XXVI
La France roula au bord de l'abîme.
Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: se parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les rues ténébreuses du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante inégalité de forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrent sous les boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine.
Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent quelque gage de défaite! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne montrèrent plus depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche aînée.
Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se passer notre récit.
Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en distance pour se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la capitale.--Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris.--Les chemins étaient couverts de paysans armés; la garde nationale recueillait le fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France appartiendrait.
La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes aussitôt qu'elle y avait été connue.
Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,--la menace en avait été si souvent prononcée,--le retour d'un autre bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses, ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrui. Cependant l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne croyait pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au fond d'être pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions répandues partout, les journaux extrêmes annonçaient,--on ne sait dans quel but étrange de séduction politique,--une révolution sociale complète à la première crise dont leurs doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes têtes du parti avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après laquelle les plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas plus de cinquante arpents.
Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle d'une guerre ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à la moindre oscillation de l'État, on cloue la porte du grenier; on creuse un trou dans les champs, et l'argent disparaît de la circulation.
Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,--nous l'avons dit,--au secours de la capitale soulevée, les autres, au dépôt de leurs économies pour le mieux cacher.
Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami n'eut plus de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; on ferma les portes; l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla les écus et les enfants; les hommes prirent les premiers sous leur protection, les mères se réservèrent la défense des autres. Puis, la fourche de fer à la main, on attendit derrière la haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace vague qui reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est vague.
On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, tant à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à retirer ses fonds, à s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté avec des chances de réussite égales à celles sur lesquelles comptait la révolte de Saint-Merry, formidable en nombre, en moyens d'attaque, en affiliations, en position, et redoutable surtout par son enthousiasme. Issu en droite ligne de celui de juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé dans des serments d'union prononcés sur les restes du général Lamarque.
Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements entre les républicains et la ligne; il avait vu les soldats râlant dans les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des bornes; il avait franchi des barricades formées d'un rang de républicains morts et de pavés.
Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles avaient percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur. Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau tricolore avaient tour à tour flotté à ses yeux au sommet des maisons de la rue Saint-Martin, le long desquelles il avait plu du sang sur ses joues.
Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques de la révolution de juillet avaient été le point de départ, Maurice approuvait l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être assurer la dernière conquête de cette révolution.
Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,--sa figure l'attestait suffisamment,--de la mort de ses meilleurs amis, de ses frères en opinion; il avait dû se mêler à leurs rangs crevassés par la mitraille, et verser l'obole de plomb à son parti; il s'était ensuite retiré, se disant que sa vie était à d'autres dans la condition où le sort l'avait placé. Après s'être montré brave, il s'était montré honnête.
Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile de nier que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, eh bien, il n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, se rajeunit dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot: il n'aura pas abandonné son poste au milieu de la société.
Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un coin sombre de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant lui-même; il étend ses doigts crispés sur son front en sueur; il écoute; il parle vite, seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, à la croisée; il court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire petit dans son coin, les cheveux hérissés, le front jaune, l'oeil ouvert.
--Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine pour la soulager.
--Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! L'entrepôt sera construit à trois lieues de là; il sera construit de l'autre côté de Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté de l'enfer! plus d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait de la promesse de l'employé au ministère, voleur en sous-ordre d'un voleur, qui aura traité des deux mains! mon concurrent lui aura jeté dix mille francs de plus, mille francs, peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté. Six cent mille francs engloutis dans cette mare de corruption!
L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine en achat de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, nids à rats, de ces masures infectes, payées dix fois leur prix?
Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées pour payer ces maisons?
A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et banqueroute frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; banqueroute avec la marque. On ne marque plus: c'est vrai! Je ne serai pas marqué!
L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle!
Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement taciturne à inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure à la fois en regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec la symétrie des premiers temps. Reflet de son âme, les reliques saintes des familles n'étaient pas autrefois salies de poussière et poussées au hasard sur les étagères.
Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice cherche dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, et traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, une planche de salut, un angle de rocher où s'accrocher dans le naufrage, dût-il s'y suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre expressivement la main.
