donc que le capitaine de l’Étoile d’Argent était un noble Français, appelé de Bourbon, qu’Inès avait eu l’occasion de rencontrer chez une de ses amies.

Et tout de suite après, comme Inès était allée faire à six heures sa promenade habituelle sur l’avenue royale, un domestique vint m’annoncer qu’il y avait dans le salon un visiteur qui n’avait pas dit son nom.

J’ai parfois des intuitions singulières. Je sus aussitôt par intuition que le visiteur qui voulait me parler était le délicieux Français d’une très ancienne famille, capitaine de l’Étoile d’Argent.

Je me rendis au salon et dès que j’en ouvris la porte je m’aperçus que je m’étais trompé. J’avais devant moi cet Italien, second de navire, que j’avais connu à Batavia et de la chambre duquel j’avais vu Eva sortir par une échelle.

Il n’avait pas vieilli. Sa moustache était retroussée et noire d’une teinture récente. Il semblait plus velu qu’auparavant et il avait ce je ne sais quoi d’animé et de satisfait que le succès donne à certains hommes.

Il entama la conversation avec une gaîté primesautière que je ne lui avais pas connue.

Il ne m’en avait jamais voulu. La vie est une succession d’événements sans suite logique. On se perd, on se retrouve. Le monde, vaste en apparence, est quand même tout petit.

Il était heureux de m’annoncer la prospérité de ses affaires. Un groupe d’armateurs considérables avaient enfin reconnu ses capacités nautiques. Il avait le commandement de l’Étoile d’Argent et il faisait voile le lendemain pour Zanzibar. C’est à ce sujet qu’il était venu me trouver. Ses armateurs étaient à Pondichéry et il ne connaissait personne à Singapour, ou presque personne.

Or, il avait besoin d’une somme liquide de cinq mille roupies pour certains frais personnels qu’il aurait à faire en arrivant à Zanzibar. Il venait me les demander. Il savait ma fortune et le peu de cas que je faisais de l’argent. Il comptait me rembourser par traites de trois mois en trois mois. Le nom de ses armateurs, la situation qu’il venait d’obtenir répondaient pour lui.

J’avais éprouvé, en ouvrant la porte du salon, une sensation désagréable lorsque j’avais constaté que mon intuition était fausse. Cette sensation désagréable avait été suivie d’une sensation agréable lorsque je m’étais aperçu que l’intuition était juste et que l’Italien que je connaissais ne faisait qu’un avec le soi-disant Français nommé de Bourbon. Car je me suis toujours enorgueilli de ce don intuitif. Et j’eus une nouvelle intuition.

L’homme en présence duquel j’étais, le commandant de l’Étoile d’Argent n’avait pu songer à moi pour le prêt d’une somme de cinq mille roupies que parce qu’Inès, ma femme, lui avait conseillé de venir me trouver. Elle seule avait pu lui dire l’incapacité dans laquelle j’étais de résister aux emprunts. Elle m’avait souvent reproché ma facilité à donner de l’argent, sauf dans les cas où elle m’en demandait elle-même. Il y avait eu entre eux une sorte de complot. Et mon intuition s’agrandissait.

Ce séducteur aux moustaches teintes, cet Italien coureur de femmes avait conçu le projet d’enlever Inès, ma légitime épouse et il allait le réaliser, d’accord avec elle. Ces cinq mille roupies ne m’étaient demandées que pour servir à l’achat d’une maison, à une installation à Zanzibar ou ailleurs.

Bijoux, robes et linge étaient déjà à bord de l’Étoile d’Argent. J’étais réduit par cet aventurier grisonnant au rôle le plus ridicule que l’on pût imaginer puisque non content de me prendre ma femme, il comptait encore me faire donner l’argent nécessaire pour vivre avec elle.

