‹ Le petit-neveu de Grécourt, ou, Étrennes gaillardes Recueil de Contes en vers, réimprimés sur l'édition de 1782Chapitre 9 sur 15 · L'ESPRIT FORT

L'ESPRIT FORT

CONTE

Aux pieds d'un Directeur, Climène, un beau matin, Avec un repentir sincère, Déclara nettement que le petit Colin N'étoit pas le fils de son père. --«Halte là!» dit le Confesseur, «Pour un _Confiteor_ vous n'en serez pas quitte; »Il en faut deux au moins, ce crime fait horreur. »Faut-il qu'injustement votre enfant déshérite »Un légitime successeur? »Il faut, Madame, vous résoudre »A confesser le fait à votre époux, »Sans quoi je ne puis vous absoudre.» L'avouer ne se pouvoit pas. La voilà dans un embarras Qu'on ne peut exprimer, car enfin l'aventure Étoit à digérer trop dure. Il fallut succomber, et, d'un mortel chagrin, Tomber dans une maladie Qui pensa lui coûter la vie. Sur le rapport du Médecin, Son époux connoissant que la mélancolie Alloit couper la trame de ses jours, La pria d'en dire la cause. Elle veut l'en instruire, et jamais elle n'ose. --«Ose tout,» dit-il, «mes amours: «Rien ne me déplaira, pourvu qu'on te guérisse; »Quoi! faut-il qu'un secret te donne la jaunisse, »Et qu'une femme meure, à faute de parler? »Cela seroit nouveau.--Je vais tout révéler, »Puisqu'aussi bien,» dit-elle, «un repos favorable »Doit terminer bientôt mon état déplorable. »J'étois à la maison des champs, »Où je faisois la ménagère, »Quand la voisine Alix, par des discours touchants, »Auxquels on ne résiste guère, »Me prouva qu'avoir des enfants »Étoit à vous chose impossible; »Me prôna les malheurs de la stérilité, »Qui chez les Juifs passoit pour un défaut terrible; »Puis dans un jour charmant me fit voir la beauté »D'une heureuse fécondité. »Je me rendis, hélas! à cette douce amorce, »Et Lucas, le Valet de notre Métayer, »Avec moi se trouvant un jour dans le grenier, »Je me souvins d'Alix, et je manquai de force. »Il est, cela soit dit sans vous mettre en courroux, »A faire des enfants plus habile que vous. »Je lui parlai d'amour, il comprit mon langage, »Et sur un sac de blé, sac funeste et maudit! »Faut-il en dire davantage? »De ce malheureux sac, notre Colin sortit. »A Lucas je donnai, je pense, »Quelques boisseaux de blé pour toute récompense. »Si je vous ai trahi, je meurs, pardonnez-moi; »A cela près, toujours je vous gardai ma foi. »--N'est-ce pas de mon blé que tu payas l'ouvrage?» Lui répondit Damis, nullement effrayé. «Cet enfant est à moi, puisque je l'ai payé; »Ne m'en parle pas davantage.»

COUPLET

Sur l'air de _Nina_.

Après avoir fourni trois fois L'amoureuse carrière, Le pauvre Colin aux abois Ne pouvoit plus rien faire. Sa Maîtresse, ainsi le voyant, S'écria tout en pleurant: «Ah! quel tourment, »Quand l'instrument »Duquel le plaisir dépend, »Pend!»

ÉPIGRAMME

Un jour Fanchon la Couturière Acheta d'un Fripier un lit pour vingt écus; Elle a gagné, dit-on, deux cents louis dessus: Ah! c'est une grande usurière!

LE CAS DÉCIDÉ

Un jeune Peintre au Prieur des Grands-Carmes Vint s'accuser d'un cas assez nouveau: «Père, j'ai peint Vénus sortant de l'eau, »Ses bras, son cul, sa gorge et tous ses charmes. »D'abord j'en fus amoureux comme un fou; »Et, pour jouir un peu mieux qu'en peinture, »Je m'avisai...--De quoi?--De faire un trou »Dans ma Déesse, et par cette ouverture, »Un beau garçon que je mis en posture, »M'introduisit, vous devinez bien où. »Or, estimez la chose en conscience. »En tout ceci, mon principal dessein »Fut de jouir d'un objet féminin: »Le péché n'est de Rome ou de Florence. »--Mon cher enfant, je comprends votre cas,» Dit le Pater; «la plaisante folie! »Je vous absous, mais n'y retournez pas, »Car, dans le fond, c'est pure bougrerie.»

