CHAPITRE V
Sauvée de l'esclavage conventionnel, libérée des préjugés humains, arrachée aux mâchoires de l'Orque, nouvelle Andromède, Elade suivit son Persée. Ils quittèrent le Château Singulier et entrèrent dans la prairie indéfinie, que leur volonté d'être heureux et fiers peuplait d'imaginatives joies.
Le sentiment de leur liberté les ravissait; ils s'en allaient, faisant mille folies, répondant l'un et l'autre à des phrases qui n'avaient pas été dites, comprenant tout, résolvant tout, étonnés de rien, surpris seulement, si leur pensée revenait un peu en arrière, d'avoir longtemps vécu en dehors de la plénitude et de la certitude.
Par la délivrance dont il avait été l'opérateur, Psallus achevait de se délivrer lui-même de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour restreindre la volonté des forts. Il niait hardiment et noblement tout ce qui n'était pas en conformité avec sa nature essentielle; sa personnalité s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus défendu; il mettait la main sur tout, sur les étoiles comme sur les pâquerettes, sur l'arbre et sur Dieu.
--Il pleut des pensées, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la bouche et les yeux, nous serons pénétrés d'infini.
--Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les pensées dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous nous respirons nous-mêmes, car il n'y a rien d'extérieur à nous, et la création tout entière part, comme une fusée, d'entre nos deux sourcils.
Ayant joué avec les idées les plus hautes et les plus subtiles, ils eurent le droit de devenir deux enfants et de s'ébattre dans la campagne, tels des éphèbes sortis de l'école et rendus à leurs plaisirs. Ils s'amusèrent donc de toutes les façons les plus aimablement puériles, et tous leurs jeux étaient harmonieux.
Elade s'étant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprès d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle doutait; elle pensait à l'état ancien dans lequel l'avaient maintenue les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entière, avec la définitive conscience de sa gloire féminine: elle s'abandonna--et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortège royal.
Ils se promenèrent encore, et tant, qu'ils gagnèrent un lointain village habité par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de métier, des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'était presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale, aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins esclave; la porte était ouverte, ils entrèrent.
Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de lourds et grossiers désirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et rêches qui lui couvraient maigrement les épaules; elle se penchait vers la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tête, chiffonnait des rubans, puis reprenait son peigne,--et la toilette de cette misérable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat.
Trois enfants se roulaient par terre, mâchant des feuilles de choux et cognant avec des morceaux de bois le pavé humide; ils grognaient comme des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de lamproie. Oubliant ses cheveux, la mère s'agenouilla près du plus jeune et lui mit entre les lèvres un bout de sein qui ressemblait au noeud d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gavé, l'enfant revomit sur la triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il s'endormit,--et la femme revint devant la glace obscure, infatigable à peigner ses cheveux jaunes et rêches.
L'homme était au métier; il lançait la navette et la rattrapait avec certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins à chaque seconde le coupait en deux; son seul repos était de renouer un fil cassé. Elade et Psallus s'approchèrent et regardèrent. Elade soudain cria, en se serrant pleine d'effroi contre Psallus:
--Vitalis! Dieu! c'est Vitalis!
Le tisserand tourna la tête et dit, en renouant un fil:
--Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie, celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Tout le monde fait de même, ici. Les métiers ronflent du matin au soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour manger, boire, dormir et caresser la mère de nos petits. Nous sommes honnêtes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans pour les femmes.
Elade, avec une grosse émotion, car elle avait aimé Vitalis, demanda:
--Vous êtes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse Elade, enfermée dans le Château Singulier?
--Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rêves. Ah! je suis bien revenu d'un tel régime! En sortant de chez la chimérique femme qui ne put me repaître que de divagations, je rencontrai celle-ci et je l'ai aimée sérieusement, en homme qui connaît la valeur de la vie. C'était une bergère. Quand je la vis pour la première fois, elle venait de conduire à l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme elle: j'égorgeai tous mes rêves, et, devenus pareils l'un et l'autre, nous nous aimâmes. Pour l'élever jusqu'à moi, je me fis semblable à celle que j'aimais et nous fûmes heureux. J'étais riche: peu à peu ma fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisiveté, l'oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles, comme de malsaines vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser.
--Vous êtes un esclave! dit Elade presque pleurante.
--Esclave, soit, répondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon sort.
--C'est impossible, dit Elade. Révoltez-vous!
--Je suis un honnête homme, dit Vitalis.
--Soyez libre, dit Elade.
Le tisserand haussa les épaules:
--Laissez-moi travailler--comme un homme.
Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit:
--Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons les autres.
--Laissons les autres, dit Elade.
Ils s'en allèrent par le monde jouir de leur liberté.
LE LIVRE DES LITANIES
LITANIES DE LA ROSE
A Henry de Groux
Fleur hypocrite, Fleur du silence.
Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au coeur prostitué, rose au visage peint, fais semblant d'être pitoyable, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose à la joue puérile, ô vierge des futures trahisons, rose à la joue puérile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose aux yeux noirs, miroir de ton néant, rose aux yeux noirs, fais-nous croire au mystère, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur d'or pur, ô coffre-fort de l'idéal, rose couleur d'or pur, donne-nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur d'argent, encensoir de nos rêves, rose couleur d'argent, prends notre coeur et fais-en de la fumée, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose au regard saphique, plus pâle que les lys, rose au regard saphique, offre-nous le parfum de ton illusoire virginité, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose au front pourpre, colère des femmes dédaignées, rose au front pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-même, rose au front d'ivoire jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose aux lèvres de sang, ô mangeuse de chair, rose aux lèvres de sang, si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous? bois-le, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de soufre, enfer des désirs vains, rose couleur de soufre, allume le bûcher où tu planes, âme et flamme, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de pêche, fruit velouté de fard, rose sournoise, rose couleur de pêche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de chair, déesse de la bonne volonté, rose couleur de chair, fais-nous baiser la tristesse de ta peau fraîche et fade, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les alcools fous gambadent dans ton haleine: souffle-nous l'horreur de l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose violette, ô modestie des fillettes perverses, rose violette, tes yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose rose, pucelle au coeur désordonné, rose rose, robe de mousseline, entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose en papier de soie, simulacre adorable des grâces incréées, rose en papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du silence?
Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien, ô sourire du Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le néant, nous t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite fleur du silence.
Rose hortensia, ô banales délices des âmes distinguées, rose néo-chrétienne, ô rose hortensia, tu nous dégoûtes de Jésus, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose rose de Chine, si douce et si fanée, miraculeux amour des femmes remontantes, rose de Chine, tes épines sont mouchetées, et des griffes sont rentrées, ô patte de velours, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose blonde, léger manteau de chrome sur des épaules frêles, ô rose blonde, femelle plus forte que les mâles, fleur hypocrite, fleur du silence!
Rose couleur d'orange, ô fabuleuse Vénitienne, ô patricienne, ô dogaresse, rose couleur d'orange, la gueule du tigre dort sous les lampas de ton feuillage, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose abricotine, ton amour chauffe à petit feu, ô rose abricotine, et ton coeur est pareil aux bassines où mijotent les charlottes, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose en forme de coupe, vase rouge où mordent les dents quand la bouche y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche, tant de candeur nous épouvante, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de paille, diamant jaune parmi les crudités du prisme, rose couleur de paille, on t'a vue, coeur à coeur derrière un éventail, respirer le parfum des barbes, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de blé, gerbe lourde à la ceinture lâche, rose couleur de blé, tu voudrais bien être moulue et tu voudrais être pétrie, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose lilas, coeur douteux, rose lilas, une ondée t'a rouillée, mais tu n'en vendras que plus cher ta chair oxydée, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose cramoisie, ô somptueux couchers des soleils de l'automne, ô rose cramoisie, tu te couches et tu t'offres, offrande impériale, aux impubères convoitises, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose marbrée, rose et rouge, fondante et mûre, rose marbrée, tu montres encore volontiers le revers de tes pétales, dans la plus stricte intimité, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de bronze, pâte cuite au soleil, rose couleur de bronze, les plus durs javelots s'émoussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de feu, creuset spécial pour les chairs réfractaires, rose couleur de feu, ô providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose incarnate, rose stupide et pleine de santé, rose incarnate, tu nous abreuves et tu nous leurres d'un vin très rouge et très bénin, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose au coeur virginal, ô louche et rose adolescence qui n'a pas encore parlé, rose au coeur virginal, tu n'as rien à nous dire, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose groseille, honte et rougeur des péchés ridicules, rose groseille, on a trop chiffonné ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fumée crépusculaire, rose couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimère, rose bleue, lève un peu tes paupières: as-tu peur qu'on te regarde, les yeux dans les yeux, Chimère, fleur hypocrite, fleur du silence?