--Ta cause est gagnée, Maurice!
--Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, et tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche vient d'être versée.
--Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à la mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se sont fait jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue Maubuée, la rue de la Verrerie, toutes les rues environnantes, s'en vont au choc des boulets. Quand les étages s'écroulent, de braves jeunes gens paraissent sur le bord des croisées, saluant la foule qui les maudit; ils sourient et meurent en criant: Vive la république! S'ils tiennent encore jusqu'à demain matin, la royauté ne couchera pas demain soir aux Tuileries.
En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec le ton d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme prêt à s'accommoder de la république si elle est proclamée, Victor attendait de Maurice quelque explosion patriotique qui fît diversion au chagrin dont il le voyait accablé.
--Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs! Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes de l'honneur.
Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec une joie qui m'a élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris! Ce désordre entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle s'engloutisse!
Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes, buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts par les fenêtres? Ainsi je les ai vues.
Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là, une autre là, près du front. Point d'hypocrisie: mon dévouement, ce n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je n'en voulais à personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le banqueroutier!
--Oui, le coup est grave, Maurice, mais...
--Grave! il est mortel.
--Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du triomphe.
--Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! Est-ce que les affaires rapportent jamais quelque gloire, que l'on réussisse ou que l'on succombe? La spéculation la plus honnête, c'est d'acheter à trois francs pour vendre à quatre francs; et cela est un vol. Qualifie notre opération maintenant.
Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; elle nous paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,--c'est une justice que ma conscience me rend,--aucun crédit sur ces trafics que tu décores du nom de grandes affaires. Que n'appelles-tu aussi grandes affaires la fabrication de la fausse monnaie et de faux billets de banque?
--Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol.
--Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare?
--Il y a des hommes probes en affaires.
--Ceux-là ne sont pas millionnaires.
--Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort?
--Et toi dans leur conscience?
--Ah! Maurice, la colère t'égare.
--Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur de toute ma raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin de fer est une extravagance. Notre grande fortune va se réduire,--sais-tu à quoi?--pour toi en une fuite à l'étranger, pour moi en une prison perpétuelle.
--Si cependant, Maurice, la république est constituée?...
--Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi aussi?
--Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice?
--Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé?
--L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement malheureux: il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc d'ailleurs que cet Édouard?
--C'est...
Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage d'une révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa soeur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le voilà, comptant sur la république pour aplanir un chemin doux à la banqueroute! Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands!
--Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a eu assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier à me demander: Qu'est-ce que ce monsieur Édouard?
--Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor qui se torturait vainement pour se poser en honnête homme.
--Oui!
--C'est un rentier?
--Oui!
--Un jeune homme?
--Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes?
Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement un habit marron.
--Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles nous mettent à couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Édouard que je veux rendre les premiers... Entends-tu?
--Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor.
--Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés sur l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa mort; et de trois cent mille francs enlevés de là.
Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts, les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse, il répéta cette effrayante et courte syllabe: Là! Le ressort d'un pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'une cervelle humaine saute au plafond...
Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue l'idée de cette exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu qu'il y avait de l'or là-dedans? Mais tu le flaires donc?--Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider, semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu allais! tu plongeais!--Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle!
Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé autant l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer. Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi Victor ne répondit pas à Maurice.
Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la pelouse, des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent l'attention de Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Probablement les voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait.
Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a laissé la capitale.
--Dans le plus grand trouble.
--Les révoltés faiblissent-ils?
--Nullement, monsieur.
--Le nombre en augmente-t-il?
--D'heure en heure, à vue d'oeil, à mesure qu'on tue.
--Et les Parisiens?
--Ils regardent par leurs croisées.
--Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent?
--Je ne m'en suis pas aperçu.
--Les boutiques sont-elles fermées?
--Aucune.
--Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces gens-là est odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre comme de leur arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires!
Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice.
--On vient donc à leur aide? continua-t-il.
--De tous côtés, monsieur.
--Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas.
--Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille républicains qui arriveront de Dijon demain matin.
--Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination ensuite, bouleversement.--Mais la troupe? la troupe?