LE FAUX JUPITER

J'ai toujours craint les gens portant soutane; D'un saint habit couvrant un coeur profane, Que de bons tours ces Messieurs-là nous font! Séduire Agnès, planter cornes au front, Ce sont pour eux misères, peccadilles. O gens de bien ayant femmes ou filles! N'oubliez pas ce salutaire avis: Si par malheur entre en votre logis Homme d'Église, ou Capucin, ou Prêtre, Je vous le dis: chassez vite le traître; Il vient chercher aventure pour lui, Ou bien peut-être intriguer pour autrui. D'un vilain nom ce dernier cas s'appelle; Mais à l'honneur la cafarde séquelle A de tout temps préféré les écus: Quoi qu'on propose à ces crânes tondus, En les payant on est sûr de leur zèle. Pour appuyer mon avis là-dessus, Je veux vous dire une histoire assez belle Touchant Pauline et son ami Mundus.

Pauline étoit une jeune Romaine, Veuve à vingt ans, et belle comme Hélène, Mais prude outrée, avare de faveurs, Et de l'amour dédaignant les douceurs. De mille amants à toute heure entourée, Elle aimoit bien à s'en voir adorée, Mais rien de plus: «Non,» disoit-elle, «non, »Ne vantez point l'attrait imaginaire »D'un vain plaisir qui n'en a que le nom; »Faut-il des sens pour aimer et pour plaire? »Eh! laissons-les au stupide vulgaire. »Pour moi, j'exige un amour de raison, »Pur, dégagé des noeuds de la matière, »Tel en un mot que le prescrit Platon. »Je n'aimerai jamais d'autre manière.» Tous ses amants jeunes, pleins de désirs, Peu satisfaits d'un amour sans plaisirs, De ses sermons bientôt se rebutèrent: L'un après l'autre enfin ils la quittèrent. Un seul resta, ce fut le beau Mundus, Bien fait, galant, et digne de sa flamme. Par des cadeaux, par des soins assidus, Il n'avoit pu toucher encor la Dame. Las de se plaindre, enfin le pauvre amant, Pour réussir, eut recours à la ruse: Tout galant homme en auroit fait autant, Et quant à moi, de bon coeur je l'excuse. Pauline étoit dévote à Jupiter: D'une Dévote un Directeur est maître; L'adroit Mundus en sut bien profiter. De Jupiter il gagne le Grand-Prêtre, Et lui fait part de son tendre projet. Le Directeur, mis dans la confidence, Très bien instruit, très bien payé d'avance, Court chez Pauline, et lui parle en secret. «A quel bonheur vous êtes réservée! »Ma chère fille, ah! réjouissez-vous: »Au rang des Dieux vous serez élevée, »Et vous verrez la terre à vos genoux. »Oui, cette nuit, ce n'est pas un mensonge, »Le Roi des Dieux a daigné dans un songe »Me révéler ses décrets absolus, »Et de sa part, je viens ici moi-même »Vous annoncer, quel honneur! qu'il vous aime. »--Moi!» dit d'un ton modestement confus La belle prude.--«Oui, vous,» répond le Prêtre, «Et dès ce soir il exige de vous »Dans son saint Temple un entretien bien doux. »Lorsque la nuit sera prête à paroître, »Courez, volez à la gloire, au plaisir. »Hâtez-vous donc, et quoi qu'on vous demande, »Quand le Ciel parle, on ne doit qu'obéir.» Après ces mots prononcés en Prophète, Il laisse là sa dévote inquiète, Rêvant tout bas à ce propos flatteur, Et ne croyant qu'à peine un tel bonheur. Tout en rêvant, elle fait sa toilette: Quoique dévote, on est un peu coquette. Dans le miroir ses appas répétés Frappent d'abord ses regards enchantés; En se voyant, elle commence à croire Que Jupiter, tout Jupiter qu'il est, Peut bien l'aimer sans manquer à sa gloire: Elle est si belle! elle-même se plaît, Et par degrés s'attendrit et soupire. Bientôt ses yeux pleins d'un tendre délire Avidement parcourent son beau corps: Dieux! que d'attraits à la fois elle admire! Gorge d'albâtre et mille autres trésors, Trône charmant de l'amoureux empire, Tout redoublant sa vive émotion, Redouble aussi sa bonne opinion: Sa vanité s'en nourrit et l'augmente. Certain désir qui tout bas la tourmente, S'y joint encor: bref, pour conclusion, Dès que la nuit lui parut assez sombre, Notre dévote, à la faveur de l'ombre, D'un pas léger que le désir conduit, Arrive au Temple: un Prêtre l'introduit. Là son amant prodiguant la dépense, Avoit orné galamment le réduit Qui devoit voir triompher sa constance, Et se livrant au plus heureux espoir, D'une Chapelle avoit fait un boudoir: L'art s'y joignoit à la magnificence. Pauline arrive à ce charmant séjour, Ivre à la fois et d'orgueil et d'amour; Elle va voir le Roi des Dieux lui-même! Elle entre... O Ciel! Quelle surprise extrême! Elle s'écrie: «Ah! Mundus, quoi! c'est vous! »--Oui,» lui dit-il, tombant à ses genoux, «Oui, c'est Mundus dont l'amoureuse adresse, »En vous trompant, vous prépare en ces lieux »Tous les plaisirs qui suivent la tendresse. »Pour un moment, nous sommes seuls tous deux; »Si vous vouliez, quel moment plein de charmes!» Il prend sa main, il la baigne de larmes, Il fait valoir ses transports et ses feux. Pauline reste immobile, interdite; Son amour-propre, un reste de pudeur Parlent encor dans le fond de son coeur: Mais le désir par ces délais s'irrite; Son teint s'anime et sa gorge palpite; Ses yeux, chargés d'une douce langueur, A son amant laissent voir sa faiblesse. Il en profite, il ose, il prie, il presse; Pauline enfin ne peut lui résister, Et dans les bras de sa belle Maîtresse, L'heureux Mundus, pour prix de son adresse, Jusques au bout remplaça Jupiter.

