‹ Le NaturalismeChapitre 16 sur 18 · XV

XV

SOMMAIRE

L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens. --La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France.

En Angleterre et en France, le roman a un hier. Ici en Espagne, il n'a qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle d'or et celui qui fleurit aujourd'hui.

Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui commença avec la Révolution de Septembre 1868.

La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes pas de romanciers.

Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien curieux au récit des pérégrinations de l'idée walter-scottienne au travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada, Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à l'esprit.

George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière.

Parmi les walter-scottiens, tous gens de valeur, il en était un qui, s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur d'Ivanhoë. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu, dont le bois pouvait servir à des œuvres sculpturales. Par malheur, cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas prix, par des œuvres de basse littérature, écrites pour le lucre. Deux ou trois romans d'entre ses premières œuvres sont les colonnes sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli.

Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de la Gaviota posséda-t-il le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott, Fernan prenait note des mœurs des gens qui respiraient autour d'elle. Elle peignait des asistentas, des bandits, des gaviotas, des curés, des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses tableaux. Il est des patios de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants. L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait alors.

Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un ruisseau peu profond et aux bords agréables[2].

Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.

Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les odalisques et les châtelaines.

Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de Men Rodriguez et la jupe de la Sigea frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à émigrer de Villa-Hermosa en Chine;--si nous voulons, je le répète, indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro Antonio de Alarcon.

Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, le Final de la Norma[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé Le Tricorne[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé deux générations de goûts bien différents.

Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en maître des cœurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de ses mains habiles.

Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme l'auteur du Scandale. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des autres auteurs.

Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait la moyenne intelligente. Il se compose de gens qui demandent au roman un honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.

Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.

Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la belle ombre, la galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé, l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une main prodigue.

Si dans les types de La Prodigue, de El Niño de la Bola[6], dans Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la filiation romantique; en revanche, Le Tricorne est plein d'un coloris franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon manie avec une singulière maîtrise.

Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse? Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que durant ces dernières années.

Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs, c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques, écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté.

Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le titre de Récits andalous, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup parce que, d'après la Revue littéraire, ils contenaient trop de théologie[7]. Nos voisins pensaient que les filles de Don Valera étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire voltairien.

Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée.

À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine. Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême. Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses romans.

Il n'y a pas de doute que Pepita Jimenez, Doña Luz, et d'autres héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne.

Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi, on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir.

Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui représentent en Espagne le réalisme.

[1] Gaviotas, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'œuvre capitale de Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les autres œuvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises (Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.)

[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues.

[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur).

[4] Traduit par Mme Bentzon, Récits de tous pays, chez Calmann-Lévy.

[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on dirait les romans de la rue du Croissant.

[6] La Prodigue a été traduite sous le titre de la Gaspilleuse par Mlle Sara Oquendo dans la Revue Britannique. Je traduis El Niño de la Bola sous le titre de Manuel Vénegas dans la Revue Moderne.

[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en français Doña Luz (Lalouette, édit.) et moi-même Le Commandeur Mendoza (Giraud).

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