‹ Le paravent de soie et d'orChapitre 5 sur 8 · II

II

Lon-Foo était orpheline. Sa mère était morte en la mettant au monde; son père avait perdu la vie dans un combat glorieux. La jeune fille vivait seule avec sa vieille grand'mère et quelques serviteurs. Leur fortune était modeste, mais plus que suffisante pour leurs besoins. Lon-Foo avait dix-sept ans. Élevée par cette grand'mère pleine d'indulgence, elle jouissait d'une liberté plus grande que celle accordée d'ordinaire aux jeunes filles chinoises; elle brodait peu, préférant la lecture, ou les jeux en plein air; l'appartement intérieur où les femmes ont coutume de se tenir l'étouffait, et surtout depuis le jour où elle avait aperçu Li-Tso-Pé, elle passait son temps au jardin.

La nuit du départ de son fiancé, Lon-Foo ne dormit pas et pleura sans cesse. Aussi, le lendemain matin, lorsqu'elle se regarda dans son miroir d'acier poli, semblable au disque de la lune, elle vit qu'elle avait les yeux rouges et gonflés; pour ne pas inquiéter sa grand'mère, elle voulut faire disparaître ces traces de larmes, et trempa à plusieurs reprises son joli visage dans l'eau fraîche.

Tandis qu'elle était ainsi occupée, un coup frappé sur le gong de la porte d'entrée la fit tressaillir.

--Qui donc vient de si grand matin? dit-elle.

Et elle descendit précipitamment de sa chambre au rez-de-chaussée. Sa grand'mère était déjà sous l'auvent de la maison, et deux serviteurs couraient vers la porte du jardin; mais lorsqu'ils l'eurent ouverte ils ne virent personne. Seulement, un coffre de laque était posé à terre; les serviteurs le ramassèrent et l'apportèrent à leur maîtresse.

--Qu'est-ce que cela? s'écria la grand'mère en levant les bras au ciel; qui dit que ce coffret est pour nous?

--Il y a une lettre sous le cordon de soie qui ferme le coffre, dit un serviteur.

Lon-Foo prit la lettre, écrite sur du papier rouge, et la déplia.

«A la belle Lon-Foo, quelqu'un de puissant offre ces objets sans valeur,» lut-elle à haute voix.

--Dieu Fo! fit la grand'mère, quelqu'un de puissant! comment peut-il te connaître?

--Je ne sais, dit la jeune fille; c'est sans doute une plaisanterie, et le coffre est rempli de pierres.

--Voyons! dit la vieille en ôtant le couvercle. Les deux femmes poussèrent en même temps un cri de stupeur: un merveilleux collier de perles de Tartarie était roulé en plusieurs cercles au fond de la boîte, comme un serpent au repos; les perles étaient grosses comme des pois, toutes semblables et d'une pureté sans pareille. Certainement, il eût été impossible de trouver un collier comparable à celui-là dans tout l'empire. Le coffret contenait encore des épingles de tête garnies de rubis et une parure complète: bracelets, agrafes, étuis pour préserver les ongles, en jade vert travaillé à jour avec une perfection exquise.

--Que tout cela est beau! s'écriait la vielle femme en frappant ses mains l'une contre l'autre. Depuis que j'existe je n'ai jamais rien vu d'aussi magnifique!

--D'où cela peut-il venir? se disait Lon-Foo, vaguement effrayée; ce n'est certainement pas Li-Tso-Pé qui m'envoie ce collier qu'une reine seule pourrait porter.

La journée se passa en conjectures. Lon-Foo finit par s'imaginer que des voleurs poursuivis avaient déposé le coffre devant la porte pour détourner les soupçons. Elle commença donc, avec l'aide de sa grand'mère, à composer une lettre où elle expliquait aux magistrats de la ville ce qui s'était passé. L'écrit n'était pas encore terminé que le gong retentit de nouveau, frappé avec violence, et en même temps une foule de pages, d'écuyers, de porteurs de lanternes, envahirent le jardin et se rangèrent en haie de chaque côté de l'allée.

