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Chapitre 9 L’asile de nuit

Que mon corps me pardonne pour tout ce que je lui ai fait subir, et que mon estomac m’excuse pour toutes les vilaines choses que je lui ai fait ingurgiter ! J’ai été à l’asile de nuit, j’y ai dormi, j’y ai mangé – et j’en suis revenu.

Après mes deux essais infructueux pour pénétrer dans l’asile de Whitechapel, je me mis en route très tôt, ce jour-là, pour me joindre à la queue des pauvres gens, avant trois heures de l’après-midi. On ne laissait pas « entrer » avant six heures, mais à cette heure précoce de la journée, j’étais le numéro vingt et le bruit circulait qu’on ne pourrait accepter que vingt-deux personnes. Vers quatre heures, nous étions trente-quatre, et les dix derniers arrivés se raccrochaient à l’espoir insensé d’entrer on ne sait par quel miracle. Beaucoup d’autres arrivèrent par la suite, et partirent, très conscients que l’asile serait « complet ».

Les conversations étaient très laconiques au début, alors que nous faisions la queue. Puis l’homme qui était à côté de moi découvrit que celui qui se trouvait de l’autre côté de mon individu avait été à l’hôpital, pour la petite vérole, en même temps que lui, bien que le fait que seize cents malades internés dans cet hôpital qui affichait complet les ait empêchés de se rencontrer. Ils n’y attachèrent aucune importance, et se mirent à comparer les caractéristiques les plus dégoûtantes de leurs maladies avec un sang-froid imperturbable. Je pus ainsi apprendre que la mortalité moyenne tournait autour de un pour six. L’un était resté trois mois à l’hôpital, tandis que l’autre y avait fait un séjour de trois mois et demi, et ils en avaient tous deux « plein le dos ». Comme ils parlaient, j’eus soudain la chair de poule, et je leur demandai depuis combien de temps ils en étaient sortis. Depuis deux semaines, me dit l’un et l’autre, depuis trois. Leurs figures étaient encore toutes gangrenées, même s’ils prétendaient tous deux le contraire. Plus tard, ils me firent voir leurs mains – sous les boutons, les germes de petite vérole continuaient à fleurir. L’un d’entre eux pressa même sur l’un de ces germes pour me le montrer, et celui-ci éclata d’un seul coup hors de la peau, dans l’air. Je me serrai dans mes habits, tout en souhaitant secrètement que ce germe ne soit pas entré en contact avec moi.

Je notai que dans les deux cas la petite vérole avait été la cause de leur mise sur le pavé, ce qui en termes clairs, signifie qu’ils étaient tous deux devenus des vagabonds. Tous deux travaillaient lorsqu’ils étaient tombés malades. Ils étaient sortis de l’hôpital complètement fauchés, et avec la sombre perspective de chercher du travail. Jusqu’à ce jour, ils n’en avaient pas trouvé, et attendaient impatiemment l’ouverture de l’asile pour se remettre un peu, après trois jours et trois nuits passés dans les rues.

L’homme qui devient vieux semble puni par son malheur involontaire, tout comme celui qui tombe malade ou est victime d’un accident. Un peu plus tard, je discutais avec un autre type – on l’appelait « le Rouquin » – qui était en tête de la queue, ce qui indiquait de façon manifeste qu’il attendait depuis une heure de l’après-midi. L’année passée, tandis qu’il travaillait comme marchand de poissons, il avait transporté une lourde caisse, bien trop pesante pour lui. Résultat : il avait senti en lui quelque chose se briser, la caisse de poissons était tombée par terre, et lui à côté d’elle.

Au premier hôpital où il fut immédiatement conduit, on diagnostiqua une fracture, et l’on réduisit l’enflure. On lui donna ensuite un peu de vaseline pour qu’il se masse ; on le garda quatre heures, et on lui dit qu’il pouvait partir. Au bout de deux ou trois heures il était de nouveau tombé. Là, on l’avait ammené à un autre hôpital où on l’avait rafistolé. Mais, et c’est là le point sur lequel je veux insister, son employeur ne fit rien, rien du tout, pour cet employé qui avait été blessé en travaillant. Il refusa même de lui donner, à sa sortie de l’hôpital, un travail intermittent et facile. « Le Rouquin » est devenu maintenant, une épave. Sa seule chance de gagner sa vie, c’était les gros travaux. Il ne peut plus les accomplir maintenant, et jusqu’à sa mort, l’asile, la soupe populaire et les rues sont tout ce qu’il peut espérer de mieux comme nourriture et comme abri. L’accident est arrivé, un point c’est tout. Parce qu’il avait porté sur son dos une caisse de poissons trop lourde, ses chances de bonheur dans le monde ont été compromises à jamais.

