Chapitre 34 « Firpapa »
Bébé ne voit pas souvent les étoiles. Quand elles paraissent, le bonhomme au sable a d’ordinaire fait sa tournée somnifère et embrouillé la vue de tous les bambins.
L’autre soir, en faveur du beau temps exceptionnel et de la chaleur excessive, les austères règlements maternels avaient été fléchis, et les deux ans de bébé vécurent pendant quelques moments dans un émerveillement continuel à mesure qu’il voyait éclore au ciel un nouvel astre. À chaque ponction de la voûte d’azur, c’étaient des cris d’étonnement : « Encore une ; y en a beaucoup des étoiles, hein maman ? »
Dans la rue scintillaient presque aussi nombreuses les étoiles de la M. L. H. and P.,bien plus grosses et bien plus brillantes que les autres ; mais les enfants dans l’innocence de leur âme sont si près de Dieu qu’ils comprennent que les merveilles de la création dépassent de beaucoup en beauté et en intérêt les inventions modernes. Et bébé n’avait d’yeux que pour la voûte céleste.
On lui expliquait qu’il y en avait là-bas qui sur l’azur formaient de curieuses broderies, des chiffres cryptiques où les mages prétendaient lire des signes ; et on les lui expliquait ces signes dans les termes simples que les gens naïfs de la campagne emploient et qui sont bien plus aptes à frapper l’intelligence des tout petits : la chaise de ma grand-mère, la cuillère à pot, etc. Mais bébé ne voyait que du feu au firmament, et les lignes ardentes des dessins célestes l’aveuglaient pour ainsi dire, il ne pouvait en saisir les contours incandescents.
Bébé était en extase et ses lèvres au carmin répétaient à intervalles réguliers, dans un souffle : « C’est beau, hein ? »
Si absorbé qu’il soit, il y a une faute que vous ne pourrez jamais faire commettre à bébé : celle de montrer une préférence quelconque pour papa ou pour maman. Son petit cœur devine qu’il est pris comme dans un filet entre les deux et que tout ce que maman peut avoir de liens pour s’attacher à une créature terrestre elle en a enlacé bébé et que papa a fait de même. Il devine qu’il serait injuste d’aimer l’un plus que l’autre.
Quand il eut bien contemplé la nuit, le moment vint de le coucher et la tante qui le tenait sur ses genoux, comme pour résumer l’impression de la soirée, lui dit, employant un mot qu’il n’avait pas encore entendu, et qui le tira de sa songerie : « Il est beau le firmament, hein bébé ? »
Mais bébé : « Il est beau aussi le firpapa. »
Ainsi bébé créa son premier néologisme.
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1.Comme c’est loin tout cela ! Au moment où ce billet a été écrit, il était fortement question de construire une ligne de tramways sur la montagne. Cette explication est nécessaire à l’intelligence de l’allégorie.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.