Chapitre 7 Amour maternel
Toutes les mamans étaient rangées près des voiturettes vides. Elles avaient pris leurs poupons au poing. Les uns suçaient consciencieusement leur biberon ; les autres reflétaient l’étonnement le plus complet de cette foule, de ce monsieur nu-tête, qui gesticulait, dans leurs prunelles claires. Il y en avait des blonds joufflus, énormes, comme les bambinos des tableaux des vieux maîtres, d’autres, plus délicats, moins débordants de vitalité, simplement potelés. Il y avait, enfin, une troisième catégorie, la moins nombreuse heureusement, celle des décharnés, des maigrelets. On en remarquait un surtout, au tout premier rang, qui ouvrait une bouche comme un gouffre, montrait le plafond de son palais. Il n’avait pas six mois ; il paraissait quasi centenaire. Sa peau était mince et sèche.
On aurait voulu que la mère gazât cette laideur sous un voile. Elle, au contraire, jeune et belle, vingt-cinq ans à peine, l’étalait. Et je me dis : « Ce n’est peut-être pas la mère. »
Elle goûtait une à une chacune des paroles que le médecin prononçait sur la façon de soigner les tout petits. Elle les enregistrait dans sa mémoire, car il est sûr qu’elle se proposait de faire de cette petite chair malade un gros poupon, comme le blond aux yeux noirs d’à côté qui faisait craquer sa brassière.
Pouvais-je avoir erré à ce point ? C’était bien la maman ! Toute autre qu’elle eût rougi de ce rejeton mal venu. Elle n’apercevait pas sa laideur. Elle savait seulement qu’il était maigre, car cela se sent au poids. Mais les défauts qui se saisissent par les yeux, les mères ne les voient pas.
Dieu, qui n’envoie pas à toutes des enfants également beaux, les aveugle. Ses desseins sont admirables ; car les enfants les plus malingres reçoivent les mêmes cajoleries, les mêmes tendresses que les plus jolis, eux qui seraient délaissés, malmenés peut-être et précocement aigris sans ce bandeau qu’Il a mis sur tous les yeux des mères : l’amour.
q