I
Le P. Gratry a parlé dans les Sources de « cet unique travail que l’oracle imposait à Socrate dans sa prison, pendant les quelques jours qui le séparaient de la mort, lorsqu’il lui dit ce mot que nous ne savons pas traduire : Ne faites plus que de la musique ; mot qui doit signifier qu’il faut finir sa vie dans l’harmonie sacrée. » Ce travail unique a été tout le travail du P. Gratry, le travail de son esprit et de son cœur. Il a pratiqué, dans le sens le plus étendu et le plus noble, le précepte qu’il croyait ne pas savoir traduire, et sa vie ne s’est pas seulement achevée dans l’harmonie : elle s’y est écoulée tout entière.
Harmonie de l’homme avec lui-même : accord entre les divers modes de connaître, entre les divers objets de la connaissance, entre les sciences, ou plutôt la science comparée, et la foi ; harmonie de tous les hommes et de tous les peuples entre eux par la commune obéissance aux lois évangéliques de justice et de charité : tels sont les cercles toujours élargis et comme dilatés, que le P. Gratry a remplis de lumière par sa pensée et de chaleur par son amour.
Son âme à lui ne fut pas tout de suite harmonieuse. En des Souvenirs, que son biographe a pu comparer aux Confessions de saint Augustin, il a raconté, souvent avec une admirable éloquence, les vicissitudes d’une jeunesse tantôt impie, tantôt hésitante et partagée. Né à Lille en 1805, de « parens excellens, » mais qui n’avaient aucune habitude religieuse, Alphonse Gratry fut élevé, sauf l’époque de sa première communion, dans le « mépris et l’horreur des églises et des prêtres. » Semblable au fils de Monique, il connut « la ferveur de l’irréligion. » Sa première communion fut pieuse et même sainte. Mais, quand vint la première épreuve et le temps qu’il a nommé l’ « époque du scandale », l’enfant, dans son esprit au moins, se troubla. Ses compagnons et ses maîtres conspiraient contre ses croyances. « En seconde, nous vîmes venir un nouveau professeur, un bel homme de vingt-quatre ans, qui avait la croix d’honneur. Enthousiasme de toute la classe. Et l’enthousiasme s’accrut encore lorsque, dans une énergique profession de foi, il nous apprit qu’il était ennemi des tyrans, ami de la vertu et supérieur à toute superstition. Il se moquait beaucoup d’Homère, de la Bible et du Pape ; il racontait les faits de la tyrannie et de l’Inquisition. Sur ce, tous les élèves de seconde perdirent la foi. » Deux ans plus tard, étant « vétéran » de rhétorique, l’écolier la retrouva. C’était un soir d’octobre 1822. Assis sur son lit de collège, il eut d’avance la vision complète de sa vie, d’une vie qui s’annonçait heureuse, glorieuse peut-être. « Tout le bonheur possible de la terre était concentré là. » Mais soudain, comme un nuage sur le soleil, l’idée de la mort passa sur l’avenir et l’obscurcit. De même qu’il avait goûté la vie, il sentit la mort, avec tant de violence et d’horreur, qu’une voix cria en lui : « Dieu ! Lumière ! Secours ! Expliquez-moi l’énigme, ô mon Dieu ! Je le promets et je le jure ! faites-moi connaître la vérité, et j’y consacrerai ma vie entière. »
Il ne se rendit pourtant pas tout entier, ni tout de suite. Quelque chose de lui résistait encore. Il lisait de mauvais livres et gardait une rose fanée. Mais l’impression divine demeurait, et se creusait peu à peu. L’année suivante (il était en philosophie), un nouveau professeur lui fut donné, et ce qu’un maître impie avait défait dans l’âme du jeune homme, un autre, plus humble, le refit saintement. Pour la seconde fois il cria vers son Père. Ce fut, dit-il, « comme un écho du grand cri de l’année précédente. Je pressentais la liaison de ces deux prières, de ces deux soirées et de ces deux voix, l’une intérieure, qui m’avait préparé et qui m’avait laissé un germe dans le sein, l’autre extérieure, qui venait appeler le germe à la lumière. »
