XXVII
Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, il avait été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait éprouvé qu'une légère indisposition; dès lors il avait été aisé à M. Durand de se convaincre que Victor, dans son zèle indécent, n'avait eu d'autre but que de s'afficher comme le complice d'un acte dont l'outrageante publicité le lierait à l'héritière de M. Clavier.
Jaloux de la réputation d'une jeune personne désormais maîtresse d'une maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa écouler le temps rigoureusement nécessaire à une visite, puis il sortit et alla exprès à la pièce d'eau, vers les dames qui n'avaient pas manqué de l'y attendre, pour les confirmer dans l'idée que mademoiselle de Meilhan avait réellement ressenti les premières atteintes du choléra.
Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit succéder l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent.
Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations de la forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles de développer le germe du mal dont Caroline avait été frappée, elles rentrèrent la tête basse au logis.
Victor avait prévu, point par point, les conséquences de son mensonge.
Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les douleurs de l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le scandale de la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en l'épousant; ainsi il avait été fort indifférent sur la réception faite au docteur.
S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance que comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état de mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup plus tenu à ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne le fût pas. Il s'agissait d'en profiter et non d'en peser les probabilités. D'ailleurs, Maurice n'aurait pas menti sur choses si graves.
Il allait jouir des fruits de sa combinaison; du moins l'espérait-il ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets dont aucun projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, quand le changement d'entrepôt et l'insurrection du 6 juin cassèrent en quelques minutes les premiers échelons de sa fortune, et le jetèrent brutalement par terre. Il y avait de quoi être écrasé: Victor fut étourdi. Quelque impassible néanmoins qu'il fût de caractère, il se courba pendant les heures lugubres qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère, des funestes accidents dont nous avons été témoins.
Si l'on n'a pas oublié que mademoiselle de Meilhan n'avait pas consenti à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le dernier soupir, et si l'on se souvient de la lettre restée sans réponse qu'Édouard avait écrite à Maurice pour avoir cinquante mille francs, on apportera peut-être quelque patience à écouter la suite de la passion si horriblement traversée de Caroline.
Édouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là, spectateur de la fermentation publique contre la royauté de Juillet mal affermie; ne la voyant pas trop courageusement soutenue, même par ceux qui en avaient le plus profité, il se persuada que les républicains en auraient bon marché. Sa conviction, on l'a dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri V ne rentrerait aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une république, par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les rangs des révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions adultères de partis. Édouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car elle finirait par une balle.
Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à cause de la prescription de son passeport d'emprunt, et par la détermination de Caroline, dont il n'avait pas osé violer la pieuse résistance au pied d'un lit de mort, Édouard aurait été blâmable de rester étranger au mouvement insurrectionnel. Nous avons vu comment Maurice n'avait pas été non plus le moindre obstacle à la fuite d'Édouard.
Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant d'être accepté par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement mortelle à la sienne dès qu'elle aurait triomphé? Qui l'a suivi à travers les clubs souterrains où des figures sombres, rangées contre des murs humides, jugent et condamnent la royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel? Qui a souffert avec lui les insultes faites à ses plus chères prédilections, afin d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses une place là où il y avait à combattre le visage masqué?
Ceci sera son secret.
Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, en sueur, comme un malade qui pressent la crise.
A des distances lointaines, mais dont les échos mesurent le sinistre intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au pied des rues désertes, des ombres courent, arment des pistolets, bourrent des carabines, et en fuyant se communiquent à l'oreille des paroles de ralliement.
Ici des groupes se pelotonnent; plus loin, ils s'abaissent et démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux dont le cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent en nappes bourbeuses au bas des maisons; des pierres alourdissent des tonneaux; sur ces tonneaux des planches tombent et s'appuient: ce sont des ponts, des portes, des remparts. Derrière ces remparts grossiers, mais massifs, des fourmilières silencieuses campent et veillent; elles fondent des balles à la lueur d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir.
Édouard est là. Il a mis les mains dans les pierres, dans la boue, dans le plomb.
Vienne le jour, il les lavera dans le sang!
Ce jour se lève: c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, qui a vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant le cabinet de Maurice; jour néfaste, qui, des pavés mitraillés de Paris jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan, a lancé un messager épuisé de fatigue.
Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline descendit au jardin et entra dans la serre, dont les panneaux soulevés, pour permettre au vent doux de juin de s'y introduire, laissaient apercevoir dans le fond un double rang d'orangers tout vivaces de leurs feuilles vertes et des rameaux embaumés de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque arbuste, aspirait, dans cette matinée égayée par le chant des oiseaux, sa part de soleil, son souffle d'air, son infusion de vie, sa nuance de couleur et de grâce. Ils semblaient tous s'être préparés pour recevoir la visite du printemps: les uns montaient, les bras déployés, vers le soleil, beaux bananiers enveloppés étroitement dans leur fourreau de soie, comme des princes persans dans leur tunique; les autres se courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de moelleuses bayadères tout à coup changées en tulipiers; Vichnou les avait touchées.
Toutes ces plantes, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère qui les entourait et qui leur faisait une patrie commune au milieu de laquelle chacune étalait sa beauté particulière. C'étaient des inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons vaporeux et voilés comme la pudeur, des bouquets liés d'eux-mêmes et cherchant une main pour les prendre; c'étaient des corolles renversées en sonnettes, agitant leurs anthères comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles, inclinées sur leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des colibris prêts à s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles, mélancoliques ou coquettes, ayant presque une âme et une voix.
Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par des formes aussi incisives que la langue du pays, que son accent.
