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Chapitre 14 La récolte du houblon

Les travailleurs ont abandonné la terre à un tel point que les régions agricoles dépendent maintenant des villes pour récolter leurs moissons. Au moment où le sol déverse à pleins flots ses richesses, les gens de la rue, qui avaient quitté la campagne dont ils étaient issus, s’en retournent vers elle. En Angleterre, ils ne rentrent pas au bercail en fils prodigues, mais en proscrits, en vagabonds et en parias, les vrais paysans, leurs anciens frères, les insultent, et les forcent à dormir dans les prisons, les asiles, au coin de quelque haie, et à vivre Dieu sait comment.

Le Comté de Kent, à lui seul, réclame quatre-vingt mille faubouriens pour la cueillette annuelle du houblon. Ils arrivent, répondant à l’appel, qui se trouve aussi être celui de leur ventre, et de ce qui reste en eux du goût de l’aventure. Les bouges, les maisons closes, tous les ghettos les déversent en foule, et par compensation, la pourriture des bouges, des maisons closes et des ghettos s’en diminue d’autant. Ils s’abattent sur la campagne comme un vol de vampires, et cette même campagne ne les reconnaît plus. Ils n’y sont plus chez eux. Et tandis qu’ils traînent leurs tristes silhouettes le long des routes et des sentiers, on dirait, à les voir, quelque abominable vermine née du sein de la terre. Leur présence, leur existence est une insulte au soleil qui luit dans les cieux, et à la verte nature qui pousse tout autour d’eux ; les arbres vigoureux et sains jettent sur eux l’anathème. Leur dégénérescence physique, leur pourriture morale est une profanation profonde à la pureté et à la douceur de la campagne. Ai-je trop noirci le tableau ? Tout est question de point de vue. Pour celui qui pense la vie en termes de parts et de coupons de rente, le tableau est certainement trop noir. Mais pour tous ceux pour qui la vie est une affaire d’hommes et de femmes, non. Que de telles hordes misérables existent, ce n’est pas une compensation pour le brasseur millionnaire qui vit dans un palace de l’ouest de Londres, se repaît de tous les délices que lui offrent les théâtres dorés de la ville, côtoie les lords et les princes et se fait anoblir par le roi. On ne lui demande même pas de faire ses preuves. Dans les anciens temps, les grands cavaliers blonds, qui fonçaient à l’avant-garde des batailles, montraient au moins leur mesure en pourfendant les hommes de la tête à l’échine. Tous comptes faits, il avait bien plus de noblesse à tuer un ennemi solide d’un coup d’épée proprement assené, que de le réduire à l’état de bête, lui et ses descendants, par une manipulation adroite et implacable des rouages de l’industrie et de la politique.

Mais revenons à nos houblons. Cet abandon du sol est dans ce cas aussi net que dans tous les autres domaines de l’agriculture en Angleterre. Tandis que le nombre des brasseries va en augmentant, la production du houblon diminue sans cesse. En 1853, la superficie des terres où l’on cultivait le houblon était de 71 327 acres. Aujourd’hui, elle n’est plus que de 48 024 acres, et elle est en diminution de 3 103 acres sur l’année dernière.

Avec le peu d’importance de cette superficie productrice de houblon, cette année, la récolte a encore été réduite par un été pourri et de terribles averses. Ces malheurs touchent aussi bien ceux qui possèdent le houblon, que ceux qui le récoltent. Les propriétaires, par nécessité, se résignent à abandonner quelques douceurs superflues, mais les cueilleurs doivent se priver d’une nourriture qu’ils n’ont déjà pas en quantité suffisante lorsque tout va bien. Pendant la mauvaise saison, des entrefilets de ce genre paraissent dans la presse londonienne :

Les vagabonds abondent cette année, mais le houblon est rare et ne se décide pas à mûrir.

Puis, de nombreux échos comme celui-ci :

Des alentours des champs de houblon nous parviennent des nouvelles très fâcheuses. Le beau temps de ces deux derniers jours a attiré plusieurs centaines de cueilleurs de houblon dans le Kent, mais ils devront attendre que la récolte soit mûre. À Dover, le nombre des vagabonds dans les asiles est triple de celui de l’année dernière à la même époque, et dans d’autres villes, le retard de la moisson est responsable d’un surpeuplement anormal de nombreux asiles.

