‹ Le pacifismeChapitre 7 sur 9 · CHAPITRE VI - L’ANTIPATRIOTISME.

CHAPITRE VI - L’ANTIPATRIOTISME.

Pour l’antipatriote le patriotisme est une erreur funeste à l’humanité d’abord parce qu’il est générateur de la guerre et que la guerre est une chose horrible; ceci est une question traitée plus haut et sur laquelle nous ne reviendrons pas; ensuite il est une erreur funeste à l’humanité parce qu’il est contraire à la nature humaine et contraire à la civilisation, de sorte que les hommes, en adoptant ce sentiment faux qui s’appelle le patriotisme, se mentent à eux-mêmes, à ce qu’ils sont en soi; et d’autre part ne sont pas excusables sur ceci qu’ils se violenteraient eux-mêmes pour arriver péniblement et noblement à une civilisation plus élevée; car par le patriotisme et ce qui malheureusement s’ensuit, ils tournent le dos à cette civilisation même qu’ils prétendent poursuivre.

Le patriotisme est contraire à la nature même de l’homme, disent les antipatriotes, pour les raisons suivantes. L’homme, pris isolément, ne cherche, et avec pleine raison, qu’à vivre et à vivre mieux qu’il ne vit, qu’à être et qu’à persévérer dans l’être. C’est donc par une sorte d’aberration, qui s’explique du reste et que nous expliquerons plus loin, qu’il fait abnégation de lui et qu’il vit non pour lui-même, mais pour une collectivité dont il fait partie, non en lui, mais en une collectivité dont il fait partie. Nous reconnaissons très bien que le fond même du patriotisme est abnégation; mais c’est précisément cette abnégation qui est absurde, qui est un sentiment mystique, c’est-à-dire un sentiment qui ne peut pas donner raison de lui-même, qui ne peut pas s’expliquer lui-même, qui se trouve absurde dès qu’il s’examine et qui, par conséquent, n’est qu’un sentiment faux.

--Mais cependant l’homme est un animal sociable!

--Nions-nous qu’il soit sociable? Point du tout. Personne plus que nous ne croit l’homme animal sociable; personne autant que nous ne croit l’homme animal sociable. Mais la sociabilité naturelle et normale de l’homme n’est pas la nationabilité, c’est la solidarité libre. L’homme est sociable et très sociable en ce sens qu’il s’associe à un, à plusieurs, à un grand nombre de ses semblables pour accomplir une œuvre dont lui, personnellement, tire profit, qu’il ne pourrait pas exécuter seul et que par conséquent il a, personnellement, intérêt à exécuter de concert avec d’autres. Mais il ne s’associe avec d’autres que pour cette œuvre, puis pour une autre, puis pour une troisième, mais pour une seule à la fois et se dégageant de l’association quand l’œuvre est accomplie, et du reste étant toujours libre, en prévenant longtemps d’avance ses collaborateurs, de s’en dégager, à moins qu’il ne se soit engagé à ne s’en dégager jamais. En un mot, ce qui est normal et naturel entre hommes et ce en quoi consiste la véritable sociabilité, ce sont des engagements très fermes et très loyaux, mais libres, temporaires et résiliables entre des hommes; ce n’est pas un engrenage universel, qui lie, même contre leur volonté, tous les hommes d’un pays entre eux et même entre elles les générations successives, ce qui devient quelque chose de fou. Ce qui est naturel c’est le contrat, non la loi; ce qui est naturel, en d’autres termes, ce n’est pas le contrat social, c’est le contrat interpersonnel; ce qui est naturel et normal, c’est de s’obéir à soi-même, du reste en s’associant à d’autres pour s’obéir à soi-même plus utilement; et non d’obéir à un je ne sais quoi, tout abstrait, qui s’appelle la Patrie et qui vous commande, on ne sait à quel titre, du fond de la tombe des morts.

Vous nous dites: «Mais la loi aussi est un contrat libre, du moins dans les pays démocratiques, puisque vous la faites et défaites et refaites continuellement en toute liberté, et puisque la génération qui s’en va ne lie point la génération qui vient.» A quoi nous répondons que c’est là une froide plaisanterie, puisque la loi par laquelle nous voudrions, nous Normands, nous séparer de la France, nous ne pouvons pas la faire, et puisque la loi par laquelle nous voudrions, nous Bretons, vivre sous le régime de l’union de l’Église et de l’État, nous ne pourrions pas la faire; puisque «la patrie» nous impose parfaitement, d’une part des lois qui sont des créations du passé, des établissements du passé et que personne ne peut ni annuler ni enfreindre; et d’autre part nous impose des lois qui sont l’expression d’une volonté générale à laquelle nous n’adhérons pas et qui par conséquent émanent du contrat social et non de contrats interpersonnels et sont purement des oppressions.

La patrie donc, par cela seul qu’elle existe, est un attentat à la liberté. Voilà pourquoi nous disons: sociabilité, oui, mais par contrats libres entre les personnes, et c’est la sociabilité naturelle; contrat social, non, parce que le contrat social lie des gens qui, comme la comtesse de Pimbêche, ne veulent pas être liés et considèrent leur liberté comme inaliénable.

--Mais, c’est l’anarchie!

--Évidemment. L’anarchie, au sens scientifique du mot, c’est simplement les conventions libres remplaçant les lois, et les contrats interpersonnels remplaçant le contrat social; les contrats interpersonnels, toujours légitimes puisqu’ils sont comme pénétrés de liberté individuelle et toujours féconds puisqu’ils sont comme chargés de volonté individuelle et actuelle, remplaçant le contrat social qui ne peut exciper d’aucun droit ni d’aucun titre, infécond du reste ou peu fécond, puisqu’en son fond il n’est qu’une volonté ancestrale, une volonté très lointaine excitant tant mal que bien et gênant plus qu’il ne les excite des volontés actuelles.

Maintenant il faut que nous nous expliquions, cependant, pourquoi les patries existent, pourquoi les contrats sociaux existent; car de dire qu’ils sont antinaturels quand ils existent partout, cela paraît paradoxal au premier regard. Les contrats sociaux sont précisément cette aberration de la sociabilité véritable que nous indiquions plus haut et dont nous disions que nous aurions à nous rendre compte. L’homme est né pour vivre en société et il se trompe, non point sur la sociabilité, qui est bien véritablement sa nature, mais sur la forme que sa sociabilité doit prendre. Sa sociabilité, pour rester souple et vivante, et du reste pour qu’il n’en soit ni la dupe ni la victime, doit prendre la forme de contrats interpersonnels; il lui laisse prendre la forme de contrat social, ou plutôt, et nous voici bien au point, les contrats interpersonnels, parce qu’ils sont nombreux, multipliés, entrelacés, entremêlés, intriqués les uns dans les autres, deviennent insensiblement un contrat social. Les conventions interpersonnelles, par suite d’une paresse bien naturelle à l’homme, deviennent des lois fixes qui obligent ceux qui ne les ont pas consenties; les arbitrages choisis par les parties pour la solution des différends relatifs aux contrats libres deviennent des magistratures fixes qui prétendent juger des gens qui ne les ont nullement choisis comme juges; et de l’ensemble des lois et des puissances exécutrices des lois se forme la société, le contrat social, répressif, oppresseur et si opposé à la sociabilité véritable qu’il faudrait l’appeler le contrat antisocial.

Les lois sont des conventions libres, qui se sont figées, en quelque sorte; les magistratures sont des arbitrages qui se sont solidifiés et ont perdu leur souplesse; le contrat social remplace en bloc tous les contrats interpersonnels; mais il les remplace à peu près comme la glace remplace l’eau vive.

Notez en marge que ce que nous décrivons ici, en le blâmant, c’est, relativement, une cité idéale, qui se serait constituée spontanément et régulièrement par son processus naturel, et qui n’aurait pas reçu ses lois, son organisation judiciaire et son prétendu contrat social d’une nation envahissante, d’une aristocratie, d’un César vainqueur. Or le plus souvent le prétendu contrat social a été imposé ainsi à la nation.

Mais, pour revenir, la nation, à supposer qu’il y en ait une, qui, d’elle-même, se serait donné insensiblement le contrat social que nous venons de décrire, nous disons que c’est une nation qui, par mollesse, par insouciance, c’est-à-dire par insuffisant souci des libertés individuelles, de l’autonomie individuelle, a laissé la sociabilité prendre la forme de société fixe, d’État, de système arrêté et en grande partie inflexible; a laissé la sociabilité devenir socialisation. Or la socialisation est l’extrême, l’excès et le contraire de la sociabilité, comme il arrive si souvent qu’une institution en évoluant aboutisse à être exactement le contraire de ce qu’elle était. De même--ceci à ne prendre que comme comparaison--de même que la famille à père souverain, à père ayant droit de vie et de mort sur ses enfants, est l’extrême, l’excès et le contraire de la famille ayant pour unique lien l’amour mutuel et l’entr’aide libre; de même qu’une religion, qu’une société religieuse composée de maîtres imposant à des subordonnés un dogme et une discipline, est l’extrême, l’excès et le contraire d’une religion de frères s’inspirant et s’édifiant les uns les autres; tout de même une société est la décadence et la corruption d’une sociabilité instinctive, spontanée, naturelle. La société est antisociale.

Nous ne disons donc rien de faux, ni même d’excessif, en assurant que le patriotisme, sacrifice de l’individu à l’État, abnégation de l’individu devant l’État, quoique parti d’un sentiment naturel, comme toute chose humaine part d’un sentiment naturel, est cependant, à son point d’arrivée, au dernier terme de son évolution et c’est-à-dire, quand il est le patriotisme, directement et absolument contraire à la nature humaine.