Un grand calme s’empara de moi. Je semblais réfléchir aux possibilités de cet emprunt et je considérais les panoplies d’armes qui ornaient les murs de mon salon. Je m’arrêtai sur un groupe de kriss qui avaient, d’après mon père, appartenu à l’ancien Sultan de Bornéo, homme sanguinaire, qui avait coutume de mettre lui-même à mort ses femmes quand il s’était lassé d’elles. Ces kriss étaient aigus et peut-être empoisonnés. Je fis un pas vers la panoplie pour en décrocher deux. Ma résolution était prise. J’allais me battre avec l’homme qui voulait me voler ma femme.

Et j’ouvris la fenêtre pour appeler Ali le Macassar afin qu’il fût témoin du combat.

Je peux dire que dans cette seconde, j’entendis le chant du rohi-rohi. Il ne chantait pas sur la branche d’un cocotier son hymne de fraternité. Il le chantait intérieurement dans mon âme et dans cette seconde aussi m’apparut tout ce que je devais faire, tout ce qu’il était indispensable que je fisse, en vertu d’une loi profonde que j’avais moi-même déterminée par mes actes.

Je refermai la fenêtre.

Les événements s’enchaînaient harmonieusement. Les êtres se déplaçaient comme les pions d’un échiquier. Le cynique aventurier italien venait à son heure pour me permettre de réaliser, grâce à son intervention, l’idée maîtresse de ma vie.

Je souris avec bienveillance et ce sourire délivra l’homme d’un grand poids. Soit! Je consentais à prêter la somme. Je l’avais justement dans mon coffre, en roupies de l’Inde, par suite de la vente, faite le jour même, d’une famille d’éléphants. Pas de traites. Un simple reçu.

Il signa de son véritable nom qui était Giovanni et quand tout fut fini je crois bien qu’il eut tardivement honte. Les roupies étaient dans un sac de cuir assez lourd et il le passait maladroitement d’une main dans l’autre. Si maladroitement que je crus qu’il allait les jeter... Mais non, il essaya de les faire entrer dans sa poche trop étroite. Cependant il souffrait. Il dut penser pour raffermir son âme au corps d’Inès entre ses bras et à cet abandon langoureux qu’elle avait rarement avec moi parce qu’elle devait l’avoir souvent avec lui. L’amour a de terribles nécessités.

A la porte, il commença une phrase dont il ne se tira pas et qui n’avait pas de sens exact. Je crus comprendre qu’il cherchait à me prouver le caractère spontané de sa visite. Il était venu de lui-même, personne ne le lui avait conseillé. Il tentait ainsi de dégager la responsabilité d’Inès au sujet de cette question d’argent. Elle n’était qu’une femme amoureuse, lui seul était un misérable.

Je lui pardonnai presque à cause de cela.

· · ·

On se demande si certains événements sont très heureux ou très malheureux. Je ne sus jamais dans quelle catégorie ranger le départ d’Inès.

Elle avait manifesté la veille le désir d’une promenade matinale et elle avait donné ordre au cocher d’être devant la porte, avec la voiture à huit heures.

La facilité avec laquelle une femme se détache sans regrets d’un lieu où elle a vécu a toujours été pour moi une cause d’étonnement. Non, je n’eus pas de chagrin quand j’entendis, pour la dernière fois, les petits bruits familiers qu’on entend à travers la porte qui fait communiquer deux chambres, fermeture d’une serrure de sac de voyage, froissement d’un manteau jeté sur le bras, glissement d’un pas léger mais résolu. Aucun chagrin à cause du projet qui naissait en moi, qui montait des profondeurs de mon être, vers les surfaces de ma conscience, qui s’épanouissait comme un lotus au soleil.

Aucun chagrin, mais un peu de dégoût quand je vis, quelques heures après, de la fenêtre où je m’étais accoudé, le visage du cocher qui courait dans le jardin et cherchait quelqu’un à qui raconter ce qu’il savait.

Il trouva le Malais préposé aux singes. Je compris à ses gestes qu’il lui expliquait son attente sur le port, comment il avait vu sa maîtresse regagnant en canot un navire et le départ de ce navire pour Zanzibar.

