II
Mais Dieu, qui veut qu’on le connaisse, veut aussi, il veut surtout qu’on l’aime et que nous nous aimions les uns les autres pour l’amour de lui. « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne pas en amour ! » Personne moins que le P. Gratry n’encourut cet anathème. Il avait pris pour devise le : « Filioli, diligite invicem ! » de saint Jean, et le passage, ou plutôt l’ascension de « l’ordre de l’esprit » à « l’ordre de la charité » fut la démarche constante de sa pensée et de son cœur.
Elle s’accomplit en lui dès son enfance et d’instinct. Après avoir fait le récit, — rapporté plus haut, — de sa première émotion métaphysique et religieuse, l’auteur des Souvenirs de Jeunesse ajoute : « Je vois encore clairement le lieu où j’ai reçu cette grâce… Je vois encore cette petite cour tout éclairée par le soleil… Je vois le petit escalier sur lequel je m’élançai, avec des transports de cœur, pour aller embrasser ma mère : car depuis ce moment je sentis un redoublement d’amour pour elle. » Dans cette âme de cinq ans, le vrai et le bien éclatèrent ensemble, la charité jaillit de la connaissance, et la révélation de l’Être eut pour effet immédiat et nécessaire un accroissement de l’amour.
Plus tard, après la dernière des crises où se débattit sa jeunesse, après des semaines et des mois de mortelles souffrances, la vie lui revint, pour toujours cette fois, telle que la première fois elle lui était venue : « La vie, ô mon Dieu bien-aimé, la vie me revenait sous forme d’amour : et elle me revenait sous forme d’amour du prochain. Elle ne me revenait pas sous forme d’amour mystique et solitaire d’un Dieu caché, régnant au loin dans un ciel invisible. Elle me revenait sous forme d’amour de mes frères, présens et visibles sur terre. » Il eut alors la vision, qu’il a souvent décrite en des pages brûlantes de tendresse et de charité, « d’une ville dont tous les habitans s’aimaient. » Elle ne devait jamais cesser de faire le fond de sa vie, de ses idées et de ses sentimens. Il a tenu ses regards constamment fixés sur « cette bienheureuse ville, pour comprendre la vie, la mort, le monde, l’histoire, l’Église et l’avenir. »
Cette ville idéale, qu’en pensée ou en rêve il habitait toujours, il l’a quelquefois réellement habitée. Il en trouva d’abord une réduction dans la communauté réunie à Strasbourg autour de l’abbé Bautain et d’une vieille et sainte femme que la petite église appelait sa mère. Le P. Gratry fut pendant onze années l’hôte de ce cénacle. Il le quitta pour entrer comme postulant chez les Rédemptoristes du Bischenberg, dans les Vosges ; mais la révolution de 1830 les dispersa. Bientôt, professeur à Strasbourg, puis directeur de Stanislas, il fut enfin nommé aumônier de l’École normale. Ainsi, diverse par les fonctions ou les devoirs, mais toujours associée à d’autres, sa vie, parmi ses compagnons ou ses élèves, était toujours celle qu’il a définie en un mot : « La vie rassemblée. »
C’est pour assurer à cette vie un asile qu’avec un groupe élu de disciples il entreprit le rétablissement de l’Oratoire. Il le rétablit selon l’idéal ancien, celui que Bossuet a défini quand il a parlé de « ce dessein de société sacerdotale, qui ne doit avoir d’autre esprit que l’esprit de l’Église, ni d’autres règles que ses canons, ni d’autres supérieurs que ses évêques, ni d’autres liens que la charité, ni d’autres vœux que ceux du sacerdoce et du baptême. » Comme, au xvii siècle, le cardinal de Bérulle, le P. Gratry et ses compagnons, au xix siècle, ne se proposèrent que d’organiser une existence commune, toute de prière et de travail, entre prêtres séculiers. Pour un esprit aussi largement social que celui du P. Gratry, la largeur de ce principe d’association en faisait justement la beauté. Il aima l’heureux accord, pour une tâche commune, du consentement unanime et de la liberté, du mouvement propre avec la volonté de tous. S’il préféra la société oratorienne à toute autre, c’est parce