‹ Le petit-neveu de Grécourt, ou, Étrennes gaillardes Recueil de Contes en vers, réimprimés sur l'édition de 1782Chapitre 8 sur 15 · L'OBSTACLE

L'OBSTACLE

CONTE

A quoi bon prodiguer les mots? Tous nos Conteurs, pour l'ordinaire, S'épuisent en avant-propos; N'en faisons point, allons droit à l'affaire. Un Jouvenceau taillé pour plaire, Après avoir bien soupiré, Menti, promis et conjuré (C'est des amants le langage vulgaire), Parvint près de sa belle au moment désiré: Il touchoit à son but, quand, par triste aventure, Sans pouvoir avancer d'un pas, Il se démène, il souffle, il sue, il jure; On peut, je crois jurer en pareil cas. Disons le fait: Dame Nature Avoit fermé d'amour la gentille serrure, Si bien que la clef n'entroit pas. Certain barreau... mais on m'entend de reste; Qu'Amour, jeunes beautés, veuille vous préserver D'un accident aussi funeste! Ainsi soit-il. Venons à notre Amant: Le désir de ses sens par l'obstacle s'enflamme. Il redouble d'efforts, mais inutilement; D'amour et de colère il enrage en son âme: On peut se fourvoyer, quand on marche à tâton. Son chalumeau, déjà baissant d'un ton, Dans le sentier voisin... Arrêtons, et pour cause: Car ce sentier... ma foi, je n'ose Vous le nommer; mais je peux, sans qu'on glose, Dire que sa Vénus ne fut plus qu'un Giton. A ce nouvel assaut n'étant point préparée, En vain la belle _imperforée_ Lui crie: «Arrêtez donc, quel est votre dessein? »--Rien de plus simple que la chose,» Répond le gars; «chez vous je trouve porte close: »J'écris mon nom chez le voisin.»

LE TRIBUT CONJUGAL

La Marquise de Montuza Étant presque sexagénaire, Aimoit un jeune Mousquetaire Qui, pour ses écus, l'épousa. La première nuit le compère Lui dit, en lui serrant la main: «Madame, en vertu de l'hymen »Ne puis-je pas, sans vous déplaire...? »Vous m'entendez...--Oui mon poulet, »Fais tout ce que tu voudras faire...» Le Mousquetaire fit un pet.

LE CONSEIL INUTILE

«Madame, il se répand un bruit qui vous outrage: »Monsieur le Président, dit-on, »Sans respecter les noeuds du mariage, »Tous les jours en secret fait un petit Giton »Du Chevalier qui de votre maison »Occupe le troisième étage. »Chassez donc, croyez-moi, ce vilain personnage, »Pour fermer la bouche aux railleurs, »Et surtout pour votre avantage: »Votre époux ne doit pas aller répandre ailleurs »Un bien qui n'est qu'à votre usage. »--C'est bien dit: cependant si vous le trouvez bon, »Madame, vos conseils n'auront pas mon suffrage; »Vous ne connaissez pas le Chevalier Cléon: »Ce bon ami, cet honnête garçon »Ne veut rien avoir à personne; »Il n'est pas tel qu'il vous paroît, »Il me rend avec intérêt »Ce que le Président lui donne.»

LA CONFIDENCE

«Babet, vous avez du chagrin? »--Oui vraiment, je suis désolée. »--Et de quoi?--De ce que Martin »Cet hiver-ci m'a violée. »--Ciel...! contez-moi vite cela. »--Ah! Monsieur, c'étoit un Dimanche: J'avois mis, ce Dimanche-là, Une jupe de Perse blanche; Martin me vit et m'appela. Le traître étoit dans une grange, J'y fus sans trop savoir pourquoi. «Babet,» me dit-il, «sur ma foi, »Vous êtes belle comme un Ange!» Lors il me mena dans un coin, Et là près d'un grand tas de foin, De beaux compliments il me berce. Je riois: il me saute au cou, Me fait tomber à la renverse, Et puis prenant je ne sais où Un... chose roide comme un clou: «Lève,» me dit-il, «ou je perce!» Je levai ma jupe de Perse, De crainte qu'il n'y fît un trou.

LE CHAPELAIN

CHANSON

Sur l'Air: _Ne vlà-t-il pas que j'aime._

Il me falloit faire une fin Comme tout bon Apôtre; Je suis devenu Chapelain, Ce poste en vaut un autre.

Iris m'offroit à desservir Sa gentille Chapelle: Je n'ai jamais su qu'obéir Aux ordres d'une belle.

Elle est au fond d'un bois couvert, Gardé par le mystère; Son sanctuaire n'est ouvert Qu'à mon seul ministère.