Plusieurs hommes, dans la queue, avaient été aux États-Unis, et regrettaient d’en être revenu, disant même que c’était une folie de les avoir quittés. L’Angleterre était devenue une prison pour eux, une prison dont ils n’avaient pas la moindre chance de s’enfuir. Il leur était impossible de repartir car ils ne pouvaient pas rassembler l’argent du voyage et n’avaient aucune chance de travailler à bord pour le payer. Le pays était trop encombré de pauvres diables « au tapis », comme eux.

Je continuais à me servir de ma petite histoire, en prétendant que j’étais un marin et que j’avais tout perdu, mes habits et mon argent. Ils essayèrent de me réconforter, et me donnèrent de très bons conseils. En bref, tous les conseils tournaient autour de la même idée : fuir comme la peste tous les endroits ressemblant de près ou de loin à l’asile, parce que je n’y avais rien à faire. Et puis m’en aller vers la côte, et faire l’impossible pour repartir. Travailler, si possible, et amasser petit à petit une livre ou deux, et graisser la patte d’un steward ou d’un sous-fifre pour qu’ils me permettent de travailler à bord pour payer mon voyage. Ils enviaient ma jeunesse et ma force, qui devaient me permettre de m’en retourner tôt ou tard vers les États-Unis, ils n’avaient malheureusement plus ni l’une ni l’autre, l’âge et les fatigues les avaient complètement usés, et pour eux, il y avait longtemps que le jeu était joué.

Il y en avait un, cependant, encore jeune, qui, j’en étais sûr, finirait bien par s’en tirer. Il était parti aux États-Unis lorsqu’il n’était qu’un jeune garçon, et pendant les quatorze années de son séjour, il ne s’était trouvé sans travail que pendant douze heures. Il avait économisé son argent, et avait pu s’en retourner vers sa mère patrie. Mais aujourd’hui, il faisait la queue pour entrer à l’asile.

Pendant les deux dernières années, me dit-il, il avait été employé comme cuisinier. Il devait commencer à sept heures du matin et terminer sa journée à dix heures et demie du soir, sauf le samedi, où il restait jusqu’à minuit et demi – quatre-vingt-quinze heures par semaine, pour lesquelles il était payé vingt shillings, soit cinq dollars.

« Mais le travail, et les heures interminables me tuaient peu à peu, continua-t-il, et j’ai dû démissionner. J’avais un peu d’argent, je l’ai dépensé pour vivre tout en cherchant une autre place. »

C’était la première nuit qu’il passait à l’asile, et il n’y était venu que pour prendre un peu de repos. Aussitôt sorti, il partirait pour Bristol, une marche d’une centaine de miles. Il pensait pouvoir y trouver un bateau en partance pour les États-Unis.

Mais les hommes qui attendaient dans la queue n’étaient pas tous de cette trempe. Quelques-uns étaient pauvres, misérables bêtes malheureuses, sans cœur et sans pitié, mais, dans un sens, très humains. Je me souviens d’un charretier, qui revenait manifestement chez lui après une journée de labeur, et qui arrêta sa charrette devant nous pour que son fils, qui avait couru à sa rencontre, puisse monter dedans. La charrette était très haute et l’enfant trop petit ; il n’arrivait pas à grimper dedans. L’un des hommes à l’aspect le plus repoussant qui se tenait parmi nous se détacha de la queue et le fit monter. Il avait fait cela spontanément, sans idée de retour. Le charretier était pauvre, et l’homme le savait – lui se trouvait dans la queue pour l’asile, le charretier ne l’ignorait pas non plus. Ce pauvre diable avait fait gentiment ce petit geste, et le charretier l’avait remercié, tout comme vous et moi l’aurions fait.