que, plus que toute autre, elle se rapproche de l’Église, ce type de l’universelle société. Alors, a-t-il écrit, se rappelant les jours de l’Oratoire, « alors se déroulèrent quelques années de vrai bonheur, de vie intime et fraternelle, d’amitié sainte, de véritable fécondité d’esprit et d’âme. Là se formèrent, sous une austère et douce inspiration et sous un humble et saint exemple, de véritables cœurs sacerdotaux, bons et patiens, humbles, aimans et courageux… Là enfin s’écoulait un âge d’or… Ces serviteurs de la lumière, à laquelle ils étaient consacrés tout entiers, opéraient la philosophie en esprit et en vérité. »
Au bout de huit années, le P. Gratry dut renoncer à la vie de communauté. Il se retira pour travailler, plus seul et plus libre encore, à sa tâche. Cette tâche, a très bien dit le cardinal Perraud, c’était « la pacification du monde par la justice et par la vérité. » Le P. Gratry se l’était imposée dès sa jeunesse, et, jeune encore, il la proposait à de plus jeunes que lui. « Mes petits enfans, disait-il ingénument à ses collégiens de Stanislas, il s’agit de sauver le monde. » Et, pour lui du moins, c’est de cela seul, mais de tout cela, qu’il s’est agi toujours. Si, dans un chapitre des Sources, il recommande à ses disciples de rompre avec le siècle (ce qui d’ailleurs ne veut point dire : leur siècle), il leur enjoint au contraire de demeurer en communication, en communion avec l’humanité. Le P. Gratry se plaisait à citer les paroles de saint Chrysostome : « Vous n’avez pas seulement à vous occuper de votre propre salut, mais vous avez à rendre compte du monde entier. » Près de sa table de travail, il avait toujours, comme un symbole ou un programme, le globe terrestre surmonté de la croix.
On peut dire du P. Gratry qu’il n’a fait que traverser le vrai pour arriver au bien. Personne plus que ce penseur profond n’a compris la vanité de la pensée solitaire, de l’intelligence qui ne s’élève pas à l’acte et à l’acte bienfaisant. « Toute la science possible est vide et froide. Quoi de plus partiel et borné que le monde de la réflexion ? Plus j’y entre, plus je vais m’éloignant de la plénitude de la vie… Eussiez-vous toute la vérité, — et l’on n’en a jamais qu’une partie, — ce n’est pas tout ; car la vérité seule sans la charité n’est pas Dieu, mais une image et une idole. » Connaissance de Dieu, Connaissance de l’Âme : ces titres sont incomplets, ces livres ne sont pas seulement de science, mais d’amour ; belles en sont les pages où l’on connaît, mais les pages où l’on aime en sont plus admirables encore. Relisez, dans la Connaissance de l’Âme, ce début de la seconde partie, qui semble un regret, presque une excuse : « Nous sentons le besoin d’avouer que, dans le volume qui précède, nous avons encore sacrifié à la pâle philosophie abstraite, mais, dans ce second volume, nous essaierons un effort plus grand pour mieux sortir de l’abstraction et entrer davantage dans la substance des choses. » Lisez la seconde partie tout entière. Vous y verrez en quelque sorte s’accomplir sous vos yeux la conversion de la connaissance en amour. Sans doute vous retrouverez, par endroits, le philosophe et même le métaphysicien. C’est lui qui définit ainsi le sacrifice : « Soumettre le fini à l’infini pour unir l’un à l’autre ; » c’est lui qui de cette définition même conclut à l’harmonie entre l’ordre de l’intelligence et celui de la volonté : « Soumettre sa chair à sa raison, c’est le sacrifice de la sensualité. Soumettre sa raison à Dieu, c’est le sacrifice de l’orgueil. C’est un procédé moral et pratique analogue au procédé logique et spéculatif qui monte des phénomènes sensibles, placés hors de nous, aux notions abstraites qui sont en nous, et s’élève ensuite aux idées qui sont en Dieu, et qui sont Dieu. »