Je l’entendais répéter: Zanzibar! Sa figure reflétait un sentiment de bassesse joyeuse et satisfaite. Le Malais auquel il s’adressait répétait aussi: Zanzibar! en riant d’un rire stupide et derrière eux un grand singe qui grignotait la coque d’une noix, s’arrêtait parfois pour grimacer et siffler et avait l’air de dire aussi: Zanzibar!

Pas de chagrin, mais le sentiment que les pièces de ma maison avaient des proportions plus vastes, contenaient moins de meubles et avaient des résonances inattendues de pièces vides.

Mais c’est alors, ce même jour, en vertu de cette étonnante loi de compensation qui préside à toutes choses, que me parvint la lettre du radjah de Djokjokarta.

LA MÉNAGERIE DÉLIVRÉE

Le rajah de Djokjokarta n’avait pas besoin de m’offrir une somme énorme. J’aurais répondu pour rien à son appel. Il craignait inutilement de m’avoir fait son offre trop tard et que le temps me manquât pour arriver le jour où l’on devait commémorer la naissance de son père. J’avais le temps. J’étais prêt à consacrer ma fortune entière à des achats de voitures, à des locations de navires. Il me demandait de venir avec les éléments les plus curieux de ma ménagerie sans oublier certain tigre de Mérapi aux proportions formidables dont il avait entendu parler. Je comptais satisfaire pleinement ce vieil amateur d’animaux, cet organisateur de combats de fauves et lui amener toutes mes bêtes, au grand complet.

Je possédais d’ailleurs presque tout le matériel nécessaire pour le voyage. C’était celui qui m’avait servi dans mes tournées triomphales de Chine. On scia, on forgea, on travailla dans mon jardin pendant des jours pour être prêt à la date fixée. Il ne fallut pas moins de soixante et dix voitures-cages pour contenir mes bêtes. Je n’eus à acheter que les chevaux nécessaires pour les tirer. Je ne laissai chez moi aucun être animé, ni une tortue, ni un oiseau-mouche.

J’avais traité avec le propriétaire des trois plus grandes jonques chinoises du port, à cause de la commodité que présentait pour mes voitures la vaste cale d’une jonque où il n’y a ni escaliers, ni cloisons, ni divisions en étages.

Tout Singapour assista à l’embarquement de la plus magnifique ménagerie du monde. Ali le Macassar m’avait précédé pour organiser notre arrivée à Samarang et se procurer les chevaux supplémentaires qui nous permettraient d’atteindre Djokjokarta dans le plus court délai possible.

La mer fut favorable. Aucun incident ne troubla le voyage. Nous atteignîmes le port de Samarang par une resplendissante après-midi et les soixante-dix voitures quittèrent les jonques avant la nuit et furent installées sur l’emplacement choisi par Ali d’où elles devaient repartir le lendemain matin.

Je constatai avec ennui que le rajah avait envoyé vers moi, par courtoisie d’abord, pour précipiter ma venue ensuite, un important fonctionnaire de son palais. C’était un Javanais âgé, obséquieux et couvert de bijoux qui s’enorgueillissait de porter le titre honorifique de Widana. Ce personnage était susceptible de gêner la réalisation de mon projet. Mais à mesure que cette réalisation approchait, je sentais en moi d’extraordinaires ressources d’habileté, des trésors de ruse en même temps que cette gaîté optimiste qui est le facteur essentiel pour triompher de toutes les difficultés.

Comme j’allais me rendre à la résidence pour obtenir le sauf-conduit nécessaire au transport de ma ménagerie à travers l’île, je rencontrai sur le port un officier que j’avais connu chez M. Varoga et avec qui j’avais sympathisé. Il se mit à ma disposition pour m’accompagner et faire abréger les formalités. Il convenait, me dit-il, de se hâter car c’était bientôt l’heure de la fermeture des bureaux et un retard de quelques minutes m’obligerait à attendre jusqu’au lendemain.

Nous nous jetâmes dans la voiture de l’envoyé du rajah qui partit au galop.

Comme nous tournions une avenue en arrivant à la résidence, une voiture qui tournait aussi nous croisa. Ce n’est pas le personnage qui l’occupait que je remarquai. Ce furent ses mains, des mains délicates, étrangement soignées et qu’il portait devant lui comme des objets précieux. Je les reconnus. C’étaient les mains de Djath.

