CHAPITRE V
LE PATRIOTISME.
Le patriotisme est un sentiment et une idée, ou plutôt il est un sentiment qui devient une idée et qui, comme sentiment, se renforce d’éléments nouveaux que l’idée lui apporte.
Le patriotisme, comme sentiment, est une passion qui pousse un certain nombre d’hommes à vouloir vivre ensemble parce qu’ils se sentent en communauté, en une communauté analogue à celle de la famille. Ce sentiment peut être confus, il peut être précis; il peut être fort, il peut être faible; mais il a toujours existé aussi loin que nous puissions remonter dans l’histoire. Il est une extension du sentiment familial. La tribu se reconnaît comme grande famille à certains signes dénonçant une commune origine, ou même à de simples apparences, mais qui suffisent à faire naître et à entretenir le sentiment dont nous parlons et qui consiste essentiellement dans le désir d’avoir un plus grand nombre de frères. L’homme est égoïste et altruiste. Comme égoïste il poursuit son intérêt; comme altruiste il aime faire partie d’une association assez grande pour qu’il soit heureux et fier de compter tant de frères et amis autour de lui, assez restreinte encore pour qu’il la connaisse et pour qu’elle n’échappe pas, pour ainsi dire, à son regard et à sa pensée. Voilà le sentiment patriotique élémentaire et primitif. Le voilà en soi, sans que l’on envisage encore tout ce qui peut le développer, l’enrichir, le fortifier et l’aviver.
Comme idée, et je crois que ce sentiment devint très vite une idée, comme idée, le patriotisme est cette conception qu’il est très beau et qu’il est utile que ce sentiment existe. Je dis très beau d’abord, et peut-être ai-je tort de mettre en première ligne une conception esthétique; cependant j’y ai tendance. Je croirais assez volontiers que les hommes ont trouvé beau, avant tout, de se voir réunis en grand nombre, pour fête, réjouissance, agapes ou autres choses de ce genre, et ont remporté de ces réunions une impression de beauté, de grandeur, d’harmonie, en somme une impression esthétique. Il est beau d’être, en si grand nombre, d’accord et se sentant quelque chose comme les membres d’un seul grand corps. Se prolonger pour se sentir plus grand est une des passions de l’homme. C’est pour cela qu’il crée, qu’il fait des œuvres. Il se prolonge dans l’ouvrage de ses mains et il s’y admire naïvement. C’est pour cela aussi qu’il s’unit à d’autres hommes; il se prolonge dans l’association et il s’y admire. «Je suis tout cela; je le suis un peu, puisque j’en fais partie et que tout le monde me reconnaît comme en faisant partie. Or cela est grand et beau; cela prend une grande place sur la terre et brille noblement sous le ciel.» Voilà l’idée esthétique.
Quand on songe que l’homme s’est paré avant de se vêtir, tout au moins dans le même temps, il faut se dire qu’il y a lieu de toujours tenir compte de l’idée esthétique dans les premières démarches intellectuelles de l’humanité.
Et le patriotisme comme idée encore c’est la conception d’utilité. Unie par le sentiment familial prolongé, la tribu s’est dit qu’il était très salutaire qu’elle le fût--ceci sans qu’il soit question encore d’ennemis humains, et à les supposer non existants--elle s’est dit que pour combattre contre les fauves, que pour défricher une partie de forêt, que pour dessécher un marais, il était bien utile et même nécessaire que l’on s’aimât un peu et que l’on pût compter les uns sur les autres d’un bout à l’autre de la vallée ou de la plaine.
Cette idée de l’utilité n’a pas eu toute son importance tout d’abord; mais elle en a pris une de plus en plus considérable à mesure que la civilisation se faisait, c’est-à-dire à mesure que s’imposait la division du travail, à mesure que chaque homme, au lieu de faire mal tous les métiers, n’en faisait plus que sept ou huit, un peu moins mal; puis n’en faisait plus que deux ou trois assez bien; puis n’en faisait plus qu’un, très habilement pour l’époque. Alors, phénomène de la plus haute importance, chaque homme ne s’est plus senti seulement prolongé; il s’est senti à la fois diminué et engrené, et par conséquent à la fois plus petit et plus grand.
Il s’est senti plus petit; car il a bien reconnu qu’il n’était qu’une moitié d’homme, qu’un cinquième d’homme, qu’un dixième d’homme, puisqu’il ne faisait plus qu’un métier ayant besoin pour vivre d’en faire dix ou que dix se fissent. «Je ne contribue plus à ma vie que pour un dixième de ce qu’elle exige.»
Mais il s’est senti plus grand en ce sens que, par contre, neuf hommes travaillaient pour lui et qu’il avait neuf hommes comme tributaires ou au moins comme auxiliaires. Dès lors l’idée de solidarité étroite et d’étroite interdépendance est née; et c’est bien alors que, plus précisément que tout à l’heure, qu’aussi précisément que possible, l’homme a dû se dire: «Ceux-ci sont moi, et moi je suis les autres; l’individualité disparaît ou s’atténue singulièrement. A certains égards et du reste continuellement, à tous les moments du temps, nous ne formons tous qu’un seul être dont les membres vivent chacun de l’activité de tous, et tous de l’activité de chacun.»
Cette fois le patriotisme existait à l’état complet, de sentiment, d’idée et de fait, et il ne pouvait plus être que développé, enrichi et avivé.
Quels sont les éléments qui l’ont en effet développé, qui sont entrés en lui, du reste pour ce qui est de quelques-uns dès les premiers temps, de manière à le renforcer?
C’est d’abord la langue commune. La langue commune est comme le signe même de la patrie. A parler la même langue les hommes ont le sentiment instinctif, confus, mais qui semble ne pas se tromper et qui vraiment ne se trompe pas, qu’ils remontent à la même origine, que leurs pères les plus éloignés ont habité le même sol et aussi qu’ils sont les uns et les autres de même tempérament, de même complexion et conformation physique, ce qui forme un lien très puissant. Un mystique dirait: «La preuve que Dieu a voulu qu’il y ait des patries distinctes, c’est qu’il a donné mille idiomes différents aux êtres composant l’humanité.» Traduit en langage réaliste, cela veut dire que l’humanité est constituée pour vivre par groupes séparés les uns des autres, puisque chacun de ces groupes a cette raison de se concentrer et de rester concentré, que ses membres s’entendent sans effort, et cette raison de rester séparé des autres groupes qu’il en coûte beaucoup à chacun de ses membres pour entrer en relation avec qui que ce soit appartenant à un autre groupe humain. La langue forme un lien qui est fort de toute la facilité que nous avons de nous entendre entre compatriotes et de toute la difficulté que nous rencontrons à vouloir nous faire entendre de l’étranger. L’étranger est avant tout l’homme d’un autre idiome, d’un autre accent et d’un autre son de voix.
Et sans doute ceci n’est qu’un signe, et pour ainsi dire qu’un signalement; mais combien sensible et combien fort, et de quelle puissance sur la sensibilité et sur l’imagination! La patrie entre en nous par les oreilles avant d’y entrer par les yeux et par la mémoire et par la pensée et par tant d’autres chemins. La patrie est une musique, avant d’être tableau, histoire, etc.; et c’est la première musique que nous entendions. Or on sait quelle prise a la musique, la chose entendue, sur tout notre être sensible.
Si l’on trouvait trop littéraire et «propos poétique» cette considération, je prierais de remarquer que chaque langue a son rythme, sa cadence, sa ligne mélodique, que chaque langue se chante, de quoi nous ne nous apercevons pas quand il s’agit de la nôtre; mais de quoi nous nous avisons très bien quand nous entendons parler une langue étrangère; que même chaque province d’un même pays chante la langue nationale sur un rythme particulier; qu’il y a donc pour chaque homme une musique de la petite patrie et une musique de la grande patrie, et que celle-ci lui est chère, celle-là plus chère encore, de telle sorte cependant qu’il ne se sent en face de l’étranger que quand il est en présence et d’une langue qu’il ne comprend pas et d’un rythme qui désoriente complètement son oreille, ce qui lui fait bien reconnaître la grande patrie comme étant la vraie.
