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Chapitre 12 Mots d’enfant

Dieu me garde de médire de l’éducation ; elle efface les angles et adapte les pièces humaines au rouage de la société. Sans elle, la vie des collectivités serait une friction de tous les instants qui ferait du feu, comme on dit dans le peuple. Mais ainsi que les diamants bruts perdent parfois, dans l’acquisition des facettes brillantes que le joaillier leur donne, des parcelles d’une eau merveilleuse, dans le moule commun de l’éducation, que de qualités originales s’en vont !

Elle inflige cette sorte de fausse pudeur intellectuelle qui conduit à l’insincérité. L’enfant, qui a passé par l’école, n’exprime plus sa pensée avec cette crudité de jeune sauvage qui a marqué ses premières années, et qui détonnait de façon si amusante au milieu de la société polie qui l’entourait. À dix ans, il a déjà lu ; il a déjà appris les règles de la composition, il est déjà livresque. Ses sensations, il ne les exprime plus avec des mots à lui, mais avec les tournures qu’il a vues dans les auteurs. Et ce que son langage trouve en élégance, il le perd en force d’expression. Hugo, qui a tant aimé les enfants, ce pourquoi il a dû lui être beaucoup pardonné, s’est parfois amusé à noter leurs impressions franches et pittoresques devant un spectacle nouveau pour eux.

Sans être Hugo, on peut se livrer à cette petite étude pleine de charmes. Bernard, qui est de mes amis, a trois ans bien sonnés, mais il n’a pas attendu cet âge pour philosopher sur les choses, pour remonter d’effet à cause par des sentiers parfois inattendus. Un jour, c’était l’hiver dernier, il met à la fenêtre le rose de sa frimousse puis, après avoir longuement contemplé les arabesques capricieuses du givre et écouté les houhous du vent, il demande à sa maman, de compléter sa découverte. Il a trouvé une relation entre le vent et les fantaisies du givre, mais il reste encore le missinglink : –Avec quoi, maman, qu’il écritle vent dans la vitre ? interroge-t-il.

Le jour qu’il a tant plu et qu’il demandait au bon Jésus de guérirla pluie afin qu’il puisse sortir, sa prière n’avait pas de succès évidemment, car il note soudain que l’averse, de calme et lente qu’elle était, redouble de violence. Désolé, il déclare : – Voilà la pluie qui se dépêchemaintenant.

En promenade, au débouché d’une ruelle, il recule comme épouvanté. Vers lui s’avance un Saint-Bernard (un chien Bernard, dit-il, depuis, sans parvenir à comprendre) majestueux, démesuré, dandinant sa bonne grosse tête, d’où pend une langue large, drue et rouge. À cette taille, il n’est presque plus de l’espèce canine, ça n’a plus de bon sens que ce soit un chien : Et Bernard, mi-sceptique, mi-convaincu, de décréter : « Je pense bien que c’est une vache ! »

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