XV
Louise brodait à son métier.
Max était assis près de la fenêtre et jetait à la jeune fille de doux regards; il disait:
--Nous aurons sur les bords de la Loire... entre Montcoreau et Candes, le plus délicieux pays de la terre, une ravissante maison de campagne.
Notre maison est bâtie aux flancs d’un coteau que couronne un bois de châtaigniers au feuillage sombre, les jardins sont étagés en terrasses et traversés par un ruisseau que l’on a dirigé habilement au milieu des massifs; tous les murs sont tapissés de roses ou d’arbres fruitiers, ou bien encore de jasmins et de chèvrefeuilles.
Plus bas est un petit bois avec des sentiers fleuris tout bordés de fraisiers et de violettes; les pervenches s’enroulent au tronc des jeunes arbres et leur petite fleur bleue se détache, comme une étoile dans l’azur, sur le vert sombre du feuillage.
Puis est une prairie en pente douce avec de grands peupliers et des saules qui baignent dans la Loire leurs feuilles glauques et éplorées...
--Il faudra, disait Louise, que nous ayons une laiterie et une volière, surtout mon chardonneret, que j’aime encore plus, ne restera pas tristement tout seul dans sa petite cage.
--Nous aurons des oiseaux de toute sorte.
--Et une basse-cour.
--Certainement, et des pigeons...
--Quelles bonnes promenades le matin!
--A cheval.
--Et le soir?
--Oh! le soir, nous aurons un canot bien léger, bien rapide, la Loire est si belle, l’été, quand la lumière de la lune découpe les fantastiques silhouettes des peupliers et des grands bois, des coteaux et des maisons..........
· · ·
Le mariage de Max avec mademoiselle de Chevonceux était une affaire décidée entre le comte et la marquise, nous ne parlons pas d’Henriette.
Les conditions préalables avaient été réglées.
Mademoiselle de Chevonceux apportait deux cent mille livres de rentes en biens fonds, le surplus était laissé à la marquise; le comte donnait cinq cent mille francs à son fils, et les jeunes futurs se mariaient sous le régime de la communauté.
Chose singulière! le comte avait presque dicté les conventions, pas un mot n’avait été émis par la marquise; Henriette avait ordonné positivement d’acquiescer à tout.
Tout était donc convenu, consenti.
Il ne restait plus qu’à présenter le vicomte qui serait immédiatement admis à faire sa cour.
Le mariage aurait lieu au printemps.
--Demain, se dit le comte, j’apprendrai à Max sa bonne fortune.
En bon père, il ne doutait pas que Max ne fût transporté. Deux cent mille livres de rente!
· · ·
--Notre position respective ne peut durer davantage, ma chère Louise.
Demain je demande le consentement de mon père; peut-être hésitera-t-il d’abord, mais je le convaincrai et, au pis aller, nous nous passerons de ce consentement.
--Non, Max, je n’entrerai pas ainsi dans votre famille, mais vous direz à votre père combien nous serons heureux ensemble, combien il sera heureux lui-même; tenez, Max, je l’aime déjà votre père, il remplacera le mien. Oh! non, il n’hésitera pas.
--Non, non, disait Max.
Le non, non, du vicomte était franc, il s’attendait bien à quelque résistance, mais il se croyait sûr de l’emporter:
--Oui, demain, je parle à mon père.
· · ·
Le père et le fils avaient chacun leur plan bien arrêté.
Par un hasard singulier, tous deux avaient choisi, pour parler, le même jour, la même heure (l’heure du dîner).
Tous deux attendaient avec impatience.
Le comte avait eu quelques réflexions qui le faisaient douter de la réussite: Max, pensait-il, ne tient point à l’argent; et, sans sa fortune, il est certain que mademoiselle de Chevonceux ne serait point un parti fort désirable.
Enfin il faudra bien qu’il m’obéisse; je suis le maître après tout, c’est mon fils.
--Que dira mon père? pensait Max; une jeune fille sans nom, sans parents, sans fortune, une ouvrière; n’importe, je le veux. De la fermeté, il cédera, il ne peut vouloir mon malheur.
Il est mon père après tout!