Un autre petit détail encore. Ça devait bien faire plus d’une demi-heure qu’un homme, un cueilleur de houblon, attendait dans la queue, lorsque sa « vieille » (comme il disait) vint le rejoindre. Elle était assez convenablement vêtue, pour sa condition, portait un vieux bonnet usé par les intempéries sur ses cheveux gris. Un ballot, recouvert de toile à sac, pendait à son bras. Tandis qu’elle lui parlait, il avança la main pour attraper une mèche rebelle de ses cheveux blancs qui s’était défaite, la tortilla adroitement entre ses doigts, et la replaça soigneusement derrière l’oreille. Ce n’est qu’un détail, c’est vrai, mais combien révélateur ! Il l’aimait certainement assez, la voulait propre et bien tenue. Il était fier d’elle, lui qui se tenait au milieu de ces pauvres gens qui attendaient l’ouverture de l’asile et désirait qu’elle paraisse élégante aux yeux de tous les miséreux qui étaient là. Mais plus que toute autre raison qui aurait pu le pousser à faire ce petit geste, je crois qu’il avait une affection profonde pour elle : un homme ne s’occupe pas de l’élégance et de la bonne tenue d’une femme dont il n’a que faire et n’éprouve probablement aucune fierté.

Je me suis alors demandé pourquoi cet homme et sa compagne, qui, d’après leur conversation, travaillaient beaucoup, se voyaient réduits à mendier un toit pour la nuit. Il y avait dans sa façon de faire, une certaine fierté, un certain orgueil pour lui et pour sa « vieille ». Lorsque je lui demandai ce que moi, néophyte, je pouvais espérer gagner en ramassant du houblon, il me jaugea immédiatement, et me répondit que ça dépendait d’un tas de choses. Beaucoup de gens étaient trop lents à cueillir le houblon, et évidemment ça n’allait pas. Il fallait, pour réussir dans ce métier, se servir de sa tête aussi bien que de ses doigts, qu’il fallait faire manœuvrer à toute vitesse. Lui et sa « vieille » ne se débrouillaient pas trop mal, ils remplissaient tous deux le même coffre, et ne s’endormaient pas dessus ! Mais ça faisait des années qu’ils faisaient ça !

« J’ai un copain qui est allé au houblon l’année dernière », dit l’un des hommes de la queue. « C’était la première fois, il est revenu avec deux livres dix shillings en poche, pour seulement un mois de travail. »

« Voilà ce que je voulais dire », fit le cueilleur de houblon, avec une nuance d’admiration dans la voix. « C’était un rapide, il était doué pour ce genre de truc. »

Deux livres dix shillings – deux dollars et demi – pour un mois complet de travail, si l’on est « doué pour ce truc » ! Avec, en plus, les nuits à la belle étoile, et la vie qu’on devait mener là-bas ! Il y a des moments où je me félicite de n’être pas « doué pour ce genre de truc », ou de n’importe quel autre truc d’ailleurs, et surtout pas pour la cueillette du houblon.

Pour m’aider, si j’avais vraiment envie d’aller cueillir le houblon, le vieux me donna quelques solides conseils, auxquels je vous demande de prêter toute votre attention, oh bonnes gens sans problèmes. Cela pourrait vous être utile s’il vous arrivait un jour d’échoir dans cette bonne vieille ville de Londres.

« Si tu n’as pas quelques vieilles boîtes de conserve ou quelques ustensiles de cuisine, tout ce que tu pourras dégoter, c’est du pain et du fromage. Et ça n’est pas ça qui te soutiendra ! Il faudra que tu boives du thé bien chaud, et que tu manges des légumes et un peu de viande de temps à autre, si tu veux travailler comme il faut. Tu ne pourras pas turbiner, si tu ne manges que des trucs froids. Je vais te dire ce que tu vas faire, mon gars. Tu vas partir le matin, fouiller dans les poubelles. Il y a un tas de vieilles boîtes à conserve là-dedans, qui te seront utiles pour faire la cuisine. Des belles boîtes, quelques-unes sont splendides ! C’est comme ça que moi et ma vieille nous avons eu les nôtres. »

(Il tendit son doigt vers le baluchon que tenait sa vieille, tandis qu’elle approuvait fièrement en remuant la tête, et rayonnait de bonheur, consciente de leur petite réussite dans la vie.) « Et ce pardessus est aussi bon qu’une couverture », continua-t-il en avançant les pans pour que je puisse constater de visu leur épaisseur. « Et, qui sait, dans quelques temps, je pourrai très bien me dégoter une couverture. »

« Pour moi, la cueillette du houblon, c’est un peu des vacances », conclut-il avec extase. « C’est un moyen très agréable de mettre deux ou trois livres de côté pour l’hiver. L’embêtant – et c’est par là certainement que le « truc » péchait –, c’est qu’il faut de temps en temps « se farcir le pavé ».

