‹ Le petit-neveu de Grécourt, ou, Étrennes gaillardes Recueil de Contes en vers, réimprimés sur l'édition de 1782Chapitre 13 sur 15 · L'OBSERVATEUR EN SECOND

L'OBSERVATEUR EN SECOND

OU L'ART D'AIMER

J'ai vu dans les Écrits d'un grand Observateur, Émule d'Hamilton et Poëte des Grâces, Le véritable sens que l'on donne au mot _coeur_. En admirant B... j'ai marché sur ses traces. Or, écoutez, ami Lecteur, Et vous saurez de moi ce qu'il vous faut entendre Alors que la beauté qui vous a su charmer Vous avoûra d'une voix douce et tendre, Qu'elle vous permet de l'aimer. _Aimer_ n'est pas un mot de sens tout à fait vide: Anacréon, Properce et le galant Ovide Employèrent souvent ce mot-là comme il faut. Devinez donc ce que pense une Dame Dont les attraits sont par l'âge effacés, Quand elle vient se plaindre, en nous vantant sa flamme, Que Monsieur son époux ne l'aime point assez? Qu'une fille me plaît, qu'elle est intéressante, Quand le besoin d'aimer en secret la tourmente! Comme elle je ressens ce besoin, ces ardeurs; Pourquoi ne pas unir nos besoins et nos coeurs? Elle diroit bientôt, d'une voix expirante: Ah! quand on aime bien, qu'on goûte de douceurs! Mais n'aime pas qui veut, c'est là ce qui me fâche! Tantôt bien, tantôt mal, on remplit cette tâche: J'en vois même plusieurs, que je saurois nommer, Qui, malgré leurs efforts, ne peuvent plus aimer.

Mélidore adoroit (on verra par la suite Qu'ici tout autre mot ne peut être adopté), Adoroit donc une beauté Dans l'art d'aimer assez instruite; Notre amant jeune et sans détour, Dans cet art charmant vrai novice, Depuis plus de six mois qu'il étoit au supplice, N'avoit encore osé déclarer son amour. Aux pieds de Lise enfin il se jette un beau jour, Et pour lui peindre son martyre, Pousse de grands Hélas! verse des pleurs, soupire, Veut lui parler et reste court. L'amante, en le voyant, pensa crever de rire, Et sans prendre pitié du trouble qu'elle inspire, De l'amant à ses pieds, ni de son embarras, Lui répond froidement:--«Non, vous ne m'aimez pas. »--Je ne vous aime pas?... L'amour le plus sincère »N'est-il donc à vos yeux qu'une vaine chimère? »Quand je brûle d'un feu qui ne peut s'exprimer, »Quand tout mon sang pour vous...--Ce n'est pas là m'aimer, »Et moi, je prétends que l'on m'aime. »--Je vous l'ai déjà dit, ma tendresse est extrême; »Votre volonté seule est ma suprême loi; »De grâce, commandez.--Eh bien donc, aimez-moi!» Désespéré, confus, notre amant se retire; D'abord il veut se pendre, et puis il réfléchit Que ce seroit tomber d'un malheur dans un pire. Ensuite il cherche en son esprit Le sens de chaque mot, et ce qu'Églé veut dire? L'Amour enfin daigne l'instruire: Avec un si grand Maître une leçon suffit. Quelques jours écoulés, il vole chez sa Dame, Plein d'espoir et surtout bien résolu dans l'âme, De mettre, s'il se peut, la leçon à profit. Il entre... Il la voit seule... Il prend un peu d'audace... Et fit... ce que j'aurois voulu faire à sa place. Pendant les amoureux ébats, L'Amant disoit à sa Maîtresse: «Peux-tu te plaindre encor que je ne t'aime pas? »Peux-tu douter de ma tendresse?» La belle lui repart:--«Non, le fait est certain, »Tu m'aimes maintenant, j'en ai la preuve en main.»

ÉPIGRAMME CONTRE UN SOT POLITIQUE

Des Gazettes de la Tamise, Quand tu saurois le résultat, Faudroit-il te vanter d'être, comme un Moïse, Savant dans le métier que fait un Potentat? Ta femme me l'a dit: ta sottise est sans bornes, Et si tu ressemblois à cet homme d'État, Ce ne seroit que par les cornes.