--Elle les assiége aussi de toutes parts.
--On se massacre donc?
--C'est le mot.
--On ne présume pas à qui restera la victoire?
Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la route.
Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à coeur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs visages l'altération d'une fuite précipitée.
--Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain.
Le coeur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même, Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère était resté à l'attendre.
--Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a relayé emporte une famille entière. On émigre déjà.
--Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront pour rien.
--Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires, c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, que tout soit anéanti.--Tout! plus de commerce, plus de tribunaux! Que l'échafaud de bois où l'on expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siége de la justice!--C'est mal!--Mais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de destruction. Et que le 15 n'arrive jamais!
--Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du 15, il y aura prescription de droit.
--Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur, vous n'entendez donc pas?
--Expliquez-vous! parlez!
--La cour est pleine de gens pressés de vous voir.
--Victor,--je ne sais,--vois toi-même!--regarde par la croisée quelles sont ces gens.
Victor ouvre la croisée et regarde.
--Ce sont tout simplement tes clients.
--Mes clients!
--Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, Maurice?
--Je n'en sais rien.--Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, attends. Je descends. A quoi bon?--Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la cour.--Ils trouveraient du louche...
Effaré, Maurice sonna; il sonna fort.
Le clerc reparut.
--Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là-bas de monter?
--Vous ne me l'avez pas commandé.
--Allez donc! et qu'elles montent.
--Victor, suis-je pâle?--je dois l'être. Je sens fléchir mes jambes, j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là, reste là; toujours là.
La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, fermiers, bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la fois dans le cabinet, non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à Maurice.
--Monsieur Maurice, répondez-moi.
--Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant les autres.
--Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars.
--Monsieur le notaire!
--C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure!
--Et moi depuis deux heures.
--T'en as menti.
--Menti toi-même.
--Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas.
--Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour.
--Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes.
--Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau.
--Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher!
--Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!--tous!--D'abord, qui vous amène chez moi en si grand nombre?
Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier.
--Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son beau-frère de mettre en mesure de parler pour lui.
--Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici:--On assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine.
--Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,--et il y avait pas mal de temps que ça bouillait,--les républicains qui font des horreurs aux quatre coins de Paris.
Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour effectuer cet achat, quatre-vingt mille francs. La propriété ne s'était élevée qu'à soixante-trois mille: c'était donc dix-sept mille francs qui revenaient à Robinson. Pendant quatre mois il avait balancé à les retirer. Mais au bruit de l'émeute, il était accouru comme les autres.
--Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains.
--Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on l'avait dans l'oreille.
--Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a entendu le canon.
Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de l'insurrection parisienne.
--Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale.
--Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône.
--Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir.
Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il ne parvenait pas encore à s'en faire écouter.
--Messieurs, je...
--Il n'y a plus de sûreté nulle part.
--Ils incendieront nos meules de foin.
--Ils couperont nos arbres au pied.
--Mes braves gens, je...
--Les scélérats!
--Plus de récolte, plus de moissons, plus rien.
--Mais amis, je...
--Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. Il ne s'agit pas de ça!
Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an, avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant d'un héritage.
--Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être nous serons attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil, et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt. C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y a de la graine ici, viennent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça vous va-t-il?
L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son coeur, qui battait auparavant avec violence, s'arrêta net.
--Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas que nous soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils viendront quand la besogne sera finie là-bas, à Paris.
--Dame!--c'était une autre voix,--Pierrefonds dit vrai; ils vous arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour, ils sont partis!
Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans.
--Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, mes amis? Quoi! vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une fois, qui donc s'est moqué de vous?
--Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à l'abreuvoir.
--Vous voyez donc combien c'est faux!
--Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre; mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé, à cause de l'émeute.
--Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs.
--Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de monsieur le maire.
--L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui lui a fait part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le coq du clocher?
Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr d'être agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se déridèrent.
--Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu. Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants.
Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse adroitement autour de leur base, un enfant les fera pivoter.
Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus calme, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front. Victor triomphait.
Pour que sa victoire fût complète, il ajouta:
--Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant, vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance.
Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y eut unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice.
--Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur!
--Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit?
--J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici.
Et plus loin:--Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?--Dame! il faut bien croire un peu à ce qu'on vous dit.
--Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui traversera vos villages.
Les clients avaient décidément honte au fond du coeur de s'être livrés à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à revenir sur son projet de retrait d'argent. Il prit un visage de désintéressement qui semblait dire:--Nous en serons quittes pour un voyage à Chantilly; voilà tout.
Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complétement étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On écoute:
«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit dernière les rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque.»
Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du crieur public.
--Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer.
--Il a dit événements, cependant.
--Événements! tout est événements pour Paris: le lever du soleil et le cours de la rivière.
--Mais il a ajouté sinistres, monsieur Victor.
--Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait sinistres?
--Chut! il crie encore.
Victor veut parler.
--Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor.
Les oreilles sont attentives.
Et le crieur:
«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre les troupes et les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du nouveau! de l'intéressant!»
Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet de ce bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si ardemment voir périr la France. Bien! bien! murmurait son coeur noyé d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu! de m'ensevelir dans ce désordre. Oh! vienne vite la crise!
Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts; celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de restituer les dépôts.
--Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est la mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent, qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là.
--Ah! bah! mourir! fuir plutôt,--si fuir était facile;--mais ils sont dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils lisent!
--Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant, et ils seront ici,--là.--Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants! J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà; ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution! un parti!--dis-le,--qui nous tire de là. L'incendie!--brûlons l'étude.--J'accepte tout.
--Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là.
--Hélas!
--Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns que pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides.
--Achève! j'entends leurs pas.
--Es-tu déterminé à tout?
--A tout, Victor.
--Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui sont dans ces cartons.
--Prends, oui! tu as une idée: laquelle?--Et puis,--mais vite!--Mais parle, finis?
--Je vais à Paris.
--O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris?
--Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas.
--Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir.
--J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu?
--Malheureux! tu extravagues toujours.
--Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus: j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi! fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien, je t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même.
--As-tu ta tête, Victor?
--Regarde si je l'ai!--Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide en un clin d'oeil, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches qu'il bourre, dans son chapeau; il regarde ensuite son beau-frère, stupéfait de voir que Victor sait si ponctuellement le contenu de ses cartons.
Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude.
Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière.
--Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, nos papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus maîtres de Saint-Denis.
--Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer vos dépôts à tous.
--Ah!
Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur argent.
Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche.
D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs portefeuilles de cuir gras.
D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le couteau y avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse précision.
Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigts en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans l'arithmétique exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un eustache.
Rompant ce silence animé, Victor leur dit:
--Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis? ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance de l'exactitude qu'il a apportée sans relâche dans vos affaires, qui ont toujours prospéré entre ses mains?
--Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle!
--Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice.
--Ce bon monsieur Maurice!
Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de son beau-frère.
--Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque nous n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis aussi bien que vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ: ceci est à merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. Il y a à retirer des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des bordereaux: vous ne voudriez pas plus nous créer des difficultés que nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre vos intérêts. Apportons donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas trop de la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette journée. Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir; peut-être bien avant dans la nuit.
Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières paroles de Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût prononcées.
--Jusqu'à ce soir!
--Ah bien! voilà qui nous arrange.
--Et nos femmes qui attendent.
--Et nos enfants qui nous croient déjà tués?
--Et nos maris? disaient les femmes à leur tour.
--C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, comme si l'on n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et des vaches à conduire au pré.
--Et mes foins qui sont dehors?
--Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce que je vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez votre protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant pas la nuit, à travers des bois et des plaines, avec votre argent ou des valeurs précieuses, au moment où vous pourriez être assaillis par les brigands. Ce sacrifice serait bien consolant pour mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain; passez le reste de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici à demain matin, les événements de Paris auront pris un caractère décisif.
En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor remarquait le peu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, plus il avait l'air de les remercier de leur condescendance pour ses paroles. Il reprit:
--Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je me plairais en d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, c'est aujourd'hui Sainte-Claudine...