Il était évident que les années avaient laissé leur trace sur ce couple énergique, et que, tandis qu’ils trouvaient à leur goût le travail rapide auquel ils se consacraient, le fait de « se farcir le pavé », ce qui signifie en langage clair « marcher », commençait à peser lourd sur leurs épaules. Et comme je considérais avec pitié ces deux têtes blanches, je me demandais ce qu’il resterait d’eux dans une dizaine d’années.

Je remarquai alors un autre homme et sa femme qui avaient rejoint la queue. Tous deux avaient dépassé la cinquantaine. La femme, parce que c’était une femme, fut admise dans l’asile, mais lui, comme il était arrivé en retard, fut séparé de sa compagne, et on le jeta dehors. Il dut certainement vagabonder dans la rue toute la nuit.

La rue dans laquelle nous nous trouvions avait à peine six mètres de large, mur à mur, et les trottoirs en comptaient tout juste un. C’était une rue bordée d’habitations, et là, tout au moins, quelques ouvriers et leurs familles appréciaient un certain repos auxquels ils aspiraient. Et chaque journée, sept jours par semaine, d’une heure de l’après-midi à six heures du soir, la queue dépenaillée des pauvres qui venaient frapper à l’asile constitue le seul spectacle visible de leurs fenêtres et de leurs portes. Un ouvrier vint s’asseoir sur le seuil de sa maison, juste en face de nous, pour prendre un peu l’air après le travail harassant de la journée. Sa femme vint le rejoindre mais, comme la porte était trop étroite pour les contenir tous les deux, elle resta debout. Leurs bébés vinrent se traîner devant eux. La file des gueux, à moins de trois mètres, ne semblait pas gêner l’ouvrier – quant aux pauvres, ils n’en avaient cure. Sous nos pieds venaient jouer les enfants du voisinage ; pour eux, notre présence était tout à fait naturelle. Nous faisions partie du paysage, tout comme les murs de pierre et les bordures de trottoirs. Ils étaient nés avec sous leurs yeux le spectacle de la queue pour l’asile, et l’avait toujours vue au cours de leur brève existence.

À six heures, la queue commença à s’ébranler, nous fûmes admis par groupes de trois. Le nom, l’âge, l’occupation, le lieu de naissance, les moyens d’existence et le nombre de nuits passées dans l’asile, tout cela fut noté aussi rapidement que l’éclair par le surveillant. Comme je me retournais, un homme, qui me fourrait dans la main quelque chose qui ressemblait à une brique, me fit peur. Il me hurla dans les oreilles : « Pas de couteau, d’allumettes ou de tabac ? » « Non, monsieur », répondis-je en mentant comme le faisait tous ceux qui étaient admis. Tout en descendant dans la cave, je regardais la brique qu’on m’avait collée de force dans la main, et je m’aperçus qu’en violentant légèrement mon langage, j’aurais pu appeler cet objet « du pain ».

J’en déduisis par son poids et sa dureté, qu’il n’avait certainement pas dû être levé.

La lumière était faiblarde dans cette cave. Avant même que je m’en sois aperçu, un autre homme avait glissé une écuelle dans mon autre main libre. Je distinguais dans une autre pièce encore plus sombre, où il y avait des bancs et des tables, quelques hommes. L’endroit sentait mauvais, et était très obscur. Les murmures des voix qui sortaient de l’obscurité, la faisaient encore plus ressembler aux antichambres des enfers.

Presque tous les hommes souffraient de la fatigue de leurs pieds. Avant de se mettre à table, ils ôtèrent leurs chaussures, et dénouèrent les haillons couverts de saleté dans lesquels leurs pieds étaient enveloppés. Ceci ajouta à la puanteur générale et me coupa l’appétit.