Les Grecs se battaient les uns contre les autres pour des motifs d’intérêt pécuniaire et de volonté de puissance. Mais ils avaient très bien le sentiment que c’étaient là des guerres civiles et qu’ils se battaient de cité grecque à cité grecque comme de parti à parti dans l’intérieur d’une cité, puisqu’ils s’honoraient du titre de grecs, puisqu’ils méprisaient tout ce qui n’était pas grec et puisque, ce qui est bien éminemment patriotique, ultra-patriotique pour ainsi dire, ils divisaient l’humanité en deux parties seulement: les Grecs et les Barbares. Il y a eu toujours un patriotisme grec. Je reconnais qu’il n’a pas été assez fort pour ramasser, si ce n’est par moments, toute la nation grecque contre ses ennemis; je reconnais que la Grèce n’a pas assez duré sans doute pour qu’il en arrivât d’elle comme il en est arrivé de l’Allemagne, pour qu’elle se fondît dans une grande et durable unité nationale; je fais observer seulement que le patriotisme grec a existé, réel, sinon assez fort; et que c’est principalement à la langue commune qu’il s’est reconnu, dans la langue commune qu’il prenait conscience de soi-même.
La langue est élément essentiel de la patrie. Elle ne suffit pas; car on voit encore et l’on verra, ce semble, toujours, d’une part tel peuple bilingue ou trilingue, comme la Suisse ou comme les États-Unis d’Amérique, qui est très ardemment patriote et où il n’y a nul rêve de sécession et de particularisme; d’autre part des peuples parlant la même langue, Belgique et France, États-Unis du Nord et Angleterre, qui ne songent nullement à se réunir. La langue commune n’est ni élément nécessaire ni élément suffisant de patriotisme, ce qui prouve en passant que le patriotisme tient à des causes plus profondes encore; mais la langue commune est élément considérable au moins de patriotisme, et c’est certainement un des plus anciens, un de ceux qui aux temps primitifs avaient le plus d’influence.
La religion commune est aussi un élément de connexion, de rattachement des hommes aux autres et par conséquent de patriotisme. Mais ici, comme il y a entre les religions des différents temps de très grandes différences, et d’essence même, il faut distinguer avec soin. La religion était-elle chez les anciens un élément de patriotisme? Si paradoxale que cette assertion puisse paraître, je ne le crois pas, je ne le crois guère, ou je ne le crois que d’une certaine façon, que l’on verra bien. La religion n’était pas chez les anciens élément de patriotisme, pour cette raison, assez forte selon moi, qu’elle était le patriotisme lui-même. Le Dieu du pays, le Dieu indigète, c’était le pays lui-même divinisé. Athené c’était Athènes. La divinité ou les divinités étaient locales. Elles n’étaient donc, à le bien prendre, que le pays lui-même adoré. Ce n’était donc pas à cause d’elles qu’on adorait le pays, mais plutôt à cause du pays qu’on les adorait, ou plutôt on vénérait et adorait exactement le même objet dans l’acte de foi religieux et dans l’acte de foi patriotique. On ne peut donc pas dire que la religion aidât le patriotisme, le secondât, l’affirmât, l’avivât, puisqu’elle n’était que le patriotisme, puisqu’elle en était non un élément, mais une forme.
Je reconnais cependant que la forme influe sur le fond, en cela comme en tant d’autres choses, et qu’adorer son pays en lui-même, parce qu’on le regarde et qu’on le respire, et l’adorer sous la forme d’un être supérieur, se détachant de lui quoique restant lui, ce n’est pas absolument le même état d’esprit, et que le second peut être plus ardent et plus fécond que le premier. Figurez-vous, pour nous servir d’une analogie, un homme qui adore, sérieusement et sincèrement, et superstitieusement sa conscience; mais seulement sa conscience. Figurez-vous-en un autre qui voit ou qui sent tomber le commandement moral d’un Dieu, d’un Dieu du Bien, d’un Bien personnifié. Au fond ces deux hommes ont bien la même croyance, la même foi et la même règle de vie. Le second ne fait que transposer et objectiver ce qu’il a en lui, ce qu’ils ont tous deux en eux. On peut dire cependant que le second, précisément parce qu’il a ainsi divinisé son sens moral, est en quelque sorte d’une moralité plus vive et plus vibrante, et aussi on peut dire qu’une fois qu’il a ainsi divinisé sa conscience, sa conscience le commande avec plus de force et plus d’autorité. Tout de même le Grec ou le Romain n’adorait dans ses Dieux que son pays, mais il adorait son pays sous cette forme, avec un peu plus, peut-être, de ferveur, et il y a là la différence du dévouement à la dévotion.
Cependant il reste bien que la religion des anciens n’est qu’une forme du patriotisme.
A la considérer à un autre point de vue, il en serait encore de même. A côté de leurs dieux représentatifs de leur patrie, les anciens adoraient les héros, les demi-dieux ou les quasi-dieux. C’étaient, dans leur pensée, les plus illustres de leurs concitoyens disparus, les bienfaiteurs du pays, les fondateurs de la grandeur nationale. Ceci est simplement le «culte des héros», le culte des grands hommes qui ont honoré la patrie, et c’est donc encore le culte de la patrie même, considérée dans sa durée, dans son développement continu. Nous retrouverons cela quand nous nous occuperons des souvenirs historiques considérés comme éléments du patriotisme. Le «héros» est un souvenir légendaire tenu pour souvenir historique.
A tous les points de vue, donc, la religion antique se confondait avec le patriotisme et ne peut guère être considérée comme en étant un principe, puisqu’elle n’en était qu’un aspect.
Les religions modernes sont tout autres. Elles dépassent les frontières, elles dépassent les limites de la patrie. Dès lors elles peuvent être antipatriotiques tout aussi bien que patriotiques. Elles peuvent dissocier les citoyens aussi bien que les associer. Rien de plus vrai. Un peuple, parce qu’il serait, par exemple, plus catholique que français, catholique avant d’être français, pourrait manquer aux lois et aux devoirs du patriotisme, appeler l’étranger, par exemple, pour le mêler à ses querelles, etc. Et j’en dirai autant d’un peuple qui serait protestant avant d’être attaché à son pays.
Seulement il est remarquable comme cela arrive rarement, comme cela dure peu et en vérité est accidentel. La raison en est celle-ci. La religion, telle religion, est internationale, est cosmopolite, et toutes les religions modernes ont ce caractère. Soit; la religion est cosmopolite; mais l’église est nationale. L’église est toujours nationale, même quand elle voudrait ne pas l’être. Qu’est-ce à dire? C’est-à-dire qu’il se crée dans chaque nation un personnage collectif et continu, un personnage collectif et séculaire, qui prêche telle religion, cosmopolite du reste, d’une manière particulière et d’une manière conforme au pays auquel il appartient. Il y a la religion catholique; mais il y a l’Église de France, qui depuis des siècles prêche la religion catholique à la française, et, ne le voulût-elle point, elle ne peut pas faire autrement. Cette Église française, comme l’Église espagnole, comme l’Église américaine, elle a ses traditions, ses coutumes, son tour d’esprit particulier, ses grands hommes surtout et ses grandes œuvres qui font qu’elle est une personne morale très distincte, et cette personne morale, parce qu’elle est française, rattache à la France ses auditeurs, ses disciples, ses fidèles. Le catholique français dit et se dit: «Je suis de la religion catholique et de l’Église de France; je suis de l’Église des saint Bernard, des saint François de Sales, des saint Vincent de Paul, des Bossuet et des Fénelon. Sa religion, qui pourrait le détacher de son pays, l’y rattache donc. Sa religion, qui en soi du reste n’est d’aucun pays, et qui ne pourrait le détacher de son pays que par le concours et la conspiration de circonstances particulières, le rattache à son pays par l’organe que dans ce pays elle s’est créé et qui ne peut être, en vérité bon gré mal gré, que profondément national.
