Chapitre 19 Le ghetto
Il y eut une époque où les nations d’Europe enfermaient les Juifs indésirables dans les ghettos. Aujourd’hui, la classe dominante, celle qui détient l’argent, par des méthodes moins arbitraires mais tout aussi rigoureuses, a confiné les travailleurs indésirables, mais cependant indispensables, dans d’immenses ghettos d’une pauvreté incommensurable. L’est de Londres est un ghetto où n’habitent ni les riches ni les puissants de ce monde, et où le touriste ne met jamais les pieds – mais où deux millions de travailleurs s’y entassent, y procréent et y meurent.
Il ne faudrait pas en déduire que tous les travailleurs de Londres sont rassemblés dans l’East End, mais le flux ouvrier va nettement dans cette direction. On rase constamment les quartiers pauvres de la ville, et le mouvement principal des gens qui se trouvent sans maison se fait généralement vers l’est. Dans les douze dernières années, un seul district, « London over the Border », comme on l’appelle, et qui comprend Algate, Whitechapel et Mile End, a vu sa population augmenter de 260 000 personnes, soit plus de soixante pour cent. Les églises, de ce district entre parenthèses, ne peuvent faire asseoir qu’un seul fidèle sur les trente-sept nouveaux arrivés.
On appelle souvent l’East End la Ville de la Terrible Monotonie, ce sont les gens qui ont la panse bien remplie qui lui ont donné ce nom. Tous ces optimistes à la vue courte, qui ne regardent que le dessus des choses, sont à peine choqués par l’intolérable uniformité et par la pauvreté insupportable de tout ce quartier. Si l’East End ne méritait pas un surnom plus triste que celui d’être la Ville de la Terrible Monotonie, et si la classe ouvrière n’était seulement qu’indigne de tout ce qui est varié, de tout ce qui est beau et de tout ce qui est intéressant, ce ne serait pas une si mauvaise place pour y installer ses pénates. Mais l’East End mérite un surnom plus terrible : on devrait l’appeler la Ville de la Dégradation.
Cette ville n’est pas composée que de taudis, comme certains le pensent, mais elle n’est qu’un gigantesque taudis. Du simple point de vue de la décence et de la propreté, qu’on serait en droit d’attendre dans ce grand rassemblement d’hommes et de femmes, chaque rue, parmi toutes les rues, n’est qu’un taudis en elle-même. L’endroit où les spectacles indécents et les jurons abondent, spectacles et jurons que ni vous ni moi n’aimerions faire voir ou entendre à nos enfants, est un endroit où les enfants des hommes ne devraient vivre, ni regarder, ni écouter. Et là même où vous ne voudriez pas (ni moi non plus d’ailleurs) que vos épouses demeurent, la femme de n’importe quel autre individu ne devrait pas avoir à y vivre. Car ici les obscénités et la vulgarité brutale de la vie s’étalent de tous côtés. Il est impossible d’avoir d’intimité – le mauvais corrompt le bon, et tout se pourrit par osmose. L’enfant innocent est gentil et tout plein de beauté ; mais dans l’est de Londres, l’innocence est chose fugitive, et il vaut mieux rattraper le nouveau-né avant qu’il ne quitte son berceau, en rampant, ou vous risquez fort de découvrir qu’il en sait déjà, malheureusement, autant que vous.
L’application pure et simple de la règle d’or fait que l’est de Londres est un endroit impropre à la vie. L’endroit où vous ne voudriez même pas que votre propre enfant vive, grandisse, et ramasse tout seul la connaissance des choses de la vie, n’est pas un endroit décent pour d’autres hommes. Cette règle d’or est fort simple, ainsi que tout ce qu’elle implique. L’économie politique et la survivance de ceux qui sont mieux adaptés ne valent rien, si l’on s’exprime autrement. Ce qui n’est pas bon pour vous ne peut être bon pour les autres, un point c’est tout.
Il y a 300 000 personnes à Londres, qui vivent par familles dans des logements d’une seule pièce. Il y en a bien plus qui sont installés dans des appartements de deux ou trois pièces, mais ils ne sont pas mieux lotis (sans entrer dans des détails de promiscuité) que ceux qui vivent dans une seule pièce. La loi exige un minimum de 400 pieds cubes pour chaque personne. À l’Armée, dans les baraquements, les soldats disposent de 600 pieds cubes chacun. Le Professeur Huxley, qui fut pendant un temps médecin chef dans l’est de Londres, pense que tout être humain devrait avoir le droit de vivre dans 800 pieds cubes, ventilés avec de l’air pur. Et cependant il y a à Londres 900 000 personnes qui vivent dans beaucoup moins que les 400 pieds cubes que demande la loi.