Pour comble de malheur, lorsqu’on eut enfin commencé la récolte du houblon, les houblonnières et leurs occupants furent balayés par une formidable tempête de vent, de pluie et de grêlons. Le houblon fut arraché de ses rames, et martelé sur le sol, tandis que les cueilleurs, qui cherchaient à se mettre à l’abri des morsures des grêlons, étaient presque noyés dans leurs huttes et dans leurs campements, situés en contrebas des champs. Ce qui en restait après l’orage était pitoyable, et la misère de ces pauvres gens était bien pire qu’avant : la moisson était déjà compromise, mais sa destruction leur avait enlevé toute chance de gagner quelques pence. Il ne restait plus rien à faire pour ces milliers de pauvres diables que de repartir vers Londres.

« Nous ne sommes pas des balayeurs », dirent-ils, en quittant les champs tapissés jusqu’à hauteur de cheville par le houblon.

Ceux qui étaient restés ne cessaient pas de grommeler au milieu des rames à moitié nues. Ils travaillaient pour un shilling les sept boisseaux (250 litres), ce qui était un tarif tout à fait raisonnable lorsque la saison était bonne, et que le houblon était en bonne condition. C’était malheureusement le même tarif que donnaient les propriétaires dans les mauvaises saisons, parce qu’ils ne pouvaient payer plus.

Peu de temps après cette tempête, je suis passé par Teston et par Farleigh, et j’ai entendu les doléances des cueilleurs. J’ai vu le houblon pourrir sur le sol. Dans les serres chaudes de Barham Court, trente mille carreaux de verre avaient été cassés par les grêlons, tandis que les pêches, les poires, les pommes, la rhubarbe, les choux, et tout le reste, avaient été complètement saccagés.

Tout cela, naturellement, était navrant pour les propriétaires, je ne le nie point, mais aucun d’entre eux, en poussant les choses au pire, n’en serait amené à réduire en quoi que ce soit le volume de sa consommation de nourriture et sa boisson. C’est pourtant à eux que les journaux consacrèrent des colonnes entières de condoléances, leurs pertes pécuniaires s’étalant de façon ostentatoire : « Mr. Herbert L…, estime ses pertes à 8 000 livres. » « M. F…, bien connu dans les milieux de la brasserie, et qui est locataire de la totalité des terres de cette paroisse, a perdu 10 000 livres. » Et encore : « M. L…, brasseur à Wateringbury et frère de M. Herbert L…, est aussi un gros perdant. » Quant aux ramasseurs de houblon, ils ne comptaient absolument pas. Mais je suis certain que les quelques repas qu’avait perdus William Buggles, un crève-la-faim, et sa femme, Mme Buggles, une autre crève-la-faim, et les enfants Buggles, crève-la-faim eux aussi, étaient une tragédie bien plus importante que les quelques 10 000 livres englouties de M. F… De plus, la tragédie subie par M. Buggles se multipliait par des milliers d’autres, tandis que celle de M. F…, n’avait au pire fait que cinq victimes.

Pour me rendre compte de la façon dont William Buggles et tous ses pairs s’en tiraient, j’endossai mes fringues de marin, et partis chercher du travail. Je pris pour compagnon un jeune savetier de l’East End, Bert, qui avait cédé à l’attrait de l’aventure et s’était joint à moi pour le voyage. Je lui avais donné le conseil de revêtir son costume le plus rapiécé, et tandis que nous sortions de Londres par la route de Maidstone, il se posait un tas de problèmes, parce qu’il avait peur que nous ne soyons pas assez bien habillés pour obtenir du travail.

Il n’avait pas tout à fait tort. À la première taverne venue, le tenancier nous dévisagea d’un sale œil, mais son visage s’éclaira lorsque je lui montrais la couleur de mes picaillons. Les indigènes le long de la route nous dévisageaient avec méfiance, et les « joyeux noceurs » de Londres, qui filaient à toute vitesse dans leurs voitures, nous applaudissaient, se moquaient de nous, ou nous insultaient grossièrement. Avant d’avoir quitté le district de Maidensome, cependant, mon compagnon s’était aperçu que nous étions aussi mal habillés, et peut-être un peu mieux, que la plupart des cueilleurs de houblon. Quelques-uns, parmi les hordes de porteurs de guenilles que nous croisions, étaient invraisemblables !

« Hé, les gars ! C’est marée basse », se mit à nous crier une femme qui ressemblait à une bohémienne, tandis que nous circulions entre deux rangées de coffres dans lesquels les cueilleurs jetaient le houblon.

« T’as pigé ? » soupira Bert. « C’est après toi qu’elle en a. »

J’avais pigé. Et je dois reconnaître que les termes employés étaient très justes. Quand la marée est basse, les bateaux sont laissés sur la plage, et ne prennent pas la mer ; le marin, à la marée basse, est obligé de rester à terre. Mes fringues de marin, et ma présence dans les champs de houblon disaient à tous vents que j’étais un marin sans bateau, un gars « sur le sable », semblable à un bateau lorsque la mer est basse.

« Pouvez-vous nous dégotter un peu de boulot, patron ? » demanda Bert au régisseur, un homme d’un certain âge, à la figure avenante, très affairé.

Le « non » qu’il nous lança était péremptoire. Mais Bert ne se tint pas pour battu, et se mit à le suivre, et moi je suivais derrière, partout où il allait dans le champ. Est-ce notre acharnement qui poussa le régisseur à nous donner du travail, ou bien fut-il apitoyé par notre apparence misérable et par ce que nous lui avions tous deux raconté, nous ne le sûmes jamais. En tout cas, à la fin il se laissa attendrir et nous trouva le seul coffre inoccupé de tout l’endroit – un coffre déserté par deux autres hommes, d’après ce que j’ai su par la suite, qui n’y arrivaient pas avec ce qu’ils gagnaient.

« Et attention, pas de bêtises ! » nous avertit le régisseur tout en nous abandonnant au milieu d’une nuée de femmes.

C’était samedi après-midi, nous savions que l’heure de la fin du travail allait bientôt venir. Nous nous appliquâmes alors d’arrache-pied à la tâche, curieux de savoir si nous pourrions au moins gagner de quoi manger. C’était en fait un travail très simple, un travail de femme, en aucun cas un travail d’homme. Nous étions assis chacun sur le bord de notre coffre, parmi les houblons encore debout, tandis qu’un homme, déroulant les longues tiges parfumées, nous les passait. En une heure de temps, nous devînmes aussi experts en ce travail qu’on peut décemment l’être, et lorsque nos doigts se furent accoutumés à différencier automatiquement les fleurs et les feuilles, nous n’avions plus rien à apprendre.

Nous travaillions avec une certaine dextérité, aussi rapidement que les femmes, mais les coffres de ces dernières se remplissaient bien plus rapidement que le nôtre, grâce à leurs enfants, qui grouillaient autour d’elles. Chacun d’eux cueillait de ses deux mains aussi vite que nous ne le faisions nous-mêmes.

« Ne cueillez pas de si près, c’est contre le règlement », nous prévint l’une des femmes qui travaillait à côté de nous, et nous la remerciâmes pour son conseil.

Au fur et à mesure que l’après-midi passait, nous nous rendions bien compte qu’il nous serait impossible de vivre sur notre salaire. Nous étions des hommes, et les femmes travaillaient aussi vite que nous ; de plus, elles étaient aidées de leurs enfants, qui faisaient d’aussi bonne ouvrage qu’elles. Impossible pour un homme de rivaliser avec une femme et sa demi-douzaine de gosses. Mais cette femme, et ses six enfants, constituait l’unité de travail, et la quantité que pouvait cueillir toute cette nichée déterminait la paie.

« Dis donc, vieux, j’ai drôlement faim ! » fis-je à Bert. Nous n’avions pas déjeuné.

« Bon Dieu ! moi aussi », me répondit-il. « J’ai tellement faim que je boufferais même du houblon ! »

Sur quoi nous nous lamentâmes tous deux sur le fait que nous n’avions ni l’un ni l’autre une nombreuse progéniture pour nous aider en ce jour de dénuement. Nous discutâmes tant que nous ne sentîmes pas passer le temps. Les autres nous écoutaient, et nous avions presque acquis la sympathie du tireur de rames, un jeune gars de la campagne, qui vidait de temps à autre quelques fleurs tombées des tiges dans notre coffre. Il était dans ses attributions de ramasser les bouquets tombés en tirant sur la rame.

Nous lui demandâmes quel salaire nous pourrions bien tirer de notre travail. Il nous expliqua que nous serions payés un shilling les sept boisseaux, mais que nous ne pourrions seulement tirer, en avance sur notre travail, qu’un seul shilling pour douze boisseaux. Ce qui, en termes clairs, signifiait que l’on nous retenait sur notre salaire le prix de cinq boisseaux sur un douzaine – une pratique des propriétaires pour faire rester le cueilleur à son travail, que la moisson soit bonne ou mauvaise, et particulièrement dans ce dernier cas.