LE SOMMEIL DE VÉNUS

CHANSON

Sur l'air: _ô Filii et Filiæ_

Mars trouva Vénus à Paphos; La belle dormoit sur le dos: «Voyons,» dit-il, «tout ce qu'elle a, »Alleluia!»

Il alla déranger soudain L'écharpe qui couvroit son sein; Plus blanc que neige il le trouva. Alleluia!

Sa main eut la témérité D'en tâter la rotondité; Le sentant ferme, il s'écria: «Alleluia!»

Enivré de si doux plaisirs, Il forma de nouveau désirs, Et de baisers se régala. Alleluia!

De cent façons pour l'admirer, Il se mit à la revirer: Ce qui s'augmente s'augmenta. Alleluia!

Vénus, fermant toujours les yeux, Se plaça pourtant de son mieux, Et le Guerrier en profita. Alleluia!

«Bon, bon,» disoit Mars qui sentoit Qu'en dormant on le secondoit, «Dormez toujours comme cela. Alleluia!»

A peine un jeu se finissoit Qu'un autre se recommençoit: Trois jours entiers cela dura. Alleluia!

Mais enfin Vénus s'éveillant, Dit au Dieu, presque en rougissant: --«Eh! quoi, Monsieur, vous étiez là! »Alleluia!»

QUATRAIN

A MADAME ***, DONT LE MARI EST BOITEUX ET JALOUX

Comme Vénus vous êtes belle, Vulcain est aussi votre Époux, Et je voudrois faire pour vous Tout ce que Mars faisoit pour elle.