Les deux femmes, stupéfaites, s'étaient avancées sous l'auvent de la maison. Elles virent venir un mandarin de premier rang en grand costume de cour, suivi de deux hommes, l'un portant le parasol d'honneur, l'autre un sceau de cristal sur un coussin de soie.

Le mandarin alla droit à la jeune fille et plia le genou devant elle.

--C'est bien toi que l'on nomme Lon-Foo? demanda-t-il humblement.

--Oui.... balbutia Lon-Foo toute tremblante.

--Eh bien, jeune fille plus heureuse que toutes les femmes du royaume, beauté privilégiée à laquelle je ne puis parler qu'à genoux, sache que celui dont tu as reçu ce matin les présents, celui qui m'envoie vers toi, est l'homme devant qui tout ploie et tremble, le maître de notre vie à tous, l'empereur de la Chine!

--L'empereur! s'écria la grand'mère en s'affaissant sur une chaise.

--Oui, le Fils-du-Ciel lui-même! dit le mandarin; il a vu Lon-Foo revenant du cimetière et lui fait savoir qu'il veut la prendre pour femme, et que demain un cortège magnifique viendra la chercher pour la conduire en grande pompe au palais impérial. J'espère, ajouta le haut fonctionnaire, que lorsqu'elle sera l'épouse favorite de notre maître, la belle Lon-Foo n'oubliera pas le messager qui lui a porté le premier la bonne nouvelle.

Et, après de nouvelles salutations, le mandarin s'éloigna sans que Lon-Foo, atterrée, eût prononcé une parole.

L'ahurissement joyeux de la grand'mère était si profond qu'elle ne remarqua pas la tristesse et l'épouvante de Lon-Foo. Elle envoya quérir toutes ses connaissances pour leur apprendre la merveilleuse nouvelle, et bientôt la maison fut pleine de monde. Lon-Foo se laissa complimenter sans paraître apercevoir ceux qui s'empressaient autour d'elle; elle ne parlait pas et ne regardait pas. On crut que sa nouvelle position la rendait déjà fière et méprisante.

Lorsque, la nuit venue, Lon-Foo se fut retirée dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise et demeura longtemps immobile, le regard fixé sur le plancher. Tout à coup, elle se leva et sortit de la stupeur qui l'engourdissait.

--C'est à l'instant même qu'il faut agir, dit-elle. Je suis libre encore; demain, dans ce palais, je serai prisonnière.

Elle entr'ouvrit la porte de la chambre dans laquelle couchait la grand'mère et écouta. Elle entendit une respiration forte et régulière: l'aïeule dormait. Elle s'avança sur le palier et écouta encore. Un silence profond régnait dans la maison. Les domestiques dormaient aussi, lors Lon-Foo rentra dans sa chambre, ouvrit quelques coffrets, prit ses économies de jeune fille, une toute petite somme, puis un paquet de fleurs fanées et de lettres, et jeta sur ses épaules une robe de couleur sombre. Elle éteignit la lumière et descendit l'escalier avec précaution. La porte de la maison était fermée intérieurement par une barre de fer que la jeune fille ne put déplacer; mais elle ouvrit une fenêtre et sauta dans le jardin. La palissade de bambou ne fermait qu'au loquet. Lon-Foo ouvrit et referma la porte; puis, à demi cachée par un des dragons recouverts d'émail bleu foncé qui flanquaient l'entrée, elle regarda une dernière fois la petite maison et le jardin.

--Ah! mon cher Li-Tso-Pé, dit-elle en versant des larmes, je ne reverrai peut-être jamais ce coin de terre où j'ai été si heureuse, mais c'est le ciel qui nous a protégés en ordonnant ton départ! Quels dangers s'amasseraient aujourd'hui sur la tête du rival de l'empereur!

Page 1