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Chapitre 10 Porter la bannière

« Porter la bannière », cela signifie marcher dans les rues toute la nuit, et moi, avec ce symbole si figuratif flottant bien haut, je suis sorti pour voir ce qu’il y avait à voir. Les hommes et les femmes marchent dans la nuit dans toutes les rues de cette vaste cité, mais j’avais sélectionné le West End, en faisant de Leicester Square ma base, et j’allais en reconnaissance, des quais de la Tamise jusqu’à Hyde Park.

La pluie tombait lourdement lorsque les théâtres se fermèrent, et la foule brillante qui en sortait avait beaucoup de mal à trouver un cab. Les rues en étaient pourtant remplies, mais la plupart étaient déjà retenus d’avance. Je vis alors les efforts désespérés d’hommes et de gamins en guenilles pour avoir un abri pour la nuit, en procurant des cabs aux ladies et aux gentlemen. J’utilise le mot « désespéré » à dessein, car ces pauvres gens se faisaient tremper jusqu’aux os dans l’espoir d’avoir un lit. Marcher dans la nuit sous un déluge, avec des vêtements mouillés et, en plus, le ventre à moitié vide, sans avoir mangé la moindre parcelle de viande depuis une semaine ou un mois, c’est une des épreuves les plus dures qu’un homme puisse affronter. Bien nourri et chaudement vêtu, j’ai voyagé des journées entières, alors que le thermomètre était à plus de vingt degrés au-dessous de zéro – j’ai souffert, c’est vrai, mais ce n’était rien en comparaison de « porter la bannière » une seule nuit, mal nourri, mal vêtu, et trempé comme une soupe.

Les rues redevinrent calmes et solitaires après que la foule qui sortait des théâtres s’en fut rentrée chez elle. Il ne restait plus que les policemen, présents partout et projetant leurs faibles lanternes sur le seuil des maisons et dans les allées. Et aussi les hommes, les femmes et les enfants qui s’abritaient de la pluie et du vent en se groupant du bon côté des bâtiments. Piccadilly, cependant, n’était pas tout à fait désert. Ses pavés étaient égayés par de jolies femmes bien habillées et seules, et il y avait là bien plus d’animation que n’importe où, parce qu’elles cherchaient un chevalier servant. Mais vers les trois heures, les dernières d’entre elles avaient disparu, et tout paraissait alors très solitaire.

À une heure et demie du matin, la pluie, qui n’avait pas arrêté jusqu’ici, cessa, et fut suivie par quelques petites averses. Les miséreux sans abri quittèrent alors la protection que leur offraient les bâtiments, et errèrent çà et là, pour activer leur circulation et avoir un peu plus chaud.

J’avais remarqué au début de la nuit, à Piccadilly et non loin de Leicester Square, une vieille bonne femme d’une cinquantaine d’années, qui m’avait semblé être une véritable clocharde. Elle n’avait pas eu l’idée et encore moins la force de sortir de cette pluie et de marcher ; elle restait là, debout, stupide, et pensait peut-être, toutes les fois qu’elle le pouvait – c’est du moins ce que je m’étais imaginé – au bon vieux temps, lorsqu’elle était jeune et qu’un sang vigoureux coulait dans ses veines. Mais elle ne le pouvait pas souvent, elle se faisait déloger toutes les fois par les policemen. Chacun d’eux revenait bien six fois en moyenne à la charge, avant qu’elle ne consente à se déplacer de sa démarche tremblotante jusqu’à un autre collègue. Sur le coup de trois heures, elle n’était parvenue qu’à St. James Street, et lorsque les pendules sonnèrent quatre heures, je la vis endormie profondément contre les grilles de fer de Green Park. Une forte averse tombait alors, et elle devait être trempée jusqu’aux os.

Vers les une heure, je m’étais dit à moi-même : agis comme si tu étais vraiment un jeune gars fauché, dans une ville de Londres, et que tu doives trouver du travail le lendemain. Il faut donc que tu puisses dormir pour que tu aies la force de chercher du boulot, et que tu puisses être à même de l’accomplir si par chance tu en trouvais.

Je m’assis donc sur les marches de pierre d’une maison. Cinq minutes plus tard, j’avais un policeman sur le dos. Mes yeux étant grands ouverts, il se contenta de grommeler, et passa son chemin. Dix minutes plus tard, ma tête reposait sur mes genoux, et je dormais. Le même policeman surgit pour m’interpeller d’un ton bourru : « Eh, toi, tire-toi de là ! »

Je m’en allai. Et comme la vieille femme, je continuais à marcher, car toutes les fois que je commençais à m’endormir, un policeman se trouvait là pour me faire déguerpir. Un peu plus tard, j’abandonnai ce jeu de cache-cache, et je me trouvais à marcher à côté d’un jeune Londonien (qui avait été aux colonies et regrettait bien d’en être revenu), lorsque je remarquai un porche sombre, qui conduisait à l’intérieur d’une maison et disparaissait dans l’obscurité. Une porte en fer, basse, en barrait l’entrée.