--Il est décidément fou à lier, pensa Maurice.
--Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne de madame Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée de ses meilleurs amis: les meilleurs amis d'un notaire sont ses clients. Le dîner est prêt depuis hier; il faut qu'il se mange ce dîner, n'est-ce pas? Qui le mangera si ce n'est vous?
C'est à vous, d'ailleurs, qu'il était destiné. Les lettres d'invitation allaient partir, quand le trouble des affaires politiques en a suspendu l'envoi. Mais, puisque vous voilà, nous vous retenons; vous ne nous quitterez pas. L'occasion est trop belle.
Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quelques préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. Ne rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même pensée de franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité.
--Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans.
--Vous nous restez? je savais bien.
--Dam!
--Qu'en dites-vous, les autres?
--C'est embarrassant.
--Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple; la frugalité de nos pères: quelques melons hasardeux, quelques volailles chaudes et froides, quelques bons gigots de fermier, force entrées bourgeoises; un peu de champagne, un peu de bordeaux, beaucoup de petits vins de Mâcon. Que voulez-vous, on traite les amis sans façon. Le coeur, voilà le meilleur mets.
Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder à ce banquet de famille ait un côté onéreux pour vous; comme nous serions au désespoir, M. Maurice et moi, de vous contraindre à des dépenses, en restant à Chantilly jusqu'à demain, vous vous logerez à nos frais dans les meilleures auberges du pays: la dépense nous regarde, tout est à notre charge. La journée est superbe; allez faire un tour dans les bois jusqu'à huit heures. A huit heures la table vous attendra, et l'amitié aussi.
Il était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée aux paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, au moment critique de l'insurrection parisienne, et que le désir de jouir d'un bon dîner, avaient vaincu les hésitations les plus tenaces.
--Comme il fait durer le supplice! murmurait Maurice; il ne veut pas mourir.
Il était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour lui dire:
--Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu les invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly! Il aurait volontiers ajouté:--Crois-tu donc ces gens-là assez scélérats ou assez simples pour accepter ton dîner quand leurs compatriotes meurent sous la mitraille?
Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples pour accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par un sourire de contentement, la politesse de ses clients.
--Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, à toutes forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument à liquider et à partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits sur-le-champ.
Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il posa devant Maurice.
--Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, nous resterons ensemble: le retard sera pour tous.
--Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, restez, réglez, liberté entière; mais toujours le dîner à huit heures. D'ici là, repos à l'auberge, promenade au château: c'est entendu.
--Oui: c'est entendu.
Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements captieux de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse de se goberger sans bourse délier, sortit pour se répandre par tout le bourg, d'heure en heure plus inquiet des bruits que le vent apportait de Paris.
--Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor!
--Ce que je t'ai dit: acheter des rentes pour rien; les revendre, en centupler le prix si le gouvernement résiste; périr s'il périt.
--Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me demanderont ma femme?
--Léonide! ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à rien: seulement à ce dîner! Que rien n'y manque, ni les mets, ni les vins, ni les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y aura du changement pour nous!
--Tu es un démon, Victor!
--Soit! Mais je cours à Paris. En deux heures et demie j'y serai: il sera trois heures à mon arrivée. Si, à huit heures, ce soir, je ne suis pas de retour, sois sûr que je serai mort en route ou qu'il n'y a plus d'espoir de nous tirer jamais du précipice au fond duquel je ne nie pas que nous ayons roulé.--Adieu, Maurice!
--Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans ce monde; si tu croyais à une vie...
--Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six francs, et aux restaurations qui la remettent au pair.
Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus à Chantilly.
Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa prison, Maurice n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été dressé devant sa porte.
Il fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; il n'en sortit en sursaut qu'aux cris d'un autre bulletin de Paris, car d'heure en heure, échelonnés sur la route par le gouvernement et par les partisans de l'insurrection, des vendeurs de nouvelles criaient et répandaient dans la campagne les événements qui se succédaient dans la capitale.