N’importe, le sentiment domine ici, et, dans l’admirable théorie des deux foyers, dans celle de la transformation par le sacrifice, c’est la chaleur qui s’accroît, encore plus que la lumière. Celui qui démontrait l’existence de Dieu par un procédé de dialectique, démontre l’immortalité de l’âme par les raisons du cœur. « Aimer ! s’écrie-t-il. Il faudrait faire rendre à ce mot un son qu’il n’a jamais rendu. » Il a su le lui faire rendre, ce son d’une puissance et d’une douceur nouvelles, lorsque, répudiant les argumens abstraits « et les raisonnemens sans entrailles, » il n’a voulu retenir en son cœur que « cette simple démonstration de l’immortalité, » démonstration absolument certaine pour qui sait voir et surtout pour qui sait aimer : « Je veux aimer toujours tous ceux que j’aime. Donc ils vivront et je vivrai. »
Àmesure qu’il avançait en âge, il ne voulait, il ne savait plus qu’aimer. Il l’a dit lui-même, d’une manière exquise : sa tête, moins fière, se penchait vers son cœur. À la fin de la préface de la Connaissance de l’Âme, il présentait son livre « comme une longue lettre, ou comme une longue visite, à tant d’amis inconnus ou intimes, anciens ou à venir, qui daignent parfois nous chercher, nous appeler, et que nous avons paru négliger. Chères âmes, sachez donc que pendant ce temps nous étions tout à vous, à vous, ou nommés par vos noms, ou idéalement entrevus et rêvés, et nous vous écrivions, en toute cordiale et intellectuelle tendresse, les choses qui suivent. » Dix ans après, sa charité s’était encore étendue. Ce n’est plus à des âmes en quelque sorte particulières qu’il s’adressait, mais à l’âme unique et totale de l’humanité. Quand il écrivit, en 1868, quatre ans avant sa mort, son dernier grand ouvrage : la Morale et la Loi de l’Histoire, le P. Gratry était devenu l’un de ces ouvriers dont parle le prophète, « qui travaillent sur les nations. »
La vérité qui fait le fond et la substance de l’ouvrage, vérité non point inventée ou découverte, mais transmise, mais rappelée avec un éclat jusqu’ici peut-être sans pareil, c’est « qu’il n’y a qu’une morale, une justice éternelle, immuable, une et la même toujours, en toute affaire humaine, d’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné. Il n’y a pas une morale individuelle et une morale sociale, une morale politique et une morale internationale. Il y a la morale absolue, loi universelle de l’histoire, loi nécessaire de tous les faits humains, qui détruit ce qui lui résiste et vivifie ce qui lui obéit. » Et cette loi, qui n’est pas négative et d’abstention, mais d’action et positive, est contenue tout entière dans le précepte évangélique : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux. » À cette loi, que nous sommes libres d’accomplir ou de violer, d’autres lois préexistent, nécessaires celles-là, formant ce que le P. Gratry a nommé « la divine préparation de justice dans le monde. » Lois domestiques, nationales, économiques, sociales, toutes admirables et bienfaisantes. « En toute chose. Dieu commence. Il prévient non seulement chacun des hommes en particulier, mais l’humanité tout entière. Nous sommes plus près de tous les biens que nous n’osons le soupçonner. Nous ne sommes séparés du ciel et de la terre promise que par un obstacle moins fort que notre liberté. » Pour préparer l’union totale qu’il dépend de nous de consommer un jour. Dieu nous a donné des commencemens ou des degrés d’union. Il a fondé la famille par le « partage merveilleux du genre humain en deux moitiés, qui s’aiment inévitablement, qui s’aiment d’un amour à la fois libre et nécessaire, à la fois physique, moral et intellectuel. » Et puis, groupant les hommes comme les astres, le Seigneur a distribué la terre entre les nations : de même qu’il avait créé la famille, il a créé la patrie. Aux harmonies morales il a ajouté les harmonies de l’esprit : la sagesse, « qui illumine tout homme venant en ce monde, » et la religion, la vraie religion, « car elle est au milieu de nous richement répandue comme les bienfaits de la nature. » Il n’y a pas jusqu’à l’ordre matériel, celui du travail et de la