· · ·

Le patriotisme est aussi tout à fait contraire à la civilisation. Entendons-nous sur ce mot de civilisation. La civilisation est l’épanouissement des facultés humaines dans tous les arts pouvant procurer à l’humanité le bien-être et les plaisirs esthétiques. La civilisation est dans la nourriture bien préparée, dans les saines et commodes habitations, dans la littérature, dans la poésie, dans tout ce qu’on appelle les beaux-arts. Nous disons que le patriotisme est directement contraire à tout cela.

Que fait-il en effet? Sous toutes ses formes, sous ses formes les plus pacifiques comme sous ses formes les plus belliqueuses, il détruit les petites patries pour en faire de grandes. Afin d’être forts, afin d’être grands, afin de satisfaire leur volonté de puissance: ou les peuples déjà assez grands annexent des peuples plus petits, et c’est là un bel effort de patriotisme; et parviennent du reste, assez souvent, à créer chez leurs annexés un nouveau patriotisme, l’amour de la «grande patrie» nouvelle, constituée par la conquête;--ou des peuples petits s’unissent et se conglomèrent pour former une «grande patrie» et s’admirent dans cette grandeur et se font un patriotisme nouveau qui a pour objet la «grande patrie» nouvelle, constituée par l’union.

Dans les deux cas, dans le cas du patriotisme belliqueux et dans le cas du patriotisme pacifique, qu’est-ce qui a été fait? Il a été fait ceci que cinq ou six foyers de civilisation originale, autochtone, locale (nous dirons presque personnelle) et par conséquent vivante, ont été détruits, pour en allumer ou plutôt pour n’en laisser qu’un seul, et qui sera moins original, moins personnel et moins vivant.

Les Romains s’annexent les Étrusques. Cela veut dire qu’une civilisation s’éteint, celle des Étrusques, qui pourra être remplacée, et beaucoup plus tard, par la civilisation romaine; mais encore, là où il pouvait y avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une.

Les Romains conquièrent les Grecs. Cela veut dire qu’une civilisation s’éteint ou est profondément troublée, celle des Grecs, et que là où il pourrait y avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une.

Et complexe, remarquez-le, et hybride. On dit la civilisation gréco-romaine. Cela signifie qu’il y a là une civilisation faite de deux et qui n’a ni le caractère qu’aurait eu la civilisation romaine, ni celui qu’aurait eu la civilisation grecque, et que les Grecs se sont mal romanisés et les Romains grécisés très médiocrement.

Les Français conquièrent le midi de l’ancienne Gaule. Il y avait là une civilisation charmante. Les Français l’éteignent pour cinq cents ans, c’est-à-dire pour jusqu’au moment où les populations du midi auront été francisées; pour plus longtemps même, car une population ne vit avec aisance que dans la civilisation qu’elle s’est faite et non dans celle qui lui à été imposée, ou même qu’elle a empruntée, ou même qu’elle a adoptée. Au fond il y a là, vraiment, une civilisation qui a été supprimée.

Américains des États du Nord et Américains des États du Sud se conglomèrent. Les uns sont anglo-saxons, les autres latins; les uns parlent anglais, les autres français. Ils ont, les uns d’un côté, les autres d’un autre, des civilisations très différentes. Quand ils se sont séparés, c’était pour des intérêts commerciaux; mais c’étaient aussi deux civilisations différentes qui voulaient l’une se développer selon son caractère, l’autre que celle-là disparût. Et par la victoire du Nord, c’est précisément ce qui est arrivé, et les États-Unis deviendront purement yankee d’un bout à l’autre. Un foyer de civilisation a été éteint.

Même chose s’est produite en Allemagne. Pour former une «grande nation» dix petits peuples, dont chacun était un foyer très vif de lumière et de chaleur, se sont placés sous l’hégémonie d’un peuple fort qui commence à leur soutirer la vie et qui les éteindra peu à peu. Voilà les beaux effets du patriotisme.

Il arrivera peut-être, il arrivera sans doute que toute l’Europe ne formera qu’une nation... Vous nous dites: «Ce n’est pas le patriotisme qui nous conduira là, c’est l’absence de patriotisme chez les peuples qui se laisseront conquérir.»

--Pardon! Ce qui paraît antipatriotisme avant paraît patriotisme après. L’Europe rangée définitivement sous la loi d’un vainqueur, le vainqueur félicitera les peuples vaincus de leur patriotisme européen qui les aura amenés à ne former qu’un magnifique peuple européen, et les peuples vaincus eux-mêmes se féliciteront, sinon d’avoir été vaincus, du moins d’avoir accepté patriotiquement leur défaite pour former une nation grande et belle comme l’Empire romain, tout comme les Prussiens d’aujourd’hui félicitent les petits peuples allemands d’avoir constitué par leur résignation patriotique la grande Allemagne, et tout comme les petits peuples allemands se glorifient d’avoir constitué cette Allemagne intégrale. Du reste, nous nous plaçons tout aussi bien dans l’hypothèse d’une conglomération pacifique et spontanée et volontaire des peuples d’Europe, et dans ce cas, c’est bien de patriotisme européen pur et simple qu’il s’agirait.

Or dans les deux cas, cinq, six, sept ou huit civilisations disparaîtraient pour faire place à celle du peuple qui, soit belliqueusement, soit pacifiquement, serait arrivé à l’hégémonie. Partout ailleurs langueur, torpeur et progressif abandonnement; et du reste au centre, quel qu’il soit, d’abord pléthore et congestion, ensuite civilisation hybride, parce qu’elle sera faite d’apports trop divers et trop hétérogènes.

On ne s’aperçoit pas en voyant une grande capitale qu’elle est anticivilisatrice. Elle l’est au plus haut degré; car sa civilisation complexe, enchevêtrée, mêlée d’éléments qui se contrarient, est grossière en soi; et elle est faite d’une dizaine ou d’une centaine de civilisations pures, précises, nettes, gracieuses, fines ou fortes, qu’elle a tuées, qui ont été, qui auraient pu se développer et fleurir d’une façon éclatante et qui ne renaîtront jamais. Il n’y a rien de plus anticivilisateur que la capitale d’un «grand peuple». Ce qui a créé cela c’est le patriotisme ou belliqueux ou même pacifique.

Voilà les effets du patriotisme.

Il consiste primitivement en ceci qu’un peuple défend sa personnalité, et rien de mieux; mais il consiste ensuite en ceci qu’il la fait perdre aux autres, et enfin qu’en la faisant perdre aux autres il perd la sienne même. Il consiste à coudre ensemble deux animaux très sains pour en faire un monstre, et à joindre à ce monstre un troisième animal très sain pour faire du tout un monstre plus horrible, et ainsi de suite.

Ce qui est bon, ce qui est sain et ce qui est beau, ce n’est pas le patriotisme, c’est le civisme; c’est l’amour du citoyen pour sa petite cité, pour sa ville, pour ce lieu qu’il connaît tout entier et pour lequel il peut avoir une attache vraie. Ce sentiment-là, nous ne le blâmons pas, puisque d’une part il est naturel; puisque d’autre part il est créateur et garant d’une civilisation véritable et non artificielle et d’une civilisation délicate et non pas d’une civilisation barbare. Ce sentiment, nous ne le blâmons pas. Déclarons cependant franchement que nous nous en défions à cause des excès auxquels il semble qu’il tende toujours, des altérations apparemment inévitables qu’il est toujours destiné à subir, des chemins mauvais à l’entrée desquels il est et où il paraît presque impossible qu’il ne s’engage pas. Le patriotisme est toujours haïssable; le civisme aimable toujours; mais toujours aussi un peu suspect parce que déjà il est dangereux.

Avons-nous besoin d’ajouter que, si nous sommes égalitaires, et nous le sommes presque tous, nous sommes forcés, nous serions forcés, quand bien même nous ne le voudrions pas, d’être antipatriotes; car les patries sont un des principaux obstacles, sont même le principal obstacle, à l’égalité entre les hommes. L’égalité réelle, et c’est à savoir ceci que personne ne possède plus qu’un autre, ne peut s’établir qu’une fois les patries détruites. En effet, supposez l’égalité réelle établie dans un pays, soit sous forme de collectivisme, soit sous forme de partagisme, soit sous telle autre forme que vous pourrez supposer, mais l’égalité bien réelle, constituée de telle sorte que personne ne possède plus qu’un autre, ni ne puisse acquérir plus qu’un autre de manière à arriver à posséder plus qu’un autre. Supposez cela, immédiatement l’activité de ce pays s’affaiblit, ce qui ne nous émeut pas et ce qui est précisément ce que nous désirons, l’émulation cesse, la production se ralentit; le pays tombe dans ce que les antisocialistes appellent «léthargie» et ce que nous appelons l’état heureux; la nation, comme nation, passe immédiatement à l’état de nation faible. Encore une fois, nous n’en sommes que très satisfaits; seulement cette nation, parce que la nation voisine n’en a pas fait autant et a continué à préférer la force au bonheur et est restée nation forte, sera conquise en six mois par la nation voisine, et il n’y aura rien de fait. Tout au contraire, l’absorption de la nation égalitaire par la nation antiégalitaire n’aura fait que constituer sur la planète une nation antiégalitaire plus grande, plus forte, obstacle plus considérable au progrès que nous rêvons.

C’est donc mettre la charrue devant les bœufs que d’être socialiste avant d’être antipatriote, que de s’attacher à l’œuvre socialiste avant de s’attacher à l’œuvre de la destruction des patries, que de faire de l’égalité pour rien ou pour un triomphe local du principe antiégalitaire, avant le moment où l’on pourra faire de l’égalité solide et destinée à subsister. On ne pourra établir le socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; on ne pourra l’établir partout que quand il n’y aura de patrie nulle part.