« Viens avec moi », dis-je. « Nous allons sauter cette grille, et là, nous pourrons bien dormir. »

« Quoi ! » me répondit-il en s’écartant de moi. « On va attraper trois mois de taule si on nous trouve là-dedans ! Tu te fous de moi ! »

Peu après, je longeai Hyde Park, en compagnie d’un jeune garçon de quatorze ou de quinze ans, à l’allure pitoyable, aux yeux caves et qui était certainement malade.

« Sautons la barrière », lui proposai-je. « Glissons-nous dans un petit buisson pour y dormir. Les bobbies ne nous dégotteront certainement pas là-dedans !

« Tu es fou ! » répondit-il. « Il y a les gardiens de parcs, et s’ils nous trouvent, on est bon pour six mois. »

Les temps ont bien changé, hélas ! Lorsque j’étais enfant, je lisais des histoires de gosses sans abri qui dormaient sur le seuil des maisons. Mais ça, c’est déjà devenu du roman. On en parlera dans la littérature pendant tout le siècle à venir, comme d’un vague souvenir ; en réalité les choses ne se passent plus du tout comme cela. Il y a d’un côté les seuils des maisons, de l’autre les enfants, mais on ne voit plus jamais réunies ces deux conditions : les seuils des maisons restent vides, les enfants ne dorment plus, et portent la bannière.

« J’étais tout à l’heure sous les arches », se prit à grogner un autre jeune garçon. Par « arches », il voulait dire les arcs-boutants qui commencent les ponts de la Tamise. « J’étais sous les arches, et il pleuvait comme c’est pas possible. Arrive un bobby, qui me chasse, mais je reviens, et lui aussi. « Eh ! qu’il me dit, qu’est-ce que tu fiches par ici ? » Alors moi, je me suis cavalé en lui criant : « Tu penses que je m’en vais te le prendre, ton sacré pont ? »

Chez tous ceux qui portent la bannière, Green Park est réputé pour ouvrir ses portes plus tôt que les autres, et à quatre heures moins le quart du matin, moi, et beaucoup d’autres, nous entrions dans Green Park. Il pleuvait encore, mais tout le monde était tellement épuisé par la marche dans la nuit qu’on se jeta immédiatement sur les bancs, et que l’on commença à dormir. Beaucoup d’entre nous s’étendirent de tout leur long sur l’herbe grasse et humide, et, sous la pluie qui continuait à tomber, s’endormirent du sommeil du juste.

Je voudrais maintenant émettre une critique envers les pouvoirs publics. Ils détiennent le pouvoir, et peuvent décréter ce qui leur plaît. Je prends quelques libertés pour critiquer la stupidité de leurs décrets. Ils condamnent ceux qui n’ont pas d’abri à marcher toute la nuit, ils les chassent des portes et des passages, et leur ferment l’entrée des parcs. L’intention évidente de tout ceci, c’est de les priver de sommeil. C’est tout à fait dans la règle, et les pouvoirs ont le droit de les empêcher de dormir, et de faire un tas d’autres choses. Mais pourquoi ouvre-t-on les portes des parcs à cinq heures du matin, pour que les sans-abri puissent venir y dormir ? Si l’on veut vraiment priver ces gens-là de sommeil, pourquoi les laisse-t-on dormir après cinq heures du matin ? Et si telle n’est pas l’intention des pouvoirs, pourquoi ne pas laisser tous ces pauvres gens dormir avant cinq heures ?

Pour terminer, j’ajouterai que je revins à Green Park pendant la même journée, je vis par vingtaine les gueux endormis sur l’herbe. C’était dimanche après-midi, le soleil faisait une timide apparition, et les bourgeois du West End, bien habillés, en compagnie de leurs épouses et de leurs progénitures, se promenaient là par milliers, pour prendre l’air. Pour eux ce n’était pas un spectacle très ragoûtant de voir tous ces vagabonds endormis, horribles et hirsutes. Tandis que ces vagabonds eux-mêmes, je le savais par expérience, auraient bien préféré avoir dormi sur ces mêmes gazons toute la nuit précédente. Et ainsi, bonnes gens, s’il vous arrive un jour de visiter Londres, et d’y trouver des hommes endormis sur des bancs ou sur l’herbe, ne croyez surtout pas, que ce sont là des fainéants, qui préfèrent le sommeil au travail. Sachez plutôt que les pouvoirs publics les ont obligés à marcher toute la nuit, et qu’ils n’ont pas d’autre place pour dormir pendant la journée.

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