richesse, que Dieu n’ait organisé avec harmonie. Il a voulu et il a fait que la propriété non seulement ne fût pas le vol, mais que, dans une certaine mesure et par la force même des choses, elle fût la charité. « L’homme qui cultive un champ, qui l’enferme d’un mur, qui en recueille les fruits et les vend, celui-là ne prend rien, mais il donne. Il reçoit, mais rend davantage… Et ce qui est vrai de la terre est vrai aussi de tout travail accumulé, de tout fonds, de tout instrument de travail, de toute propriété… Toute force qui s’accumule, toute machine qui s’invente, tout progrès qui s’opère, tout cela se résout bientôt en un bien-être gratuit pour tous… Ainsi, vous le voyez, chacun, pour vivre, est forcé de pratiquer ce texte charmant de la sainte Écriture : « Dieu a chargé chaque homme du soin de son prochain : Unicuique mandavit Deus de proximo suo. »
Mais voici que cette admirable « vie de relation » rencontre, comme un double obstacle, les deux formes capitales de l’iniquité, les deux grands manquemens à la loi : le meurtre et le vol, l’homicide et la spoliation. « D’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, » l’un et l’autre attentats ne cessent de s’accomplir. Individus ou nations, l’auteur de la Morale et la Loi de l’Histoire a détesté pareillement ceux qui prennent et ceux qui tuent. « À cause de la misère du pauvre et du gémissement de ceux qui souffrent, » il s’est levé, comme le Seigneur, contre la race « dont les dents sont des glaives pour broyer et manger l’indigent, » Apôtre et précurseur, dit du P. Gratry le cardinal Perraud : prophète aussi, car il a prévu la féodalité d’argent et « l’organisation de plus en plus scientifique du pillage ; » car il a jeté ce cri de colère et de mépris que plus d’un peuple, aujourd’hui, mériterait encore d’entendre : « Principes vestri socio furum : les premiers parmi vous se sont faits les compagnons des voleurs. » Il a haï l’esclavage ; il a haï la guerre : j’entends, ainsi qu’il entendait lui-même, la guerre agressive, injuste et conquérante. Il l’a condamnée comme la condamna Fénelon écrivant à Louis XIV ou pour lui, comme la condamne la doctrine constante de l’Église. Il a prononcé de sa bouche de prêtre que, depuis le partage de la Pologne, l’Europe était en état de péché mortel. « Aujourd’hui même, écrivait-il, au milieu de l’Europe, une nation en égorge une autre. » Il l’écrirait encore aujourd’hui : ce n’est plus « au milieu de l’Europe, » mais il n’y a que le lieu de changé.
Ayant défini la loi d’abord, puis l’obstacle, le P. Gratry a considéré dans l’histoire le jeu des forces libres, qui tantôt se brisent contre la loi, tantôt triomphent sous la loi. Il a trouvé dans le passé plus d’exemples, hélas ! de ce brisement que de ce triomphe. Les trois derniers siècles de notre destinée, — il a parlé surtout de la France, — nos vicissitudes et nos révolutions, tout s’est éclairé pour lui à l’unique lumière de la loi. Les faits contemporains eux-mêmes lui sont devenus par elle plus intelligibles. Le P. Gratry était de ceux qui savent parler non seulement du présent, mais au présent, et, comme il a dit de l’abbé Perreyve, « renouveler la parole dans chaque siècle et selon la nouveauté du siècle et selon l’éternelle antiquité du vrai. » Il a connu le temps où il a vécu, et dans « l’ordre du moment présent » il n’a jamais refusé de voir « la volonté actuelle du Dieu caché que tout siècle aussi bien que tout homme porte en lui. » Dans les mouvemens et, comme a dit son biographe, jusque dans « les paroles de l’heure présente, » il a su discerner le sens divin. « Est-il si difficile de ramener le cri de liberté à toutes ces idées primitives de liberté chrétienne, de liberté morale et religieuse, de liberté des âmes contre le vice, l’erreur, la concupiscence et l’orgueil : sainte liberté de l’âme en Dieu, sans laquelle il est démontré, même par les adversaires, que tout progrès de liberté civile et politique, religieuse