A la vérité, socialiser une nation et par conséquent la faire conquérir par un pays voisin non socialisé; socialiser alors ce pays-ci et le faire par conséquent conquérir par un troisième, ainsi de suite jusqu’au moment où il n’y aura dans le monde qu’un pays, lequel on socialisera sans danger qu’il soit conquis, c’est un procédé comme un autre et qui mène aux mêmes fins que nous cherchons. Mais il est long, le jeu, très long et peut-être s’interromprait-il, parce que cette victoire du socialisme faite de défaites successives du socialisme dégoûterait l’humanité de ce socialisme toujours vaincu et n’espérant sa victoire définitive que de son dernier succès; et ce qui s’établirait avant la consommation des temps nécessaires pour la victoire socialiste, ce serait un «empire romain» très fort qui aurait annexé tous les peuples égalitaires et qui vivrait et les ferait vivre sous un régime aussi antiégalitaire que possible.

Le procédé vrai, c’est donc de combattre d’abord l’idée de patrie, comme le procédé vrai est toujours d’aplanir l’obstacle avant de faire le chemin et de défricher avant de semer. «Socialisons, et cela détruira les patries»; c’est cela qui n’est pas sûr; détruisons les patries, et le socialisme se fera ensuite tout seul; c’est ce qui est beaucoup plus probable. Le procédé «socialisme d’abord, antipatriotisme ensuite» est très comparable au procédé du docteur Adler, socialiste autrichien du reste très distingué. Le docteur Adler veut faire sortir l’antimilitarisme du militarisme lui-même et le socialisme du militarisme également. Il dit: «L’extension de l’armement du peuple, le peuple armé, l’armée moderne en un mot, c’est un acheminement merveilleux vers le socialisme et vers l’antimilitarisme. De même que le suffrage universel rendra les parlements socialistes, de même le service universel démocratisera, puis socialisera l’armée. Il faut apprendre à nous mettre dans l’esprit la valeur révolutionnaire du militarisme.» Ceci est ingénieux et du reste n’est pas faux; mais c’est ce que nous appelons un chemin détourné. Confier à l’armée, même très démocratisée, le soin de démocratiser et de socialiser la nation après s’être socialisée elle-même, c’est un peu plus long et c’est, tout compte fait, beaucoup moins sûr que de supprimer l’armée elle-même, qui, destinée peut-être un jour à être agent de socialisation, en attendant y est obstacle.

De même socialiser les pays pour les affaiblir, les affaiblir pour les faire conquérir, les faire conquérir pour en arriver à ce qu’ils soient tous conquis, et alors avoir libre voie et route ouverte pour la socialisation universelle et le socialisme intégral, c’est extrêmement long et ce n’est pas peu dangereux. Détruisons les patries d’abord, c’est le plus sûr et le plus court, et ensuite la socialisation se fera d’elle-même et pour ainsi parler par mouvement automatique.

On nous dira: «C’est la même chose. De même qu’on ne peut établir le socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; de même on ne peut détruire une patrie qu’en les détruisant toutes; car à en détruire une, vous jetez ce pays sous la dépendance du pays qui sera resté une patrie, et vous ne faites que créer une patrie plus grande; et ainsi de suite, comme tout à l’heure; jusqu’au jour possible où il n’y aura plus qu’une patrie et par conséquent où il n’y en aura plus, comme tout à l’heure; ou jusqu’au jour plus probable où il y en aura une très grande, mais non unique, qui, parce qu’elle ne sera pas unique, aura les mêmes façons d’exister que les patries d’aujourd’hui: l’empire romain que tout à l’heure nous envisagions.»

Non, ce n’est pas la même chose; ce n’est pas, au fond, extrêmement différent, mais ce n’est pas la même chose, parce que dans notre système les difficultés sont moins grandes. Oui, on ne peut établir le socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; et, oui encore, on ne peut détruire utilement une patrie qu’en les détruisant toutes; mais il est beaucoup plus facile de détruire toutes les patries à peu près en même temps que d’établir le socialisme partout en même temps. Ce peut être une traînée de poudre ou quelque chose d’approchant, que l’antipatriotisme se répandant de nation en nation, tandis que ce ne peut pas être une contagion rapide que l’idée socialiste s’emparant des nations diverses.

Pourquoi? Parce que dans la question sociale il y a des intérêts personnels et des intérêts de classe qui sont énormes et qui sont extrêmement résistants, tandis que dans la question de patrie, il n’y a qu’une erreur à détruire, une idée à démontrer fausse. C’est encore beaucoup; nous le savons bien; mais c’est moins grande tâche, c’est moins dur. Les peuples peuvent plus facilement arriver à peu près tous ensemble à l’idée antipatriotique qu’à l’idée socialiste. Or «à peu près» nous suffit.

Oui, «à peu près» nous suffit; car si un peuple devient antipatriote il ne sera pas immédiatement conquis, comme certains le prétendent, par un autre; les choses ne vont pas comme dans l’antiquité; le réseau des intérêts diplomatiques soutient pendant un long temps à l’état indépendant un peuple qui pourrait facilement être conquis et qui, à cause de cela, ne l’est point; donc un peuple antipatriote et désarmé par lui-même subsisterait, et, avant qu’il fût conquis, répandrait fort vite chez les autres l’idée antipatriotique, plus vite certainement qu’un peuple socialisé ne pourrait répandre l’idée socialiste; et c’est ainsi que tous les peuples pourraient venir à l’idée antipatriotique à peu près ensemble, ce qui suffit.

Avons-nous besoin de dire que même si le premier pays arrivé à l’idée antipatriotique devait périr d’y être arrivé, ce pays fût-il le nôtre, nous nous en consolerions tout de suite? Comme l’a dit magnifiquement M. Alfred Naquet: «Le sacrifice d’un peuple voué en holocauste au progrès humain me remplit d’admiration... Je voudrais voir la France désarmer sans s’occuper de ce que font les autres. Il se pourrait qu’elle succombât sous quelque agression monstrueuse. Mais alors même elle ne périrait pas tout entière. Sous l’apparence de la mort, elle serait immortelle. Elle demeurerait comme une étoile polaire dans la mémoire des hommes et son sang ne tarderait pas à lever pour le bonheur de l’humanité.»

Il est vrai que M. Naquet ajoutait immédiatement: «Ceci n’implique pas que le jour où les despotes répondraient à notre acte de confiance et de fraternité par l’envahissement de nos frontières je fusse pour une résignation à la Tolstoï; ce jour-là j’estime que nous aurions le devoir de résister jusqu’au dernier homme, fût-ce dans une guerre au couteau, et que, plus nous aurions fait preuve d’abnégation, plus nous serions autorisés à nous montrer implacables.» M. Naquet ajoutait cela; mais en l’ajoutant il ne se montrait pas très logique. Car ce qui est conseillé par ces deux passages rapprochés l’un de l’autre et considérés ensemble, c’est de désarmer conditionnellement, puisque, si le désarmement que nous faisons ne désarme pas les autres, nous armerons immédiatement de nouveau, ce qui revient à ne désarmer qu’à la condition que les autres désarment. Et ce qui est conseillé encore par ces deux passages considérés ensemble, c’est de désarmer d’abord et de réarmer ensuite avec l’infériorité énorme d’avoir désarmé d’abord et d’être réduits au «couteau» après avoir cassé les mitrailleuses. Aussi ne prenons-nous pas tout à fait au sérieux le second passage de M. Naquet, et nous en revenons au premier, que nous ne doutons pas qui ne soit le fond de sa pensée. Il faut désarmer au risque de périr, d’abord parce que, comme nous l’avons montré, on ne risque pas absolument de périr en effet, ensuite parce qu’il serait beau de périr ainsi et d’être transformés en étoile polaire.

Et c’est ce qui fait que nous applaudissons aux paroles du même M. Naquet dans le même article: «Quelques instituteurs se préoccupent, paraît-il, de fortifier dans l’âme des jeunes générations le sentiment patriotique. Il ne me semble pas que le besoin s’en fasse sentir. Des maîtres républicains devraient bien plutôt se préoccuper de saper ce dogme qui, ni plus ni moins que les dogmes religieux, est un legs du passé, propre seulement à retarder l’affranchissement de notre espèce.»

Toujours est-il que pour nous le patriotisme est contraire, malgré les apparences, à la nature humaine elle-même et est une de ces mille erreurs où est tombée l’humanité et d’où elle a su sortir; qu’il est essentiellement contraire à la civilisation; qu’enfin il est un obstacle à l’avènement de l’égalité parmi les hommes, et que par conséquent il doit être détruit avant que l’on travaille à l’établissement de l’égalité parmi les hommes ou tout au moins en même temps que l’on y travaille et avec autant d’énergie.

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Telles sont les raisons principales que l’antipatriotisme allègue et qu’il soutient. Cette doctrine, en sa netteté au moins et ayant pris conscience d’elle, est très nouvelle; car, s’il est bien certain que les philosophes français du XVIIIe siècle étaient indifférents à l’idée de patrie et à leur patrie elle-même, du moins n’ont-ils jamais institué une théorie de l’antipatriotisme, et si le socialisme, en bonne méthode et étant connu l’art de sérier les questions, doit venir après l’antipatriotisme, du moins il est bien certain qu’historiquement il n’est venu qu’après.

Le premier texte considérable, à ma connaissance, où l’antipatriotisme apparaisse nettement, c’est un texte poétique, c’est la Marseillaise de la paix, de Lamartine. Les formules définitives de la théorie sont déjà dans cette pièce de 1841, en termes du reste qui n’ont pas été égalés et qu’il n’est pas probable qu’on égale jamais:

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations! mot pompeux pour dire barbarie, L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie: L’ignorance ou l’erreur a seule une patrie, La fraternité n’en a pas.