Croyant désormais, et pour toujours, il voulut savoir, afin de concilier en lui-même, et, s’il se pouvait, dans les autres, la raison et la foi. « Je résolus d’apprendre les sciences. J’entrerai dans cette citadelle, me disais-je, et nous verrons si on a le droit de n’y pas croire en Dieu. » Il y entra d’emblée. Quelques mois lui suffirent pour se préparer à l’École polytechnique et pour y être admis. Il y connut encore le doute, l’angoisse et presque le désespoir. Mais c’était sa dernière épreuve. En sortant de l’École, il donna sa démission et rompit d’un seul coup avec ce qu’il appelait son « avenir visible. » Il avait résolu de ne pas se marier, de ne jamais devenir riche et de « rester libre à l’égard de toutes choses, hors la volonté de Dieu, sa justice et sa vérité. »
Prêtre, philosophe, polémiste, apologiste et apôtre, précurseur, écrivain, le P. Gratry a été tout cela : tant de caractères ou de personnages, que son biographe distingue, se sont fondus en l’unité de sa nature harmonieuse. « C’est avec notre âme tout entière, dit Platon, qu’il faut retourner notre raison, afin que de la vision des choses qui passent, elle puisse fixer le foyer de la lumière et de l’être. » Et voici le commandement de Moïse, que l’Évangile a confirmé : « Tu chercheras le Seigneur de toute ton âme, de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toutes tes forces. » Celui-là seul le trouvera qui l’aura cherché ainsi, d’une recherche en quelque sorte multiple et totale. Elle est la condition nécessaire, la méthode absolue et unique pour arriver à la vérité. Le P. Gratry s’en était fait une loi. Entre les deux grands procédés intellectuels, syllogisme et dialectique, il préféra le dernier, précisément parce qu’il demande beaucoup non seulement à l’esprit, mais à la volonté. « L’intelligence peut perdre ou retrouver sa force d’élan vers l’infini. Cela dépend du ressort de l’âme et de la liberté morale, cet élan étant à la fois et indissolublement intellectuel et moral et ne pouvant être qu’un mouvement de totalité de l’âme humaine. Le mouvement intellectuel… ne s’exécute pas dans l’âme sans le mouvement moral correspondant. Voilà pourquoi les âmes malades ne l’opèrent point. »
Par malheur il y a beaucoup de ces âmes : la beauté de la sagesse les attire, mais leur passion les empêche d’en suivre l’attrait. « On cherche peut-être la sagesse de tout son esprit, mais pas de tout son cœur, » de son pauvre et faible cœur. « Est-ce que le plus grand fléau de la philosophie n’a pas été de tout temps cette maladive séparation de l’intelligence qui s’isole, dans l’âme, des autres forces ; qui se sépare artificiellement du sentiment et de la volonté ? » Notre raison, à peine formée, se complaît en elle-même, et, pendant qu’isolée elle s’élève et s’évanouit dans le vide, nous savons jusqu’où, solitaire aussi, peut descendre notre amour. Alors « on voit d’un côté se dresser dans l’âme la crête de l’orgueil, orgueil produit par un commencement de lumière, qui n’est pas la lumière, mais bien sa ruine ; tandis que, de l’autre côté, on voit se former au bas de l’âme l’égout de la sensualité, sensualité produite par un commencement d’amour dégradé, qui n’est point l’amour, mais l’obstacle à l’amour. »
Gardons-nous donc indivisibles, et que tout soit commun entre notre esprit et notre cœur, entre notre entendement et notre volonté. On aperçoit aussitôt les conséquences d’un pareil accord : il confirme la promesse faite sur la montagne : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ; » il introduit dans l’ordre de la connaissance, dans l’ordre non seulement de la foi, mais de la raison elle-même, un élément de morale, c’est-à-dire de liberté, de mérite ou de vertu.