Je découvris alors que j’avais commis une erreur. J’avais mangé un repas copieux cinq heures auparavant, et pour faire honneur au repas qui m’était servi, il m’eût fallu un jeûne d’au moins deux jours. L’écuelle contenait exactement quatre décilitres de skilly. Un mélange de blé indien et d’eau chaude. Les hommes plongeaient leur pain dans les tas de sel qui jonchaient les tables crasseuses. J’essayais de faire de même, mais le pain semblait me coller à la bouche, et je me souvins des mots du charpentier : « il faut bien un demi-litre d’eau pour pouvoir avaler leur pain ! ».

J’allai donc dans un recoin sombre où j’avais vu qu’on pouvait avoir de l’eau. Puis je retournai à ma place, et attaquai le skilly. C’était une mixture grossière, sans aucun assaisonnement, épaisse et amère. Je trouvais particulièrement écœurante l’amertume qui subsistait dans la bouche bien après le passage du skilly. Je luttais vaillamment, mais je ne pus résister aux nausées qui me soulevaient le cœur, et n’avalai que quelques gorgées de skilly avec un peu de pain. Mon voisin d’à côté, qui avait déjà englouti sa part, attaqua la mienne, racla toutes les écuelles avoisinantes et s’enquit de quelque reste possible.

« J’ai rencontré un de mes copains, et il m’a payé un bon gueuleton », dis-je pour m’excuser du peu d’honneur que j’avais fait au repas.

« Et moi, je n’avais pas mangé une croûte depuis hier matin », me répondit-il.

« Et pour le tabac ? » m’informai-je. « Est-ce que le type à la porte va nous embêter avec ça ? »

« Non, non, me répondit-il, tu n’as pas à t’en faire. C’est l’asile le plus chouette que je connaisse, sur ce point tout au moins. Tu devrais voir, chez les autres, on n’arrête pas de te fouiller. »

Au fur et à mesure que les écuelles se vidaient, les bouches se déliaient. « Le surveillant, ici, passe tout son temps à expédier des rapports aux journaux sur nous », dit l’homme qui se trouvait sur mon autre côté.

« Qu’est-ce qu’il peut bien leur dire ? » demandai-je.

« Oh, il prétend qu’on est des bons-à-rien, qu’on n’est qu’une bande de gouapes et de coquins qui ne veulent même pas travailler. Il raconte tous les vieux trucs que j’entends dire depuis vingt ans, mais qu’aucun d’entre nous ne pratique. La dernière chose qu’il a trouvée, c’est de dire comment un type se tire de l’asile avec un croûton dans sa poche. Quand il a trouvé une bonne poire bien mûre, il jette le croûton dans le caniveau, et demande à la bonne poire de lui prêter sa canne pour retirer le croûton du caniveau. Alors la bonne poire, tout émue, lui donne une petite pièce. »

Un tonnerre d’applaudissements salua cette bonne blague. De l’obscurité surgit une voix courroucée :

« On parle toujours de la campagne comme d’un coin où l’on boulotte bien, mais allez donc y faire un tour ! Moi, je reviens de Douvres, et en fait de nourriture, j’ai eu peau de balle. On ne te donne même pas un simple verre d’eau, alors, pour ce qui est de la boustifaille, tu repasseras ! »

« Je connais des gars qui ne sont jamais sortis du Kent, intervint une seconde voix, et ils s’en mettent plein la lampe, là-bas ! »

« Je suis passé par le Kent, reprit la première voix avec encore plus de colère, et Dieu me damne si j’y ai jamais bouffé à ma faim. J’ai toujours remarqué que tous les gars qui me parlent de tout ce qu’ils peuvent avoir à bouffer chez eux sont les premiers, lorsqu’ils sont à l’asile, à vouloir me faucher ma part de skilly. »

« Il y a des types à Londres, dit un homme en face de moi, qui bouffent pas mal ici, et qui n’ont pas envie d’aller à la campagne. Ils restent à Londres toute l’année, et ils ne savent jamais où ils vont crécher avant neuf ou dix heures du soir. »

Tout un chœur d’approbation témoigna de cette façon de faire.

« Ce sont eux qui sont les plus malins », s’exclama une voix admiratrice.

