‹ Le petit mondeChapitre 13 sur 34 · Chapitre 13 Marie et l’Action française

Chapitre 13 Marie et l’Action française

Marie a pris, pour la première fois, contact avec l’Action française.L’abord a été rude. Marie a quatre mois et demi, et un long usage du monde n’a pas encore assoupli ses gestes.
Elle était couchée sur la table, non pas de tout son long, car avec une choquante désinvolture elle affecte de se tenir le menton sur les genoux. Tantôt elle se gargarisait de longues tirades inarticulées, tantôt elle était secouée de ce rire particulier aux bébés, convulsif, expressif d’une joie trop forte pour leurs petits nerfs, qui effraie presque autant qu’il ravit, qu’une maman appelait le craquement d’une intelligence qui s’ouvre un peu plus à la réalité. Ses yeux buvaient ardemment la lumière suspendue au-dessus. Ô quelle couleur indéfinissable ils ont à cet âge ! Plus tard, ils seront sûrement noirs, mais ils gardent, pendant les premiers mois, une teinte bleutée d’un azur sombre profond, un reflet du paradis. Fleur merveilleuse, leur iris s’altère avec l’âge et bientôt ils ne seront déjà plus ce qu’ils sont aujourd’hui. Non seulement le temps aura effacé le potelé des poignets, étiré les membres, grossi la tête, meublé la bouche, mais il ne restera rien du bébé primitif ; ses yeux ne seront plus ceux qui ont reçu, pour la première fois, le jour.

Mais voilà que soudain, semblable au plus agile acrobate nippon, Marie s’est fait un pivot de son échine souple. Elle a oscillé dans un sens puis dans l’autre, ayant déjà la notion du mouvement. Privée du service de ses jambes, elle sait pourtant ce que l’élan donne de force de déplacement, et, sur le dos, elle s’élance véritablement.

Qu’est-ce qui peut bien la fasciner ainsi ? Sont-ce les journaux qui reposent sur la table, la lecture terminée ? Ils sont gris, sombres, et ne disent rien à des regards d’enfants qui ne s’accrochent qu’à la couleur. Non, c’est la couverture orange de l’Action françaisetranchant sur la grisaille des gazettes qui l’attire. S’arc-boutant sur ses coudes et ses talons, et grâce à l’élan initial, elle a tôt franchi l’espace considérable – tout est relatif ! – d’un bon pied. Les mains crispées par un violent désir, elle fouille dans le tas, puis petit à petit avec des efforts inouïs, elle attire à elle la brochurette qui bat des ailes. C’est une lutte pour ainsi dire à bras-le-corps. On devine ce qui doit arriver et déjà on veut intervenir pour sauver la revue à laquelle papa tient tant. Mais le papa curieux de voir la fin veut qu’on laisse faire. La petite serre dans ses poings convulsifs les deux feuillets de la couverture, les tord jusqu’à ce que le corps de la brochurette, libéré, retombe sur la table. Puis lentement embarrassée dans sa robe, dans sa bavette, le long desquelles elle glisse sa proie avec d’adorables gaucheries, elle réussit à la porter à ses lèvres. Avec plus de force que de grâce, à la vérité, elle bouchonne celles-ci vigoureusement par trois fois.

Mon Dieu ! ce triple baiser-là n’est pas un baiser banal. On prête des vertus surnaturelles aux choses. On frotta, dit-on, les lèvres d’Henri IV d’une gousse d’ail pour lui donner l’amour du terroir du sol gascon. Un papa n’est pas fâché que sa fille se soit frotté elle-même les lèvres de l’Action françaiseet peut, sans grande imagination, y voir un symbole.

q

Page 1