et internationale, est absolument impossible ? — Est-il si difficile encore de ramener le cri d’égalité au : Fiat æqualitas de saint Paul : « Que l’égalité s’établisse, » et à cette étonnante épître de saint Jacques, qu’on peut appeler l’Épître de l’égalité ? — Est-il si difficile, enfin, de reconnaître que la mission divine des siècles où nous entrons est en effet d’arriver à cette phase nouvelle de l’ère nouvelle, que le Seigneur lui-même nous a prophétisée, lorsqu’il donne au monde cette éternelle et magnifique loi du progrès, que nul encore ne comprend bien : « Si vous restez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous donnera la liberté ? »
L’auteur de la Morale et la Loi de l’Histoire a tout espéré de la loi du progrès. Il a vu le monde moderne entrer de plus en plus en possession de la science physique, « clef des forces de la nature, qui lui permettent enfin de soumettre la terre entière. » Il a vu le genre humain conquérir « l’unité de lieu, » puisque les peuples et les individus peuvent s’entendre instantanément d’un bout du monde à l’autre. « La nécessaire unité d’action peut enfin commencer. » Rappelant l’antique parole du Seigneur : « Est-ce toi qui peux dire à la foudre : Viens ici et va-t-en aux extrémités de la terre ? » il s’est réjoui qu’avec la permission divine, l’homme ait fini par répondre au divin défi. Plus de science, il est vrai, n’est rien sans plus de justice, mais la science même va devenir ouvrière de justice. « La source du mouvement inépuisable est en nos mains. Nous le pouvons multiplier sans terme… L’humanité, en possession de la force physique fondamentale, est en voie d’abolir enfin l’esclavage du travail, qui tue, et de le remplacer par la liberté du travail, qui relève et qui fortifie. »
Dans l’ordre moral et social, le P. Gratry n’attendait pas moins de prodiges, ni de moindres, que dans l’ordre scientifique. « De grands progrès sont accomplis et d’immenses progrès se préparent, toujours à condition que les hommes demeurent dans la loi. » Mais ils n’y demeurent guère, et, depuis la mort de l’apôtre éloquent, trente ans bientôt passés ont trop souvent trahi son espérance. Qu’importe, il faut le louer d’avoir tout espéré et toujours. « L’abominable fléau de la spoliation de l’humble par le puissant dompté presque partout ; » le principe de la libre association vainqueur de la féodalité financière ; le travail devenu plus facile, cédant quelques heures du jour et quelques jours de l’année au repos voulu de Dieu ; la guerre elle-même atténuée d’abord, puis abolie, et « l’héroïque courage, si richement déposé par Dieu dans le cœur d’un si grand nombre d’hommes…, employé non plus à l’extermination des hommes, mais à la lutte intrépide et dévouée jusqu’à la mort contre les maux de toute forme qui accablent l’humanité ; » l’Église enfin consommant entre tous le miracle de l’union parfaite et de la « vie rassemblée, » voilà, dans le dernier ouvrage du P. Gratry, les dernières visions ; après les harmonies de l’intelligence, voilà les harmonies de la charité.
Il mourut enchanté par elles. Pendant sa dernière maladie, il répétait souvent : « Oh ! la charité ! la science de réunir les hommes ! » et parmi ses papiers on trouva ce testament d’universel amour :
« Je laisse à tout être humain que j’ai jamais salué ou béni, et à qui j’ai jamais adressé quelques paroles d’estime, d’affection ou d’amour, l’assurance que je l’aime et bénis deux ou trois fois plus que je ne l’avais dit.
« Je lui demande de prier pour moi, pour que j’arrive au royaume de l’amour, où je l’attirerai aussi par l’infinie bonté de notre Père.
« J’étends ceci à tous mes amis inconnus et à venir, et aussi loin que Dieu me permet de l’étendre, omnibus hominibus (saint Paul).
« Je les salue tous devant Dieu, je les bénis du fond du cœur, je leur demande de prier pour moi, et j’espère que je serai près d’eux, et avec eux, après ma mort plus que pendant ma vie !
