III
Lon-Foo traversa avec assurance la place de Li-cou-li et s'enfonça dans une rue. Il faisait une nuit profonde; le ciel était couvert; aucune lumière ne brillait à aucune fenêtre. La jeune fille ne savait où elle allait; elle marchait rapidement, tâtant le mur de la main, trébuchant quelquefois, mais ne s'arrêtant jamais; elle s'engagea bientôt dans un enchevêtrement de ruelles étroites qui ne dormaient pas encore; on entendait des bruits de voix, des rires; des filets de lumière filtraient sous les portes, les papiers huilés des fenêtres s'éclairaient vaguement. Lon-Foo, un peu effrayée, avançait avec hésitation. Cependant, elle se hasarda à regarder par une fissure à l'intérieur d'une de ces maisons sourdement bruyantes: elle aperçut des hommes ivres attablés. La jeune fille fit un bond en arrière, et s'enfuit plus vite. Tout à coup, au tournant d'une rue, elle vit briller les lanternes d'une ronde de police.
--Hélas! s'écria-t-elle, prise par ces soldats que deviendrai-je, et comment expliquer ma présence dehors après la deuxième veille sonnée?
Elle s'était adossée à une maisonnette obscure et crut entendre à l'intérieur une voix nasillarde qui semblait compter de l'argent. Lon-Foo heurta résolument à la porte, préférant tomber parmi une bande de voleurs qu'entre les mains des hommes de la police qui l'eussent ramenée chez elle.
On ouvrit: la jeune fille entra précipitamment et referma la porte.
--Que viens-tu faire? s'écria une vieille femme assise sur un monceau de loques et de débris informes; les femmes de mauvaise vie n'entrent pas chez nous. Je te disais bien de ne pas ouvrir, continua-t-elle en s'adressant à un homme âgé dont la figure hâlée et ratatinée ressemblait à une vieille pomme cuite et qui regardait Lon-Foo d'un air ahuri.
--J'ouvre quand on heurte, dit-il.
--Rassurez-vous, dit Lon-Foo, je suis de bonne famille; j'ai quitté la maison paternelle pour fuir les mauvais traitements d'une belle-mère. Si j'ai frappé à votre porte, c'était pour éviter la ronde de police.
--Eh bien, attends qu'elle soit passée, dit la vieille avec l'indifférence de quelqu'un trop chargé de soucis pour prendre intérêt aux malheurs des autres.
--Attends qu'elle soit passée, répéta le vieillard. Puis tous deux se remirent à compter des pièces de cuivre, qu'ils remuaient à terre du bout des ongles, et ils ne firent plus la moindre attention à Lon-Foo.
La jeune fille regarda autour d'elle. Une lanterne ronde, en papier, aux trois quarts déchirée, posée à terre entre les deux vieillards, éclairait bizarrement la seule pièce dont se composait l'habitation. La terre formait le plancher, les tuiles de la toiture servaient de plafond. Il n'y avait pas de meubles, mais d'étranges monceaux de chiffons et de débris de toute sorte semblant servir de sièges et de tables; sur l'un d'eux étaient posés quelques bols de porcelaine ébréchés. En levant les yeux vers la muraille, Lon-Foo ne put retenir un cri d'effroi, car elle crut voir une rangée de pendus que la lueur de la lanterne faisait trembloter et sautiller. Elle voyait distinctement les pieds de quelques-uns chaussés de vieilles bottes de satin râpé, d'autres avaient la tête couverte de chapeaux rabattus jusqu'au menton. En regardant mieux, la jeune fille s'aperçut qu'il n'y avait pas de jambes dans ces bottes, ni de tètes sous ces chapeaux, et que les pendus étaient tout simplement de vieux costumes fanés, déteints et rapiécés, mais très soigneusement disposés le long de la muraille. Lon-Foo sourit de sa surprise. Une enseigne dédorée, qu'on accrochait pendant le jour à la porte de la maison, lui apprit d'ailleurs que ses hôtes étaient marchands de vieux habits; elle reporta les yeux sur les habitants de cette misérable demeure. Ils remuaient toujours les pièces de cuivre.
--Tu auras beau les compter mille fois, dit enfin la femme, la somme n'augmentera pas.
--Il manque toujours le quart d'un liang, dit l'homme.
--Oui, et demain le propriétaire de cette maison nous mettra dehors et prendra nos marchandises.
--Il nous mettra dehors! répéta l'homme d'un air consterné.
--Je vais compléter la somme, dit alors Lon-Foo en tirant une pièce d'argent de sa ceinture, à la condition que vous me laisserez passer la nuit ici et que vous échangerez contre mes vêtements de soie un costume de fille du peuple.
Les deux époux levèrent la tête vers Lon-Foo, dont ils avaient oublié la présence; un sourire contracta la face jaune du vieillard, la femme secoua la tête.
--Tu te moques de nous, dit-elle.
--Nullement, dit Lon-Foo en jetant la pièce d'argent parmi les pièces de cuivre; as-tu le costume qu'il me faut?
--Tu es une bonne jeune fille, dit la vieille en se levant vivement, c'est le ciel qui t'a envoyée vers nous.
Elle alla décrocher plusieurs costumes et les montra à Lon-Foo; celle-ci en choisit un à peu près propre, composé d'un large pantalon d'étoffe brune, d'une tunique de cotonnade bleue et d'un vaste chapeau de paille qui pouvait facilement dérober son visage; puis la vieille éparpilla un paquet de chiffons dans un coin de la chambre et les recouvrit d'un lambeau de natte.
--Voici tout ce que je puis t'offrir pour te reposer, dit-elle à Lon-Foo.