Il est vrai que, par une contradiction qu’on retrouvera facilement dans bien d’autres déclarations de ce genre, les formules patriotiques se mêlaient aux formules antipatriotiques dans cet ouvrage, du reste improvisé. Et Lamartine disait:

Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regard éblouis! Chacun est du climat de son intelligence...

pour en arriver à dire immédiatement après:

Je suis concitoyen de tout homme qui pense. La vérité, c’est mon pays.

Ce qui signifierait en prose: «Je suis Français et si Français que je ne me trouve à l’aise que dans les pays où le génie français a pénétré; car chaque homme a un climat intellectuel qui est celui de son pays», formules patriotiques et qui même donnent raison du patriotisme et expliquent qu’il soit indépouillable;--«et du reste je suis concitoyen de tout homme qui pense juste et je n’ai de pays que la vérité», formules cosmopolitiques par excellence. Mais enfin l’idée générale de la pièce va directement contre l’idée de patrie et les textes définitifs de l’antipatriotisme sont trouvés.

De nos jours deux peuples seulement ont vu se propager chez eux d’une façon assez sensible les doctrines antipatriotiques, c’est à savoir la Russie et la France. En Russie M. Tolstoï et ses disciples, qui du reste sont plutôt ses admirateurs que ses disciples, et en France M. Gustave Hervé et ses disciples, qui du reste sont plutôt ses disciples que ses admirateurs, ont répandu avec conviction et avec ardeur cette doctrine. Il y a cette différence, parmi quelques autres, entre M. Tolstoï et M. Hervé, que M. Tolstoï est plutôt antipatriote par évangélisme et M. Hervé plutôt antipatriote par socialisme. Avant tout, M. Tolstoï ne veut pas que les hommes s’entretuent, sous aucun prétexte quel qu’il puisse être, et il répudie les armées comme instruments de mort, et il répudie le sentiment patriotique comme pouvant exciter à donner la mort. M. Hervé, qui n’est nullement opposé à la guerre, à la condition que ce soit la guerre civile, est un socialiste très clairvoyant et très logique, qui voit très bien que le principal obstacle à l’évolution du socialisme est dans les patries, et qui veut, avant tout, ce qui me paraît très juste quand je me place à son point de vue, détruire les patries en éteignant le patriotisme.

Le raisonnement est celui-ci: le socialisme c’est la guerre de classes, le socialisme c’est les prolétaires voulant, avec raison, ne plus être subordonnés; ce qui les empêche de secouer le joug, c’est que dans chaque pays ils sont encadrés par la classe bourgeoise et ses clients et dirigés éventuellement contre leurs frères de misère qui sont de l’autre côté des frontières. Par conséquent, ce qu’il faut qu’ils détruisent d’abord, c’est la frontière. A eux tous, Anglais, Allemands, Français, c’est la misère qui est la patrie, et c’est la cause de cette patrie-là qu’ils doivent défendre contre leurs exploiteurs. Plus de guerre de peuple à peuple; mais guerre universelle de classe à classe. Pour cela, que d’abord les patries disparaissent.

Ces théories se sont répandues en France, pour nous borner à ce pays pris comme exemple, avec rapidité, et elles me semblent avoir touché toutes les classes de la société.

Je néglige ce qu’on appelait autrefois les «hautes classes», parce qu’elles n’ont plus aucune influence sur la masse du peuple; mais il faut dire cependant pour mémoire qu’individuellement beaucoup de Français appartenant aux classes élevées, ou n’ont aucune sensibilité patriotique, ou sont formellement hostiles à l’idée de patrie. Ils n’ont point de sensibilité patriotique, parce qu’ils sont cosmopolites par leur genre de vie et leurs coutumes; et assez souvent ils sont hostiles à l’idée de patrie, par antimilitarisme et souvenirs du service militaire. Cet état d’esprit, plus ou moins avoué, sans être très répandu, l’est beaucoup plus qu’on ne croit.

Un grand nombre de «bourgeois», surtout de bourgeois jeunes, sont dans un état d’esprit à peu près semblable, étant ardemment individualistes et ne désirant que se faire une situation et étant peu satisfaits que l’impôt militaire les écarte pendant un certain temps d’études utiles et profitables. Ils sont confirmés dans ce sentiment par la vue de jeunes étrangers qui viennent en France faire leurs études, qui ne sont pas forcés de les interrompre, qui les finissent avant leurs condisciples français et qui s’établissent dans l’exercice d’un métier avec une avance.

Les paysans sont encore, en très grande majorité, assez patriotes. Cependant les candidats aux élections savent qu’il ne faut toucher cette corde qu’avec d’extrêmes ménagements. Un candidat conservateur me disait: «Il faut leur répéter toujours la même chose, parce qu’il n’y a qu’une chose qui les touche. Il ne faut leur parler que du collectivisme, qu’ils redoutent passionnément. Il ne faut leur parler, si ce n’est courtement, ni de religion ni de patrie. La religion est pour eux un frein moral qui ne laisse pas de les gêner; et la patrie, c’est la guerre, qu’ils feraient, je crois, avec courage, mais dont ils n’aiment pas à entendre parler.» J’ai vérifié, autant que j’ai pu, et j’ai reconnu que ces paroles sont trop pessimistes, mais contiennent du vrai.

Les ouvriers sont très atteints. On a pu lire en décembre 1905 les comptes rendus d’une élection législative qui s’est faite à Reims. Le candidat dit «progressiste» évoquait l’éventualité d’une apparition de l’ennemi sur les Vosges. Du groupe révolutionnaire on lui criait: «Nous nous en f...», et quand il insistait, disant: «Mais, cependant, les Vosges sont la frontière de la France; si le jour dont je parle arrive...», on l’interrompait pour dire: «Tant mieux!»--Le candidat révolutionnaire lui-même déclarait: «Pourquoi repousserions-nous le drapeau germanique s’il doit nous apporter plus de bien-être? Ce ne serait après tout qu’un simple changement de fonctionnaires.» Le candidat révolutionnaire ne fut pas élu, mais ces diverses paroles, prononcées à Reims, sont très significatives.

Les ouvriers d’État surtout, ouvriers des manufactures, ouvriers des arsenaux, sont, sinon en majorité, du moins en grand nombre pénétrés de l’idée antipatriotique. En 1905 les ouvriers de la manufacture d’armes de Tulle décidèrent qu’en cas de guerre ils feraient sauter la manufacture, et ils demandèrent à leurs camarades de Châtellerault, de Chateaudun, de Ruelle et de Saint-Étienne de se solidariser avec eux. En janvier 1906, à Brest, l’ouvrier Penjam ayant été acquitté par le jury pour un méfait antimilitariste, les ouvriers du port, dont quelques-uns avaient rang de sous-officiers et d’officiers, tinrent des réunions où les paroles suivantes furent prononcées: «M. Goude: Si les gouvernants veulent nous empêcher de répandre nos idées, ils armeront nos bras et nous marcherons.--M. Le Borgne veut qu’on supprime tous les arsenaux et toutes les armes.--M. Le Gall félicite les fondeurs qui, lors de la dernière grève des arsenaux, ont laissé une coulée dans les fours, occasionnant ainsi un préjudice à l’État, et il annonce pour un temps prochain la révolution sociale.»--Et l’ordre du jour qui fut voté fut celui-ci: «... Considérant qu’en cette affaire les véritables idées humanitaires des travailleurs ont été exposées avec netteté et fermeté: que le procès intenté à Penjam a donc été une occasion heureuse de propager les principes antimilitaristes et prolétariens, d’affirmer la haine profonde du peuple pour la guerre et les boucheries humaines, remercient la bourgeoisie de l’aide puissante qu’elle vient de nous donner en nous prouvant que tous, monarchiques ou républicains, se valent par leur répression contre les travailleurs... réclament le dédommagement des victimes de l’autocratie préfectorale et lèvent la séance en affirmant leurs principes solidaires et antimilitaristes. A bas toutes les patries! à bas les guerres! à bas les fusillades prolétariennes!»

N’oublions pas le plus important, qui est que la Confédération générale du travail, syndicat des syndicats ouvriers, gouvernement prolétarien à qui obéissent ponctuellement la plupart des ouvriers français, fait formellement profession d’antipatriotisme dans toutes ses déclarations et dans tous ses manifestes.

Dans l’armée elle-même la propagande antipatriotique a pénétré, semble-t-il, profondément, plus profondément qu’ailleurs, sans doute parce que c’est sur l’armée, comme il est naturel, qu’a porté le plus grand effort de la propagande antimilitariste, soit étrangère, soit intérieure.

Au mois de mai 1907, le ministre de la guerre, M. le général Picquart, déclarait qu’il n’y avait pas l’ombre, dans l’armée française, d’éléments antimilitaristes. Il est probable que cette parole était un pieux mensonge destiné à rassurer l’opinion; car de croire que M. le général Picquart ne sût pas un mot de ce qui se passait dans l’armée, c’est une impertinence qui ne saurait me venir à l’esprit. Ce qu’il y a de certain, ce sont les faits suivants.

Au mois de juin 1906, la revue l’Énergie française a publié la photographie de petites affiches conviant les soldats à ne pas marcher contre l’ennemi en cas de guerre. «Il s’agit, disait cette revue, d’affiches-étiquettes gommées que les propagandistes se mettent à coller sur les murs intérieurs des divers locaux de nos casernes. De ceci il résulte une première constatation: c’est que ce sont les soldats eux-mêmes et non plus seulement les civils qui agissent, ce qui aggrave encore la portée de cette propagande.»