« Naturellement », lui fit en écho une autre voix. « Mais ce truc-là, c’est pas bon pour des gars comme toi et moi. Eux, ils ont ça dans le sang. Ces bougres-là ouvrent les portières aux beaux messieurs et vendent des journaux depuis le jour où ils sont nés, tout comme leurs pères et leurs mères l’ont fait bien avant eux. C’est une affaire d’entraînement, c’est ce que je dis, et toi et moi on crèverait de faim à faire ce qu’ils font. »

Ce discours aussi entraîna l’approbation générale. Puis quelqu’un constata qu’« eux n’étaient que des cloches, ils vivaient tout le long des douze mois de l’année à l’asile, et ils n’avaient jamais eu la chance de manger autre chose que l’éternel skilly et le pain de l’asile ».

« Une fois, j’ai récolté une demi-couronne à l’asile de Stratford », fit une nouvelle voix. Tout devint immédiatement silencieux et toute l’assistance se figea pour prêter l’oreille au récit incroyable. « Nous étions trois en train de casser des pierres, c’était pendant l’hiver et il faisait un froid de canard. Mes deux compagnons dirent qu’ils en avaient marre, et s’arrêtèrent de turbiner, mais moi, j’ai continué, histoire de me réchauffer. Arrivent les gardiens, ils empoignent les deux autres gars pour les fourrer au bloc pendant quinze jours, et, quand ils ont vu que moi, je travaillais, ils m’ont tous les cinq donné une pièce de six pence – en me disant de m’arrêter. »

La majorité de ces hommes, non, la totalité, d’après ce que j’ai pu en voir, détestent l’asile et n’y vont que par nécessité. Après leur « repos », ils sont bons pour deux ou trois jours et autant de nuits à traîner dans les rues, jusqu’à ce que le besoin d’un nouveau « repos » les ramène sur le chemin de l’asile. Naturellement ces ennuis continuels détruisent leur constitution, et ils en ont une vague notion. Mais ils pensent que ça fait partie des choses normales de l’existence, et ils ne s’en font pas pour si peu.

Quand ils sont en état de vagabondage, ils disent qu’ils sont « sur le pavé », alors que nous, aux États-Unis, nous disons que nous sommes « on the road », sur la route. Ils sont tous d’accord pour admettre que le plumard, le pieu ou le lit, c’est leur plus grand problème, et que la nourriture, c’est de la rigolade à côté. Le mauvais temps et les lois impitoyables sont en partie responsables de cet état de chose, mais les intéressés rejettent la responsabilité de leur condition sur les immigrés étrangers, les Polonais surtout, et sur les Juifs russes, qui acceptent de travailler à des salaires plus bas que ceux qu’ils demandent, et ont provoqué cette formidable exploitation de la part des employeurs.

Vers les sept heures, on nous appela pour faire notre toilette et pour aller au lit. Nous nous déshabillâmes, puis nous enveloppâmes nos vêtements dans nos pardessus, en les attachant avec nos ceintures. Puis nous déposâmes le tout en tas, soit sur une étagère, soit par terre – excellent moyen, entre parenthèses, pour que la vermine puisse se propager en toute liberté ! Ensuite, deux par deux, on nous fit entrer dans la salle de bains. Il y avait là deux baquets tout à fait ordinaires, et je suis certain, pour l’avoir constaté de visu, que les deux hommes qui nous avaient précédés s’étaient déjà lavés dans la même eau ; nous devions nous laver dans cette même eau ; elle ne serait pas changée pour les deux hommes qui nous suivraient. Je puis témoigner de cela, et je crois pouvoir dire que, tous les vingt-deux hommes que nous étions ce soir-là, nous avons utilisé la même eau.

Je fis semblant d’éclabousser sur moi un peu du douteux liquide, puis je me hâtai de m’essuyer avec un torchon encore tout humide des corps qui s’en étaient frottés. Et ce n’est pas la vue du dos du malheureux qui était avec moi qui me fit regagner ma tranquillité d’esprit : il n’était, sous les morsures de la vermine, qu’une plaie sanglante ; d’ailleurs il ne cessait de se gratter pour apaiser ses démangeaisons.