Il me sembla que le possesseur des mains se penchait légèrement et qu’il me regardait avec fixité, mais sans me voir. Son regard passa à travers moi comme si je n’avais pas existé. Il avait déjà disparu quand je me levai pour intimer au cocher l’ordre de rebrousser chemin et de suivre sa voiture. Mais l’envoyé du rajah, me saisissant le bras, lui donna un ordre contraire d’un clignement d’œil et il me rappela avec une ferme politesse combien il était nécessaire de terminer la formalité du sauf-conduit avant la fermeture des bureaux.

--Le prince de Matarem, dit l’officier hollandais. Il relève à peine de la maladie dont il a failli mourir. Mais il est heureux maintenant. Quelle histoire romanesque!

Nous descendions de voiture. L’officier s’arrêta brusquement comme quelqu’un qui a prononcé une parole de trop et qui s’en aperçoit.

--Il est vrai, ajouta-t-il, que vous connaissez cette histoire mieux que moi.

Je voulus lui dire que non et le prier de me dire ce qu’il savait au sujet de Djath, mais le Widana m’avait pris par le bras et m’entraînait par un long couloir jusqu’à un bureau où il me fit presque entrer de force. Les formalités furent longues et l’officier nous quitta sans que j’aie pu l’interroger à nouveau.

--Le rajah de Djokjokarta a une telle curiosité pour les bêtes féroces et il vous attend si impatiemment! me dit le Widana pour s’excuser de sa hâte quand nous sortîmes du palais du résident. Croyez-vous que nous puissions être arrivés après-demain soir?

Je répondis qu’après-demain soir, si mes calculs étaient justes, nous coucherions aux environs de l’indigoterie de M. Varoga et que par conséquent le lendemain matin nous aurions atteint Djokjokarta.

--Le rajah sera satisfait, ajoutai-je en souriant avec une tranquille sérénité.

· · ·

Des milliers de rohi-rohi chantaient dans les forêts javanaises, mais ils ne chantaient pas aussi haut que celui que j’entendais chanter en moi et dont l’harmonie merveilleuse me donnait une sorte d’ivresse permanente.

Les soixante et dix voitures cahotaient et roulaient sur les routes avec des aboiements, des grognements, des jacassements, des glapissements, des bruits de fouet et des appels de conducteurs.

Le Widana marchait en tête avec ses serviteurs. Il était monté sur une mule blanche. A sa droite un Malais à cheval tenait un parasol, à sa gauche un autre agitait un panka. Les sous-dompteurs, les gardiens, les préposés à la nourriture des bêtes faisaient derrière les voitures-cages et derrière les voitures qui contenaient les tentes, les épieux, les filets et les approvisionnements, une longue file de cavaliers et sur les pas de cette cavalcade singulière et inusitée les gens des villages accouraient et nous suivaient des yeux, béants d’étonnement.

Le soir, on déployait les tentes, on allumait les feux, on allait chercher de l’eau et ce n’était que très tard, au milieu de la nuit que s’éteignaient les cris des bêtes et des hommes.

Je fus obligé, dès le matin de notre dernière étape, de ralentir un peu notre marche car il nous eût été presque possible d’arriver à Djokjokarta avant la nuit. Le Widana m’en représenta tous les avantages et je fis semblant d’en avoir le plus grand désir. Mais je fis prolonger démesurément le repos de midi, en sorte que lorsque le soleil se coucha nous étions seulement en vue de l’indigoterie de M. Varoga, ainsi que je me l’étais promis.

Sur un coup de sifflet que je donnai, toutes les voitures s’arrêtèrent et je galopai jusqu’au Widana qui était devant, avec son escorte. Je fis signe à Ali de m’accompagner. Je représentai alors à l’envoyé du rajah combien il serait sage qu’il nous laissât ici et qu’il regagnât le soir même Djokjokarta, ce qui était possible avec son excellente mule et les bons chevaux de ses serviteurs. Il calmerait ainsi l’impatience de son maître, il annoncerait notre venue et il la préparerait. Le Widana devant mon insistance, se rangea à cet avis.