Au Sénat, M. le général Langlois faisait tout récemment cette révélation fort curieuse: «M. le général Langlois: Permettez-moi, Messieurs, de vous citer un fait d’une gravité tout à fait exceptionnelle, qui m’a été affirmé par un homme digne de foi et absolument sûr. Dernièrement, à une table d’officiers, à Paris, on vint à parler guerre. Un officier déclara tout net que l’armée française ne pouvait faire qu’une campagne défensive et que lui, quelque ordre qu’il reçût, ses principes philosophiques s’y opposant, il ne passerait pas la frontière.--M. de Lamarzelle: Et il n’a pas été mis à la porte par ses camarades?--M. le général Langlois: Non; il n’a pas été mis à la porte par ses camarades. On discuta posément et courtoisement la question; on vota même sur la motion de l’honorable préopinant et la vérité m’oblige à dire--ajoute mon correspondant--que la majorité rejeta, après pointage, la proposition qui était faite.»

En juin 1907 la France militaire imprimait ceci: «Le ministre de la guerre a signalé aux généraux commandants de corps d’armée qu’il arrive fréquemment que des prospectus commerciaux, et autres, ou placards anarchistes et antimilitaristes, soit sous bande, soit sous enveloppe, sont adressés à des militaires ou à des groupes militaires, d’une manière impersonnelle, le destinataire n’étant désigné que par le grade ou la fonction. Il les invite à donner l’ordre pour qu’à l’avenir [attendu qu’il y aurait quelque difficulté à le donner pour le passé] le vaguemestre remette les plis de cette nature au bureau du chef de corps ou de service: ceux-ci décideront, après avoir fait examiner ces plis, quelle destination devra leur être donnée.»

En juin 1907, à Perpignan, une partie du 17e régiment d’infanterie se révolta au chant de l’Internationale («nos balles pour nos généraux») et au cri: «A bas l’armée!» Dans le même temps une partie du 100e régiment d’infanterie, à Narbonne, se mutina au chant de l’Internationale et menaça les officiers; le général même fut insulté. Dans le même temps une partie du 58e régiment d’infanterie, à Avignon, se mutine dans les mêmes conditions; et enfin quelques centaines de soldats cantonnés au camp de Larzac désertèrent après avoir pillé une cartoucherie.

Ces faits furent énergiquement applaudis par M. Gustave Hervé, membre de la commission administrative du parti socialiste unifié; mais désavoués, désapprouvés et punis par le gouvernement, qui semble en être alarmé. M. Hervé écrivit dans la Guerre sociale: «L’attitude du 17e et du 100e de ligne, l’état d’esprit de beaucoup d’autres régiments, tout indique que la propagande antimilitariste a entamé l’armée, que le chien de garde n’est plus sûr, que, les circonstances devenant propices, l’armée, sauf la cavalerie, pourrait bien imiter les gardes françaises de 1789 et les soldats des généraux Lecomte et Clément Thomas [qui fusillèrent ces généraux] le 18 mars 1871... Si nous sommes vraiment pour la révolution sociale, il faut savoir la préparer; la guerre, entre États comme entre classes sociales, ne s’improvise pas. Donc, que dans chaque groupe révolutionnaire, quelle que soit son étiquette, les militants échangent leurs vues, discrètement; qu’ils se demandent quelles seraient les besognes nécessaires un jour d’effervescence et comment les exécuter. Que la prochaine occasion nous trouve prêts à agir utilement.»

Le gouvernement, lui, parut enfin s’inquiéter et poussa le cri d’alarme par la bouche de M. Clemenceau. Le 25 juin M. Clemenceau disait à la Chambre des députés: «Il faut parler net. Il s’est produit dans le Midi et ailleurs des faits qui nous ont inquiétés sur l’état de la discipline dans l’armée. Eh bien, c’est là pour tous les Français, à quelque parti qu’ils appartiennent,--je peux dire le mot, je ne crains pas de le dire,--un sujet d’angoisse.»--Et il terminait par cette affirmation que personne sans doute ne trouvera paradoxale: «Si la discipline faiblit dans l’armée, c’en est fait de la France.»

L’existence de l’antimilitarisme dans l’armée française est désormais un fait officiel.

Mais c’est surtout parmi les instituteurs français que l’antipatriotisme gagne du terrain depuis environ dix ans d’une façon très intéressante. Le journal le plus répandu sans doute parmi les instituteurs, la Revue de l’Enseignement primaire, qui compte 15.000 abonnés (peut-être plus à l’heure où j’écris) et qui par conséquent a une quarantaine de milliers de lecteurs, et qui se flatte d’avoir quatre-vingt mille adhérents, est nettement antipatriotique. Elle fut dirigée autrefois par M. Hervé et, quoique plus mesurée dans la forme depuis qu’elle l’est par M. Jaurès, elle ne manque aucune occasion d’attaquer et de railler «le chauvinisme» et le «militarisme» encore plus que le cléricalisme. Ce sont choses qu’elle ne disjoint pas dans ses haines. Elle donnait un jour (26 février 1905) la composition d’une bibliothèque pédagogique qui lui semblait excellente à ces deux points de vue: «Baronne de Suttner: Bas les armes!--Margueritte: Les femmes nouvelles;--Zola: Vérité, Travail;--Hervieu: Les Tenailles;--Dide: La fin des religions;--Maurellet: Vers l’idéal laïque;--Bertrand: La Mue;--Clemenceau: La mêlée sociale;--Michelet: Le prêtre, la femme et la famille;--da Costa: La Commune;--Ancey: Ces Messieurs;--Fabre: Lucifer (mœurs du clergé), etc.»--Ce n’est pas une mauvaise bibliothèque; mais c’est une bibliothèque de combat, et comme bibliothèque pédagogique elle peut être qualifiée de «tendancieuse».

Une petite statistique intéressante s’est trouvée faite par suite de l’incident suivant. Un instituteur allemand fait depuis deux ou trois ans une propagande antimilitariste fort active dans tous les pays du monde, et il a sollicité des adhésions partout, et il lui en est venu de toutes parts. Voici dans quelles proportions: États-Unis d’Amérique: 1;--Belgique: 1;--Grande-Bretagne: 3;--Italie: 4;--Danemark: 16;--Portugal: 108;--Espagne: 118;--Autriche-Hongrie: 128;--Allemagne: 163;--France: 462.--Et il faut songer que les instituteurs allemands sont approximativement deux fois plus nombreux que les instituteurs français.

Un fait très significatif est encore le vote des instituteurs réunis au congrès de Nîmes en 1904. Il s’agissait du cas d’un soldat qui par motifs de conscience avait refusé de porter les armes. C’était le cas des devoirs envers la patrie qui se posait. M. Niel déposa un ordre du jour «rendant hommage aux scrupules de la conscience et déclarant l’incompétence du congrès pour résoudre des problèmes de l’ordre moral individuel». M. Arnaud déposa un ordre du jour commençant par ces mots: «Le congrès est d’avis que tous les Français doivent se soumettre sans restriction aux obligations militaires que leur impose la loi française.» Cet ordre du jour fut repoussé. Et l’on revint à l’ordre du jour de M. Niel modifié de la manière suivante: «Le congrès, admirant les actes de courage de ceux qui ne veulent pas porter les armes, affirmant d’autre part le principe de l’égalité devant la loi, déclare qu’il est incompétent pour indiquer une conduite quelconque dans des cas qui relèvent uniquement de la conscience individuelle.»--Il est difficile que cela ne veuille pas dire: «Les Français sont égaux devant la loi; mais le devoir de porter les armes ne relève que de la conscience de chacun, et du reste nous admirons ceux qui se refusent à les porter.» Il est vrai, comme M. Ferdinand Buisson tient beaucoup, avec raison du reste, à ce qu’on le dise, que comme vote final et synthétique le congrès vota ceci: «Le congrès estime que l’éducation laïque et républicaine peut et doit développer en même temps les sentiments patriotiques et les sentiments humanitaires, le devoir envers la patrie étant la première forme et la plus concrète des devoirs envers l’humanité. Il exhorte tous les éducateurs de la jeunesse à ne rien négliger pour inspirer à leurs élèves le souci de remplir fidèlement et courageusement les obligations que la loi militaire leur impose, tout en leur rappelant qu’ils conservent comme citoyens le droit et le devoir de contribuer à la propagande et à la défense des idées pacifiques, comme de toutes celles sur lesquelles repose la République démocratique et sociale.» Ceci rentre dans un autre ordre d’idées que j’examinerai plus loin, dans la théorie du patriotisme international, nouveauté curieuse qui mérite d’être étudiée à part.

D’autre part, M. G. Goyau signale une «Amicale» (association d’instituteurs) du Midi qui en septembre 1905 affirmait comme règles d’enseignement sur cette question: «que l’amour de la patrie, enseigné pendant longtemps dans les écoles du monde civilisé, conforme peut-être aux intérêts de quelques-uns, mais non à ceux de la masse, a été cause de conflagrations terribles entre nations; que les mots de France, Allemagne, Russie, ne doivent, dans l’avenir, pas plus avoir de signification en ce qui concerne l’Europe que les mots de Bretagne, Provence, Champagne en ce qui concerne la France; que le mot de patrie pour les Français réfléchis et sages a perdu son sens primitif qui voulait que la patrie s’arrêtât aux Pyrénées, aux Alpes et au Rhin...»