Rose verte, rose couleur de mer, ô nombril des sirènes, rose verte, gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau dès qu'un doigt t'a touchée, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose couleur de vermillon, bergère énamourée couchée dans les sillons, rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broutée, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose des tombes, fraîcheur émanée des charognes, rose des tombes, toute mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis, sagesse, prudence et prévoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose ponceau, ruban des fillettes modèles, rose ponceau, gloire des petites poupées, es-tu niaise ou sournoise, joujou des petits frères, fleur hypocrite, fleur du silence?
Rose rouge et noire, rose insolente et secrète, rose rouge et noire, ton insolence et ton rouge ont pâli parmi les compromis qu'invente la vertu, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose muguette, liseron qui s'enroule autour des lauriers-roses dans les jardins d'Académos, et qui fleurit aussi dans les Champs-Elysées, rose muguette, tu n'as plus ni parfum ni beauté, éphèbe sans esprit, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose pavot, fleur d'officine, torpeur des philtres charlatans, rose rosâtre au casque des faux mages, rose pavot, la main de quelques sots tremble sur ton jabot, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes et tu fleuris au tour des vieux bancs solitaires, rose du soir fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose pivoine, modeste vanité des jardins plantureux, rose pivoine, le vent n'a retroussé tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas mécontente, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes, rose hyaline, Hylas est mort d'avoir aimé tes yeux, fleur hypocrite fleur du silence.
Rose topaze, princesse de légendes abolies, rose topaze, ton château-fort est un hôtel au mois, ton donjon marche à l'heure et tes mains blanches ont des gestes équivoques, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose rubis, princesse indienne en palanquin, rose rubis, soeur d'Akédysséril, ô soeur dégénérée, ton sang n'est plus qu'à fleur de peau, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose amarante, princesse de la Fronde et reine des Précieuses, rose amarante, amante des beaux vers, on lit des impromptus d'amour sur les tentures de ton alcôve, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose opale, ô sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale, langueur des constantes caresses, ton coeur connaît la paix profonde des vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose améthyste, étoile matinale, tendresse épiscopale, rose améthyste, tu dors sur des poitrines dévotes et douillettes, gemme offerte à Marie, ô gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose cardinale, rose couleur de sang de l'Église romaine, rose cardinale, tu fais rêver les grands yeux des mignons et plus d'un t'épingla au noeud de sa jarretière, fleur hypocrite, fleur du silence.
Rose papale, rose arrosée des mains qui bénissent le monde, rose papale, ton coeur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du silence.
Fleur hypocrite,
Fleur du silence.
FLEURS DE JADIS
A Pierre Quillard.
Je vous préfère aux coeurs les plus galants, coeurs trépassés, coeurs de jadis.
Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles,
Narcisse oriental, fleur inféconde et pas morale,
Soucis dorés, charme effaré du familier succube, étoile errante, flamme dans les cheveux tristes du pauvre Songe,
Jonquille, Narcisse et Souci, je vous préfère aux plus claires chevelures, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Lys blanc, âme éployée des vierges mortes,
Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri,
Iris, pâleur bleue des veines sur un bras immaculé, sourire de la peau, fraîcheur du firmament nouveau, ruisselet où le ciel du matin tomba par aventure,
Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous préfère à des jeunesses moins fiduciaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Fraxinelle, buisson ardent, chair incendiée, fleur salamandre dont l'âme est une larme noire,
Aconit, fleur casquée de poison, guerrière à plume de corbeau,
Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers,
Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous préfère à des amours moins délétères ou moins légères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grâce et sans sel,
Ravenelle, demoiselle dont l'oeil a de fades mélancolies,
Ancolies, petit pensionnat d'impubères jolies, jupes courtes, jambes grêles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle,
Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous préfère à des chairs plus prospères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Nielle un peu gauche, mais duvetée comme un col de cygne,
Gentiannelle, fidèle amante du soleil,
Asphodèle, épi royal, sceptre incrusté de rêves, reine primitive induite en la robe étroite des Pharaons,
Nielle, Gentiannelle, Asphodèle, je vous préfère à la grâce des vraies femelles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Primevère, fille aînée de la rosée première,
Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes,
Muguet, muscadine pucelle, spécieuse innocence des péronnelles, qui montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu,
Primevère, Bouton d'or et Muguet, je vous préfère à des baisers moins discrets, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Nigette, chimériques cheveux bleus de Vénus,
Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang,
Ambrette, fleur aimée du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin et la peau au grain si fin,--et une odeur monte de ton coeur, une odeur sans aucune candeur!
Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous préfère à plus d'une fleuronnette qui parle, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Martagon dont les têtes se dressent par centaines, monstre odorant, hydre azurée,
Martagon dont le front porte un turban de pourpre,
Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs décadents, fleur favorite des alcôves, parfum des Saintes Images,
Martagons, multiples Martagons, je vous préfère à d'autres monstres dont je pourrais dire le nom, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Ellébore, pâle rose empoisonneuse,
Coquelourde, madame la Précieuse,
Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir profond où se profuse un faux infini,
Ellébore, Coquelourde, Omphalode, je vous préfère à des catins moins métaphoriques, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses,
Giroflée, naïve cocardelle au bord d'un bandeau plat,
Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes, des furtifs exercices, là-bas, dans le vieux jardin provincial,--et tu ne te réveilles pas lors d'un bruit de sabots!
Piloselle, Giroflée, Pavot, je vous préfère aux plus aimables cottes, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Bluet, bluette,
Pensée, je pense à toi,--quand je te vois!
Belle de nuit, qui frappas à ma porte, il était minuit: j'ai ouvert ma porte à la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, ô Belle, ô Belle des nuits infécondes!
Bluet, Pensée, Belle de nuit, je vous préfère à d'authentiques belles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Marguerite, modestie des yeux à qui des doigts font une claie,
Balsamines, petites dames imprudentes, oeillades et simagrées,
Amarante, panache des conquérantes, baisers fondants, hanches fondantes, lac de miel où se noient les coeurs adolescents,
Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous préfère aux plus sérieux enchantements, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Chèvre-feuille, petite rôdeuse,
Jasmin, petite frôleuse,
Lavande, petite sérieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers pondérés, chemise à la douzaine dans des armoires de chêne, lavande pas bien méchante, et si tendre!
Chèvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous préfère à d'aucunes moins sorcières, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Quintefeuille, demoiselle élue par les cornues,
Piosne, dont les mains en mitaines sèment des ironies,
Saxifrage, tenace amour qui perce les coeurs les plus durs, flèche à travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes grilles,
Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous préfère à de plus dociles mystères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Blattaire, fleurs des jaunes ménagères,
Mollaine, fleur rabelaisienne,
Persicaire, beauté dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans les yeux et rien au coeur.
Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous préfère aux plus amoureux airs, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Monarde, poivre des mourantes amours,
Clématite, serpent qui s'enroule à nos âmes,
Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danaïde, qui boit insoucieuse tout le sang de nos faibles coeurs, tant qu'il en reste un stygmate à tes lèvres,
Monarde, Clématite, Quamoclit, je vous préfère à des chairs plus colombaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Dame d'onze heures, toute frêle sous ton blanc parasol,
Alysson, dont la belle âme s'en va toute en chansons,
Réséda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adornés de perles fines,
Dame d'onze heures, Alysson, Réséda, je vous préfère aux jambes les moins perfides, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Gant Notre-Dame, qu'on baise dévotement,
Argemone, fossette sur la main qu'on adore,
Eternelle, fragile opale à mettre au doigt de son amie, pour qu'un reflet de lune amuse dans l'alcôve,
Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous préfère aux plus blanches mains, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Flambe, cordiale flamme des torches mélancoliques,
Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des héroïnes,
Serpentaire, colère des bras désenlacés, aspic sifflant dans les coeurs vides, suicide!
Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous préfère aux yeux les plus épouvantés, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
Capucine, nonne souriante de souffrir, éclat des secrets martyres,
Larmes de Job, ô larmes pénitentes sous de pâles paupières, tristes perles sur des joues obscures,
Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ,
Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous préfère aux coeurs les plus sanglants, coeurs trépassés, coeurs de jadis.
LE DIT DES ARBRES
Arbres, coeurs en prison,
Je dirai vos secrets, ayant crucifié vos écorces,
Coeurs douloureux,
Joies de mon triste coeur.
Chêne, fleuve de gloire épanoui vers les dieux morts, barbare aux pieds formidables, pierre de lumière et de sang,
L'océan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonné l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours,
Chêne, escalier de la haine, arbre sacré, joie de mon triste coeur.
Hêtre aux bras blancs, chapelle où la bonne Vierge pleure d'avoir enfanté, inutile escabeau brisé par les pieds lourds des lévites hermaphrodites, escarcelle brûlée par l'or des simoniaques, ventre vide où l'Amour rêva d'aimer les hommes,
Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent,
Hêtre, adoré quand même, arbre miraculeux, joie de mon triste coeur.
Orme, vieux moine solitaire, tout chargé de nos péchés, orme en prière, le vent de la mer est plus salé que les larmes des Gomorrhéens,
Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pécheresse, et souffre pour nous,
Orme, corps flagellé, joie de mon triste coeur.