La jeune fille s'étendit sur cette couchette rustique.
Bientôt la lumière fut éteinte, et l'on n'entendit plus dans l'obscurité que les ronflements sonores des deux vieillards.
Lon-Foo ne dormit pas. Dès la première lueur du matin, elle se leva, ôta ses vêtements de soie et endossa le costume de fille du peuple: puis, sans bruit, elle sortit de la maison.
Le faubourg était désert encore; quelques chiens hâves, furetant dans les ruisseaux, peuplaient seuls les ruelles misérables. La jeune fille se hâta de quitter ce quartier sordide et gagna une large avenue qui descendait vers le fleuve. Bientôt le Fils aîné de l'Océan roula devant elle ses ondes d'azur.
Le ciel matinal jetait des reflets argentés sur le fleuve; une brise presque insensible faisait courir un frisson à la surface de l'eau et déformait le mirage d'un pagode située sur la rive. Dans les joncs, des oiseaux aquatiques piaillaient et battaient des ailes; des grues s'envolaient du faîte des arbres en poussant de long cris, et à l'horizon les hautes montagnes se profilaient vaguement parmi les brumes lilas et roses de l'Orient.
Lon-Foo s'assit sur l'herbe, au bord du fleuve Bleu, et songea. Qu'allait-elle devenir seule, si jeune, ne connaissant rien de la vie? Elle savait jouer au volant, cultiver des fleurs, élever des oiseaux rares, mais elle n'était apte à aucun travail manuel en rapport avec sa nouvelle condition.
Elle tira de sa manche sa petite bourse et la vida sur ses genoux. Quelques liangs d'or tintèrent gaiement. C'était quelque chose, mais bien peu s'il lui fallait vivre avec cette somme jusqu'à un changement de règne; elle compta plusieurs fois ses liangs et sourit en se souvenant de ses hôtes de la veille comptant et recomptant leurs pièces de cuivre.
A ce moment, Lon-Foo entendit marcher près d'elle. Un homme s'avança jusqu'au bord du fleuve et hêla quelqu'un.
Un cri répondit à son appel et une barque glissant parmi les joncs vint aborder devant lui.
L'homme sauta dans la barque, qui s'éloigna du rivage et traversa le fleuve.
Lon-Foo la suivait des yeux. C'était une de ces embarcations que l'on nomme chan-pan, surmontée d'une petite cabine couverte d'une natte de bambou. Cabine qui sert de logis au batelier. Lon-Foo remarqua que celle qui dirigeait le bateau était une femme âgée.
--Elle est vêtue comme je le suis moi-même, se dit la jeune fille; je suis donc costumée en batelière. Voici, d'ailleurs, un métier qui me conviendrait beaucoup.
Après avoir déposé le passant sur l'autre rive, la barque revint près de Lon-Foo qui se leva et fit un signe à la batelière.
--Tu veux passer? dit la vieille femme.
--Non, dit Lon-Foo, je veux te demander un renseignement: où pourrait-on acheter un bateau semblable au tien?
--Tout neuf?
--Neuf ou vieux, cela importe peu.
--Si j'en trouvais un bon prix, je céderais bien le mien et je m'en irais vivre avec mes enfants, dit la batelière; je me fais vieille et l'humidité ne me vaut rien.
--Vraiment, tu me vendrais ton bateau! s'écria Lon-Foo joyeusement; quel prix en veux-tu?
--Trois liangs d'or, dit à tout hasard la vieille femme.
--Je vais te les donner.
La batelière ouvrit des yeux démesurés, et lorsqu'elle vit briller les liangs, elle les saisit vivement, sauta sur le rivage et, après plusieurs saluts, s'éloigna avec rapidité.
Elle craignait que la jeune acheteuse ne se ravisât; elle avait vendu son bateau à peu près le triple de ce qu'il valait.
--Tu trouveras dans la cabine quelques provisions et deux mesures de riz que je te laisse par dessus le marché! s'écria-t-elle de loin.
--Pourquoi s'enfuit-elle si vite? se dit Lon-Foo; j'aurais bien voulu lui demander quelques renseignements sur la façon de diriger le bateau.
A ce moment, un paysan arriva au bord de l'eau et sauta dans la barque.
--Allons, vite, dit-il, je suis pressé, passe-moi sur l'autre rive.
Lon-Foo, assez embarrassée, descendit dans le chan-pan avec de grandes précautions, puis elle s'assit et prit les rames; mais elle s'en servit avec tant d'inexpérience, que le bateau oscilla, fit mille zigzags et avança fort peu.
--Perds-tu l'esprit? s'écria le paysan avec colère, et veux-tu me faire chavirer?
--Je suis mal éveillée encore, dit Lon-Foo.
Elle atteignit cependant l'autre bord du fleuve, et le paysan, après avoir violemment injurié la batelière, s'éloigna sans payer le prix du passage.
Lon-Foo, sous ces injures, eut envie de pleurer; mais elle se remit bientôt.
--Bah! dit-elle, si cet homme savait que je suis recherchée par l'empereur, il se traînerait à mes pieds, le front dans la poussière.
Pendant tout le cours de la journée, la jeune batelière eut plus de peine encore à diriger son bateau à travers les embarcations de toute sorte qui sillonnaient le fleuve; bien des fois elle faillit chavirer; mais le soir, elle savait aussi bien que personne conduire un chan-pan sur le fleuve Bleu.
Brisée de fatigue, elle dormit dans la rustique cabine en nattes de bambou, d'un sommeil qu'elle n'avait jamais goûté dans sa jolie chambre de jeune fille.