Chapitre 15 L’Épouse de la Mer
Vous n’auriez sans doute pas pensé rencontrer l’Épouse de la Mer au cœur du Kent, et c’est pourtant là que je la découvris, dans une misérable ruelle du quartier pauvre de Maidstone. Sa fenêtre n’avait aucune pancarte indiquant qu’une chambre était à louer, et je dus faire un très gros effort de persuasion pour qu’elle consente à me loger pour la nuit, dans une pièce donnant sur la rue. Au cours de la soirée, je descendis dans la cuisine, à demi souterraine, et engageai la conversation avec son mari, Thomas Mugridge.
Tout en leur parlant, je vis fondre en moi-même toutes les subtilités et les complexités de cette civilisation fantastique. Il me semblait pénétrer soudain jusqu’aux profondeurs les plus cachées de l’âme anglaise, et Thomas Mugridge et sa femme étaient sans aucun doute deux des représentants les plus caractéristiques de cette remarquable race. Je retrouvai chez eux l’esprit d’aventure qui avait fait partir aux quatre vents les fils de la vieille Angleterre, et l’étonnante folie qui avait lancé les Anglais dans d’imbéciles querelles et de stériles combats. Je comprenais cette persévérance obstinée qui leur avait donné l’empire et la grandeur, et cette patience incompréhensible qui avait contraint le peuple de la métropole à en supporter le fardeau, à trimer comme des diables au long de ces dures années, et à envoyer les meilleurs de ses enfants se battre et coloniser les quatre coins de la terre.
Thomas Mugridge avait soixante et onze ans. C’était un homme de si petite taille qu’on n’avait pas voulu de lui comme soldat, et il avait dû rester travailler chez lui. Tous ses souvenirs se rattachaient au travail, il n’avait jamais rien connu d’autre. Il avait trimé toute sa vie, et continuait encore, à soixante et onze ans. Chaque matin l’avait vu se lever aux aurores, et partir pour accomplir sa tâche, car il était né ainsi. Madame Mugridge avait soixante-treize ans. Depuis l’âge de sept ans, elle avait travaillé aux champs, faisant d’abord l’ouvrage d’un garçon, puis celui d’un homme. Elle continuait, elle aussi, à travailler, gardait la maison propre, lavait, cuisinait et faisait le pain. Et comme j’étais là, elle fit ma cuisine, et, à ma grande honte, mon lit. Après tant d’années de travail, ils n’avaient rien, ne possédaient rien qui eût pu leur éviter de travailler plus tard. Ils n’espéraient et ne désiraient rien d’autre que leur sort.
Ils vivaient simplement. Ils se contentaient de peu – une petite canette de bière à la fin de la journée, sirotée lentement dans la cuisine, un hebdomadaire qu’ils se repassaient sept soirs de suite, entrecoupant leur lecture d’une conversation aussi vide et aussi méditative que le ruminement d’un jeune veau. Du haut d’une gravure sur bois, sur le mur, une jeune fille douce et angélique les regardait, avec en dessous d’elle la légende : « Notre future Reine. » Tout à côté, sur une lithographie multicolore, une énorme dame, d’un certain âge, jetait sur eux ses regards. Au-dessous d’elle, on pouvait lire : « Notre Reine – Fête du Soixantième Anniversaire. »
« Il est bien plus doux de gagner son argent en travaillant », me répondit madame Mugridge, lorsque je lui suggérais que l’heure du repos allait bientôt sonner.
« Bien sûr, et nous ne voulons pas qu’on nous aide », ajouta Thomas Mugridge, comme je lui demandais si ses enfants lui étaient d’un certain secours.
« Nous travaillerons jusqu’à notre dernier souffle, la mère et moi », ajouta-t-il. Madame Mugridge opina vigoureusement de la tête.
