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Chapitre 15 Bébé observe

Bébé a fait sa première sortie, en tramway, hier.
Sa première sortien’est pas exacte, mais jusque là il était trop jeune, sa psychologie n’était pas éveillée. Maintenant, il en va bien autrement, non seulement il observe, non seulement il se rappelle, mais encore il imite et c’est même parfois très ennuyeux, ce petit singe de vos gestes, attaché à vos pas, qui ne choisit pas toujours, pour sa pantomime, les plus gracieux. Gare aux gens qui ont des tics ! Il les saisit tout de suite. Gare aux coquettes ! Il les trahit. « Comment qu’elle fait une telle ? » Posez-lui cette question simpliste et bébé fera le geste de se poudrer le museau avec un tampon de chamois. Il jouera, quelques fois, la scène même sans que vous le lui demandiez…

Il avait bien enregistré jusqu’ici quelques observations, mais il y manquait les fortes sensations. Il les a ressentis hier et, pendant plus d’une heure, nous l’avons vu pour ainsi dire en extase, agrippé convulsivement aux barres de cuivre de la portière, arc-bouté, comme s’il eut aspiré les visions rapides qui se déroulaient sous ses yeux. Rien ne l’a pu tirer de là. Il tournait vers père et mère des yeux noyés d’extase, quand on l’appelait, mais ne les reconnaissait pas. Ce n’était plus qu’un pauvre petit médium, pâli, hypnotisé par la vitesse et la curiosité. À peine, de temps à autre, poussait-il son « bo-woyo » accoutumé, si, par hasard, un représentant de la race canine pour laquelle, à cause de son poil beaucoup plus fourni, il professe une admiration plus considérable que pour la race humaine, traversait le panorama.

Bébé a fait de la vitesse, à dix milles à l’heure. Il a vu, avec une intensité telle, que j’ai compris pour la première fois qu’on pouvait « boire des yeux ».

La sensation initiale, celle de la dégringolade de la côte de la rue Amherst, l’a un peu stupéfié. Nous pensions cette stupeur passagère, mais indifférent au soleil qui tapait dur, indifférent aux joncs de la banquette qui marquaient son genou à fossette, indifférent à l’élastique qui lui pénétrait le gras des joues, son chapeau, appuyé au haut de la vitre, étant repoussé en arrière, suspendu pour ainsi dire des deux poings aux barres de la fenêtre, et rappelant un petit singe dans sa cage, qui serait blond et rose comme un chérubin, il est resté ainsi, tout le temps du trajet, cataleptique et admirateur.

Il a répandu son admiration sur tout : les taudis lézardés du quartier pauvre, les devantures à verroteries, à breloques et à guenilles du quartier juif, la désolation grise encadrée de vert tendre du Champ-de-Mars, le fard de l’hôtel de ville, les corniches de fer-blanc du palais de justice, et l’incomparable montagne qui semblait une fourmilière immense autour de laquelle s’agitait la laborieuse colonie. Il a tout aimé également, j’en suis sûr : les horreurs de l’homme et les beautés de la nature.

En l’observant, je pensais : « Combien de bonnes gens de la campagne, arrivant pour la première fois en ville, paraîtraient abasourdies ainsi et resteraient bouche bée, si elles s’écoutaient. Mais l’âge apprend la dissimulation. Et nous-mêmes, ne ridiculisons-nous pas sans cesse les enthousiastes, qui pour nous ne sont jamais que des naïfs. La civilisation n’est-elle pas la contrainte ?

« Mais nous avons notre punition. À force de réprimer nos sentiments, nous finissions par les ressentir à peine. Le métier de la plume nous oblige quelques fois à les rendre et nous devons alors, blasés, décrire la beauté de tel spectacle qui ne nous frappe plus. Nous sommes comme un appareil photographique dont la lentille serait couverte de poussière. Nous ne rendons plus que des clichés flous. »

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