On me tendit une chemise de nuit – et je ne pus m’empêcher de penser aux nombreux autres hommes qui avaient dû la porter avant moi. On me donna aussi deux couvertures que je plaçai sous mon bras, et je m’avançai sans enthousiasme jusqu’au dortoir. C’était une pièce très oblongue, étroite, traversée par deux solides barres de fer, assez basses sur le sol. D’une barre à l’autre étaient tendus, non pas des hamacs, mais des morceaux de toile à matelas, de deux mètres de long sur un peu plus de soixante centimètres de large. La principale difficulté résidait dans le fait que la tête du lit était légèrement plus élevée que les pieds, ce qui donnait au corps une fâcheuse tendance à dégringoler. Comme nous étions suspendus par les mêmes barres, lorsqu’un des hommes remuait, même légèrement, le reste des dormeurs bougeait au même rythme. Toutes les fois que je m’assoupissais, quelqu’un changeait sa position, ce qui me réveillait tout le temps.

Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi avant que je ne puisse trouver le sommeil. Il était seulement sept heures du soir, et les voix perçantes des enfants se firent entendre jusqu’à ce qu’il fut presque minuit, heure à laquelle ils cessèrent leurs jeux dans la rue. L’odeur était infecte et nauséabonde, mon imagination se donnait libre cours, et ma peau même me donnait le sentiment que j’approchais des bords de la folie. De tous côtés, des grognements, des soupirs et des ronflements m’enveloppaient comme l’auraient fait les beuglements sourds de quelque monstre marin. Plusieurs fois, sous l’emprise d’un cauchemar, l’un d’entre nous, par ses cris d’épouvante, nous réveillait tous. Au petit jour, je fus réveillé par un rat, ou par quelque autre animal, qui trottait sur ma poitrine. Dans le passage rapide qui va du sommeil au réveil, avant de recouvrer la totalité de mes esprits, je poussai un hurlement à réveiller les morts. Je ne réussis malheureusement qu’à réveiller les vivants, qui m’abreuvèrent d’injures pour les avoir si discourtoisement dérangés.

Le matin arriva enfin, avec son petit déjeuner de six heures composé comme d’ordinaire de pain et de skilly – j’en fis cadeau à l’un de mes voisins – et on nous répartit les différentes tâches à accomplir. Quelques-uns d’entre nous reçurent l’ordre de nettoyer et de frotter, d’autres de filer l’étoupe, et huit d’entre nous furent désignés pour se rendre, sous escorte, à l’Hôpital de Whitechapel pour y ramasser les ordures. C’était la façon par laquelle nous devions nous acquitter de notre skilly et de notre nuit de sommeil, et je sais que je les payai haut la main, et bien plus encore si c’est possible.

Bien que nous ayons écopé de la tâche la plus répugnante, on considérait que nous avions eu la meilleure part, et les hommes qui étaient avec moi s’estimaient avoir été très chanceux qu’on ait pu les choisir pour l’accomplir.

« Ne touche surtout pas à ça, mon pote, l’infirmière dit que ça peut te faire mourir », m’avertit mon compagnon de travail, comme je lui tendais un sac dans lequel il vidait un tas d’ordures.

Ces immondices provenaient des quartiers des malades, et je lui dis que non seulement je n’y toucherais pas pour un empire, mais encore que je ferais tout mon possible pour éviter qu’ils me touchent. Je dus malgré tout trimbaler le sac, et d’autres encore, et descendre toute cette pourriture sur cinq étages pour enfin vider le tout dans un vaste récipient que l’on aspergea rapidement d’un désinfectant efficace.

Il y a peut-être au fond de tout cela une petite consolation. Ces hommes des asiles, des soupes populaires et de la rue, ne servent strictement à rien. Ils ne sont d’aucune utilité, ni pour les autres, ni pour eux-mêmes. Ils encombrent le monde de leur présence, et seraient bien mieux s’ils n’existaient plus. Détruits par les privations, mal nourris, ils sont toujours les premiers à être anéantis par la maladie, et sont aussi les plus rapides à en mourir.

Ils sentent bien, en eux-mêmes, que les forces de la société ne tendent qu’à les rejeter violemment de la vie. Comme nous arrosions de désinfectant la salle des cadavres, le chariot qui transportait les cadavres de l’hospice arrivait avec cinq nouveaux morts. La conversation tourna alors sur la « potion blanche » et sur l’« assommoir », et tous s’accordèrent pour dire que le malade, homme ou femme, qui donne trop de fil à retordre à l’infirmerie, ou qui a déjà un pied dans la tombe, était tout bonnement « nettoyé ». En clair les incurables et les rouspéteurs se voyaient administrer un « bouillon de onze heures » qui les expédiait dans un monde meilleur. L’important n’est pas que cette histoire soit vraie ou non, mais qu’ils la croyaient. Ils avaient même inventé un vocabulaire spécial pour en parler : « la potion blanche », l’« assommoir », et le mot « nettoyé ».