Il y a plus. La religion donne à tout ce qu’elle touche un caractère religieux. C’est même son caractère essentiel de rendre mystiques tous les sentiments naturels. Il y a comme trois degrés: l’état intellectuel, l’état sentimental, l’état mystique. L’état sentimental est comme placé entre l’état intellectuel et l’état mystique. Si le sentiment, naturel, instinctif, héréditaire, tombe--c’est une façon de parler--dans l’idée, souvent il s’y dissout, l’intelligence étant analytique et par conséquent pouvant être dissolvante; souvent il s’y confirme et s’y fortifie, l’intelligence étant analytique et par conséquent précisante, et le sentiment devenu idée sans cesser d’être sentiment étant un sentiment qui prend conscience de lui-même et qui s’arrête, se circonscrit et se fixe dans une définition nette. Et quand le sentiment monte,--et c’est encore une façon de parler,--dans la région mystique, il s’y échauffe, il s’y émeut, il s’y élargit; c’est un sentiment qui s’exalte; c’est un sentiment qui devient passion. Or la religion fait des sentiments exaltés et passionnés, fait des sentiments à caractère mystique, de tous les sentiments qu’elle approuve. En ôtant au mot son caractère odieux et en le prenant au sens étymologique, elle fanatise les sentiments. Elle les prend, pour ainsi parler, là où ils sont, ne les laisse pas tomber dans l’idée, dans les analyses dangereuses de l’intelligence et les emporte dans cette région mystique où ils deviennent quelque chose de sacré qui s’impose, qui commande, qui fait trembler et qui ravit.
Elle transforme ainsi tous les sentiments, depuis l’amour sexuel, dont elle fait une union des âmes dans l’éternité, jusqu’à l’altruisme général, dont elle fait une fraternité sacrée des enfants de Dieu. Elle transforme tout de même le patriotisme, dont elle fait un devoir sacré, une piété, une religion, pour mieux parler une partie de la religion. Or toutes les parties de la religion sont comme traversées du même courant magnétique, du même souffle religieux, de la même émanation de l’âme religieuse.
Ainsi le patriotisme trouve dans la religion nationale un adjuvant et un excitant, quelquefois très fort, d’abord parce que si, à la différence des religions antiques, les religions modernes sont cosmopolites, les églises sont nationales et forcément nationales; ensuite parce que tout ce que la religion adopte, elle le sanctifie, et parce que tout ce que la religion sanctifie elle l’agrandit et le renforce.
Seulement il faut faire ici une remarque très importante: la religion ne donne pas le patriotisme, elle le confirme et le renforce là où il est. Elle ne peut pas le donner; car en elle-même elle est universelle et humaine, et par conséquent humanitaire. Elle ne le donnerait pas s’il n’y avait qu’elle pour le donner. Elle le trouve, elle en tient compte, elle l’approuve, elle le consacre; en le consacrant elle l’augmente; mais là où il ne serait pas elle ne l’inventerait pas, elle ne l’administrerait pas et ne songerait aucunement ni à l’administrer ni à l’inventer, Il faudra se souvenir de ceci quand nous en serons à examiner un autre genre de cosmopolitisme.
Le patriotisme prend encore conscience de lui et se confirme lui-même dans les mœurs et coutumes nationales. Les mœurs et coutumes d’un pays sont des signes de tempérament et de caractère. Or on se reconnaît comme frères à se trouver réciproquement des traits de caractère commun. On ne s’y trompe pas du tout, et la communauté des idées a beaucoup moins d’influence sur ce sentiment de confraternité que la ressemblance des complexions. Eadem velle, eadem nolle amicitia est. Cicéron ne dit pas eadem intelligere. Il a raison. Comprendre les mêmes choses et les comprendre de la même façon est un lien moins fort qu’être attirés vers les mêmes choses et avoir à l’égard d’autres choses mêmes répulsions. Il semble que l’intelligence ait quelque chose de froid et la sensibilité je ne sais quelle chaleur pénétrante et envahissante, et que comprendre en commun, si vif que soit certainement ce plaisir, unit beaucoup moins que sentir ensemble. Or avoir les mêmes coutumes, les mêmes mœurs, c’est sentir ensemble, et sentir ensemble depuis très longtemps, depuis des siècles. Une coutume commune est une chaîne entre les hommes et entre les temps. C’est vouloir les mêmes choses, s’écarter des mêmes choses au moment présent, et c’est avoir voulu les mêmes choses et s’être écarté des mêmes choses, de pères en fils, depuis des temps très éloignés.
C’est à cela qu’on se reconnaît comme de même sang, si sang veut dire ensemble des dispositions naturelles, innées et héréditaires. C’est pour cela que les révolutions sont choses très graves et terribles, relativement au patriotisme et relativement au maintien de la nation, si elles changent les coutumes, presque insignifiantes ou au moins choses dont on revient, si elles ne les changent point. De la république romaine italienne à la république romaine méditerranéenne (après Carthage détruite et Grèce conquise), il n’y a pas eu révolution; mais il y a eu changement de coutumes, et ce changement de coutumes a amené un changement de régime. De Pompée à César il y a eu une révolution, mais il n’y a pas eu changement de coutumes, et le nouveau régime a subsisté avec une certaine force et des périodes heureuses. Plus tard il y a eu changement plus profond encore de coutumes et de mœurs, et la décadence a été rapide sans que le régime changeât. La Révolution française n’a presque pas changé, on l’a remarqué, les coutumes du peuple français. Aussi n’a-t-elle entamé nullement le patriotisme français. Les coutumes ont changé et extrêmement en France au cours du XIXe siècle, sous de multiples influences que je pourrai énumérer et examiner une autre fois; aussi est-ce à partir du milieu et surtout de la fin du XIXe siècle que le patriotisme a fléchi, pour un temps peut-être, dans les populations françaises.
C’était une stupidité sans doute aux empereurs romains de persécuter les chrétiens; mais il faut se rendre compte que cette stupidité n’était pas un caprice. Les Romains, si tolérants pour toutes les religions possibles, persécutaient le christianisme, d’abord parce que le christianisme n’était pas, comme les autres religions, une religion qui s’ajoutait au Polythéisme et qui par conséquent en confirmait le principe, mais une religion qui posait Dieu unique en face des dieux multiples et qui niait le principe même du Polythéisme au lieu de le confirmer, et j’ai souvent insisté sur cette essentielle différence;--ensuite, et peut-être tout autant, peut-être plus, parce que le christianisme changeait, et profondément, les coutumes et les mœurs, et que cela, au point de vue conservateur, et c’est-à-dire au point de vue patriotique, était très grave. «N’abandonnez pas les vieilles coutumes», est le cri de tous les patriotes inquiets, parce qu’ils sentent instinctivement que ce sont de vieilles coutumes que s’entretient et que se nourrit le patriotisme lui-même.
Moribus antiquis res stat romana virisque.
Les persécutions des chrétiens par les Empereurs étaient simplement une vue fausse, assez naturelle d’ailleurs, qui rattachait trop étroitement les anciennes coutumes aux anciennes mœurs, et les anciennes mœurs aux anciennes religions; ceci n’étant pas compris que de nouvelles coutumes peuvent couvrir la renaissance précisément des anciennes mœurs et qu’aussi sous une nouvelle religion précisément les anciennes mœurs peuvent renaître.
Comme il n’est pas toujours facile devant un tableau de savoir si l’on a affaire à une aurore ou à un crépuscule, on peut se tromper sur une décadence ou une renaissance, et les Romains ont pu très consciencieusement se demander si le christianisme contenait pour l’humanité et pour eux-mêmes l’une ou l’autre. De semblables erreurs peuvent avoir lieu en bien des époques, peut-être à toutes. Ce qui est sinon sûr, du moins assez exclusif d’erreur, c’est de toujours considérer à la fois les coutumes et les mœurs et de ne s’inquiéter que quand il est visible que les mœurs elles-mêmes sont atteintes.