On trouvera dans les deux livres de M. Émile Bocquillon: La Crise du Patriotisme à l’école et Pour la patrie, un très grand nombre de «petits faits» caractéristiques au même égard. Un groupe d’instituteurs syndicalistes de l’Yonne blâme les poursuites engagées (en 1906) contre les signataires d’une affiche antimilitariste.--Dans le même département, une institutrice fait en classe même chanter l’Internationale par ses élèves.--Le gouvernement ayant interdit un numéro de la Voix du Peuple qui prêche l’indiscipline et la désertion, la gendarmerie saisit à B..., en Seine-et-Marne, un ballot d’exemplaires de ce numéro. Elle s’aperçoit que ce ballot est expédié à un instituteur de la localité.--Deux soldats se présentent, munis de billets de logement, chez un instituteur de Baccarat. Il refuse obstinément de les recevoir et accompagne son refus de leçons antimilitaristes.--Dans une commune de la Savoie, le jour du tirage au sort, un instituteur se rend au café avec les conscrits et leur dit que l’armée est l’école du vice et qu’il ne faut plus de soldats parce qu’il n’y a plus de patries.--Un instituteur publie et signe dans l’Ouvrier syndiqué de Marseille le 15 décembre 1905 une déclaration ainsi conçue: «Toute notre admiration, toute notre estime vont au camarade Hervé pour avoir eu la sincérité et le réel courage de proclamer tout haut ce que beaucoup disent tout bas. En admettant même l’hypothèse de la conquête de notre pays par notre belliqueux voisin, le kaiser allemand, les prolétaires français n’auraient rien à perdre à ce changement de régime. Ils ne seraient ni plus heureux ni plus malheureux... Nous sommes syndicalistes, nous sommes antimilitaristes et internationalistes sans restriction, parce que révolutionnaires.»--Dans les Temps nouveaux du 15 septembre 1906 un instituteur écrit: «Nous, instituteurs révolutionnaires, saboterons l’idée de patrie d’abord; puis, quand la poussée populaire nous le permettra, nous saperons tous les autres dogmes.» Le même dans le numéro du 25 août 1906 indique la méthode à suivre dans les écoles primaires sur ce sujet: «Beaucoup d’entre nous ont déjà supprimé les chants guerriers et les poésies patriotiques... Faire aux élèves des leçons nettement antipatriotiques, c’est trop dangereux. Ne pourrait-on pas passer sous silence cette question? Le but est atteint; le moyen n’est pas très crâne, j’en conviens; mais ici l’attitude carrée, nette, franche, produirait souvent un résultat désastreux. Travaillons sans casser les vitres.»

En juillet 1907, M. Nègre, instituteur, ayant été révoqué pour avoir signé un manifeste antimilitariste, 7 instituteurs du Conseil départemental de la Seine, pour protester contre cette révocation, faite malgré leur avis, donnèrent leur démission. De nouvelles élections durent avoir lieu. Les sept démissionnaires se présentèrent à nouveau. Une liste soutenue par ceux des instituteurs qui ne veulent pas se solidariser avec la Confédération générale du travail ni avec M. Hervé fut opposée à celle des sept démissionnaires. Cette liste fut complètement battue, et la liste des démissionnaires passa triomphalement. Les sept démissionnaires obtinrent 1370 voix contre 735.

Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, les nouvelles suivantes nous arrivent de Clermont-Ferrand. Séance de clôture du Congrès des instituteurs, 14 août 1907:

M. Comte, au nom de ses camarades Fournier, Bocquillon, Trautner, demande au Congrès de voter l’adresse suivante:

«Les institutrices et instituteurs français, réunis en Congrès à Clermont-Ferrand, envoient un souvenir ému aux héroïques marins morts à Casablanca et adressent l’expression de leur admiration aux vaillants soldats et officiers qui ont sauvé les Européens du massacre et glorieusement servi la cause de la patrie et de la civilisation.»

L’orateur n’a pas achevé la lecture que ses auditeurs, la grande majorité du moins, poussent des huées, sifflent, l’injurient ignominieusement. On se croirait en présence d’une foule d’épileptiques. Ce sont de véritables hurlements. On crie: «A la porte! Enlevez-le! A l’eau!»

M. Comte, les bras croisés, tient tête, très calme. Plusieurs, parmi les plus exaltés, veulent se jeter sur lui.

M. Bocquillon vient alors lui serrer la main. Le déchaînement d’injures redouble.

Le président agite désespérément sa sonnette et, quand il parvient à obtenir un calme relatif, il essaye de sauver la situation:

«Sans doute, dit-il, c’est la personnalité de l’auteur de la motion plus que la motion elle-même qui a causé cet émoi.»

Certains applaudissent, d’autres continuent leurs injures et demandent qu’on passe à l’ordre du jour.

M. Montjolin insiste, disant que s’il s’agit seulement d’adresser une marque de sympathie aux familles des victimes, tout le monde sera d’accord. «Non! non!» crie-t-on encore, et finalement la motion Comte n’est pas mise aux voix.

Il est très difficile d’évaluer le nombre des instituteurs français à tendances antipatriotiques. On a parlé de quarante pour cent. Je ne crois pas qu’il soit exagéré d’estimer que sur cent instituteurs français quarante parlent contre la patrie et cinquante n’en parlent jamais. Le mot de M. Naquet, comme constat de faits, me paraît assez juste: «Quelques instituteurs se préoccupent, paraît-il, de fortifier dans les jeunes générations le sentiment patriotique...»

L’antipatriotisme commence même à prendre la forme enfantine que toutes les idées se sont efforcées plus ou moins gauchement de prendre pour pénétrer plus tôt dans l’esprit des hommes. La Revue de l’enseignement primaire du 27 février 1906 publiait le dialogue suivant: «Bébé: Dis donc, Monsieur, pourquoi que tu n’as qu’un bras?--Parce que j’ai perdu l’autre à la guerre, mon petit ami.--Qu’est-ce que c’est que la guerre?--C’est quand les hommes trouvent nécessaire de se battre et de se tuer pour appuyer leurs droits...--Tout de même c’est très méchant de faire la guerre. Dis, Monsieur, toi, tu n’as jamais tué personne, n’est-ce pas?--Si, peut-être; je ne sais pas.--Ah! toi! Tu as tué aussi. Alors, si tu n’as plus qu’un bras, c’est bien fait!»--Dans l’Almanach de la Chanson du peuple, de 1907, on trouve cette curieuse litanie:

Enfants, les soldats sont des bêtes, Il ne faut pas les imiter... Enfants, les soldats sont des brutes Avec fusils, sabres, canons. Tous les jours ce ne sont que luttes, Le soir que vadrouilles sans nom. Enfants, les soldats sont des lâches, La discipline, leur... A su faire de ces bravaches Des valets n’ayant rien d’humain... Enfants, les soldats assassinent, Pillent, sèment partout la mort. C’est avec amour qu’ils chourinent Quand ils se sentent les plus forts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quant aux hommes politiques, aux politiciens, comme on dit maintenant, ils sont très gênés en France relativement à cette question. Ils ne peuvent pas être antipatriotes, par une sorte de respect humain d’abord, ensuite par cette excellente raison qu’ils forment une manière d’aristocratie dans la nation et que toute aristocratie sent bien que si la nation disparaissait, c’est elle, aristocratie, qui disparaîtrait tout d’abord, et complètement, et que le pays serait exploité par d’autres; ensuite, il faut certainement le dire, par sentiment national encore très fort, et ce fut un soulèvement de toute la Chambre des députés, presque sans exception, quand M. de Pressensé prononça les paroles fameuses: «Cette revanche, à laquelle personne ne pense».--Mais, d’autre part, les politiciens français ne peuvent pas être très patriotes et redoutent un peu le patriotisme, à cause de leur terreur de la victoire et de leur terreur du général vainqueur. On peut dire que le souvenir du 18 brumaire, ou plutôt du 19 brumaire, est le fond des idées politiques de la plupart de nos parlementaires. Patriotisme ardent et militarisme sont choses qui les inquiètent et qui les hantent d’une fâcheuse obsession. D’autre part encore, ils subissent la pression d’électeurs très peu intelligents, qui pour la plupart, je crois, se battraient fort bien s’il y avait guerre, mais qui supportent impatiemment les obligations militaires en temps de paix, ne pouvant se mettre en l’esprit cette idée si simple, et qui est celle des peuples qui ont compris les temps modernes, que c’est pendant la paix qu’on fait la guerre, comme je l’ai assez dit plus haut. Ainsi pressés en divers sens, les politiciens français hésitent et oscillent, pour ainsi dire. Ils suppriment les périodes d’exercices militaires pour les réservistes («28 jours, 13 jours») dans une assemblée, celle qui est la plus subordonnée aux électeurs (Chambre des députés) et les rétablissent dans l’autre (Sénat). Ils licencient prématurément les classes de 1903 et 1904. Ils ont un patriotisme inquiet et timoré et qui a comme peur de lui-même.

Ce qui marque assez combien ce patriotisme, encore réel, est assez faible, c’est leur conduite dans la question religieuse. Il était évident, il sautait aux yeux que faire la guerre au catholicisme en France, c’était désobliger profondément l’Alsace catholique, très catholique et où les curés ont une influence très considérable. Cela n’a pas arrêté les politiciens français, et ce qui pouvait être si facilement prévu est arrivé, à savoir que les curés alsaciens, de protestataires qu’ils étaient de 1870 à 1880, sont devenus favorables à l’Allemagne, laquelle a fait du reste beaucoup pour se les concilier. Faire la guerre au catholicisme en France, c’était donc germaniser l’Alsace. Que les politiciens français n’aient pas eu cette idée, c’est ce qui est peu vraisemblable. Qu’ils l’aient eue et qu’elle n’ait eu aucune influence sur eux, c’est ce qui montre que leur patriotisme est au moins peu susceptible, peu éveillé, peu puissant, puisqu’il ne triomphe pas de leurs passions et de leurs intérêts et même ne leur sert pas de frein.