Toute opération de l’intelligence, y compris l’expression de nos idées, exige, pour être parfaite, le concours de nos facultés. « Pour écrire, il ne faut pas seulement sa présence d’esprit, il faut encore sa présence d’âme, il faut son cœur, il faut l’homme tout entier ; c’est à soi-même qu’il faut en venir. » À soi-même, à tout soi-même d’abord, mais pour monter plus haut, pour s’élever jusqu’à la suprême et divine concordance que le P. Gratry définit en ces termes : « Il faut apprendre à éviter non seulement tout mot sans pensée, mais toute pensée sans âme, mais tout état d’âme sans Dieu. »
Entre les modes mêmes du travail, entre les moyens pratiques de parvenir à la vérité, le rapport, bien plus, l’union est nécessaire. Les « Conseils pour la conduite de l’esprit » que le P. Gratry a rassemblés sous ce titre : les Sources, ne conduisent pas dans la voie solitaire. Lecture et prière, théologie et physique, morale et physiologie, « sources » divines ou seulement humaines, abreuvons-nous à toutes, si nous voulons que la vie totale afflue en nous. Organisons, ordonnons le temps lui-même. Consacrons le matin à l’étude et le soir au repos. Mais que ce repos, que le sommeil qui le suit, gardant un reste de pensée et de méditation, travaille en secret et porte des fruits. Connaissons la vertu mystérieuse des échanges et des alternatives nécessaires. Cessons parfois de lire, c’est-à-dire d’écouter, pour écrire : en d’autres termes, pour parler à notre tour ; puis cessons de parler de la sorte et taisons-nous : c’est encore une « source » que le silence. Ainsi le loisir et le recueillement autant que le labeur ; ainsi des formes de travail diverses et qui peuvent sembler contradictoires ; ainsi les heures du jour et celles mêmes de la nuit, tout enfin conspirera pour établir en nous la solidarité des facultés, et, comme disait saint Thomas, « la pénétration des forces. »
L’accord qui doit régner en nous, si nous voulons connaître, existe hors de nous, autour de nous, entre les objets mêmes de notre connaissance. Leibniz a formulé cette vérité quand il a dit : « Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout. » Il y a partout, ajoute le P. Gratry, de la physique et de la théologie. « La science comparée est la science véritable ; elle seule est la science, et le xvii siècle n’est au-dessus de tous les autres que pour l’avoir possédée, parce que ses plus grands hommes, de Kepler à Newton, furent à la fois « mathématiciens, physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens, philosophes, écrivains. » Il faut être savant ainsi ; qui l’est autrement ne l’est point. « Les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l’esprit ; la philosophie le boursoufle ; la physique l’obstrue ; la littérature l’exténue, le met tout en surface, et la théologie parfois le stupéfie. » Aucun bien ne s’acquiert et nul mal ne s’évite que par le croisement des influences, par l’alternance ou la superposition des cultures. Craignez-vous que cette ambition, que cette acquisition totale épuise vos forces ou les dépasse, apprenez au contraire comment elle les exerce et les multiplie : «… Il se passe dans l’esprit ce que la science a constaté pour l’eau dans sa capacité d’absorption. Saturez l’eau d’une certaine substance, cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d’une autre substance, comme si la première n’y était pas, puis d’une troisième, d’une quatrième et plus. Au contraire, et c’est là le fort du prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore quand vous l’avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite, jusqu’à un certain point. » Faut-il croire que, par une conformité mystérieuse, le miracle se reproduise en nous ? Le P. Gratry, du moins, quand il nous propose ou nous impose l’étude de la science comparée, demeure fidèle à sa méthode, puisqu’il emprunte à l’ordre physique, pour l’appliquer à l’ordre de l’esprit, non seulement un exemple, mais une loi.