En un mot, ce qui est grave c’est que le caractère même d’un peuple change. Ce peuple ne perdra peut-être pas pour cela son patriotisme, puisque nous voyons que le patriotisme a beaucoup d’autres éléments; mais il perdra un des éléments du moins du patriotisme et un élément bien considérable. Reconnaître son caractère actuel à travers les âges lointains, c’est de quoi en partie se forme et se compose la conscience d’un peuple, et son caractère il le reconnaît dans les coutumes et, par delà les coutumes, dans les mœurs, et les mœurs ont beaucoup plus d’importance que les coutumes; mais les coutumes mêmes sont importantes. Si, quand j’entends dire à quelqu’un: «Mon patriotisme a évolué», je suis inquiet, à me supposer patriote, ou plein d’espérance, à me supposer cosmopolite; c’est que le patriotisme est fait en grande partie de ce qui n’évolue pas et de l’amour pour les choses qui n’évoluent point. Il est fait des vieilles mœurs, revivant en nous, des vieilles coutumes conservées par nous, et d’un désir secret et profond et très fort que ces mœurs et coutumes ne changent point.
Ce n’est pas à dire que conservatisme et patriotisme soient synonymes, et l’on peut très bien être très novateur et très patriote; mais ce commencement de défiance qu’a le patriote à l’égard du novateur est un sentiment naturel et légitime. Il ne doit céder que sur un bon garant et devant l’évidence que le novateur ne cherche qu’à faire réaliser un progrès à son pays. Il est bien certain que les révolutionnaires français étaient novateurs et non moins certain qu’ils étaient patriotes; mais c’est aussi qu’en tant que patriotes, ils n’étaient point novateurs du tout, étant patriotes tout à fait à l’ancienne mode et peut-être trop, ce qui n’est point à examiner pour le moment, mais absolument à la façon d’un grossier Jean Bart ou d’un vulgaire Turenne.
Bref, l’amour du passé est un des principes constitutifs du patriotisme, ce qui n’avait peut-être pas besoin d’être démontré si longuement. Il n’y a pas de mot plus patriotique que celui de Tite-Live lisant les vieilles chroniques de son pays et disant: Vetus fit animus meus.
C’est pour cela que l’histoire proprement dite et l’histoire littéraire et l’histoire de l’art, etc., sont des aliments si forts et des ferments si puissants de patriotisme, comme le mot de Tite-Live nous l’indiquait déjà tout à l’heure. Un peuple patriote est un peuple qui sait l’histoire de son pays et qui aime à la lire, à la relire et à s’en pénétrer. Les historiens et les professeurs d’histoire sont, même quand ils n’y tiendraient pas, des professeurs de patriotisme. On peut dire, et j’ai dit dans une sorte de définition qui n’est pas fausse, encore qu’elle soit incomplète: «La Patrie, c’est l’histoire de la Patrie.» C’est dans ce sentiment que j’admirais la belle page de M. Lavisse, que j’aime à citer toujours et qu’il est de moins en moins inutile de citer: «C’est à l’École de dire aux Français ce que c’est que la France. Qu’elle le dise avec autorité, avec persuasion, avec amour... Elle repoussera les conseils de ceux qui disent: «Négligez ces vieilleries, que nous importent les Mérovingiens, les Carlovingiens, Capétiens même? Nous datons d’un siècle à peine. Commençons à notre date.» Belle méthode pour former des esprits solides et calmes que de les emprisonner dans un siècle de luttes ardentes où tout besoin veut être satisfait et toute haine assouvie sur l’heure! Ne pas enseigner le passé! Mais il y a dans le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre [et surtout une réalité dont nous vivons comme l’arbre de sa racine et du sol où sa racine plonge, et sans le passé, et si nous ne le connaissons pas, nous sommes comme en l’air et sans soutien et sans nourriture, variis ludibria ventis]. Il faut verser dans l’âme du paysan la poésie de l’histoire. Contons-lui les Gaulois et les Druides, Roland et Godefroy de Bouillon, Jeanne d’Arc et le Grand Ferré et tous les héros de la France ancienne avant de lui parler des héros de la France nouvelle... Faisons pénétrer dans son esprit cette juste idée que les choses d’autrefois ont eu leur raison d’être; qu’il y a des légitimités successives au cours de la vie d’un grand peuple et qu’on peut aimer la France sans manquer à ses obligations envers la République... On ajoute à l’énergie nationale quand on donne à un peuple l’orgueil de son histoire.»
La patrie c’est donc l’histoire de la patrie plus que toute autre chose. L’histoire de la patrie c’est la patrie à l’état pur.
Car remarquez que la langue que vous parlez peut être la langue d’un autre peuple et ne vous donne pas la sensation de la patrie sans mélange; que la religion que vous professez peut être, est très souvent la religion d’autres peuples et, comme je l’ai montré, ne vous donne la sensation de la patrie qu’indirectement; que les coutumes mêmes et les mœurs peuvent vous être plus ou moins communes avec d’autres nations, quoique non jamais complètement, et que du reste mœurs et coutumes, coutumes surtout, ont tendance à devenir générales et uniformes à travers le monde. Rien donc autant que l’histoire nationale ne verse en vous la patrie et ne vous en pénètre; et aussi bien l’histoire nationale, c’est la patrie même qui vit devant vous et qui vous parle avec la voix.
Aussi celui qui a dit: «Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire», aurait dit une chose très antipatriotique s’il n’avait dit un pur non-sens; mais il a dit un pur non-sens, parce que tous les peuples ont une histoire. Il a voulu dire sans doute: «Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire sanglante»; et encore il n’y en a pas. Mais soit, heureux peut-être ces peuples-là, si l’on en trouve; mais tous les peuples ont une histoire et une histoire extrêmement intéressante pour eux et où ils puisent les énergies dont ils ont besoin. Les peuples, s’il en est, qui n’ont pas d’histoire de victoires, conquêtes et revers, ont l’histoire de leurs institutions, de leurs lois, de leurs dieux, de leurs héros, de leurs bienfaiteurs. C’est cette histoire même qui est leur patrie. On habite son pays dans le présent par ses actes, dans le passé par ses souvenirs, et il n’y a pas de vie spirituelle qui ne soit composée d’autant de souvenirs que d’actes et d’autant de passé que de présent, et ajoutez que la vie la plus humble est une vie en grande partie spirituelle et n’a de valeur que par là.
Pour reprendre la comparaison que j’introduisais au cours d’une citation de M. Lavisse, l’arbre vit du sol par ses racines et de l’air par ses feuilles; un peuple qui ne vivrait que de son présent serait comme un arbre ne vivant que par ses feuilles, et c’est-à-dire qu’il ne vivrait pas. Le vers de Lamartine (il en a fait d’autres en sens tout opposé) restera toujours la formule exacte autant que sublime du patriotisme:
C’est la cendre des morts qui créa la patrie.
Or l’histoire, comme l’a dit Michelet, réveille et ranime précisément cette cendre et a pour devise: Pulvis veterum renovabitur. Rien ne me paraît donc plus juste que cette parole de Fustel de Coulanges. «Le véritable patriotisme n’est pas l’amour du sol, c’est l’amour du passé, c’est le respect des générations qui nous ont précédés.»
On me dira que tout cela n’est vrai que de l’histoire oratoire, poétique, romanesque, à la Michelet, que de l’histoire, en un mot, écrite par des littérateurs, et que l’histoire scientifique et traitée selon les méthodes scientifiques, n’inspire aucun patriotisme, aucun sentiment quel qu’il soit, du reste, non plus que l’algèbre et la zoologie; et que l’historien digne de ce nom n’étant et ne pouvant être qu’un savant, ne devant être, par conséquent, comme le disait déjà Fénelon, «ni d’aucun temps, ni d’aucun pays», ne saurait aucunement faire des patriotes, jusque-là que, s’il en faisait, ce serait précisément la marque qu’il n’est pas un historien, mais un orateur ou un poète.
Je ne crois pas que ce raisonnement soit très juste. D’abord à cause de ceci: l’historien français, par exemple, a le tempérament français, et parce qu’il a le tempérament français, quelque homme de science qu’il soit et d’une absolue probité scientifique, il verra les choses de France de manière à les trouver bonnes, excepté celles qui seront absolument mauvaises; et belles, excepté celles qui seront absolument affreuses, mais toujours d’une façon plutôt favorable, et il en résultera pour lui, tout compte fait, un très grand amour de la France.