« Et à revoir auprès du Père. »
Il semble bien, après cela, qu’on puisse dire du prêtre qui a relevé l’Oratoire ce que Bossuet disait du prêtre qui l’a fondé : « Le monde entier était trop petit pour l’étendue de son cœur, pendant que son cœur même était trop petit pour l’immensité de son amour. »
… Et voici qu’au moment de finir, le mot de l’oracle nous revient à la mémoire. Si le P. Gratry mit de la musique en tout, si tout fut musique en son esprit et dans son âme, la musique véritable et qui n’est que musique, celle-là même il la comprit et l’aima. Il l’aima jusqu’à la fin, comme tout ce qu’il aimait. « Encore quinze jours avant sa mort, a raconté le cardinal Perraud, un musicien ambulant s’était arrêté sous ses fenêtres et avait joué je ne sais plus quelle mélodie d’un grand maître. « Ce n’est pas cela, dit le Père, c’est beaucoup trop lent. Tenez, dit-il à mon frère, portez-lui cette pièce, dites-lui qu’un grand musicien l’écoute, et demandez-lui ou de cesser de jouer cet air, ou de le jouer plus vite. » Le Savoyard ne se le fit pas dire deux fois. La mesure fut accélérée, et le Père dit : « Bien, bien, c’est cela maintenant. »
Un mot vient de nous échapper, que nous regrettons déjà, et que le P. Gratry le premier nous eût fait reprendre. « La musique qui n’est que musique. » Il n’y a pas, il ne saurait y avoir de musique pareille, de musique en soi, n’ayant aucun rapport, que dis-je ? n’étant pas elle-même le rapport des sons avec l’esprit et le cœur. Le P. Gratry le savait bien. C’est à dix-sept ans qu’il devint tout à coup musicien. « J’appris, dit-il, à transposer en musique ce que je savais en littérature et en philosophie. Je vis et sentis les concordances de la musique. Je compris l’identité de la critique littéraire et de la critique musicale. » Il a tout compris de la musique le jour où il en a compris cela. Les « concordances de la musique » le conduisaient à des analogies plus hautes, et de l’harmonie première, il s’élevait aux suprêmes harmonies. « La musique est le symbole de la création. La musique, comme la création, se compose de sons et de signes, d’esprit et de matière. Comme dans la création, le sens, dans la musique, c’est l’intelligence, c’est l’amour, c’est la liberté, c’est le libre et lumineux mouvement de l’âme et de l’esprit. Et le signe, la matière, ce sont des nombres, des rapports de nombres, des figures géométriques, des sphères. « Ces formes expriment cet esprit ; ce signe exprime ce sens ; c’est un fait. » Voilà donc des nombres et des rapports de nombres, des formes géométriques, des sphères ou des ellipses formées dans l’air, qui expriment des mouvemens de l’âme, de l’amour, de la passion, de la sagesse, de la liberté. « Il y a donc quelque ressemblance et quelque analogie entre ces nombres et formes et ces mouvemens d’âme, entre cette morale et cette géométrie. »
Autant que l’intelligence de la musique, l’auteur de cette belle page en eut l’amour. Elle fut pour lui toute sa vie « une compagne, une admirable et ravissante amie, » dont il ne pouvait supporter longtemps l’absence. « Je ne connais, a-t-il dit dans les Sources, qu’un seul moyen de repos dont nous ayons quelque peu conservé l’usage ou plutôt l’abus dans l’emploi du soir : c’est la musique. Rien ne porte aussi puissamment au vrai repos que la musique véritable. Le rythme musical régularise en nous le mouvement et opère, pour l’esprit et le cœur, même pour le corps, ce qu’opère pour le corps le sommeil, qui rétablit dans sa plénitude et son calme le rythme des battemens du cœur, de la circulation du sang et des soulèvemens de la poitrine. La vraie musique est sœur de la prière comme de la poésie. Son influence recueille et, en ramenant vers la source, rend aussitôt à l’âme la sève des sentimens, des lumières, des élans. Comme la prière et comme la poésie, elle ramène vers le ciel, lieu du repos. »
Le soir, à l’heure de la poésie et de la prière, le P. Gratry aimait qu’on fît de la musique autour de lui. Aujourd’hui, quand je regarde en arrière, je vois encore, très loin et comme au bout de mon enfance, quelques-uns de ces soirs harmonieux. C’était rue Barbet-de-Jouy, dans le grand cabinet de travail du Père. On découvrait par une large baie le dôme des Invalides et tout le bleu des nuits d’été. Debout auprès de la fenêtre, le P. Gratry parlait des astres. Il me semble que sa voix était douce, un peu couverte, mais pénétrante et comme lumineuse au travers d’un voile. Nous étions peu nombreux : le P. Adolphe Perraud (aujourd’hui le cardinal), son frère Charles, mes parens et moi-même, un peu troublé. Quand la nuit était complète, on allumait des flambeaux, on ouvrait le piano : « Mes petits enfans, disait-il alors, il faut jouer pour les Muses et pour nous, » et l’on croyait, tellement l’heure était recueillie, presque auguste, jouer en effet devant des témoins invisibles et divins.
Toutes ces choses sont passées ; mais il me suffit encore d’une page du P. Gratry, ou même de son nom seulement prononcé, pour que je m’en souvienne. La musique autrefois mit quelque chose de commun entre ses dernières et mes premières années. Puisse-t-elle aujourd’hui me servir de prétexte, ou d’excuse, pour m’être permis de lui rendre un hommage trop peu digne de lui !
Camille Bellaigue.