C’est à ce propos qu’il faut faire cette réflexion générale que, sans que nous puissions, comme je l’ai dit, mesurer l’affaiblissement du patriotisme dans les couches profondes de la nation française, toutefois nous avons des signes que cet affaiblissement existe, à n’en pas douter, et que, seulement, on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il est allé. Car enfin, bon nombre d’instituteurs sont antipatriotes et parlent, écrivent et agissent en ce sens; mais voit-on qu’ils pussent l’être et se montrer tels, si les parents de leurs élèves ne le permettaient pas? A coup sûr ils ne s’y risqueraient point. L’antipatriotisme des instituteurs suppose donc et révèle un sans-patriotisme relatif des parents.--Et les politiciens montrent que le patriotisme n’est qu’au second rang de leurs préoccupations; mais ne voit-on pas bien qu’il n’en est ainsi que parce que leurs électeurs ont eux-mêmes une foule de préoccupations avant celle-ci? Car la principale, sinon la seule passion du député, est d’être réélu, et il est avant tout l’homme qui, quoi que veuillent ses électeurs, le veut encore plus qu’eux. On peut donc conjecturer que, s’il est assez froidement patriote, c’est que les électeurs ne le sont pas de très chaude façon.

Par ainsi l’on peut dire que la France est le pays où le patriotisme est évidemment en baisse, et les antipatriotes peuvent tirer de là beaucoup de vanité d’abord et aussi des arguments considérables; car si l’idée antipatriotique a entamé si fortement, en une vingtaine d’années, à ce qu’il semble, un pays qui était le plus patriote de l’univers, que ne peut-on pas espérer bientôt sur toute la terre?

Il est vrai; mais le malheur, pour les antipatriotes, c’est que la France semble être le seul pays où leurs doctrines soient relativement en faveur; ou tout au moins c’est qu’aucun peuple ascendant ne se montre disposé à accueillir les doctrines antipatriotiques. Or, pour que les patries disparussent, il faudrait que, non pas les peuples vaincus, mais les peuples vainqueurs, abandonnassent l’idée de patrie. Sinon, non seulement il n’y a rien de fait; mais il n’y a rien de commencé.

Je suppose que l’Autriche-Hongrie n’ait plus qu’un lien national très lâche. Cela ne fera rien, sinon qu’à un moment donné l’Allemagne s’emparera de la partie allemande de l’Autriche-Hongrie, et le sans-patriotisme de l’Autriche-Hongrie n’aura rien changé au régime général de l’univers.

Je suppose que le patriotisme disparaisse d’ici à dix ans en France. Il n’en résultera rien que ceci que la France sera conquise par un seul peuple ou partagée entre deux ou trois; et rien ne sera changé à la direction générale des esprits dans la planète.

Les nations qui se renoncent n’existent plus comme nations; mais n’empêchent point qu’il y en ait, ce qu’il faudrait pour que leur renoncement servît à quelque chose.

Peut-être me dira-t-on que le renoncement des nations descendantes sert à ceci que, disparaissant et se fondant dans les nations fortes, elles laissent derrière elles un moindre nombre de nations, de telle sorte que peu à peu il n’y aura plus au monde que trois nations, puis deux seulement, puis une seule; que par conséquent le renoncement d’une nation est un sacrifice utile sur l’autel de l’humanité. Mais cela même n’est pas vrai. Cela ne serait vrai que s’il n’y avait jamais de régression, que si tout peuple absorbé restait absorbé pour toujours, et c’est ce que l’histoire montre qui n’est pas. Les grands empires ainsi formés se disloquent. Les «petites patries» absorbées dans les «grandes patries» renaissent et redeviennent des patries pures et simples. La Norvège n’est plus une partie de la Suède-Norvège; l’Italie n’est plus une partie de l’Empire; la Belgique n’est plus une partie des Pays-Bas. Les pays qui se renoncent n’ont donc pas même l’excuse de servir un grand dessein qui les dépasse et ne sont pas bien venus à déguiser leur abandonnement en sacrifice. Ils ne sont rien moins que sûrs d’amener par leur effacement l’unité du genre humain sous la prise définitive du plus fort.

Donc--je reviens--il faudrait que la cause de l’antipatriotisme, pour être bien servie, le fût par les peuples qui montent et non par ceux qui descendent. Or c’est ce qu’on ne voit pas qui se produise. En face de la France fléchissant sur ce point, l’Allemagne s’affirme au contraire et se confirme et se renforce. En Allemagne les partis les plus avancés sont tout aussi patriotes que les autres. Que ce soit M. Bebel, que ce soit M. Bernstrein, que ce soit M. de Vollmar, les socialistes se réclament avec une égale énergie de l’idée de patrie. M. de Vollmar déclare que «lorsqu’il s’agira de défendre la patrie, les socialistes seront les meilleurs soldats de l’armée allemande». M. Bebel déclare que «la Social Démocratie est le parti qui est le plus résolument parti d’empire; qu’aucun parti n’a plus d’intérêt que lui confier à l’empire le soin de faire de nouvelles lois et à élargir son pouvoir; que le parti national-libéral, considéré comme le défenseur le plus énergique de l’idée d’empire, n’est que particulariste auprès de la Social Démocratie». M. Bebel, interrogé au mois de janvier 1906 par un journaliste belge sur la question de savoir si les socialistes allemands accepteraient la proposition de M. Vaillant, consistant, en cas de guerre, à déclarer la grève générale pour empêcher la collision internationale, répond sans hésitation et avec une extrême énergie: «Nous ferons dans ce cas ce que nous avons fait aux congrès de Bruxelles en 1891 et de Zurich en 1893 à l’égard des propositions de Domela Nieuwenhuis; nous repousserons de la façon la plus catégorique toute proposition de ce genre. Car ici, nous atteignons la limite de ce que, en Allemagne et en dehors de l’Allemagne, il est permis à un sujet allemand de dire ou d’écrire... Les conditions primordiales du libre développement du socialisme restent, dans chaque pays, l’indépendance et l’autonomie de la nation.» Ainsi M. Bebel, au lieu de considérer le patriotisme comme un obstacle au socialisme, appuie le socialisme sur le patriotisme, ce qui est (précisément parce que c’est un contresens) le signe caractéristique au plus haut point d’un patriotisme impérieux, contraignant et qui s’impose; et quand un journal allemand appelle spirituellement M. Jaurès «Bebel, moins le patriotisme», il est peut-être injuste; mais il a une vue qui au fond n’est pas complètement fausse.

Au congrès socialiste de Stuttgart, à l’heure où je corrige ces épreuves, MM. Hervé, Vaillant et Jaurès plaident, séparés seulement par des nuances, du reste insaisissables, la cause de l’antipatriotisme; et MM. Bebel et de Vollmar les criblent d’arguments et de sarcasmes, aux applaudissements unanimes des Allemands.

Et pourquoi les socialistes allemands sont-ils dans ces idées-là? D’abord parce qu’ils y sont, et je n’ai aucune raison de ne les pas croire sincères; mais ensuite, ils doivent bien un peu s’en douter, parce qu’ils ne peuvent guère faire autrement pour conserver leurs positions de combat. De même que je disais que le patriotisme hésitant de nos politiciens français est le signe d’un patriotisme assez froid dans les masses profondes de la nation, de même il est visible que le patriotisme énergique des socialistes allemands leur est imposé par le patriotisme populaire lui-même. Qu’a dit lui-même M. Bebel quand on l’a interrogé sur les causes de la défaite des socialistes aux élections générales de 1906? Il a dit: «Que voulez-vous? Les maîtres d’école ont fait rage contre nous.» Les maîtres d’école allemands avaient fait rage contre les socialistes au nom du «salut de l’empire», au nom du grand patriotisme allemand, et ils avaient rallié au drapeau avec emportement. Ainsi, malgré les protestations multipliées de patriotisme de la part des socialistes allemands, parce qu’ils sont toujours soupçonnés de préférer quelque chose à la patrie et à l’empire, parce que, quoique nationalistes convaincus et impérialistes décidés, ils sont encore considérés comme ne l’étant point assez, les instituteurs allemands ont ameuté le peuple contre eux et le peuple les a suivis. Comment veut-on que les socialistes allemands ne soient pas patriotes; et, outre qu’ils le sont naturellement, n’éclate-t-il point qu’ils le sont par nécessité?

Les peuples ascendants sont donc patriotes, ce qui est assez naturel, et poussent très vite leur patriotisme jusqu’à l’impérialisme, ce qui l’est aussi; et les peuples descendants ont quelquefois une tendance à l’abandonnement, et cette tendance est le signe même d’une première décadence et ensuite la cause d’une décadence plus profonde. Or, pour que le patriotisme fût abandonné généralement et que la cause de l’antipatriotisme triomphât, il faudrait précisément le contraire, et c’est à savoir que le succès endormît surtout les vainqueurs. C’est quand les renards à longue queue couperont leur queue que l’ère des renards sans queue pourra venir.