Ensuite, à cause de ceci: l’étudiant à qui l’on aurait, je dirai presque par impossible, enseigné l’histoire de France d’une manière mathématiquement impartiale, littéralement scientifique, cet étudiant, avec son tempérament français, trouvera comme fatalement les choses françaises, mêmes exceptions que tout à l’heure étant faites, plus grandes et plus belles que celles des autres pays. Les choses ici, comme en tant d’autres cas, sont causes et effets, et l’histoire rend patriote et le patriotisme fait qu’on prend l’histoire par un biais qui rend patriote; et l’histoire ne rend patriote qu’à la condition qu’on le soit déjà; mais, pourvu qu’on le soit déjà, pour peu qu’on le soit déjà, elle vous fait patriote davantage; et elle rend au centuple le patriotisme que, pour ainsi dire, elle reçoit.
Il faudrait donc, pour que l’histoire ne vous fît pas patriote, que vous ne le fussiez strictement pas du tout, et c’est, pour toutes les raisons que nous avons vues plus haut, ce qui est extrêmement rare. On aborde toujours l’histoire au moins avec une tendance patriotique qui, du moment qu’elle existe, ne peut, du commerce avec l’histoire, que sortir confirmée et renforcée.
D’autres, dont l’opinion n’est pas sans quelque poids, disent ceci: «L’étude de l’histoire altère et finit par complètement détruire le sentiment patriotique. De quelque pays qu’on soit, l’histoire du pays où l’on a reçu le jour est un tel tissu d’horreurs, d’iniquités, de férocités, d’impudicités, de triomphes du crime et d’écrasements de la vertu, qu’il est impossible, à moins qu’on ne soit né avec l’âme d’un scélérat, de ne pas reculer d’horreur devant elle! Il en est de cela comme du spectacle même, du spectacle actuel, de notre pays. Pourquoi, pourvu que nous ayons l’âme un peu bien située, ne disons-nous du mal que de notre pays, à quelque pays du reste que nous appartenions? La raison en est claire; c’est que nous ne voyons distinctement que lui et que nous en apercevons toutes les tares. Les autres peuples ont les leurs; mais nous les apercevons moins nettement et elles ne nous sautent pas, pour ainsi dire, aux yeux. De même, quoique non pas tout à fait de même, l’histoire de notre pays, par tout ce qu’elle nous présente de révoltant nous révolte contre lui. Ce n’est pas tout à fait la même chose, parce que, en même temps que nous étudions l’histoire de notre pays, nous pouvons étudier celle des autres et voir que celle-ci est aussi épouvantable que celle-là, tandis que nous ne pouvons pas habiter à la fois les autres pays et le nôtre de manière à avoir horreur autant des autres hommes que de nous-mêmes; et ce qui serait assez naturel ce serait un homme qui parce qu’il vivrait dans son pays et l’observerait et parce qu’il aurait étudié l’histoire de tous les peuples considérerait le passé de son pays comme très semblable au passé de tous les peuples, et son pays à l’état actuel comme le dernier de l’univers. Oui, sans doute; mais encore, comme il est assez naturel aussi de remonter du présent au passé, l’homme qui est témoin du triste spectacle que lui donne son pays sous sa forme actuelle et qui compte ses défauts par ses doigts, retrouve tous ces défauts en lisant l’histoire dans le passé de son pays, et il les voit plus nets, oui, même dans le passé, il les voit beaucoup plus nettement qu’il ne voit ceux des autres peuples, parce que ceux des autres peuples n’ont pas ce je ne sais quoi de sensible et de vivant que la connaissance et la sensation du défaut présent communique au même défaut vu dans le passé. Donc rien n’est propre à couper le patriotisme jusque dans ses racines comme la lecture de l’histoire, et il faut interdire cet exercice si l’on veut avoir de bons patriotes. Il n’y a rien de plus beau que le pays ni de plus aimable, à la condition de ne le point connaître, et c’est un très grand danger et comme une folle gageure de le faire connaître pour le faire aimer.»
Tout le monde reconnaîtra qu’il y a une haute raison dans ces considérations philosophiques; mais je ferai remarquer qu’elles se réduisent à dire ceci, qui n’est pas une nouveauté, à savoir que l’histoire est immorale. Elle l’est certes, et pour cette raison, que j’ai un certain nombre de fois produite, que tout est immoral, excepté la morale elle-même. L’histoire est certainement immorale et éducatrice d’immoralité, comme la nature; mais d’abord elle l’est moins; car elle contient des exemples de haute moralité et même d’héroïsme comme elle contient des exemples de férocité, de perfidie et de platitude, et il est à remarquer en passant que les ouvrages les plus moraux du moraliste Plutarque ne sont pas ses ouvrages de morale, mais ses ouvrages d’histoire. Ensuite, il est assez naturel à l’homme, exception faite de ceux-là qui sont pessimistes de tempérament, de chercher, ou plutôt de trouver sans les chercher, dans l’histoire, les exemples de vertu plutôt que les exemples de crime et des encouragements plutôt que des découragements: il en est de l’histoire comme des souvenirs de famille, et ce qu’on se rappelle de ses parents, qui furent aussi mauvais qu’on l’est soi-même, ce qu’on se rappelle d’eux plus volontiers, et ce qu’on finit par se rappeler d’eux uniquement, ce sont leurs vertus; et ainsi l’histoire, et je dis la plus scientifique, se dégage d’elle-même de ses scories et éclate surtout en beauté et en splendeur; l’histoire s’épure en se faisant; et si «ce que nous faisons actuellement, c’est de l’histoire», ce qui dégoûte de l’histoire, de ce que nous faisons en ce moment c’est le meilleur qui surnagera, ce qui permettra à nos neveux de pouvoir nous contempler sans horreur et peut-être même avec respect.
Et enfin, pour serrer de plus près notre sujet, à lire l’histoire nationale, l’histoire de notre pays, nous avons une tendance invincible à voir surtout celle-ci par ses beaux côtés, et, sans fermer les yeux aux autres, à n’en prendre et à n’en garder dans notre mémoire que ce qui nous réconforte et ce qui nous permet de l’aimer.
--Mais ce qui nous donne cette «tendance invincible», c’est notre patriotisme, et par conséquent pour puiser le patriotisme dans l’histoire, il faut commencer par l’y mettre.
--Je l’ai déjà dit, et c’est précisément ce phénomène complexe et à double courant qui fait la force du patriotisme historique: la chaîne est bien serrée.
Et enfin je ferai remarquer brièvement que ce sont les jeunes gens surtout qui lisent l’histoire, n’y ayant pour la lire, parmi les hommes mûrs, que ceux qui en font leur métier ou qui ont beaucoup de loisirs. Or, les jeunes gens sont généralement optimistes, et ce sont eux qui ont la tendance invincible dont je parlais tout à l’heure, et ce sont eux qui n’éprouvent pas en lisant l’histoire cette impression triste et ce noir chagrin des pessimistes, que je retraçais plus haut. L’histoire pour eux est donc réconfortante; elle est morale; et elle est excitatrice de patriotisme. Or c’est là la première impression, celle qui peut s’atténuer; mais qui ne s’efface jamais. Un peuple où les jeunes gens lisent l’histoire nationale sera toujours un peuple patriote.
--Mais il est des temps où les jeunes gens naissent vieux.
--Je le sais; mais ces temps sont rares. Quand ils se prolongent, la chose devient grave; mais ces temps sont rares, et j’envisage en ce moment la question dont je traite en sa généralité. En général, il faut donc dire qu’un des éléments les plus considérables et les plus puissants du patriotisme, c’est l’histoire nationale et le goût qu’on a de la lire. Le patriotisme, comme tant d’autres choses, étant une sensation qui devient un sentiment, un sentiment qui devient une idée et une idée qui devient un art, le patriotisme est l’art de se faire contemporain de tous les siècles pendant lesquels a vécu la patrie et de les aimer tous en ce qu’ils ont de plus beau. Michelet pourrait dire de la France ce que Beethoven disait de la jeune fille dont il était épris: «Mon éternelle bien-aimée.»