J’ajoutai d’un ton péremptoire que je tenais à ce qu’Ali l’accompagnât.

Il n’y avait aucune raison pour cela. Il y avait même toutes les raisons pour qu’il demeurât, étant donné la surveillance qu’il exerçait, les services qu’il rendait. Mais je déclarai vouloir le remplacer pendant la soirée, désirant expressément qu’un aussi excellent second pût se reposer jusqu’au lendemain.

Ils partirent. Ils n’avaient pas fait quelques pas que je rappelai Ali. Je tenais à lui serrer à nouveau la main, à serrer la main de ce vieux compagnon fidèle et taciturne. Pas autre chose.

Peut-être lut-il une partie de ma résolution dans mes yeux car il me demanda de rester auprès de moi et une émotion contenue et qu’il ne manifesta par aucun signe se dégagea de toute sa personne.

Les gardiens allaient vouloir après le dîner, se répandre dans les villages d’où l’on entendait venir au loin des clameurs de fête. Il fallait que quelqu’un passât sa nuit à veiller. Puis lui seul était au courant de la nourriture à donner à un babiroussa sauvage récemment acquis, qui ne s’habituait pas à la captivité et donnait depuis le départ des marques de désespoir.

Je fis un geste sans réplique. Je me chargeais du babiroussa. Une poignée de main et ce fut tout. Ali le Macassar suivit à cheval le Widana. Je constatai en le suivant des yeux quelle profonde tristesse il y a dans le dos des hommes qu’on ne doit plus revoir.

J’avais appris à Samarang que l’indigoterie était fermée et abandonnée depuis la mort de M. Varoga. Ce ne fut pas de ce côté que je dirigeai la caravane des voitures. Je laissai sur ma droite les trois villages et par un chemin bordé de poivriers que je connaissais, je gagnai le bord de la petite rivière, à l’endroit où il y avait un pont de bois, à peine un peu plus haut que la pente où le tigre m’était apparu pour la première fois et où le vent avait emporté mon chapeau.

Il y avait, de l’autre côté du pont, entre des champs de canne à sucre et des ananas sauvages, une assez vaste étendue de terre inculte. C’est là que je fis dresser les tentes et disposer les voitures, non selon la forme circulaire qui était habituelle, mais en longue ligne parallèle à la forêt.

On commença par donner à manger et à boire aux bêtes. Puis mes employés se groupèrent pour le repas autour de plusieurs feux, selon leurs sympathies ou plutôt selon leurs races et leurs religions. Il y avait le groupe des Chinois, le groupe des Malais et le groupe des nègres. Un Parsi de l’Inde du nord qui avait un caractère insociable et une intelligence rudimentaire était considéré comme un paria par tout le monde et se tenait à l’écart.

Je montrai ce soir-là la gaîté la plus amicale. Je fis distribuer du vin et je remarquai que tous en buvaient, y compris les musulmans. J’adressai même quelques mots au Parsi solitaire qui ne me répondit pas.

Je pensai d’abord à donner à toute ma troupe une autorisation collective de regagner les villages qui n’étaient pas très éloignés. Nous avions vu des lumières de feux et entendu des clameurs dans leur direction. On devait y célébrer la même fête qu’à Djokjokarta. Mais je pensai qu’il valait mieux avoir l’air de conserver autour des voitures une partie des gardiens pour ne pas éveiller la méfiance des autres.

Je m’assis donc familièrement autour du feu des Chinois et je leur confiai qu’ils étaient autorisés, eux seuls Chinois, pour leurs bons services à aller se divertir dans les villages que je leur décrivis comme particulièrement joyeux et dont je leur indiquai la direction. Je fis de même et si habilement pour les Malais et pour les nègres que le camp fut bientôt désert, chaque groupe étant persuadé qu’il laissait les voitures à la garde des autres groupes. Seul l’insociable Parsi ne profita pas de la liberté que je lui offris et demeura couché, la tête sous sa couverture.