Après tout, c’était une chose fort agréable que d’être assis sous le soleil qui brillait, le pollen doré glissant entre nos doigts, l’odeur fortement aromatique du houblon piquant nos narines, et nous pensions vaguement aux villes assourdissantes d’où venaient tous ces gens. Pauvres gens de la rue ! Pauvres gens du ruisseau ! Ils avaient grandi avec l’amour de la terre, et leur seul désir était de revoir le sol sur lequel ils étaient nés, de ressentir la liberté de la vie au grand air, du vent, et de la pluie et du soleil, qu’avaient remplacé pour eux les fumées de la ville. Comme la mer appelle le marin, la campagne les attirait, et, au plus profond de leurs carcasses chétives et corrompues, ils ressentaient le besoin de revenir où leurs ancêtres vivaient, avant que l’on ne bâtisse les villes. C’est peut-être difficile à comprendre, mais l’odeur de la terre les enivre, la vue, les bruits de la campagne les rendent heureux. Leur sang n’a pas oublié, même si eux ne se souviennent plus rien.

« Fini pour le houblon, mon pote », fit Bert avec une moue maussade.

Il était cinq heures, et les tireurs de rames avaient arrêté de tirer pour que tout le monde ait le temps de nettoyer sa place, car on ne travaillait pas le dimanche. Pendant une bonne heure, nous dûmes attendre sans rien faire l’arrivée des contrôleurs. Nos pieds nous picotaient de froid, et le gel menaçait de succéder au soleil couchant. Dans le coffre à côté du nôtre, deux femmes et leurs six gosses avaient ramassé neuf boisseaux de houblon, si bien que les cinq boisseaux que les contrôleurs trouvèrent dans notre coffre démontraient brillamment que notre travail était aussi bon que le leur, car leur demi-douzaine de gosses avait de neuf à quatorze ans.

Cinq boisseaux ! Nous avions travaillé pour gagner seulement huit pence et demi, soit dix-sept cents – deux hommes au boulot pendant trois heures et demie ! Quatre pence pour chacun, en chiffres ronds ! un peu plus d’un penny par heure ! Et encore, nous ne pouvions « tirer » là-dessus que cinq pence, bien que le caissier, parce qu’il manquait de monnaie, avait dû nous en donner six. Il était parfaitement inutile de discuter avec lui, et l’histoire pourtant très apitoyante que nous lui débitâmes n’arriva pas à l’attendrir suffisamment pour qu’il nous donne la totalité de la somme qu’on nous devait. Il proclama à haute et intelligible voix que nous avions déjà reçu un penny de plus que ce que nous étions en droit d’attendre, et s’en fut son chemin.

Supposons, pour étayer notre exemple, que nous ayons vraiment été ce que nous prétendions être, soit deux pauvres bougres complètement fauchés, – Voilà qu’elle aurait été la situation : la nuit tombait nous n’avions ni déjeuné, ni soupé, et nous n’aurions eu que six pence à nous deux. J’avais suffisamment faim pour dévorer à moi tout seul trois fois six pence de nourriture, et Bert était dans le même cas. Une chose était évidente : si nous avions dépensé les six pence que nous avions pour nous nourrir, nous n’aurions fait honneur qu’aux 16,1/3 pour cent à nos estomacs affamés, qui auraient alors été torturés par 83,1/3 qui leur aurait manqué. Comme nous aurions été de nouveau fauchés, nous aurions été obligés de dormir sous une haie, ce qui n’est pas si mal, si l’on ne tient pas compte du fait que la froidure de la nuit nous aurait enlevé une énorme part de ce que nous avions mangé. Mais, le lendemain étant un dimanche, nous n’aurions pas pu travailler, mais nos stupides estomacs ne se seraient pas contentés de cet acompte. Voilà où aurait été notre problème : comment faire pour avoir trois repas le dimanche, et deux le lundi (car il n’était pas question qu’on puisse « tirer » quelques pennies avant le lundi soir). Les asiles étaient surpeuplés, et s’il nous prenait fantaisie d’aller mendier à la porte de quelque fermier ou de quelque villageois, tout donnait à penser que nous passerions une quinzaine de jours en prison. Dans ces conditions que nous restait-il à faire ? Nous nous entre-regardâmes d’un air désespéré…

En fait, nous ne fîmes rien de tout cela. Ayant joyeusement remercié le Seigneur de ne pas nous avoir faits pareils à ces pauvres gens, et tout particulièrement aux cueilleurs de houblon, nous reprîmes la route de Maidstone, en faisant tinter dans nos poches les demi-couronnes et les florins que nous avions amenés de Londres.

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