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Moins peut-être que l’histoire proprement dite, mais très sensiblement encore et quelquefois avec une extrême puissance, l’histoire littéraire et l’histoire artistique contribuent au développement et au maintien du patriotisme. Un peuple est fier de lui, ou tout simplement prend conscience de lui, en lisant les belles choses qui ont été écrites dans sa langue ou les belles œuvres qui ont été faites par gens de la même race et de la même nationalité que lui. Le plaisir artistique est individualiste, je ne ferai aucune difficulté d’en convenir; mais il est national aussi en ce sens qu’il se rattache facilement à un état d’esprit patriotique, et soit le fait naître, soit le réveille, soit simplement le flatte; toujours, ou presque toujours, a quelque commerce au moins avec lui. Une bibliothèque, un musée est une fête nationale permanente. Tous les peuples patriotes ont bien connu ce mystère, et il n’en est pas un qui se soit contenté de ses victoires, ni même de ses trophées. Le trophée n’est encore qu’une page d’histoire politique. Ils ont voulu que la patrie éclatât pour ainsi dire dans des monuments grandioses ou splendides, par où elle se perpétuerait dans le souvenir des hommes. Ils ont voulu agir, dans le sens national et au profit du sentiment national, sur les imaginations des hommes. Les Parthénon sont des victoires au même titre que les Salamine. Si Salamine signifie que les Grecs sont plus vaillants et plus intelligents que les Asiatiques, le Parthénon signifie que les Athéniens sont plus inventeurs de beauté que les Barbares, et aussi que les Spartiates. Les peuples patriotes aiment à donner ces démonstrations.
Elles sont singulièrement utiles du reste, j’entends à leur point de vue. La littérature et l’art, dans l’histoire d’un peuple qui tombe et qui peut se relever, interrompt la prescription. Si l’Italie, partagée, morcelée, opprimée, foulée par vingt peuples envahisseurs, n’a pas cessé d’être un peuple, s’est toujours souvenue qu’elle en était un et a pu en redevenir un réellement, la cause en est dans sa littérature et dans son art. Elle était politiquement une «poussière humaine», comme a dit trop cruellement Lamartine; mais par ses poètes, ses prosateurs, ses sculpteurs, ses architectes et ses peintres, elle restait une personne morale; le mot «Italie» correspondait à quelque chose, ou plutôt à quelqu’un, et n’était pas, comme on le disait, injustement encore, «une simple expression géographique». On n’exagérera point en disant que ce sont les grands artistes italiens, et même sans qu’ils l’aient voulu, et à quelque parti qu’ils aient appartenu, qui ont créé à nouveau l’Italie, en lui donnant, par l’orgueil qu’elle avait d’eux, la volonté d’être. C’est de la Renaissance qu’est sorti directement le Risorgimento. L’Italie, quelque pulvérisée qu’elle fût, n’était pas seulement, ce qui est déjà quelque chose (lien national de la langue commune) «le pays ou résonne le si»; elle était surtout le pays où le si avait été prononcé par des hommes très grands par la pensée et par la faculté créatrice.
C’est ce que j’appelle interrompre la prescription. Un peuple a des chances, des chances seulement, mais enfin des chances de se relever comme peuple tant qu’il a subsisté, tant qu’il subsiste comme population, d’abord gardant sa langue, ensuite ayant une littérature qui conserve la langue et qui l’illustre, enfin ayant un art qui est comme un prolongement éclatant de sa langue et de sa littérature. M. Sienkiewicz est un élément de patriotisme et de relèvement national qui n’est pas négligeable. Remarquez que les Grecs, si complètement vaincus et absorbés par les Romains, ont eu leur revanche. Ce fut l’Empire byzantin. Pourquoi le grand Empire romain s’est-il, à un moment donné, coupé en deux? Parce qu’il était trop vaste pour être mené par une seule main. Sans doute; mais pourquoi est-ce au milieu des Grecs que, même avant le partage définitif, Constantin transporta le siège du gouvernement? Parce que l’Orient, c’est-à-dire la Grèce, était un foyer de lumières, de sciences, d’art, de haute civilisation. Il y a eu, de 146 avant Jésus-Christ à 395, une éclipse seulement de la Grèce, assez longue à la vérité, mais d’où elle est sortie, et si elle en est sortie et pour une période singulièrement brillante encore, c’est qu’elle n’avait pas cessé de vivre d’une vie littéraire, scientifique, artistique et philosophique qui faisait d’elle un centre d’attraction. Le monde ancien avait deux pôles, et quoique toute la force militaire fût concentrée en l’un des deux, l’autre conservait encore, par la seule force de la pensée, une puissance de concentration à sa manière. Le monde ancien avait deux âmes, l’une en pleine activité; l’autre comprimée, mais invincible; quand il s’est partagé en deux corps, l’un des deux a comme retrouvé son âme toute prête à l’animer. Que le monde grec eût continué de produire en tout ordre de production intellectuelle, cela avait interrompu la prescription et établi aux yeux du monde que la Grèce, comme nation, n’était pas morte, et que, par conséquent, même comme nation politique elle pouvait renaître.
Ç’a été, même en nos temps, où les forces morales ont peu d’influence sur la marche des événements, ç’a été une idée profonde de la part des séparatistes du Midi de la France de créer ou de vouloir créer une littérature méridionale en langue méridionale. Si un art très nettement et très précisément méridional, surtout si une littérature méridionale avec sa langue à elle, s’organisaient, se développaient, se prolongeaient dans le temps, le détachement du Midi deviendrait une chose possible, je ne dis point une chose souhaitable, deviendrait une chose possible en un temps donné, et dont aussi, dans un temps donné, pourraient profiter l’Italie d’un côté et l’Espagne de l’autre; mais enfin deviendrait une chose qui serait dans la nature des choses.
Qui a créé à nouveau la nationalité norvégienne, qui a, sinon fait naître, du moins accru chez les Norvégiens le désir de se séparer de la Suède? Ne doutez pas que, pour une grande part au moins, ce ne soit M. Ibsen et même M. Bjornson. Avoir une littérature qui compte en Europe et dans le monde, qui est admirée et dont on dit, non pas: «c’est la littérature scandinave» mais: «c’est la littérature norvégienne», cela crée une Norvège, fait que la Norvège se distingue du groupe ethnique dont elle fait partie; tout au moins, et c’est tout ce que je veux mettre en lumière, cela crée un patriotisme norvégien.
--D’où il suit que si l’art contribue à faire des nations, il contribue aussi à disloquer celles qui se sont faites.
--Certainement! Il entre comme facteur important dans le jeu des grandes forces qui font et défont les peuples. S’il contribue à créer l’unité italienne et l’unité allemande, il contribue à dissocier le groupement scandinave, le groupement autrichien et le groupement russe. Je ne veux pour le moment montrer qu’une chose, c’est qu’il est créateur et conservateur du sentiment patriotique, et sans doute tantôt du sentiment de la «grande patrie», tantôt du sentiment de la «petite patrie», mais toujours d’un sentiment national.
Ce sont là par parenthèse, et cette parenthèse sera la dernière de ce chapitre, les vrais rapports tant cherchés entre l’art et la morale. Il n’y a pour moi aucun rapport direct entre la morale et l’art; mais on pourrait en trouver par ce biais à la rigueur. L’art n’est pas moral; mais il est social éminemment. Il rapproche les hommes en un groupement qui probablement existe déjà, qui probablement est ethnique; mais qu’il fait plus fort en le faisant plus spirituel, en le spiritualisant. Il fait des sociétés ou il contribue très puissamment à les faire. Il fait, dans une certaine mesure, vivre un certain nombre d’hommes d’une seule âme. Et cela est-il moral, cela est-il moralisant? Je n’en sais trop rien; mais on peut le soutenir. Il peut y avoir là, oui, c’est vraiment possible, des transpositions confuses et des acheminements obscurs. De ce que l’on goûte en commun un art qui nous est chose commune, on peut, quoique ce ne soit pas du tout la même chose, s’aimer les uns les autres ou croire s’aimer les uns les autres, ce qui est le commencement de s’aimer les uns les autres. Transposition de sentiments. Et s’aimer les uns les autres, c’est bien de la morale véritable. On peut, de ce que l’on goûte un art en commun, s’habituer à se rapprocher, écarter peu à peu ce qui divise. Acheminement à l’affection mutuelle. Et l’affection mutuelle, c’est de la morale véritable. En démontrant l’art comme social, démontrer l’art comme moral, c’est chose dont je ne me chargerais peut-être pas, mais que j’admets que l’on entreprenne. Ce n’est pas tout à fait irrationnel.