Un double autel de marbre blanc Est de sa dépendance; Mais ce bénéfice important Oblige à résidence.

Sans Vicaire, de jour, de nuit, Suivant les anciens rites, Je fais l'office à petit bruit Avec deux Acolytes.

Quoi qu'en puissent dire les gens, Même aux Fêtes de Vierge, Dans ma Chapelle, en tous les temps, Je n'allume qu'un cierge.

Gros Prieurs et brillants Prélats Tout engraissés d'offrande, Non, non, je ne troquerois pas Avec vous de Prébende.

LE MARCHAND DE LOTO

ÉTRENNES AUX DAMES

A mon loto, soir et matin, Sous vos doigts un brillant destin Portera des boules heureuses; Ce que j'assure, je le sais: Si vous en êtes curieuses, Mesdames, faites-en l'essai A mon loto.

Un peu de secours fait grand bien; Tant soit peu d'art ne nuit à rien, Il faut quelquefois s'en permettre; C'est mon avis; on ne sauroit Le dédaigner et se promettre Tout l'avantage qu'on auroit A mon loto.

Jamais une joueuse habile Ne tint son sachet immobile: Il faut l'agiter prestement. Il faut que mollement pressée Entre ses doigts légèrement La boule ait été caressée, A mon loto.

Selon son goût ou son talent, On a le tirer prompt ou lent: Il n'y faut aucune science, Ou s'il en faut, il en faut peu; Un quart d'heure d'expérience Suffit pour bien jouer le jeu, A mon loto.

De celles qu'un ambe contente. Il se plaît à tromper l'attente, Fi de l'ambe! il est trop commun. D'un terne la chance est mesquine; D'un terne? Oui, de deux jours l'un, Je puis vous répondre d'un quine, A mon loto.

Au quaterne, par accident, S'il se réduit en attendant, La perte est bientôt réparée. Le jour qui suit ce jour fatal, On peut compter sur la rentrée De l'intérêt du capital, A mon loto.

Mais de la superbe machine Le pouvoir merveilleux décline De jour en jour; c'est son défaut. Je vous en préviens, blonde, ou brune; Vous n'avez que le temps qu'il faut, Si vous voulez faire fortune A mon loto.

Ma demeure est à Vaugirard, Tout vis-à-vis maître Abélard, Qui montre aux enfants la musique: L'on se pourvoit, ou l'on souscrit. Sous mon enseigne magnifique, En lettres d'or, il est écrit: AU GRAND LOTO.

LE LENDEMAIN DES NOCES

FOLIE DIALOGUÉE

«Hier soir, ma chère maman, »Tout bas vous me fîtes entendre »Que la nuit je devois m'attendre »A passer un mauvais moment. »Tout en tremblant, pauvre innocente, »J'attendois cet instant fatal... »Hélas! le bon Monsieur Chrysante »Ne m'a pas fait le moindre mal. »--Est-il vrai, ma fille?--Au contraire, »Il ne m'a fait que du plaisir. »Quand nous fûmes au lit: Ma chère, »Je puis t'embrasser à loisir, »Dit-il; aussitôt il me baise »Sur chaque joue... et même...--Eh bien, »Comment tu rougis, ma Thérèse?... »Qu'a-t-il fait? ne me cache rien. »--Vous m'aviez, qu'il vous en souvienne, »Défendu de rien refuser... »--Sans doute. Auroit-il?...--Sur la mienne »Sa bouche prit un doux baiser. »--Et puis?...--Il me dit à l'oreille: »Bonsoir, et s'endormit soudain. »--Ma pauvre enfant!... Et ce matin? »--Ah! plus tendre encor que la veille. »II me dit d'un air caressant: »Ma chère femme, je t'adore, »Et me le prouve en m'embrassant. »--Et puis?...--Puis il m'embrasse encore. »--Ensuite?--Du lit il descend, »Afin, dit-il, que je repose: »Peut-on être plus complaisant? »--Il ne t'a pas fait autre chose? »--Eh! non; c'est l'homme le plus doux: »Maman, vous lui faites injure... »Quoi! vous pleurez?... Mais je vous jure »Que je n'ai pas de mon époux »Reçu la moindre égratignure!»

LE CONFESSEUR EXEMPLAIRE

Au temps de Pâque, aux pieds de Père Jule, Se confessoit un jeune Garnement, Et des péchés dont fait dénombrement, Cil de Sodome honoroit la cédule. --«Qu'ai-je entendu! Ciel! quel égarement »Que de pécheurs aux infernales flammes, »Livrés pour ce dont vous vous accusez! »Défaites-vous de ces amours infâmes, »De notre sexe, ô mon cher fils, n'usez, »Et, comme moi, ne voyez que des femmes.»