Maurice s'approcha de la fenêtre, et la voix du crieur lui jeta ces mots:
«Voilà du nouveau, de l'intéressant! Le parti républicain s'est rendu maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et des ruelles aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon dont il espère pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre a été brûlé. Hésitation des troupes.»
--Bien! très bien! s'écria Maurice en frappant du pied. De la résistance! toujours des combats! tuez-vous! tuez-vous! Que le cheval de Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris disparu!
Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente:
«Victoire des troupes sur les révoltés, poursuivis et exterminés dans les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. Mort de leurs principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. Conspiration ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée par des papiers trouvés sur les cadavres des rebelles.»
--Qui croire? l'un proclame la victoire, l'autre l'extermination des révoltés! Confusion du monde!
Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins contradictoires.
Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un éclair, un homme à cheval, qui s'arrêta devant la grille de M. Clavier Maurice reconnut cet homme dont la sueur inondait le visage enflammé: c'était celui qui avait passé une journée entière à l'attendre au carrefour des Lions.
Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et dans ce coin il lut les deux bulletins.
Quant il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; sa joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une grille.
Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement:
--Mort, à la fin! mort avec son drapeau blanc! mort précipité du haut du clocher de Saint-Merry! mort frappé d'une balle au front! La sainte hospitalité est vengée!
Si Victor se fût trouvé là, il eût ajouté:
--Et puisque monsieur Édouard de Calvaincourt, cet intéressant jeune homme, est mort, c'est trois cent mille francs de moins à rembourser.
Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre qui lui avait confié dans le temps la caisse de secours des pauvres entra dans le cabinet.
Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa visite; son visage effrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, la terreur de l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, il venait reprendre la caisse de secours, et décharger de la périlleuse responsabilité d'un aussi précieux dépôt celui qui, dans des moments plus calmes, avait accepté de le mettre sous sa protection.
Le prêtre ajouta cependant:
--Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, que le parti républicain, s'il était vainqueur,--et tout prouve qu'il le sera,--ne se ferait aucun scrupule de donner aux pieuses épargnes de mes fidèles une direction qu'il ne m'est pas permis de supposer, mais qu'en tous cas il m'est imposé de craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait que moi pour victime. Le temps presse, le danger s'accroît. Restituez-moi ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la sûreté des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance vous soit toujours acquise.
Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des craintes peu honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain: ce n'était pas surtout le moment de défendre la moralité de sa propre opinion, quand il avait presque la conviction que le contenu de la caisse de secours des pauvres avait été volé par son beau-frère, il n'y avait pas un quart d'heure, s'il n'avait été enlevé plus tôt.
La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la place où il était; mais la clef y était restée aussi: et combien ne redoutait-il pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de la sentir d'une légèreté significative!
Encore une honte à subir! pensa-t-il.
--Et que ferez-vous de cet argent? demanda Maurice, lui qui jamais ne s'était cru en droit d'adresser une semblable question à qui que ce fût.
--Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au village de ma paroisse. Arrivé là, si j'y arrive, j'appellerai tous les pauvres, je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai le partage de ce qu'elle contient. Après, Dieu fera le reste: ils défendront leur bien.
La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, si empressée de rendre une somme dont personne ne savait le chiffre et la source, fut une dure leçon de probité pour Maurice.
--Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu seul et ses vertueux représentants,--et non le monde,--savent pardonner, si j'avais, monsieur, disposé de cette somme; si je ne l'avais pas; si, par une licence dont je n'absous pas ceux de ma profession qui en usent, j'avais placé vos fonds, que diriez-vous parlez!
Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait au prêtre, et il était pressant comme un coupable qui cherche à savoir son sort.
--J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais d'abord de vous être trouvé dans une conjoncture telle, que l'emploi de l'argent d'autrui vous eût été nécessaire. Il y a des fautes de position dont il ne faut pas rendre les hommes absolument responsables. Ensuite, je dirais à mes paroissiens que les dernières réparations de l'église ayant beaucoup plus coûté que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de toucher à la caisse de secours pour combler les frais: on me croirait. Quelques-uns murmureraient un peu; on laisserait passer l'ondée. Vous pensez bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de moins à ma bibliothèque, et j'aurais bientôt, par ces privations, si tolérables et si légères, remplacé, dans ma caisse, le déficit que votre malheur y aurait laissé. Peut-être imaginerais-je mieux en pareille circonstance. Bénissons toutefois le ciel, monsieur, qu'elle ne se soit point présentée. Les plus beaux dévouements ne valent par la joie de s'en passer.
Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur avait soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista pas davantage; il se leva. Prêt à partir, il attendit que son dépositaire lui remît ce qu'il était venu chercher.
Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une expression toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, sa douleur, l'entraînaient à répandre. Il était depuis si longtemps privé de consolation, depuis si longtemps il n'avait satisfait à l'impérieuse faiblesse de la confidence, ce besoin que Dieu a mis au fond de l'âme humaine pour lui rappeler son incertitude, quand elle va seule, qu'à cette main qui s'ouvrit à sa main, qu'à ce regard si peu importun et pourtant si pénétrant, qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa parole, toute chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme malgré lui.
Tant de chaudes effusions chez un homme qu'il se figurait ossifié par des préoccupations matérielles, tant d'oppression morale amassée au fond d'un coeur qu'il avait cru jusqu'ici tout entier livré aux joies d'une fortune sans mélange, surprirent la candeur du prêtre, qui résistait encore à la pensée, pourtant bien évidente, que Maurice avait de graves aveux à lui faire à l'occasion de la cassette.
--Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à peine dire à Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre maison; mais ceux qui la connaissent se plaisent à en louer l'ordre, la sagesse et l'économie.....
Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par trop de hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, si toutefois il n'avait pas deviné juste en se la présentant, comme tout le monde, du reste, sous de trop avantageuses couleurs.
--Vous n'avez pas d'enfants dont l'avenir vous soit un souci. Je vous demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires; mais nous n'avons d'autre mérite parmi les hommes, nous prêtres, vous le savez, que celui de nous exposer à la colère de leur mépris, pour les rendre au repos qu'ils ont perdu, quand il est encore temps.
--Quand il est encore temps! murmura Maurice.
--Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, avec votre caractère si naturellement porté au bien.
Il y eut un sentiment de vénération dans le coeur de Maurice pour cet homme qui, en droit à chaque minute de lui demander compte de son dépôt, oubliait de l'en entretenir, malgré l'imminence des événements à l'occasion desquels il venait le retirer, pour lui prodiguer des conseils affectueux, exprimés avec la plus tendre délicatesse.
Des larmes humectèrent son regard.
--Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement pour obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne comment j'apaiserai le cri de vengeance dont la société s'apprête à me poursuivre! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? pourquoi ne devine-t-il pas ma faute à ma pâleur? Je n'oserai jamais, le premier.....
--Parlez, dit le prêtre en s'asseyant à côté de Maurice, qui resta debout; parlez! mon fils!...
Le prêtre avait enfin compris.
Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. Il ne résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sur lui l'homme pieux, illuminé au front de la sublimité de son ministère.
Recourant à un moyen plus expressif que la parole, et moins pénible à sa position, à un moyen qui allait apprendre toute l'histoire de sa vie au bon prêtre fermant déjà les yeux pour l'écouter, Maurice s'élance à l'étagère où repose la caisse de secours et la prend dans ses deux mains.
Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, la caisse est pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il l'ouvre.
Le prêtre s'écrie:--Vide! n'est-ce pas?
--Pleine! monsieur, répondit Maurice.
Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue.
--Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à s'armer de sang-froid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence inopportune, puisqu'il était loin de la devoir à une personne nullement en droit de se plaindre de sa probité, vous voyez, monsieur, que rien ne manque à votre dépôt: comptez!
Le prêtre referma la caisse; et, sans oser pénétrer le mystère d'une comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, mais un peu honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion dans l'humilité passagère d'un homme du monde, il prit la caisse de secours, salua Maurice et sortit.
--La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice: elle fait vivre, je l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, inconnue.
--Parbleu! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était trouvé là au moment de la réflexion.
Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent.
Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe?