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Chapitre 33 Le rameur

Par ces jours de pluie abondante, le fleuve se transforme. Il déborde de son lit, gagne des terres sèches jusque-là et dont les hautes herbes brûlées font d’étranges plantes aquatiques. Pendant des heures entières, une buée floue et à peine transparente le recouvre, derrière laquelle s’abolit l’autre rive. On dirait une mer sans bornes fermée par l’horizon gris, sans les bruits de l’autre côté qui parviennent plus distincts et plus nets que jamais à l’oreille : les gouttelettes infinitésimales du brouillard soutiennent leurs ondes sonores et les transmettent intactes.

J’étais là l’autre jour où le rare soleil d’automne perçait timidement l’ouate des nuages. Les classes étaient fermées pour je ne sais quelle fête et les petits villageois s’amusaient sur la berge à lancer des pierres plates qui glissaient sur l’eau épaisse et paisible comme de l’huile jusqu’à ce qu’au loin, après une glissade finale, elles disparussent. Si, par hasard, une de ces pierres, accomplissait un plus long trajet défiant les lois de la pesanteur, les enfants saluaient par des cris de joie l’exploit de leur camarade.

L’un d’eux, le plus grand, le plus fort et, sans doute, le plus audacieux, se lassa tôt de ce manège et je le vis se diriger vers un endroit où deux barques appuyaient sur le sable fin du rivage leurs nez plats. Il en poussa une dans l’eau, avec effort, puis l’autre. Et tout de suite son manège m’intéressa. Que peut-il bien vouloir faire, si petit, avec deux bateaux ? Je ne tardai pas à être renseigné. Se penchant sur l’un d’eux, il retira de sous les bancs un long aviron, sauta dans l’embarcation, s’arc-bouta, un moment, puis, quand il se trouva éloigné de quelques pieds du rivage, il attira vers lui la seconde chaloupe. Celle-ci heurta son embarcation si fort que le godilleur oscilla et faillit choir ; mais il reprit son équilibre, et, se servant de son aviron comme d’une gaffe, il attira le long de la sienne l’autre chaloupe. Quand les deux se trouvèrent à peu près parallèles, prudemment, si on peut faire prudemment des choses imprudentes, il se hissa sur le banc de son embarcation, puis posa son pied sur le banc de l’autre. Il avait ainsi un pied dans chaque bateau. Il enfonça son aviron sous l’eau, et avant de se donner un élan, il s’écria triomphant pour attirer l’attention de ses camarades qui ne s’étaient pas occupés de lui : « Ti-Toine a pas besoin de glace pour aller en skis ! ».

Aussitôt, du groupe de petits joueurs ne s’échappa qu’une seule exclamation : « Tention, Ti-Toine, tu vas tomber, tu vas te neyer. »

Mais Ti-Toine avait déjà pris son élan. Les deux chaloupes se heurtent l’une contre l’autre puis se séparent violemment. Il se sert de ses jambes comme de pinces pour les retenir ensemble mais elles sont de bois franc et lourdes à manier. Il s’arc-boute tant qu’il peut dans un magnifique effort, mais le moment vient où il doit lâcher une chaloupe, sans doute pour remettre les deux pieds dans la même. Il ne le peut et perdant l’équilibre, il choit au beau milieu de la vase du rivage.

Cette scène m’amusa, et je songeai qu’il est toujours imprudent d’avoir un pied dans chaque bateau. Mais que d’hommes faits ne sont pas, au moral, plus sages que Ti-Toine ! Ils veulent défier les lois de l’équilibre. Patatras ! ils feront comme lui. Tandis que s’ils lâchaient l’une des deux barques et se penchaient résolument sur les avirons, quels merveilleux rameurs ils feraient !

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