Chapitre 18 Les salaires
Lorsque l’on m’a dit qu’à Londres il y avait 1 292 737 personnes qui gagnaient vingt et un shillings ou moins par semaine et par famille, j’ai voulu savoir comment on pouvait ventiler ce salaire pour faire vivre un foyer. J’ai naturellement laissé de côté les familles de six, sept ou huit membres, et j’ai dressé le tableau suivant en me limitant à une famille de cinq personnes – le père, la mère, et leurs trois enfants. J’ai converti les vingt et un shillings en 5 dollars et 25 cents, bien qu’en réalité, à la vraie parité, cela ne fasse que 5 dollars et 11 cents.
loyer : 1,50 $ – 6,0 shillings
pain : 1,00 $ – 4,0 shillings
viande : 0,87 $ – 3,6 shillings
légumes : 0,62 $ – 2,6 shillings
charbon : 0,25 $ – 1,0 shillings
thé : 0,18 $ – 0,9 shillings
huile : 0,16 $ – 0,9 shillings
sucre : 0,18 $– 0,9 shillings
lait : 0,12 $ – 0,6 shillings
savon : 0,08 $ – 0,4 shillings
beurre : 0,20 $ – 0,13 shillings
bois de chauffage : 0,08 $ – 0,4 shillings
Total : 5,25 $ – 21,43 shillings
L’étude d’un seul achat parmi toutes ces dépenses va nous permettre de constater qu’il est pratiquement impossible d’en gaspiller la moindre parcelle. Pain : un dollar. Pour une famille de cinq personnes, pour les sept jours de la semaine, la valeur d’un dollar de pain correspond pour chacun à une ration quotidienne de 2,85 cents, et, comme il y a trois repas par jour, on obtient, en divisant cette somme par trois, 0,9 cent par repas, ce qui fait un peu moins d’un demi-penny. Le pain étant la dépense principale, il est bien évident que les rations quotidiennes de viande et surtout de légumes seront minuscules, tandis que tous les autres articles deviennent trop infinitésimaux pour pouvoir être pris en considération. Tous ces aliments sont évidemment achetés dans de petites échoppes ce qui est la méthode la plus chère et la plus ruineuse.
Le tableau que je viens de dresser ne permet aucun gaspillage et ne doit pas peser lourd sur les estomacs, mais il ne reste plus rien du salaire hebdomadaire, la guinée tout entière ayant été consacrée à la nourriture et au loyer. Naturellement pas d’argent de poche. Si le père boit un jour un verre de bière, toute la famille devra s’imposer quelques restrictions, et cela diminuera d’autant ses possibilités. Les membres de cette famille ne connaissent ni l’omnibus, ni le tramway, n’écrivent jamais de lettres, ne sortent jamais, ne vont pas voir au théâtre des vaudevilles, ne font partie d’aucun club et ne sont inscrits à aucune mutuelle. Ils se passent aussi de bonbons, de tabac, de livres et de journaux.
Continuons notre démonstration : si l’un des enfants (et ils sont trois) a besoin d’une paire de souliers, la famille se passera de viande pendant une semaine. Comme cinq paires de pieds réclament des chaussures, cinq petites têtes, cinq chapeaux, et cinq petits corps, le nombre approprié de vêtements, et comme d’autre part il y a des lois qui régissent la décence, cette famille devra constamment réduire sa nourriture pour habiller les enfants et s’éviter ainsi la prison. Notons en passant que lorsqu’on retire le loyer, le charbon, l’huile, le savon et le bois de chauffage du salaire hebdomadaire, on obtient un surplus pour la nourriture de 4, pence par personne. Mais cette somme n’est manifestement pas suffisante pour acheter des vêtements sans diminuer le niveau de vie.
