XVI
SOMMAIRE
Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra. --Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant. --Perez Galdos.--Son œuvre idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman et des romanciers en Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes.
Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des Scènes Madrilènes et de Hier, Aujourd'hui et Demain, sans oublier Figaro dans ses articles de mœurs. Malgré toutes les différences qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré, assaisonné de satire.
Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits légers de Figaro et du Curieux parlant[1] se conservent dans toute leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume. Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir des mœurs originales qui disparaissaient et des nouvelles mœurs; en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale.
Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et perspicaces peintres de mœurs. Il fit franchement adhésion à leur école, mais il la transporta des villes à la campagne, au cœur des montagnes de Santander.
Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit quelques pages de l'auteur des Scènes Montagnardes, il semble que nous voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités.
Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par horizons limités pour que personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le sympathique écrivain.
Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et à raconter les mœurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de limité l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si, du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des plus fertiles que l'on connaisse.
Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis psychiques.
Si quelque jour les thèmes de la Tierruca s'épuisent pour lui, danger qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il fait choix; cette harmonie procède de causes intimes.
En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le cœur, qu'elle le divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et d'autres héros[2].
Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe. Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola.
Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières œuvres qu'il a adopté la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le cœur humain. Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles, pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.
Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je consacrais à ses œuvres dans la Revue Européenne.
Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très haute prérogative, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de notre époque doit être écrite en caractères d'or.
Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les grands artistes.
Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.
Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des Episodes, ce qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la magnifique épopée des Episodes au point de se déclarer explicitement dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans Doña Perfecta, dans Gloria, dans la Famille de Léon Roch[3].
Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans l'Ami Manso, et dans la Déshéritée, il comprit que le roman, plutôt que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire dans ses romans le champion de la libre pensée, du système constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses livres.
En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme en France, entre les deux écoles.
Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau. Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre. Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.
L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public. Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.
Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs, quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre, une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares, nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la première édition des Episodes. On dépense bien vite deux francs au café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman, tout Espagnol serre les cordons de sa bourse.
J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans!
Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols contemporains.
Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa Pepita Jimenez--son chef-d'œuvre--lui a rapporté environ deux mille francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il préfère une ambassade.
Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses œuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens commun.
Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique personne ne témoigne d'estime pour l'œuvre. Si le prêtre vit de l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public? Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.
Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la littérature ibérique.
Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui, aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie. En comparant les œuvres aux œuvres, notre patrie ne cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz, Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns, représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous contribuent à enrichir le roman national.
Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!
[1] Mesonero Romanos.
[2] On traduit en ce moment de Pereda Don Gonzalo, Pedro Sanchez et Les hombres de pro. J'ai donné une analyse de Pedro Sanchez dans mes Etapes d'un Naturaliste (Giraud, éditeur).
[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de Marianela; chez Giraud une traduction de Doña Perfecta, due à notre confrère M. Julien Lugol.
[4] On trouvera dans mon étude, Le Naturalisme en Espagne, Giraud, édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon, Alas, Ortega Munilla.