LE CURÉ COMPLAISANT

«Lisez tout bas ce guide-âne, »Monsieur, vous m'épouvantez; »Ah! quels grands mots! Libertés... »De l'Église Gallicane! »Comment! je crois, Dieu me damne! »Que je les ai répétés. »--Venez sur cette Ottomane, »Prendre place à mes côtés. »Or, maintenant, écoutez: »Levez ce jupon de panne, »Et sur le dos vous mettez; »Les deux cuisses écartez: »Moi, j'entr'ouvre ma soutane... »--Je crois que vous me foutez? »--Non, c'est pour vous montrer, Jeanne, »Ce qu'on nomme Libertés »De l'Église Gallicane.»

ÉPIGRAMME

Un auteur, dont le nom passera d'âge en âge, Montrant un jour son fils, disoit: «Voilà mon plus mauvais ouvrage. »--Monsieur,» reprit Damon, caustique personnage, «Est-il sûr que vous l'ayez fait?»

LA QUESTION RÉSOLUE

Trois rivaux voyant leur maîtresse Que l'on vient de blesser au sein, Aussitôt l'un tombe en faiblesse; L'autre court après l'assassin; Le troisième bande la plaie. Par ce moyen chacun essaie De montrer qui l'aime le mieux. Si mon avis on me demande, Je répondrois qu'il saute aux yeux: Car je suis pour celui qui bande.

LE FAGOT

CONTE

Deux nouveaux mariés font le sujet du conte. Tous deux, jeunes, s'aimoient tous deux; Mais un débat s'émut entre eux. Il étoit vif, elle étoit prompte. Un semblable débat fut autrefois, dit-on, Entre Jupiter et Junon: Mais Junon de dépit saisie Ne tarda guère à se venger Du jugement de Tirésie. Une femme, pour bien juger, Veut qu'on juge à sa fantaisie. Nos deux jeunes époux étoient donc courroucés, De quoi? D'être trop peu la nuit en paix laissés, De dormir trop peu l'un et l'autre: «Est-ce ma faute?--C'est la vôtre. »--N'est-ce pas vous qui me pincez? »--N'est-ce pas vous qui m'agacez?» Telle étoit chaque jour leur plainte mutuelle; Mais ils n'avoient qu'un lit, ce n'étoit pas assez Pour mettre fin à leur querelle. --«Eh bien! pour vous montrer,» dit-elle, »Que je ne veux vous dire mot, »Mettons entre nous un fagot.» Là-dessus la nuit vient, sème le ciel d'étoiles, Et couvre l'univers de ses plus sombres voiles; Tout invite au sommeil, et le fagot se met Pour garant du repos que chacun se promet. Le couple conjugal dormit comme une souche. Mais quand de tous ses sens l'usage suspendu Après un long sommeil lui fut enfin rendu, L'épouse, vers l'époux nonchalamment tournée, Lui dit: «Au moins vous ne vous plaindrez pas »Que de votre repos je ne fais point de cas. »--Et moi,» répond l'époux, «vous ai-je importunée?» A la seconde nuit, c'est à recommencer. Le fagot revient se placer. «Bonsoir, mon coeur.--Bonsoir, m'amie.» Au milieu de la nuit pourtant L'épouse assez mal endormie, Se tourne et se retourne tant, Que le fagot la pique, et qu'elle se récrie: «Peste soit du fagot, et de qui l'a planté!» L'époux, que le fagot n'avoit pas bien traité, --«Qu'avez-vous,» dit-il, «je vous prie, »A tant pousser de mon côté? »Le fagot, grâce à vous, m'a fort mal ajusté. »--Mon Dieu!» cria l'épouse, alors toute attendrie, «Que je voie...» et pour voir le fagot fut ôté. Mais elle ne vit rien qu'une certaine épine... Lors prenant et serrant son époux dans ses bras: --«Mon ami,» lui dit la coquine, «Pour te venger, au lieu de me faire la mine, »Pique-moi tant que tu pourras!»

LA DEMANDE SINGULIÈRE

Au temps prescrit par notre mère Église, Chez son évêque un jeune rustre alla; Puis il lui dit: «Monseigneur, me voilà; »J'ai nom Jacquot, baillez-moi la prêtrise.» Le Prélat rit et lui répond:--«Nigaud, »Crois-tu mener si vite cette affaire? »Va, mon enfant, pour être prêtre, il faut »Qu'un homme ait fait trois ans de Séminaire.» Jacquot repart:--«Je le sais, mais aussi »Informez-vous de tout notre village: »Mon père étoit vicaire, et, Dieu merci! »Tout fils de maître est franc d'apprentissage.»