Personne mieux que le P. Gratry n’a compris l’action et la réaction réciproques des sciences. Il aimait à les voir solidaires, ou plutôt charitables entre elles, empressées à porter le fardeau les unes des autres. Il admirait dans le passé les effets de leur mutuel secours. « Quelle n’a pas été la fécondité de l’algèbre appliquée à la géométrie, puis la fécondité de cette science double appliquée à son tour à la physique et à l’astronomie ! » Il espérait davantage encore : l’avenir lui promettait un concert toujours plus vaste et plus harmonieux : « Que sera-ce quand on ira plus loin et que l’on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et même physiques, et le tout à la théologie ? »
Le P. Gratry a possédé lui-même le secret, j’allais dire le génie de ces hautes comparaisons. Nul esprit ne fut moins particulier ou moins partiel que le sien. Il avait le goût de l’universel, la passion de l’ensemble, et c’est au centre des choses qu’il plaça toujours la vérité, comme la vertu. « Je travaillais, dit-il en racontant sa jeunesse, la théologie et la philosophie réunies, la scolastique et la mystique prises ensemble, et le tout comparé à toutes les sciences. » Aborde-t-il avant toutes les autres, pour la résoudre par le procédé dialectique, la question de l’existence de Dieu, c’est que toutes les autres y sont comprises : « En traitant cette question générale, nous sommes en théodicée, par conséquent en métaphysique ; nous sommes en logique, puisqu’il s’agit de l’un des deux procédés de la raison, et même du principal. Nous sommes évidemment en morale, puisque la condition sans laquelle nul ne se démontre l’existence de Dieu est une condition morale, un acte libre de notre âme ; nous sommes dès lors en psychologie, puisqu’il s’agit et de l’acte principal de l’intelligence et de l’acte principal de la volonté. Nous sommes au point où toutes les branches de la philosophie se touchent, au centre, à la racine de la philosophie. »
Après Dieu, s’il veut connaître l’âme, le P. Gratry ne l’isolera pas ; il ne l’étudiera pas seule, parce qu’elle n’est pas seule en effet. Il se souviendra de la distinction de saint Augustin : « L’âme dans son corps, l’âme en elle-même, l’âme en Dieu. » Il n’oubliera pas le mot de saint Thomas : « L’âme n’est pas l’homme, » et il parlera ainsi : « Pour connaître l’âme et le corps, il faut savoir d’abord que l’âme est l’image de Dieu et que le corps est l’image de l’âme. L’âme et le corps se ressemblent : le corps est signe et instrument de l’âme. Il faut poursuivre cette ressemblance pour connaître l’âme par le corps, le corps par l’âme. Il faut que la science de l’âme serve enfin à la science du corps, et que les deux sciences se soutiennent, et que la science de Dieu les soutienne l’une et l’autre. » Il écrivait un jour : « Quand je dis feuille d’arbre, je ne dis pas feuille tombée, mais feuille tenant à l’arbre. » Il n’a jamais regardé, sans la voir tenant à l’arbre, une seule feuille de l’arbre de la science, ou de la vie.
Que dis-je ? Il voyait l’arbre tout entier, ayant la science à sa base, à son faîte la religion. Il a su autant qu’il a cru ; jamais il ne s’est montré moins jaloux, et son humilité seule m’empêche d’ajouter : moins fier, de sa raison que de sa foi. C’est pendant son année de philosophie qu’il éprouva l’invincible besoin « de savoir ce qui est » et de « laisser les mots pour aller aux choses. » Par amour pour la vérité, pour le service de Dieu, il brisa le charme dont la beauté littéraire le tenait alors enchanté. Mais il ne le brisa qu’en pleurant. Il répétait avec le psalmiste : « Parce que je sors de la vanité littéraire, j’entrerai dans les profondeurs de Dieu ; » mais, alors même qu’il faisait au Seigneur l’énergique et douloureux sacrifice « de ces fleurs, de cette sève, de ce soleil, de ce printemps, » il lui disait tout bas : « Vous me rendrez tout cela peut-être. » Le Seigneur le lui a rendu.
Àdix-neuf ans, à peine savait-il faire une multiplication. À vingt ans, élève de l’École polytechnique, il retenait sans prendre de notes une leçon d’algèbre qui avait duré cinq quarts d’heure, et les calculs dont Ampère avait deux ou trois fois couvert le tableau. Voilà ses dons scientifiques. Ses dispositions pour la philosophie, pour la métaphysique même, eurent quelque chose de plus hâtif encore et de plus étonnant, témoin cette page que nous empruntons aux Souvenirs de Jeunesse : « Je me souviens, dans ma première enfance, avant l’âge qu’on appelle de raison, d’avoir un jour senti l’impression de l’Être dans sa vivacité. Un grand effort contre une masse extérieure distincte de moi, dont l’inflexible résistance m’étonnait, me fit articuler ces mots : « Je suis. » J’y pensais pour la première fois. La surprise s’éleva bientôt jusqu’au plus profond étonnement et jusqu’à la plus vive admiration. Je répétais avec transport : Je suis ! Être ! Être ! Tout le fond religieux, poétique, intelligent de l’âme, était en ce moment éveillé, remué en moi… Une lumière pénétrante, que je crois voir encore, m’enveloppait : je voyais que l’Être est, que l’Être est beau, bienheureux, aimable, plein de mystère. Je vois encore, après quarante années, tous ces faits intérieurs et les détails physiques qui m’entouraient. »
C’est là qu’il est permis de songer aux Confessions de saint Augustin : elles ne renferment rien de plus saisissant. Ainsi Dieu se révélait pour la première fois à cet enfant, non pas, comme à tous les autres, par une impression sentimentale et pieuse ; encore moins sous une figure personnelle, avec les traits humains du Christ ou, comme ils disent, du « petit Jésus, » mais par une intuition foudroyante, exaltée jusqu’au transport, jusqu’à l’extase, de l’Être absolu et infini.