M. Charles Booth, qui s’est livré pendant des années à des travaux systématiques de relèvement et de classification des populations laborieuses des grandes villes, estime qu’il y a à Londres 1 800 000 personnes qu’on peut considérer comme pauvres, et très pauvres. Il est intéressant de noter ce que signifie pour lui « pauvres ». Par ce mot, il sous-entend les familles qui ont un revenu total hebdomadaire qui va de dix-huit à vingt et un shillings. Quand il parle de « très pauvres », il parle évidemment de gens qui gagnent bien moins que cela.
En tant que classe sociale, les ouvriers sont de plus en plus isolés dans le système économique qui est le nôtre, et cette sorte de ségrégation, avec le surpeuplement qui en résulte, est la porte ouverte à l’immoralité et à l’amoralité. Voici un extrait du compte rendu d’une récente réunion du Conseil Municipal de Londres. Il est net et concis, mais se révèle plein de détails significatifs si on sait le lire entre les lignes :
« M. Bruce a demandé au président du comité de la Santé Publique si son attention avait été attirée sur les nombreux cas de surpopulation manifeste dans l’East End. À St-George-in-the-East, un homme, sa femme, et toute sa famille de huit enfants vivent dans une toute petite pièce. La famille est constituée par cinq filles (vingt, dix-sept, huit, quatre ans et un bébé) et trois garçons (quinze, treize et douze ans). À Whitechapel, un homme et sa femme, leurs trois filles (six, huit et quatre ans) et leurs deux garçons (dix et douze ans) occupent une pièce plus petite encore. À Bethnal Green, un homme et sa femme, avec quatre garçons de vingt-trois ans, vingt et un ans, dix-neuf ans et seize ans, et deux filles de quatorze et sept ans, sont eux aussi entassés dans une seule pièce. Il demande si ce n’est pas le devoir des diverses autorités locales de prévenir de pareils cas de surpopulation manifeste. »
Les 900 000 personnes qui vivent actuellement dans des conditions illégales donnent bien du tracas aux autorités. En effet, lorsqu’on jette ces gens qui vivent dans des conditions de surpopulation intolérables, à la rue, ils vont dans d’autres taudis. Comme ils déménagent leurs biens pendant la nuit, sur des charrettes à bras (une seule charrette étant largement suffisante pour transporter tous les biens du ménage et les enfants endormis), il est pratiquement impossible de suivre leur trace. Si l’on appliquait à la lettre l’Acte Public de 1891, 900 000 personnes devraient immédiatement partir de leurs maisons et seraient ainsi jetées à la rue. Il faudrait construire 500 000 chambres avant de pouvoir les reloger dans la plus stricte légalité.
Les rues misérables paraissent normales lorsqu’on les regarde de la chaussée. À l’intérieur des murs, il n’y a que crasse, misère et tragédie. Bien que le drame qui va suivre soit assez révoltant, il ne faut pas oublier que le fait qu’il puisse exister est encore bien plus révoltant.
Sur Devonshire Place, Lisson Grove, il y a déjà quelque temps, est morte une vieille femme de soixante-quinze ans. Pendant l’enquête judiciaire, l’agent du coroner a déclaré qu’« il n’avait trouvé dans la pièce qu’un tas de vieux chiffons couverts de vermine ». Il s’était trouvé lui-même rapidement envahi par la vermine. La pièce était dans un triste état, il n’avait jamais vu une chose pareille. Tout était recouvert de vermine.
Le docteur ajoute qu’il avait trouvé la défunte étendue sur le dos, par terre, revêtue seulement de sa robe et de ses bas. Son cadavre grouillait de vermine, et les poux pullulaient sous les vêtements qui se trouvaient dans la pièce. La défunte se nourrissait très mal et était très maigre. Ses jambes étaient couvertes de plaies, et ses bas collaient à ces plaies, conséquence de la vermine.
Un des témoins de l’enquête écrit : « J’ai eu le triste devoir d’examiner le corps de cette malheureuse, tandis qu’on l’emportait à la morgue. Et même maintenant, le souvenir de ce spectacle macabre me fait frémir d’horreur. Elle reposait là, dans le cercueil provisoire de la morgue, et elle était si maigre et si décharnée qu’elle n’avait plus que la peau sur les os. Ses cheveux, qui étaient collés par la saleté, ne formaient qu’un paquet de vermine, et sur sa poitrine osseuse grouillaient des centaines, des milliers, des myriades de petites bêtes puantes. »
Si vous pensez que votre mère (ou la mienne) ne doit pas mourir dans ces conditions, pensez aussi qu’il n’est pas normal que cette femme, dont je ne saurais jamais de qui elle est la mère, puisse mourir ainsi.