Tout cela avait pris du temps. La nuit s’avançait. La lune se leva. L’immense forêt sembla se dresser tout à coup plus mystérieusement menaçante.

C’est alors que je commençai à ouvrir les cages. Il y en avait qui avaient des serrures, d’autres des crochets, d’autres des taquets, d’autres dont une partie glissait sur des rainures. Celles-là étaient les plus nombreuses parce qu’elles étaient les plus commodes pour faire passer les animaux d’une cage dans l’autre. J’en connaissais parfaitement le maniement et ce n’était pas là ce qui pouvait me gêner.

La difficulté consista à faire croire aux animaux, en présence d’une liberté subite, à la réalité de leur bonheur. Soupçonnèrent-ils quelque piège? Ou la terreur que je leur inspirais était-elle plus forte que tout autre sentiment? Mais ils demeurèrent à ma vue, quand je fis tourner les portes devant eux, dans une immobilité épouvantée.

Je fus obligé de saisir à pleins bras les oiseaux de nuit et de les lancer dans l’espace. Ils commencèrent par tomber comme s’ils n’avaient pas eu d’ailes. Je voyais la rondeur stupéfaite de leurs yeux, un je ne sais quoi de vexé dans le mouvement de leur cou comme s’ils avaient été victimes d’une nouvelle plaisanterie de leur bourreau. Puis soudain, presque tous ensemble, ils prirent leur vol et ils s’élevèrent très haut, très loin, par dessus la masse de la forêt, comme s’ils voulaient gagner la région lointaine des étoiles.

Les singes eurent l’air d’avoir reçu un mot d’ordre et se précipitèrent tous ensemble en gambadant au milieu du camp, cherchant à ramasser les vestiges du repas. Plusieurs me suivirent, l’un tenant une noix, l’autre une peau de banane, grimaçait derrière moi, et ce n’est que lorsque j’approchai de la cage d’un animal sauvage qu’ils prirent la fuite.

A part le babiroussa qui s’élança comme un bolide avec un formidable grondement de joie et disparut en une seconde dans la forêt, les animaux demeuraient taciturnes devant leur cage ouverte ou continuaient à sommeiller. Je fus obligé d’aller chercher un grand fouet et un épieu pour les obliger à sortir de leur rêve d’esclave et à profiter de leur liberté.

Et alors j’éprouvai une frénésie d’en finir. J’ouvris successivement toutes les cages, je fouettai, je piquai, je frappai, je courus d’un endroit à l’autre avec une extravagante activité. En quelques minutes le camp fut couvert de toutes les espèces animales de la création.

Le bruit qui domina fut le hennissement des chevaux. Ils étaient tous attachés ensemble, près du pont. Je les entendis se cabrer, tirer sur leurs courroies. Eux qui avaient pactisé avec les hommes et servaient à transporter leurs frères captifs devaient craindre les vengeances réservées aux traîtres. Mais les bêtes délivrées n’avaient pas de telles pensées. Elles luttaient contre un ahurissement profond, une tristesse infinie.

Un opossum se donnait un grand mal pour réunir ses petits qui se dispersaient. Un paon faisait la roue, mais c’était pour avoir une contenance. Un échidné épineux s’était mis en boule afin de délibérer silencieusement sur le parti à prendre. Un boa faisait un cercle parfait d’où émergeait sa tête pleine d’inquiétude et de timidité. Un korbi kalao tenta de se poser sur mon épaule pour conjurer les maux qu’il prévoyait. L’ours se balançait en rêvant. Les casoars à casque agitaient la protubérance de leur crâne et avaient l’air de dire: Qui sait? Une girafe baissait modestement la tête. Une panthère rampait. Une famille de lions de Perse habituée à passer dans des cerceaux, marchait tristement derrière le mâle et parfois un lionceau faisait un petit bond nonchalant, à travers un cerceau imaginaire. Des hyènes ricanaient avec scepticisme. Le fils du héron que j’avais brûlé claquait du bec d’une manière sinistre. Le renard d’Australie s’éventait avec le panache de sa queue. L’âne nain secouait son oreille unique. Toutes les bêtes attendaient les ordres du tyran porteur de fouet et d’épieu. Personne ne croyait à la générosité de l’homme.