Vivre avec si peu, c’est, bien sûr, une performance quotidienne. Mais si par hasard le père se casse la jambe ou se rompt le cou, il ne faut plus compter sur les 4, pence quotidiens pour la nourriture, le penny n’est plus là pour le pain, pas plus que les 6 shillings du loyer, à la fin de la semaine. La famille, sans autre forme de procès, est alors jetée à la rue ou à l’asile, si elle ne s’installe pas dans un taudis misérable, où la mère s’efforcera en vain de faire vivre tous les membres de sa famille sur les dix shillings qu’elle pourra éventuellement gagner.
Si l’on considère qu’il y a à Londres 1 292 737 personnes qui sont au plus payées vingt et un shillings par famille et par semaine, la famille que nous avons considérée est en quelque sorte privilégiée, puisqu’elle ne comporte que cinq membres. Il y a évidemment de plus grandes familles, et des salaires moins élevés. Beaucoup de chômage, aussi je pose alors cette question : comment y arrivent-ils ? La réponse, immédiate, est très simple : ils n’y arrivent pas, ils ignorent absolument ce qu’est la vraie vie, et traînent une existence misérable à laquelle la mort vient, heureusement pour eux, mettre un terme.
Avant de poursuivre cette descente vertigineuse aux Abîmes, prenons le cas des demoiselles du téléphone. Ce sont en général de jeunes Anglaises, propres et jolies, qui ont absolument besoin d’un niveau de vie supérieur à celui du bétail humain dont je viens de parler. Lorsqu’elle débute, la jeune fille va toucher un salaire hebdomadaire de onze shillings, et, si elle fait preuve de rapidité et d’intelligence, elle arrivera, au bout de cinq années, à gagner une livre. On a récemment communiqué à Lord Londonderry la ventilation des dépenses d’une jeune fille de cette catégorie. La voici :
loyer, chauffage, lumière : 7,6
nourriture à la maison : 3,6
nourriture au bureau : 4,6
frais de déplacement : 1,8
blanchisserie : 1,0
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Total : 18,6
Cette ventilation ne laisse qu’une marge très réduite aux vêtements, aux divertissements, et à la maladie. Et encore, c’est un bon salaire : la plupart des jeunes filles ne reçoivent en tout et pour tout qu’onze, douze ou quatorze shillings par semaine. Elles aussi ont besoin de vêtements et de divertissements, et si :
« L’homme est souvent un loup pour l’homme. Il l’est toujours pour la femme. »
Au Congrès des Syndicats qui se tient actuellement à Londres, le Syndicat des ouvriers du Gaz a déposé une motion demandant au Parlement pour promulguer une loi interdisant l’emploi des enfants de moins de quinze ans. M. Stackleton, membre du Parlement et représentant des Tisserands du Nord de l’Angleterre, s’est opposé à cette motion, en arguant que la moitié des ouvriers du textile ne pourraient pas se dispenser du salaire de leurs enfants, et seraient incapables de vivre sur les salaires qui leur étaient actuellement proposés. Les représentants de 514 000 ouvriers ont donc voté contre cette motion, tandis que ceux de 535 000 ouvriers ont voté pour. Lorsque 514 000 ouvriers s’opposent au projet de non-emploi d’enfants au-dessous de quinze ans, il devient évident qu’on verse, dans ce pays, des salaires insuffisants aux travailleurs.
J’ai eu l’occasion de parler avec des ouvrières de Whitechapel qui reçoivent à peine un shilling pour douze heures de travail dans les fabriques de vêtements, j’ai aussi discuté avec des culottières qui sont royalement payées, en moyenne, trois à quatre shillings par semaine.
Récemment, on me parlait d’ouvriers, employés dans une fabrique pourtant prospère, qui recevaient pour prix de leur travail (seize heures par jour pendant six jours) leur nourriture et six shillings.
Les hommes-sandwichs se font quatorze pence par jour. Le salaire moyen des colporteurs et des marchands des quatre-saisons ne dépasse pas douze shillings par semaine. Un travailleur sans spécialité gagne moins de seize shillings et ce chiffre descend à huit ou neuf pour les dockers. Ces chiffres sont tirés d’un rapport de la Commission Royale, et sont vérifiables.