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Enfin, un élément très important du patriotisme et si considérable qu’on le prend souvent pour le patriotisme lui-même, pour le patriotisme tout entier, c’est l’aversion à l’égard de l’étranger. Cette aversion--je prends à dessein le terme le plus vague, et j’en voudrais un plus vague encore--est faite, selon les circonstances, d’une foule de sentiments divers. Il n’y a souvent dans cette aversion que la sensation d’une différence: «Différence engendre haine», a dit Stendhal, et c’est sans doute aller trop loin; mais différence engendre au moins étonnement et méfiance. De cela seul qu’un peuple s’habille autrement que nous et parle une autre langue, il ne faut pas dire que nous le haïssons; mais on peut dire que nous ne l’aimons pas. «Il nous est étranger.» Il choque notre vue et notre oreille. Je crois bien ce sentiment peu profond et assez faible: car il est combattu en nous par l’instinct de la curiosité, et la curiosité est une attraction, et si «différence engendre haine», différence aussi engendre curiosité et curiosité implique une certaine inclination. Je suis porté à croire ceci, c’est que l’aversion pour l’étranger n’est pas un sentiment primitif. Il n’existerait pas,--y ayant autant de raisons pour qu’il soit que pour qu’il ne soit point;--il n’existerait pas, s’il n’était pas comme soutenu sourdement par le vague souvenir d’injures reçues. Pour avoir été lésée par une peuplade qui était vêtue autrement et qui parlait une autre langue, une peuplade ne peut pas voir une tribu, quelle qu’elle soit, parlant une autre langue et vêtue autrement qu’elle, sans entrer en méfiance et sans ressentir un commencement de haine. J’ai toujours été frappé par ce fait que Christophe Colomb et ses compagnons furent très bien reçus par les naturels de l’île San Salvador; que ceux-ci leur apportèrent des aliments, des fruits, des produits curieux du sol. Était-ce altruisme pur et simple? Oh! les braves gens! Était-ce faiblesse de peuple pacifique souvent envahi par des voisins hardis et qui avait pris l’habitude d’apaiser les envahisseurs par des tributs? Était-ce vénération et adoration pour des hommes qui avec leurs vaisseaux à voiles, leurs forteresses ailées, leur paraissaient des dieux? Toutes ces hypothèses sont possibles. Mais le même fait a été remarqué plusieurs fois et porte à croire que les peuplades qui n’ont subi aucune agression (ou qui ont perdu le souvenir des agressions subies) n’ont aucune haine de premier abord à l’égard de l’étranger. Mais différence engendre haine, cette fois, formellement, lorsque le peuple A découvre dans le peuple B des coutumes et des mœurs très fortement différentes des siennes, un tour d’esprit très différent, une mentalité imprévue et inattendue, car l’inattendu inquiète, et, même quand il n’inquiète pas, il choque. On ne peut pas s’imaginer très facilement que des hommes constitués physiquement comme nous se distinguent de nous d’une façon si forte par la façon de penser, par la façon de croire et par la façon de vivre entre eux. Il nous semble bien que c’est là précisément le signe que la nature n’a pas voulu que tous les hommes vécussent comme compatriotes et comme frères, et nous avons comme le sentiment que nous obéissons à une loi naturelle en restant divisés.
Ce sentiment, sans aller plus loin, de l’existence proche de peuples qui ne sont pas faits comme nous ne crée pas le patriotisme, mais il le confirme et le précise, en ce qu’il est un des moyens par lesquels le patriotisme prend conscience de lui-même, comme l’histoire était un de ces moyens aussi. «Une nation, a dit Hegel, ne se pose qu’en s’opposant.» C’est peut-être un peu trop dire; mais il est vrai, et c’est presque la même chose, qu’elle ne se pose qu’en se comparant. Toute nation dirait volontiers, en répétant avec une légère variante le mot célèbre: «Je m’aime... assez quand je me considère, beaucoup quand je me compare.» Quand nous envisagions le peuple lisant son histoire, nous le voyions devenir patriote par orgueil collectif, par orgueil national: nous le voyons maintenant devenir patriote par «orgueil de comparaison», lequel est le plus excitant peut-être parmi les différents genres d’orgueil. La grandeur ou la petitesse du peuple n’y fait rien. Un tout petit peuple s’estimera plus grand qu’un très grand parce qu’il s’estimera meilleur, et il fera toujours ce petit calcul de proportions, souvent assez légitime: «Pour ce que nous sommes, nous faisons des choses plus grandes que tel grand peuple et donc nous avons raison d’être fiers en face de lui.»
Rien même n’excite plus le patriotisme que ce sentiment d’avoir une grandeur intellectuelle et une grandeur morale devant lesquelles les grandeurs matérielles ont pour ainsi parler quelque chose de grossier. Un petit peuple aimera mieux mourir que de cesser d’être moralement lui-même, que de cesser d’être une personne, que de cesser d’être cette personne qu’il était fier d’être; et, en vérité, il me semble que ce serait s’enfuir hors de l’humanité que de trouver ce sentiment condamnable.
Et enfin j’ai à peine besoin d’ajouter que le souvenir des injures reçues et des maux soufferts est le plus vif, et malheureusement le plus commun élément du patriotisme. «La guerre, disent les antipatriotes, n’existerait pas sans le patriotisme, et le patriotisme n’existerait pas sans la guerre, et c’est pour cela qu’il faut les combattre l’un et l’autre.» Je dis, pour l’avoir, je crois, prouvé: le patriotisme existerait sans la guerre; mais la guerre, je le reconnais, ravive périodiquement le patriotisme. Il est des peuples modernes, comme l’Italie et l’Allemagne, qui ont été créés par les guerres qu’on leur a faites. Ils ont été créés peuples par la nécessité de l’être. Ce sont les blessures reçues qui les ont nationalisés. C’est le souvenir des blessures reçues qui est leur sentiment national lui-même. «C’est la cendre des morts qui créa la Patrie», disait Lamartine tout à l’heure. Il y a des cas où il faut dire: «C’est le cri des mourants qui créa la patrie,--et c’est l’écho prolongé de ce cri dans le cœur du peuple qui la conserve.»
Voilà, et quoique l’énumération soit encore incomplète, elle est suffisante, voilà de quoi se compose, selon moi, le sentiment patriotique.
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Pour ce qui est de ce qui le caractérise, son caractère essentiel et pour ainsi dire unique, est ceci: abnégation, renoncement à soi pour la communauté dont on est membre et dont on est passionnément fier d’être membre; vie transposée, en ce sens que l’on vit plus en la patrie qu’on ne vit en soi; sacrifice continuellement consenti de son existence individuelle à l’existence nationale. Le patriotisme est donc un idéalisme très élevé. Seulement il est aussi un égoïsme, un intérêt personnel très bien entendu. Car c’est la condition même de la nature humaine, condition très particulière, que le véritable égoïsme, l’égoïsme ayant le sens commun, est le sacrifice du moi, et que l’homme ne vive qu’à la condition d’accepter la mort. Quand Nietzsche a dit son mot profond, et je permets qu’on ajoute: son mot sublime: «Il faut vivre dangereusement», il donnait la formule de la vie humaine, non pas seulement telle qu’elle doit être, aux yeux du philosophe, mais telle qu’elle est. Non seulement il faut vivre dangereusement; mais l’homme ne vit que dangereusement, et s’il ne vit pas dangereusement, il périt. L’homme est un être qui, pour vivre, doit se dévouer, qui, pour vivre, doit accepter la mort, qui, pour vivre, doit dire: mourons! S’il ne fait pas abnégation de sa vie en considération des autres, s’il ne songe qu’à se conserver personnellement, il s’isole, il se terre, il ne crée pas une famille, il ne fait partie d’aucun groupe, il ne coopère à aucune œuvre collective, de peur du danger, de la dépense de forces dépassant sa mesure, de peur du risque. Seulement, s’il agit ainsi, d’abord il s’atrophie et mène une vie semblable à la mort et qui, du reste, ceci est scientifique, se termine bientôt; et ensuite, si tout le monde agit de la sorte, tout le monde périt.