Et tout d’un coup il vint de la profonde forêt, du royaume des végétaux et des humus, un souffle aromatique, une odeur d’herbes, de pourriture et de vie, un peu humide, un peu poivrée, une essence de décomposition et de germes transportée par le vent.

Le boa se déroula. La tortue platysterne se mit à courir avec une incroyable vitesse. Le corps des panthères ondula. Un cuscus s’élança le long d’un arbre et se perdit dans les feuillages. Tous les lions se mirent à bondir régulièrement et à la file les uns des autres comme s’ils passaient à travers des centaines de cerceaux. Le tapir, comme une offrande votive, leva son nez mobile vers le ciel. Les crocodiles glissèrent. Les loups coururent. J’entendis la muraille de la forêt qui craquait, l’eau de la rivière qui résonnait, éclaboussée par des plongeons de créatures aquatiques.

Et alors, le grand tigre de Java, qui n’était pas encore délivré, se mit à rugir. Ce rugissement hâta la dispersion des animaux épouvantés dans toutes les directions. Je jetai un regard autour de moi. Les singes eux-mêmes avaient regagné les arbres, mais ils se penchaient et semblaient attendre curieusement ce qui allait arriver.

J’aperçus à la même place, la tête hors de sa couverture le Parsi solitaire qui me regardait avec un visage indifférent et stupide. Je voulus le préserver du risque que j’allais courir. Puis si je devais être déchiqueté je préférais l’être en pleine forêt.

Je traversai le camp. Je choisis deux chevaux habitués aux fauves, je les attelai à la cage du tigre borgne et je les dirigeai vers la ligne sombre des arbres. La clarté de la lune me permit de distinguer un sentier plus large que les autres dans lequel je m’engageai. J’allai assez loin jusqu’à une clairière où je m’arrêtai et où je dételai les chevaux. Un claquement de fouet et ces fidèles serviteurs des hommes repartirent par où ils étaient venus.

Nous étions seuls, le tigre et moi, au milieu de la forêt, séparés par les barreaux de sa cage. Je le considérai un instant et il me sembla que le seul œil qui vivait dans son mufle, son grand œil vert et phosphorescent était une lampe qui éclairait non seulement la clairière devant lui et les arbres qui l’entouraient, mais aussi les profondeurs infinies de mon âme.

Non. Je n’eus pas la moindre hésitation. Je voulais aller jusqu’au bout.

Ce qui se passa fut beaucoup plus simple que ce que j’avais pu confusément imaginer.

Une fois qu’on avait ôté les ferrures qui le maintenaient, on n’avait qu’à tirer à soi un côté de la cage. Cette cage était très lourde et il me fallut saisir les barreaux à deux mains pour les faire glisser. Ils glissèrent avec un grincement métallique et je me trouvai alors sur le côté de la cage. Je ne bougeai pas. Il m’aurait fallu me pencher pour voir ce que faisait le tigre à l’intérieur et je songeai à la rapidité d’un coup de patte qui m’aurait brisé le crâne. J’entendis l’être redoutable respirer et ces quelques secondes me parurent infiniment longues.

Et soudain j’eus la sensation qu’il commençait à marcher. Lentement il sortit. Il avait la tête basse et flairait. Il se détourna légèrement de mon côté en soufflant et puis plus rien, plus rien qu’un frisson de feuilles qui se prolongeait dans l’enchevêtrement des lianes où il s’était élancé avec une vertigineuse vitesse.

Un sentiment de solitude tel que je n’en avais jamais eu pesa sur moi. Ce n’était pas encore l’heure où les rohi-rohi commencent à chanter dans les cocotiers. Je regardai anxieusement à droite et à gauche. N’avais-je pas réalisé ce que je voulais? Tout cela était bien ainsi.

Je me mis à pleurer.

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