Frêne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre,
L'oeil du dragon n'a jamais foré ta peau vierge et froide,
Frêne, pâle gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste coeur.
Noyer, chair obscure et glacée, dame aux cheveux d'algue, ornés d'émeraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'étang de la prairie aérienne, espoir seul d'étouffer la gorge des amours inattentives, ombelle désastreuse des avortées,
Je me suis endormi à ton ombre, ombelle froide, et je me réveille parmi le délire des suicidés,
Noyer, chair obscure et glacée, joie de mon triste coeur.
Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurés par le rut, grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lâches, tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre.
Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amusé jadis, pendant que le mufle des vaches se frottait à ton dos.
Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste coeur.
Houx, arbre à peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet,
Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait un philtre de fraternité,
Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste coeur.
Platane, mât de la galère capitane et voilure gonflée vers les amours lointaines,--platane mâle, catapulte de la semence au vent, les cuirasses brisées, les matrices violées,--platane femelle, tour, attentive à l'orient, recueillement de la prédestinée, les germes passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux souffles et aux fleurs,
Mâle solitaire, femelle visitée par l'esprit, unissez-vous dans l'inconnaissable,
Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste coeur.
Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'océan des herbes folles, pendant que le vent se joue de vos pâles chevelures, baigneuses, vous fermez vos jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une chimère transpercée,
Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levés pour porter le rêve en triomphe.
Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste coeur.
Aune, veillée funèbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts, peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'éclair d'une couronne et l'écho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort au fond des abîmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages, et des fleurs d'oubli ont poussé dans les trous de ses yeux.
Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force,
Aunes, peuple funèbre, arbres en pleurs, joie de mon triste coeur.
Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou doré des gitanes, les moineaux fous ont becqueté le collier de l'étrangère et sa chair,
La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes épaules,
Sorbier, coeur hospitalier, arbre de Noël des pauvres oiseaux, joie de mon triste coeur.
Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des coeurs pendus à tes branches, les passants d'hier ont mangé tes délices, et tes feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental,
Songe à pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma bague, afin de m'en souvenir,
Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste coeur.
Pin douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, ta plainte est inutile et ton désir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la forêt qui te hait et qui rit de tes soupirs épouvantables.
Ceux qui vont mourir te saluent,
Arbre douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, joie de mon triste coeur.
Acacia, si tes piqûres parfumées sont des jeux d'amour, crève-moi les deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles,
Et déchire-moi en d'obscures caresses,
Arbre à l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste coeur.
Cytise, jeune fille penchée au-dessus du ruisseau clair avec des sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur,
Tu donneras tes cheveux blonds aux lèvres du vent, et ta peau blanche à l'invisible main du faune, et ta pureté au mâle qui passe dans l'air hystérique.
Blond cytise, arbre rêveur et frêle, joie de mon triste coeur.
Mélèze, dame aux tristes pensées, parabole accoudée sur la ruine d'un mur,
Les araignées d'argent ont tissé leurs toiles à tes oreilles et les scarabées mortuaires, grimpés à ton corsage, ont vomi du sang sous la pluie de tes larmes,
Dame aux tristes pensées, mélèze, joie de mon triste coeur.
Saule, arbre éploré, chevelure tombante de l'amante abandonnée, voile entre l'âme et le monde, crêpe lamé de fleurs aussi légères que ta douleur,
Relève tes cheveux, arbre éploré, et regarde celui qui vient là-bas et qui s'est dressé sur la colline de l'aurore,
Amante un peu hypocrite, saule d'élégante amertume, joie de mon triste coeur.
Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un péché, quelles confidences ai-je lues écrites sur tes feuilles pâles, et de quel souvenir as-tu peur, fiévreuse fille oubliée le long des sentiers, dans les prés?
Ta soeur aux cheveux crépusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi vos désirs, âmes incestueuses, et je serai votre messager,
Coeurs inquiets, joie de mon triste coeur.
Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brodée de trèfles et de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence,
Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le veux,
Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste coeur.
If, né de la mort, prêtre de la mort, if dont les rameaux sont des os,
Requiem éternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes,
Priez pour moi, if vénérable, arbre exorable, joie de mon triste coeur.
Épine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, dérisoire couronne au front du roi sanglant,
Épine sacrée toute rougie du sang de la grappe de miséricorde,
Épine charitable, à l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons dans mon coeur coupable,
Épine adorable, joie de mon triste coeur.
Août 1894.
THÉATRE MUET
LA NEIGE