Il ne sert donc de rien à un peuple vaincu de prêcher l’antipatriotisme. Il ne peut qu’être soupçonné d’être dupe; il ne peut qu’être soupçonné d’être leurré par de savantes ruses de guerre de la part de l’étranger. Le général Picquart a eu un jour une parole très patriotique, certes, mais très imprudente, et dont il me semble qu’il n’a pas mesuré toute la portée, à moins qu’il ne l’ait parfaitement mesurée au contraire et n’ait ainsi parlé que pour faire réfléchir sur beaucoup plus de choses que sur ce qui était en question. Interpellé sur les atrocités prétendues dont les «compagnies de discipline» étaient le théâtre, il a répondu: «Prenez garde! La campagne contre les compagnies de discipline me paraît le résultat de menées venues de l’étranger à l’effet d’empêcher les engagements dans la Légion étrangère.» Il est possible en effet; mais la supposition va loin. Toutes les campagnes antimilitaristes, toutes les campagnes antipatriotiques, tous les «hervéismes» possibles, et Dieu sait s’il y en a de différents modes, peuvent être considérés comme n’étant que le résultat de menées étrangères à l’effet d’affaiblir le ressort de la France; et c’est bien dans ce cas qu’on ferait la guerre en pleine paix, dans un autre sens que celui où j’employais ce mot plus haut. Pour mon compte et parce que je vis très mêlé à plusieurs mondes français, je suis très persuadé qu’il n’en est rien, et que toutes ces campagnes sont très autonomes et autochtones. De ce qu’un homme fait une chose telle qu’il semble qu’il est impossible qu’il la fasse sans être payé pour la faire, ce n’est pas du tout une raison pour qu’on le paye en effet dans ce dessein; et la psychologie de M. le général Picquart était bornée, à moins que ce ne fût sa malice qui fût infernale. Beaucoup de gens agissent de manière à faire les affaires des autres, mais non pas dans l’intention de les faire, et l’on dit souvent d’un homme: «il serait acheté pour agir ainsi qu’il n’agirait pas autrement», sans qu’il soit vrai qu’en effet il reçoive un salaire; et la différence entre les gens intelligents et ceux qui le sont moins, c’est que ceux-ci font gratuitement ce que ceux-là ne feraient que contre royale récompense. Je crois donc que M. le général Picquart se trompait; mais je retiens de ceci que les peuples vaincus qui prêchent l’antipatriotisme ont si peu d’influence sur la marche du monde que non seulement ils ne convertissent personne, mais qu’encore on ne croit pas même à leur sincérité.

Et ainsi l’antipatriotisme professé par les peuples descendants ne mène à rien, si ce n’est eux à leur ruine; et il ne semble pas qu’il soit jamais professé par les peuples ascendants. C’est donc une doctrine condamnée à la stérilité là où elle peut être et à la non-existence là où elle pourrait porter fruit.

Ajoutez ceci, c’est que, si l’antipatriotisme peut, dans une nation longtemps labourée de révolutions où elle aurait perdu sa personnalité, et devenue anarchique, ce qui n’est pas autre chose précisément que la perte de la personnalité nationale, se répandre assez vite et pénétrer assez profondément, pour un temps, mais pour un temps assez long quelquefois, de telle sorte qu’il peut amener la disparition de cette nation; d’une manière générale, et ceci s’applique presque autant aux peuples ascendants qu’aux peuples en décadence, il est tellement à contre-fil de la civilisation ou plutôt de la manière dont un peuple, quel qu’il soit, entend la civilisation, que c’est toute la civilisation d’un peuple que le patriotisme doit battre en brèche et battre en ruine pour s’installer et faire son œuvre. Ce que nous avons dit des éléments principaux du patriotisme doit revenir ici pour faire comprendre tout ce que l’antipatriotisme doit détruire pour pénétrer jusqu’au fond intime d’un peuple. Si le patriotisme se compose, outre l’instinct primitif d’association entre frères, de langue commune, de religion commune, de coutumes communes, de souvenirs historiques, etc., c’est tout cela que l’antipatriotisme a à extirper de l’esprit, du tempérament et pour ainsi dire des entrailles d’un peuple.

L’antipatriotisme, s’il veut réussir autrement que d’une façon superficielle, doit abolir dans un peuple la langue de ce peuple, sa religion, ses coutumes nationales, son histoire, sa littérature et son art, ou faire oublier tout cela, ou inspirer pour tout cela un profond mépris. Le grammairien qui enseigne la langue et qui la maintient dans sa pureté fait grandement œuvre de patriote, quelquefois sans s’en douter, et est un ennemi très redoutable de l’antipatriote; le prêtre qui, tout en enseignant une religion universelle, maintient les traditions de son Église nationale, en fait admirer les beautés, en cite et en commente les grands docteurs, fait goûter Luther, Calvin ou Bossuet, ce prêtre est patriote, travaille puissamment au maintien et à l’entretien du patriotisme, et c’est encore un ennemi que l’antipatriote trouve devant lui; tout homme qui garde les coutumes ancestrales, qui vit à la française en France, à l’allemande en Allemagne, à l’anglaise en Angleterre, maintient son pays et est pour l’antipatriote une gêne, un obstacle et un adversaire; l’historien, le professeur d’histoire, l’étudiant en histoire, sont au premier rang, presque bon gré malgré qu’ils en aient, de l’armée patriotique et des ennemis que l’antipatriote doit abattre; le pauvre instituteur, dans sa petite sphère, ou plutôt à son poste qui est peut-être le plus important de tous, peut tant qu’il voudra omettre dans son enseignement le sentiment patriotique et l’histoire belliqueuse, l’histoire-batailles, comme ils disent; il suit qu’il enseigne la langue, l’histoire et la part prise dans la civilisation par le peuple dont il est, pour qu’il soit un générateur de patriotisme; l’artiste, ancien ou contemporain, qui a laissé ou qui donne une œuvre glorieuse pour le pays dont il est, excite autant d’amour pour le pays que d’admiration pour lui-même, et voilà encore un homme, quelles que soient du reste ses opinions, que l’antipatriote trouve devant lui.

Langue, religion, coutumes, histoire nationale, littérature nationale, art national, voilà tout ce que l’antipatriote aurait à détruire, voilà les bastions et citadelles qui se dressent contre lui et qui l’arrêtent.

Pour dire tout d’un mot, le patriotisme est la forme même que pour chaque peuple la civilisation a prise; la patrie est la forme de la civilisation propre à chaque peuple et par conséquent la manière dont chaque peuple comprend la civilisation elle-même. C’est donc, non seulement l’anarchie, s’il peut y avoir quelque chose qui soit pire que l’anarchie, c’est une sorte de barbarie, de sauvagerie, c’est au moins une indifférence à l’égard de la civilisation, que l’antipatriote doit exciter et faire naître et développer dans l’âme d’un peuple. Ce n’est la faute de personne si la civilisation s’est faite, non universellement, mondialement, mais par peuples, par nations, par groupements humains différents, par foyers divers; mais il en est ainsi, de telle sorte qu’on ne peut toucher à la patrie, où que ce soit, sans toucher à la civilisation, à la manière dont ce peuple sur lequel vous travaillez la comprend, l’admire et l’aime. Pour dénationaliser, il faut commencer par déshumaniser.

Supposez un antipatriote très convaincu et très ardent en Italie à l’époque de la Renaissance. Si, en même temps que convaincu et ardent, il est intelligent, il est éperdu de fureur contre les artistes du temps. Il se dit: «Tout cela n’est que de la civilisation, sans doute, et la plupart de ces artistes sont peu sensibles à l’idée de patrie; mais cela profite ou profitera à l’idée de patrie; tout cela c’est une patrie qui se fait et qui éclatera un jour toute faite et toute solide, à l’étonnement de ceux qui ne savent pas prévoir; n’encourageons pas ces artistes; décourageons-les et empêchons-les de nuire.»--L’antipatriote logique doit agir dans chaque peuple comme le conquérant dans le peuple qu’il a conquis. Quelque partisan des «lumières» que je le suppose, il est condamné d’abord à les éteindre, quitte à les rallumer beaucoup plus tard, quand, les patries ayant disparu, il n’y aura pas à craindre qu’une civilisation particulière crée une patrie particulière.

Or ce temps est loin, et encore viendra-t-il? C’est très douteux. C’est par groupes que les hommes se sont civilisés; voilà le fait; c’est par groupes qu’ils continueront à se civiliser, voilà la prévision raisonnable. Il se pourrait donc que l’œuvre anticivilisatrice de l’antipatriotisme fût nécessaire, extrêmement difficile à réaliser et en définitive inutile; que l’antipatriotisme sentît le besoin de combattre la civilisation sous forme de civilisation particulière en tout pays; qu’il n’y réussît, triste succès, qu’avec des difficultés inouïes et qu’au moment où il se préparerait à refaire la civilisation sous forme mondiale, il se formât quelque part une civilisation particulière qu’il s’agirait, encore celle-là, et toujours ainsi, de démolir.

Je sais bien que tout cela revient à dire que, s’il est difficile de détruire les patries, c’est qu’elles existent et qu’elles se défendent comme par elles-mêmes. Je le sais bien; mais c’est un fait, et c’est un fait tellement universel et qui fut toujours tellement universel, qu’il n’est guère téméraire d’y voir une loi éternelle de l’humanité.

Tout compte fait, ce qui détruit des patries en crée d’autres. L’affaissement d’un peuple amène une réunion à un autre peuple plus fort, et voilà une patrie nouvelle qui se forme lentement; la désorganisation et désagrégation d’un grand peuple amène des sécessions, et voilà plusieurs patries nouvelles qui se forment lentement sur le territoire occupé autrefois par une seule nation. Ce qui détruit des patries en fait naître d’autres, soit d’une certaine façon, soit d’une autre manière. Il est extrêmement probable que c’est une loi de l’humanité que la civilisation se fait par patries distinctes, que le développement général de l’humanité se fait par patries distinctes, qu’il ne pourrait pas se faire autrement, qu’il ne se fera jamais autrement et que l’effort pour abolir les patries ne peut réussir qu’à en détruire quelques-unes, celles qui déjà sont épuisées, sans faire avancer d’un pas le monde vers l’unité, peut-être souhaitable, mais destinée à reculer indéfiniment devant les souhaits qu’on en peut faire.

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