Le P. Gratry a été le philosophe et le métaphysicien qu’avaient annoncé des signes aussi éclatans. D’aucuns, rapporte son biographe, en ont pu douter. Voici comme il leur répond : « Si, pour être philosophe et reconnu comme tel, il faut avoir inventé quelque système inconnu jusqu’alors, trouvé sur les problèmes essentiels que se posent la raison et la conscience des théories entièrement inédites, annoncé la prétention d’ouvrir à l’esprit humain des voies pas encore frayées et où l’expérience et la sagesse traditionnelles ne seront comptées pour rien : dans ce cas, après avoir décerné pompeusement le titre de philosophe à Spinoza, à Kant, à Hegel, on pourra le dénier au P. Gratry. »
En ce sens et à ce prix, le P. Gratry l’eût refusé tout le premier. Une aventure de sa jeunesse l’avait mis de bonne heure en garde contre l’esprit de nouveauté, ses illusions et ses égaremens. Il se souvenait d’avoir admiré trop longtemps, comme un sage et même comme un saint, un maître qu’il devait reconnaître un jour pour un charlatan et un imposteur. « Pourquoi, se demande-t-il, avais-je couru ce danger ? Parce que je cherchais les hommes qui parlent en leur nom et non pas ceux qui parlent au nom de Dieu. Cet homme me séduisait parce que je le croyais savant et auteur de fort grandes découvertes. Et je méprisais les prêtres parce qu’ils n’avaient rien inventé. Je ne voyais pas que cet homme, qui avait inventé tant de choses, inventait la vérité, pendant que ces prêtres, qui n’inventaient rien, se bornaient à transmettre la vérité reçue. J’étais dans cette erreur que condamne l’Évangile : « Moi, je viens au nom de mon Père, et vous ne me recevez point. Si quelqu’un vient en son propre nom, vous le recevez. »
Il ne fut pas de ceux qui viennent en leur propre nom. Mais, reprend le cardinal Perraud, « si l’essence de la philosophie, suivant le sens étymologique de ce mot, consiste dans la recherche et dans l’amour de la sagesse ; si, pour rappeler de belles définitions des anciens, elle est « la connaissance des choses divines et des choses humaines, » de leurs causes et de leurs relations ; si cette science ou cette sagesse se propose pour objet de résoudre, par les méthodes les plus lumineuses, les plus compréhensives, les plus accessibles à tous, les difficultés théoriques et pratiques avec lesquelles l’homme est obligé de se mesurer pendant son passage en ce monde ; si elle lui apprend à se bien servir du don de l’existence, à le rendre profitable à lui-même, aux autres, à la société du genre humain ; si, par la vérité mieux connue sur son origine et sur sa fin, elle l’aide à trouver des ressources précieuses pour mieux accomplir ses devoirs, porter plus vaillamment les épreuves inévitables de la vie et, comme dit excellemment Aristote, se mieux acquitter de son métier d’homme, ἀνθρωπεύεσθαι : à tous ces titres, le P. Gratry doit être rangé parmi les philosophes qui auront le mieux mérité de leur temps, de leur pays, de l’humanité tout entière. »
Philosophe peut-être, mais philosophe mystique, a-t-on repris avec dédain, comme si le P. Gratry n’avait fait que substituer « une sorte de sentimentalité vague et occulte à l’exercice normal et nécessaire de la raison. » Il eût plutôt fait le contraire. Il fut mystique sans doute : par nature, et pour ainsi dire par définition, le prêtre, le religieux ou seulement le chrétien parfait aurait quelque peine à ne pas l’être. Mais il le fut comme ceux que Bossuet appelait les « mystiques en sûreté. » Il le fut selon cette définition : « Ne pas seulement entendre, mais sentir et pâtir le divin, » ou suivant cette autre : « Ne pas seulement voir les spectacles divins, mais goûter les saveurs divines. » Une pareille doctrine, un tel état n’a rien de commun avec le faux mysticisme, celui que réprouva Bossuet sous le nom d’ « anéantissement pervers, » et qu’il fit condamner. Pour s’en convaincre, pour bien comprendre que le vrai mysticisme comporte non pas l’inaction, mais l’acte ; non pas l’abolition, mais l’accroissement et la dilatation de l’être, autrement dit de la raison et de la volonté, lisez dans le second volume de la Connaissance de Dieu l’analyse de la Querelle du quiétisme. Vous y verrez comment, — avec quelle sagesse, et j’allais dire quel bon sens, — le P. Gratry se félicite que l’Église ait pris et résolu cette grande et universelle question, métaphysique et morale à la fois, « du côté le plus pratique, le plus touchant, le plus utile au genre humain. »