Le Révérend Wilkinson, évêque de son état, qui a vécu longtemps au pays des Zoulous, a déclaré récemment : « Aucun chef de village ne tolérerait une telle promiscuité de jeunes hommes, de jeunes femmes, de garçons et de filles. » Il faisait référence aux enfants de ces endroits surpeuplés qui, à cinq ans, n’ont plus rien à apprendre, et ont tellement de choses à oublier, qu’ils n’oublieront jamais.
Ici, dans le ghetto, les maisons des pauvres rapportent bien plus que les belles villas des riches. Le pauvre ouvrier y est non seulement contraint d’y vivre comme une bête, mais il doit payer en proportion beaucoup plus que ne paie le riche pour son vaste et confortable appartement. Il s’est donc créé une sorte de confrérie de loueurs aux plus offrants, à cause de la compétition. Il y a plus de gens qui cherchent à se loger que de pièces disponibles, et beaucoup finissent pas atterrir à l’asile parce qu’ils ne trouvent pas d’autres toits. Les maisons sont non seulement louées, mais encore sous-louées, et sous-sous-louées jusqu’à la dernière parcelle possible. « Un coin de chambre à louer. » Cet avis avait été placardé il n’y a pas si longtemps sur une fenêtre, à cinq minutes à pied à peine de St. James Hall. Le Révérend Hugh Price Hughes sait de quoi il parle lorsqu’il écrit que les lits sont loués sur le système des trois-huit, c’est-à-dire qu’il y a trois locataires pour un seul lit, et que chacun l’occupe pendant huit heures, et que le lit est toujours chaud. Les officiers de la Santé trouvent souvent des cas semblables à ceux qui vont suivre : dans une pièce de dix mètres carrés, trois femmes adultes dans le lit, et autant sous le lit. Et dans une pièce de quinze mètres carrés, un homme et deux enfants dans le lit, et deux femmes sous le lit.
Voici maintenant l’exemple parfait d’une chambre qui fonctionne sur un système de location double. Le jour, c’est une jeune femme qui l’occupe, car elle travaille la nuit dans un hôtel. À sept heures du soir, elle libère la chambre, et un maçon prend la relève. À sept heures du matin, il quitte la chambre pour se rendre à son travail, c’est l’heure à laquelle elle rentre.
Le Révérend W. N. Davies, curé de Spitalfields, a recensé quelques-unes des rues de sa paroisse. Voici les constatations qu’il a pu faire :
« Dans une rue, il y a dix maisons – en tout cinquante-cinq pièces qui sont toutes d’une surface approchant 2,50 sur 3 m. Dans ces dix maisons il y a 254 personnes. Dans six cas seulement ces pièces n’ont que deux occupants, et dans les autres cas, le nombre d’occupants s’échelonne de trois à neuf. Dans une autre impasse où il y a six maisons, et vingt-deux chambres, on trouve quatre-vingt-quatre personnes. Les occupants sont groupés par six, sept, huit et neuf dans la plupart des cas. Dans une autre maison de huit pièces il y a quarante-cinq personnes. Une chambre contient neuf personnes, une autre, huit – deux autres, sept et une autre, six. »
Les gens qui s’entassent dans le Ghetto ne le font pas de gaieté de cœur, mais ils y sont contraints. Un peu moins de cinquante pour cent des ouvriers paient pour se loger le quart ou la moitié de leurs salaires. Le prix moyen des loyers dans la plupart des cas, dans l’East End, va de quatre à six shillings par semaine et par pièce, et des mécaniciens spécialisés, qui gagnent trente-cinq shillings par semaine, doivent laisser quinze shillings sur cette somme pour habiter dans deux ou trois petites pièces minuscules, où ils essaient en vain d’avoir un semblant de vie familiale. Les loyers ne font qu’augmenter : dans une rue de Stepney, ils sont passé en deux ans de treize à dix-huit shillings ; dans une autre rue, de onze à seize shillings ; dans une troisième rue, de onze à quinze shillings. À Whitechapel, une maison de deux pièces, qu’on pouvait louer il n’y a pas bien longtemps pour dix shillings, est passée maintenant à vingt et un shillings. Les loyers sont en hausse partout. Lorsque la valeur au sol oscille entre 20 000 et 30 000 livres les cinq mille mètres carrés, il faut bien payer le propriétaire !