Bienfait des contrées sans ombre, le latanier élargissait son éventail aux mille lames, tandis que, plus loin, les arbustes du Gange effilaient et abaissaient en forme de rames leurs feuilles dentelées et arrondies pour voguer sur le fleuve sacré. Qu'un beau scarabée rose tombe dans la feuille du zamia, et l'équipage végétal sera complet.
L'imagination est heureuse de trouver des ressemblances entre des objets où Dieu n'a mis peut-être que l'intarissable variété de ses créations. Chaque bel arbre aux formes souples et tendres rappelle à notre faiblesse aimante, par des analogies mystérieuses dont les anges seuls ont la clé, une chose chérie, une chose absente, évanouie. Qui sait si le sang et la séve n'eurent pas autrefois une même source?
Caroline eut des tendresses, des regards, des soupirs, pour ces fleurs qui la regardaient lire la nuit, et qui l'appelaient de leurs parfums quand elle les oubliait pour lire.
Elle va de l'une à l'autre pour les respirer doucement; elle va, de ces petites étoiles, découpées à l'image de celles du ciel, qui sont peut-être aussi des mondes de parfums, à ces amas de pierreries égouttées sur des branches; à ces myriades de topazes, de perles végétales que la Vierge fit pour son diadème, laissant les autres perles aux reines de la terre.
Entre les plus hauts arbustes et les lianes rampantes, d'autres fleurs épanouissent leurs corolles peintes par les anges dans les loisirs de la création; leurs doigts les ont veloutées, plissées à mille plis, évasées en calice pour recevoir la rosée, et puis les divins espiègles ont soufflé dedans pour les arrondir; leur haleine y est restée.
Caroline salua toutes les fleurs en passant, gracieuses amies qui lui rendirent son salut matinal. Elle en porta quelques-unes à ses lèvres, les retenant longtemps comme pour un adieu éternel.
On eût pu la voir ensuite aller de place en place s'asseoir un instant sous chaque ombrage, et essayer de toutes les suaves exhalaisons de la serre afin de dilater sa poitrine où se posait sa main. Sa tête, rêveuse et triste, balancée sur ses charmantes épaules, penchait ainsi qu'une fleur à qui l'eau a manqué tout un jour d'été. Enfin elle se reposa sous un bel oranger de Naples, regardant fixement devant elle, suivant le fil d'une pensée qui parlait du fond de ses yeux et allait jusqu'au ciel. Sur ce chemin idéal, son âme montait et descendait; mais, à chaque voyage, elle abrégeait le retour. Le ciel l'attirait davantage.
Après avoir inutilement cherché une attitude de repos, ses bras, sans force, fléchirent et pendirent le long de sa robe blanche, nouée par une ceinture noire, signe de deuil qu'elle n'avait pas cru devoir refuser à la mémoire de M. Clavier. Ainsi brisée, elle parut plus immobile que les plantes à travers lesquelles elle se dessinait.
Caroline demeura une heure entière dans ce repos; sa figure d'albâtre s'anima ensuite doucement; elle sourit comme étonnée de l'heureuse idée qui lui naissait spontanément. Était-ce un espoir? était-ce une voix qu'elle avait entendue? Caroline se leva et se dirigea vers les panneaux vitrés de la serre, qu'elle abaissa l'un après l'autre, sans en oublier un seul.
Caroline se trouva enfermée avec les fleurs.
Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir qu'elle avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes funestes que M. Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher.
Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de vapeur, remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. Le tan, dont le parquet était couvert à une profondeur de deux pieds, fermenta et fuma. Aux carreaux s'attachèrent des vapeurs blanches; et bientôt s'opéra une dilatation puissante dans le tissu, dans les feuilles et les fleurs des arbustes exposés à l'action d'une température élevée. Des camélias s'épanouissaient; des pétales d'orangers tournoyaient et voltigeaient dans l'espace; des feuilles se distendaient et claquaient. Le symptôme le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par les pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues dans la serre, qui s'alourdissait de parfums.
A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la fermeture des panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente résolution fut accomplie, un anéantissement physique qu'elle ne tenta pas de secouer.
Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur ses joues envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle remuait les lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux ne s'ouvraient plus qu'avec peine.
D'instant en instant cependant la serre se parait de mille fleurs écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus vertes, plus humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut bientôt plus assez de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; elle glissa, manqua d'appui; son épaule seule l'empêcha d'être renversée sur la chaise. Et son assoupissement augmentait; sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà peut-être trop tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient plus aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût effleurée de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage qui n'était pas encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu! pâle et belle comtesse de Meilhan, descendante de princes, au noble sang, de noble race; tuée dans tes parents, domestique ensuite, et puis aimée.--L'amour, ce qu'il y a de plus joyeux dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans la pauvreté!--Et cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert, maudit, déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre enfant, qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, mon Dieu, qui les voulez d'abord puissantes, dominatrices, maîtresses du monde, qui les laissez se dire infinies, éternelles comme vous; qui passez ensuite sur leurs châteaux et les pulvérisez, sur leurs noms, et la mémoire la plus invincible ne les sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté triomphant de race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante, débile, passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs va tuer.
Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa robe trace de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plongent droit vers la terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de sang. Son âme est au milieu de ces parfums qui l'ont aspirée. Caroline est morte, asphyxiée par les fleurs; mort douce, douce comme sa vie; la jeune, la blonde enfant, avait retenu, pour le tourner contre elle, le précepte de M. Clavier:--Nous ne pouvons pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.
Et les fleurs l'ont tuée.