La raison ! Le P. Gratry a protesté toute sa vie, et par toute son œuvre, de son respect et de son amour pour elle. Avec une mélancolie pénétrante, il répétait sans cesse le mot de Fénelon : « Nous manquons encore plus sur la terre de raison que de religion. » Où donc, se demandait-il, « où donc sont aujourd’hui les esprits médiocrement raisonnables ? » Autrefois on combattait le christianisme au nom de la raison ; maintenant, ayant reconnu qu’elle le soutient et le confirme, on ose, afin de le perdre à tout prix, s’attaquer à la raison elle-même. Tel fut l’effort ou le crime de Hegel, et, dans la fameuse doctrine de l’identité des contraires, le P. Gratry ne voulut jamais voir autre chose que le plus monstrueux des attentats contre la raison. Toute l’introduction de la Connaissance de Dieu consiste dans une admirable apologie de la raison, dans la défense de ces principes naturels, de ces « préambules de la foi » que l’Église a toujours consacrés et qu’elle inscrivit un jour en tête du catéchisme rédigé par les Pères du Concile de Trente. Qui donc a parlé plus magnifiquement que ce théologien catholique de la philosophie grecque ? Qui s’est plus directement inspiré de Platon, lui empruntant sa méthode préférée, la dialectique, et se félicitant que saint Thomas ne lui fût nullement contraire, « ce qui serait un défaut capital. » — « Les chrétiens, quand la lumière de l’Évangile illumina le monde, n’avaient point à changer les élémens de philosophie véritable qui étaient dans le monde. Ils n’eurent qu’à les accepter, comme ils ne purent qu’admettre la géométrie. Ils ont reçu Platon et Aristote, dans la partie solide de leurs travaux, comme ils avaient reçu Euclide. » C’est en ces termes que, dans son histoire de la théodicée, au moment d’aborder saint Augustin, l’auteur de la Connaissance de Dieu prend congé de la philosophie antique. Et plus loin, embrassant du regard les deux versans que sépare la croix, il ajoute : « Des deux régions du monde intelligible qu’ont distinguées tous ceux qui ont entrevu la lumière, l’esprit humain occupait l’une, et par une conjecture certaine regrettait l’autre. Maintenant il occupe les deux. » Dira-t-on toujours que le P. Gratry méconnaît la raison, quand on le voit l’admirer ainsi, même seulement païenne, et lors même qu’elle ne faisait encore qu’attendre la foi ?
Qu’on se rappelle aussi quelle part il a faite à la raison dans la démonstration de l’existence de Dieu. Le P. Gratry a défini cette démonstration : « Le plus haut emploi d’un procédé général de la raison, dont la méthode géométrique infinitésimale est une application particulière… Ce procédé, qui en géométrie s’élève à l’infini mathématique, s’élève aussi, en métaphysique, à l’être infini qui est Dieu. Rigoureux comme la géométrie, il est en outre de beaucoup le plus simple et le plus rapide des deux procédés de la raison. Il consiste, étant donné par l’expérience un degré quelconque d’être, de beauté, de perfection, — ce qui est toujours donné dès qu’on est, qu’on voit, qu’on pense, — il consiste, disons-nous, à effacer immédiatement par la pensée les limites de l’être borné et des qualités imparfaites qu’on possède ou qu’on voit, pour affirmer sans autre intermédiaire l’existence infinie de l’être et de ses perfections correspondantes à celles qu’on voit. » Mais, si le cardinal Perraud se défend, — avec trop de modestie, — d’entrer dans l’analyse détaillée de cette théorie, quelle ne serait pas, si nous l’osions, notre témérité ? Il suffira, croyons-nous, d’avoir signalé cette application d’un procédé rationnel et scientifique à la démonstration des vérités surnaturelles, comme le dernier et peut-être le plus éclatant hommage que le philosophe et le théologien ait rendu à la raison.