Je vais maintenant parler d’une pauvre vieille, toute cassée et presque mourante, qui arrive à se nourrir, elle et ses quatre enfants (avec un loyer de trois shillings par semaine), en fabriquant des boîtes d’allumettes pour 2 pence par grosse. Douze douzaines de boîtes pour 2 pence ! De plus, elle doit fournir la colle et le fil. Elle ne s’est jamais reposée un seul jour, soit pour prendre des vacances, soit par maladie. Elle travaille tous les jours, y compris le dimanche – quatorze heures par jour. Son record dans une journée : sept grosses. Elle a reçu pour ce faire un shilling trois quarts. Dans une seule semaine de quatre-vingt-dix heures de travail, elle arrive à faire 7066 boîtes d’allumettes, et gagne ainsi quatre shillings et dix pence. Moins évidemment son fil et sa colle.
L’année dernière, M. Thomas Holmes, délégué des œuvres sociales auprès des tribunaux de simple police, après avoir écrit un article sur la condition des ouvrières, a reçu la lettre suivante, datée du 18 avril 1901 :
« Monsieur, pardonnez-moi la grande liberté que je prends à vous envoyer cette lettre, mais ayant lu ce que vous avez écrit sur les femmes qui travaillent quatorze heures par jour pour dix shillings par semaine, je viens vous exposer mon cas. Je suis ouvrière en cravates. Pour une semaine de travail, mon salaire est de cinq shillings, et j’ai mon mari à charge. Lui n’a pas gagné un seul penny depuis deux ans. »
Pouvez-vous imaginer cette femme, capable d’écrire une lettre si intelligente, si bien tournée, si sensible, vivant, elle et son mari, sur cinq shillings seulement par semaine ? Holmes a tenu à aller la voir. Il a dû se faufiler pour entrer dans la pièce où elle vivait. Son mari malade était au lit, et elle travaillait toute la journée dans ce taudis. Elle y faisait sa cuisine, qu’elle y mangeait, elle y dormait et y assumait toutes les fonctions de la vie, en attendant la mort. Comme le délégué n’avait trouvé aucune place pour s’asseoir, elle lui désigna le lit, tout encombré de cravates et de morceaux de soie. Les poumons du malade en étaient arrivés au pire degré de délabrement, il toussait, et crachait continuellement, et la femme s’arrêtait de travailler de temps à autre, pour lui porter aide dans les moments les plus critiques. Les peluches de soie ne valaient rien pour sa maladie et sa maladie ne valait rien non plus aux cravates, ni pour leurs futurs acheteurs.
Un autre cas rapporté par M. Holmes, celui d’une fillette de douze ans à qui il a rendu visite. Elle avait été reconnue coupable de vol d’aliments. Elle devait s’occuper complètement de son frère, un garçon de neuf ans, d’un autre garçon, estropié, celui-là, et qui devait avoir dans les sept ans, et enfin d’un jeune bébé. Sa mère, veuve, fabriquait des blouses. Elle avait un loyer de cinq shillings par semaine. Voici une liste des derniers articles qu’elle avait pu acheter : thé, penny, pain, de penny ; margarine, 1 penny ; huile, 1 penny ; et bois de chauffage, penny. J’en appelle à toutes les ménagères qui se calfeutrent dans la douceur de leurs cuisines : pouvez-vous, ne serait-ce qu’une seconde, vous imaginer faire votre marché et vous en tirer avec des sommes aussi dérisoires ? Est-ce que vous croyez que cette femme peut mettre la table deux fois par jour pour cinq personnes ? Dites-moi, tandis qu’elle piquait, piquait et repiquait encore les douzaines de blouses qui défilaient devant elle comme dans un cauchemar dont la mort serait la seule issue, avait-elle le temps de surveiller sa petite fille de douze ans pour voir si elle ne volait pas de la nourriture pour ses petits frères et sa petite sœur ?
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