À huit heures, nous descendîmes dans une cave sous l’infirmerie, où l’on nous servit le thé et tous les restes de l’hôpital. C’étaient, amoncelés dans un énorme plateau, tout un tas de résidus indescriptibles – des morceaux de pain, des bouts de gras et de lard, la peau brûlée de quelques morceaux de viande rôtie, des os, en gros, tout ce que n’avaient pas voulu les bouches et les doigts des malades qui étaient atteints de toutes sortes de maladies. Dans ce mélange infect, les hommes plongeaient les doigts, tripatouillaient, tâtaient, retournaient et rejetaient certains morceaux, et se battaient presque pour les meilleurs. Ce n’était certes pas joli à voir, des porcs ne se seraient pas conduits autrement. Mais les pauvres diables étaient affamés, et dévoraient gloutonnement, tous ces rebuts. Et quand tout le monde fut rassasié, ils enveloppèrent ce qui restait dans leurs mouchoirs et glissèrent le tout sous leurs chemises.

« Une fois, on m’a mis comme aujourd’hui à travailler ici, et qu’est-ce que je trouve dans ce machin ? Toute une cargaison de côtes de porc », me dit le Rouquin. Par le « machin », il désignait cet endroit innommable où l’on déchargeait tous les détritus qu’on arrosait d’un puissant désinfectant. « Elles étaient de tout premier choix, avec beaucoup de viande autour. Bon, je les ramasse et les mets dans mes bras, et je me cavale par la porte de la rue pour les donner à quelqu’un. Je ne trouve personne, alors je détale comme un fou, le surveillant à mes trousses (il pensait que je « mettais les voiles »). Mais juste avant qu’il ne me rattrape, je butai dans une vieille dame et je lui colle dans son tablier toutes mes côtelettes. »

Ô âmes charitables, et vous, tous les philosophes en chambre, descendez dans cet asile, et prenez donc une leçon de la part du Rouquin. Au plus profond de l’Abîme, il a accompli une action purement altruiste, comme jamais il n’y en eut à l’extérieur de cet Abîme. C’était bien de la part du Rouquin, et si par hasard la vieille dame a attrapé une maladie contagieuse en se pourléchant les babines avec le « beaucoup de viande autour » de ces côtelettes, c’était toujours une bonne action de sa part bien que ça diminue un peu la beauté du geste. Mais ce qui est particulièrement évident, dans toute cette histoire, d’après moi, c’est le pauvre Rouquin, soudainement affolé par toute cette nourriture qu’on s’apprêtait à jeter.

Il y a un règlement dans les asiles, qui dit que tout homme qui y rentre doit y rester deux nuits et une journée. Mais j’en avais vu assez, j’en avais plein le dos, j’avais remboursé par mon travail le skilly et le lit, et j’avais envie de m’en aller.

« Dis donc, vieux, si on s’en allait », dis-je à l’un de mes voisins, en montrant du doigt la porte ouverte à travers laquelle le chariot des morts venait de sortir.

« Pour attraper quinze jours de tôle ? »

« Non, non, pour partir ! »

« Je suis venu ici pour me reposer », dit-il d’un air suffisant. « Une autre nuit de repos ne me fera pas de mal. »

Ce fut là tout ce que je pus en tirer, ce qui fait que je mis les voiles tout seul, comme un grand.

« Tu ne pourras plus revenir dormir ici », m’avaient averti les copains.

« Ça, il n’y a aucun risque que je revienne », leur dis-je avec une bonne humeur qu’ils ne purent comprendre. Et, me sauvant par la porte, je détalai à toute vitesse dans la rue.

Je m’empressai d’arriver à ma chambre, changeai mes vêtements, et moins d’une heure après mon escapade, je me trouvais dans les vapeurs d’un bain turc, me débarrassant de tous les germes et de toutes les autres choses qui avaient pu pénétrer mon épiderme, et souhaitant secrètement de pouvoir résister à une température de cent cinquante degrés, plutôt qu’à celle de l’eau bouillante.

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