Pour ce qui est de la patrie, il en va tout de même. Se dévouer à sa patrie est un sentiment, n’est qu’un sentiment, même chez les plus réfléchis, et il est très heureux que ce soit un sentiment. Mais si c’était une idée, ce serait une idée très juste; car, parce qu’on se dévoue à sa patrie on la fait grande et forte et il vous en revient les bénéfices de n’être ni opprimé, ni molesté personnellement; d’être, personnellement, respecté partout; de n’être pas écrasé d’impôts qui sont la répercussion des avantages que prennent sur vous les nations fortes et exigeantes parce qu’elles sont fortes; d’avoir le gouvernement que vous voulez et non pas un gouvernement plus ou moins imposé, soit par la nation forte qui vous menace, soit par la nation forte dont vous sollicitez l’alliance et dont vous devenez le client. La condition misérable d’un peuple abaissé devient condition misérable pour tous les citoyens de ce peuple abaissé. Donc en vous dévouant à la patrie, vous risquez la mort, sans doute, mais pour vivre; et ce dévouement ne serait qu’une forme supérieure de l’égoïsme, s’il s’analysait lui-même et s’il se rendait compte de soi. L’abnégation n’est qu’une forme inconsciente de l’intérêt, et c’est parce qu’elle est inconsciente qu’elle est sublime; mais elle n’en est pas moins, très précisément, un intérêt admirablement entendu. Le vrai égoïsme se moque de l’égoïsme; le vrai égoïsme c’est l’esprit de sacrifice, qui atteint tout ce que l’égoïsme désire; et il se moque de l’égoïsme proprement dit qui sottement va directement contre toutes ses fins.
Le patriotisme est donc une des formes, et une des plus nettes de l’instinct qui pousse l’homme à risquer sa vie pour pouvoir vivre; à risquer sa vie, ce qui est une condition même de sa vie; instinct paradoxal et parfaitement juste, instinct qui ne se trompe pas et qui n’a besoin, comme tous les instincts, que d’être réglé par la raison pour ne pas se déchaîner à l’aveugle et pour ne pas devenir une folie; mais instinct très sûr en soi et qu’il y aurait infiniment plus de péril à détruire qu’à laisser aller sans frein. Chercher le danger pour le danger est évidemment une démence, c’est-à-dire l’exercice sans objet d’une de nos facultés; mais vivre dangereusement c’est simplement une condition, la condition, absolue aux temps primitifs, restée essentielle aux temps civilisés, de la vie humaine. Par conséquent le patriotisme c’est simplement l’acceptation, sérieuse et virile, de la vie telle qu’elle est.
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Si fort qu’on le voie pour tant de raisons et apparemment si indéracinable, le patriotisme est chose assez délicate, assez instable et peut fléchir, soit pour un temps, soit pour toujours, assez facilement. Si les éléments essentiels du patriotisme: sentiment de famille agrandi, solidarité dans le travail et l’effort, langue commune; ne disparaissent point; les éléments que j’ai considérés comme seulement auxiliaires peuvent disparaître ou s’atténuer, comme déjà je l’ai indiqué: la religion commune peut être abandonnée ou avoir moins d’influence sur les âmes; les coutumes peuvent changer et des coutumes des peuples voisins être empruntées, ce qui est à la fois un signe et une cause de dépérissement du patriotisme; on peut cesser d’étudier l’histoire, et nous savons tel pays où, pour des raisons politiques, on ne donne plus à étudier aux écoliers que celle des cent dernières années, comme si l’on voulait absolument leur persuader qu’ils font partie d’un peuple tout neuf, sans racines, improvisé, et auquel il n’y a, par conséquent, pas grande raison de tenir; on peut cesser d’avoir l’admiration des grandes œuvres littéraires et artistiques, et pour des raisons politiques nous savons tel pays où les œuvres de ce genre remontant à un temps où ce pays était en régime monarchique, sont, quoique très belles, écartées des yeux de la jeunesse qu’il y aurait péril de corrompre à les lui montrer. Ces éléments divers du patriotisme s’affaiblissant, le patriotisme peut s’affaiblir d’autant.
Mais surtout l’affaiblissement des caractères, le trop grand souci des intérêts matériels et le découragement sont les facteurs essentiels de la décadence du sentiment national. L’affaiblissement des caractères, qui se marque particulièrement à deux traits: demander tout à l’État et faire pour lui le moins possible; tient à des causes très obscures, très probablement physiologiques, à des coutumes aussi, comme celle de l’alcoolisme; et il est certainement plus facile de le diagnostiquer que d’en donner l’étiologie exacte. Le souci des intérêts matériels n’a rien de blâmable en soi, et l’État même en profite; mais il va sans dire qu’il y a là comme une limite, laquelle dépassée tout se renverse. Si vous aimez vos intérêts matériels en fonction surtout des intérêts de l’État et autant pour rendre l’État fort de votre force que pour être fort vous-même, vous êtes un très bon citoyen et un excellent patriote; si vous les aimez de telle sorte que l’intérêt de l’État ne soit absolument rien pour vous, le patriotisme vivant d’abnégation, comme nous avons vu, il périt en vous et par votre exemple chez ceux qui vous entourent. Il n’y a pas lieu d’insister sur ce truism.
Enfin, le découragement, la lassitude, après beaucoup de revers, peut briser le ressort. Il est des peuples que les défaites excitent et renforcent, tonifient, pour ainsi parler, et cela est si vrai que nous avons vu qu’il y en a qui sont créés par la défaite; il y en a qui s’abandonnent et qui croient avoir assez fait, trop peut-être, et qui s’enlizent. Ajoutez que l’abandonnement est une maladie contagieuse. Dans un peuple qui devient antipatriote, ne le devînt-il qu’en apparence, et ne le devînt-il qu’en minorité, d’une part ceux qui ne sont patriotes que par respect humain, et le respect humain est une force de quatrième ordre, mais une force encore, cessent de l’être quand ils ne sont plus comme tenus de se montrer tels; et d’autre part les vrais patriotes se laissent aller à ce sentiment bien naturel: «Il n’y a pas lieu d’être plus royaliste que le roi et de prétendre faire vivre un peuple qui veut mourir.» De par cette contagion, c’est comme du jour au lendemain qu’un peuple peut passer, soit en apparence, mais je viens de montrer combien les apparences sont périlleuses, soit en réalité, du patriotisme le plus vif à une sorte de torpeur.
C’est ce qui me faisait dire que le patriotisme est plus instable qu’on ne croirait au premier regard. Il y a comme une ligne de partage des eaux presque invisible, presque insensible et vaguement tracée, en deçà de laquelle un peuple est encore en état patriotique et capable d’y rester longtemps; au delà de laquelle, presque sans avoir marché, il en est quasi aussi loin que s’il n’y avait jamais été, et l’on est étonné d’avoir fait tant de chemin sans qu’il paraisse qu’on ait remué. C’est l’affaire, quelquefois, du passage d’une génération à une autre, et la génération précédente ne se reconnaît pas dans celle qui la suit; matremque suus conterruit infans. Ce sont jeux des grandes forces historiques et ce sont effets instantanés de causes qui ont agi sourdement et silencieusement pendant de très longues périodes. En langage mystique, qui n’est jamais qu’une simple transposition du langage positif, réaliste et comme naturaliste, Dieu transporte le patriotisme d’un peuple à l’autre quand un peuple a achevé son destin, tiré de lui tout ce qu’il en pouvait tirer et rendu à l’humanité la somme de services qu’il avait comme assignation de lui rendre.