Ces « deux régions du monde intelligible » que le P. Gratry distinguait tout à l’heure, il s’est consacré, sans jamais les confondre, à les comparer toujours. Cette comparaison constante, et constamment renouvelée par des exemples sans nombre, est une des parties les plus fortes en même temps que les plus originales de sa doctrine et de sa méthode. Elle établit entre les choses de nouveaux rapports, c’est-à-dire des lois nouvelles. Et, s’ils n’offrent pas toujours avec évidence le caractère de nécessité qui seul fait la loi, ces rapports ont du moins l’apparence, la valeur spéculative d’hypothèses parfois ingénieuses, parfois grandioses, et tout près d’être sublimes. Toujours le mot de Leibniz : « Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout. « Voyons comment, après avoir cité ce mot, et même, nous l’avons dit, y avoir ajouté, le P. Gratry va le vérifier. Si, par exemple, comme l’expose à propos du dogme de la Trinité l’auteur de la Philosophie du Credo, si le point solide, élément de l’espace plein, implique « trois élémens, trois directions, trois points linéaires, tout prêts à éclater chacun dans l’une des trois dimensions de l’espace ; » si le rayon solaire se divise en trois rayons (de force, de lumière et de chaleur), comme la gamme de sept notes peut se ramener aux trois notes fondamentales de l’accord parfait ; si toute chose enfin porte quelque vestige de la Trinité et pour ainsi dire le cachet du Dieu unique en trois personnes : c’est donc qu’il y a de l’harmonie, de la géométrie et même de la physique dans la théodicée.
Il y a de la géométrie dans la morale. Saint Augustin n’a-t-il pas été jusqu’à parler des dimensions de notre âme ? Bossuet en distinguait le fond et la surface, et Kepler a écrit un chapitre sur « l’Affinité de l’âme et du cercle. » Dans l’âme enfin, et dans les âmes, il y a de l’astronomie. Autour du centre ou du foyer de leur vie, les âmes, comme les astres, décrivent des orbites diverses : « Dans les unes l’excentricité est énorme, dans les autres elle est très petite. » Une même âme peut éprouver des alternances de mouvement. Tantôt l’ellipse tend au cercle, c’est-à-dire à la perfection : « les deux foyers tendent à se réunir en un seul point et y parviennent un instant ; » tantôt « ce centre se dédouble et les foyers reparaissent. » Hélas ! il est même des âmes qui n’oscillent point ainsi. Pour celles-là, qui sont hors de la vie, « l’excentricité est si énorme… qu’elle ne saurait se ramener… Il est certain qu’il y a des astres, et peut-être y a-t-il des âmes, qui, au lieu d’anéantir l’excentricité, la poussent à toute outrance, crèvent leur ellipse, se détachent complètement du soleil et vont se perdre dans les ténèbres. »
Le second volume de la Connaissance de l’Âme est rempli presque tout entier par cette théodicée et cette psychologie qu’on pourrait appeler cosmique. « Qu’allez-vous chercher dans les astres ? » demandait-on parfois au noble contemplateur, dont les regards ne redescendaient plus. Il y cherchait la dernière, j’entends la plus haute et la plus vaste des harmonies, celle qui enveloppe toutes les autres, et qui consomme ou couronne l’ordre entier de l’intelligence. Quand il l’avait pour ainsi dire entendue résonner en même temps dans le ciel physique et dans le ciel de l’âme, quand il avait découvert tant de profondes conformités entre les vérités de la science et celles de la foi, alors peut-être il avait bien le droit de redire avec enthousiasme les belles paroles de Kepler, un de ses maîtres préférés : « Seigneur, soyez béni ! J’ai dérobé les vases des Égyptiens. J’en veux faire un tabernacle à mon Dieu. »