Chapitre 8 La recette
La maman chante bas, très bas, pour habituer, petit à petit, Bébé au silence. Le sommeil ne le tente guère. Au moment, où il semble bercé par les songes, il se raidit et risque un œil sous le bras maternel, comme la tête du poussin jaillit vingt fois de sous l’aile qui l’étreint avant que la chaude torpeur l’insensibilise.
— Vous le trouvez beau, Bébé ? Je ne demande cela que pour la forme. Je sais fort bien que si c’était non, vous diriez oui quand même. L’essentiel, n’est-ce pas que moi, sa mère, je l’estime parfait ? Il est sage au point de ne vouloir jamais être malade. En sortant d’ici vous vous gausserez de moi peut-être et vous vous écrirez : quelle naïve ! La perfection de son fils n’existe qu’à ses yeux où la fatuité a mis ses lunettes roses. C’est égal. Le bonheur ne consiste-t-il pas à être content de ce qu’on a, quel que soit d’ailleurs cet objet.
Vous plairait-il de connaître la recette de ce bonheur ?
— Oui, disent trois voix qui n’ont pas envie de rire du tout.
— Elle est bien naïve et bien sentimentale, mais s’attend-on à d’autre chose de la part d’une maman deux fois femme, comme a dit le poète. La voici, la formule magique. Quand Bébé n’était pas encore de ce monde, j’avais des moments de crucifiantes inquiétudes. Comment sera-t-il ? Ne lui arrivera-t-il pas d’accident d’ici la fin de son voyage ? Le garderai-je ? Or, un jour, ayant lu qu’à Montréal, beaucoup de nouveau-nés arrivaient en ce monde sans qu’on ait même pu préparer pour les recevoir des langes chauds et nets, je me figurai ce qu’il en serait de ma douleur si Bébé n’avait pas eu de layette, quand la mienne était terminée bien longtemps avant son arrivée. Alors j’ai pris dans la layette qui, sans être riche, contenait bien plus que le nécessaire, de quoi composer un trousseau sommaire, et je l’ai envoyé à une pauvresse dans le même état que moi. Et depuis j’ai fait, chaque jour, cette prière :
« Seigneur, à moi vous ne devez rien. J’ai trop reçu ; mais à l’enfant de cette pauvre femme, donnez la santé si nécessaire, et qu’il soit pour sa mère, bien loin d’un surcroît de travail, une consolation dans ses peines. Traitez-nous, Seigneur, mon enfant et moi, comme ces deux pauvres que vous ne pouvez abandonner dans votre grande sollicitude. »
« Je suis sûre, bien que je n’aie pas vu depuis l’une ou l’autre, que ma pauvresse et son fils sont pleinement heureux, car ma prière a été exaucée, pour ce qui me concerne », dit la jeune maman.
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