Elle avait porté quinze enfants, et ils étaient tous partis – tous partis aux quatre coins du monde, ou bien morts. Sauf le petit dernier, qu’on appelait encore le « bébé ». C’était une fille de vingt-sept ans qui habitait Maidstone. Et, lorsqu’ils s’étaient mariés, les enfants avaient eu leur lot d’ennuis, avec leurs familles, tout comme leur père et leur mère.
Où étaient les enfants ? Ah ! ou plutôt où n’étaient-ils pas ? Lizzie se trouvait en Australie, Mary à Buenos Aires, Poll à New York, Joe était mort aux Indes… Pour plaire au voyageur qui était installé dans leur cuisine, ils firent l’appel des vivants et des morts, des soldats et des marins, et des femmes de colons.
Puis ils me montrèrent une photographie. Un jeune homme bien mis dans son uniforme de soldat me regardait fixement.
« Quel fils est donc celui-ci ? » demandai-je.
Ils se mirent tous les deux à rire de bon cœur. Un fils ! Mais non, c’était un petit-fils, qui venait de rentrer des Indes après avoir accompli son service comme trompette de Sa Majesté. Son frère était dans le même régiment que lui. Ils continuèrent à m’énumérer tous leurs fils, toutes leurs filles, tous leurs petits-fils et toutes leurs petites-filles qui avaient aidé à construire l’empire en s’expatriant, tandis que leurs vieux parents étaient restés au pays, pour aider, eux aussi, à bâtir l’Angleterre.
« Il y a une femme, près de la Porte du Nord.
Et c’est une femme très solide.
Elle a porté en elle une race de rameurs.
Qu’elle a expédié aux quatre coins des mers.
Certains se sont noyés dans l’eau lointaine.
Et d’autres tout près du rivage.
Le monde s’étonne de cette femme lasse
Qui n’est pas lasse de produire. »
Mais la fécondité de cette Épouse de la Mer est bien près de se tarir. La souche est en train de mourir, et la planète est comble. Les femmes de ses fils continueront sa race, quant à elle, son œuvre est terminée. Les Anglais d’autrefois sont maintenant australiens, africains ou américains. L’Angleterre a si longtemps donné le meilleur de ses enfants en anéantissant ceux qui étaient restés au pays, qu’il ne lui reste plus qu’à s’asseoir durant les longues nuits pour contempler son royaume ruiné.
Le vrai marin marchand anglais n’existe plus. La marine marchande n’est plus une terre de recrutement pour des loups de mers tels que ceux qui ont combattus avec Nelson à Trafalgar et sur le Nil. Les étrangers font le gros de la troupe dans les bateaux marchands, tandis que les Anglais continuent à en fournir l’encadrement, tout en préférant les étrangers pour les gros travaux. En Afrique du Sud, les colons apprennent aux indigènes à tirer, et les officiers n’en sont même plus capables. Pendant ce temps, en métropole, les gens de la rue s’amusent et s’agitent, et le ministère de la Guerre simplifie les conditions du recrutement.
Il ne pourrait en être autrement. L’Anglais le plus optimiste ne peut espérer que l’Angleterre se vide de son sang, se sous-alimente et soit toujours aussi prospère. Toutes les madame Thomas Mugridge ont été obligées de venir à la ville, et elles n’en ont rien tiré, sinon une ribambelle d’enfants anémiques et malades, parce que sous-alimentés. La force des anglophones, aujourd’hui, ne réside plus dans leur petite île, mais dans le nouveau monde, par-delà les mers, où se sont établis les fils et les filles de madame Mugridge. L’Épouse de la Mer, près de la Porte du Nord, vient tout juste de terminer sa tâche, même si elle n’en est pas encore consciente. Elle doit s’aliter pour reposer ses flancs fatigués, tout au moins pendant quelque temps. Et si elle n’est pas contrainte d’aller sonner aux portes des asiles et des hospices de nuit, c’est grâce aux filles et aux fils qu’elle a élevés en vue de sa faiblesse et de sa décadence.
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