M. W. C. Steadman, membre de la Chambre des Communes, dans un discours concernant sa circonscription électorale de Stepney, relate le fait suivant :
« Ce matin, à seulement quelques mètres de la maison où je vis, j’ai été accosté par une veuve avec six enfants. Son loyer lui coûte quatorze shillings par semaine. Elle y arrive en sous-louant la maison à des locataires, et en faisant quelques ménages et des lessives. Cette femme m’a raconté, avec des larmes dans les yeux, que son propriétaire avait augmenté son loyer de quatorze à dix-huit shillings. Que va-t-elle faire maintenant ? On ne trouve pas à se loger à Stepney, chaque parcelle libre est immédiatement construite et louée en surpeuplement. »
La suprématie d’une certaine classe ne peut exister que grâce à la dégradation des autres classes sociales. Quand on parque les travailleurs dans le Ghetto, ils n’échappent pas à la déchéance. Une nouvelle race, maladive et mal lotie, prend la place de l’autre : c’est le peuple du pavé qui est abruti et sans force. Les hommes ne sont plus que des caricatures d’eux-mêmes, leurs femmes et leurs enfants sont pâles et anémiés, leurs yeux sont cerclés de noir, ils ont le dos voûté et traînent la savate, et deviennent très vite rachitiques, sans grâce et sans beauté.
Et pour corser le tout, les hommes du Ghetto sont ceux dont personne ne veut – c’est une souche déracinée qu’on abandonne jusqu’à la plus complète pourriture. Pendant plus de cent cinquante ans, on a tiré d’eux le meilleur d’eux-mêmes. Les esprits forts et courageux, pleins d’initiative et d’ambition, sont partis à la découverte de pays plus accueillants, où la liberté n’était pas un vain mot. Ceux qui n’avaient plus rien dans la tête, ni dans le cœur, ni dans les mains, tous les bons-à-rien et les désespérés, sont restés là pour conserver la race. Au fil des années, on leur a retiré le meilleur de ce qu’ils avaient. Dès qu’un homme solide et bien bâti devient adulte, on l’oblige à s’engager dans l’armée. Un soldat, comme l’a écrit Bernard Shaw, est « soi-disant un défenseur héroïque et patriotique de son pays. En réalité, c’est un malheureux, conduit par la misère à offrir son corps aux obus, contre une nourriture régulière, un toit et des vêtements ».
Cette constante sélection parmi les meilleurs des ouvriers, a été fatale aux « restants » : dans le Ghetto, un « laissé pour compte » n’a d’autre issue qu’un plongeon plus avant dans les profondeurs les plus noires. On lui a ôté toute sève pour la répandre sur le reste du monde. Les « restants » sont des épaves, on les parque, on les fait mariner dans leur médiocrité, ils deviennent stupides, et se conduisent comme des bêtes. Lorsqu’ils tuent, ils tuent avec leurs mains, puis vont tout bêtement se rendre à leur bourreau. Lorsqu’ils tombent dans l’illégalité, ils n’ont ni panache ni audace : ils transpercent un de leurs copains avec un couteau émoussé, ou bien le frappent à la tête avec un pot de fer, et s’assoient bien sagement dans un coin, pour attendre l’arrivée de la police. Le fait de battre sa femme, est privilège de l’homme dès qu’il est passé devant monsieur le Maire. Il porte à ses pieds des bottes rehaussées de cuivre et de fer, et dès qu’il a terminé de battre la mère de ses enfants en lui collant deux très jolis coquards sur les yeux, il la jette à terre et la piétine, tout comme l’étalon écrase de ses sabots le serpent à sonnettes.
La femme, dans les classes les plus misérables du Ghetto, est autant l’esclave de son mari que l’est une squaw indienne. Mais si j’étais femme et si j’avais le choix, je crois que je préférerais encore être squaw. Les hommes dépendent économiquement de leurs patrons, comme les femmes dépendent économiquement de leurs hommes. Le résultat, c’est que les femmes reçoivent les raclées que les hommes devraient donner à leurs patrons, et sans avoir le droit de se plaindre. Il y a les enfants. Et puis l’homme, c’est celui qui rapporte de quoi manger, elles n’osent pas l’envoyer faire un tour en prison, car ce serait pour elles et leurs enfants le début de la famine. On ne peut jamais obtenir de témoignages décisifs, lorsque de telles affaires passent devant les tribunaux. D’une façon générale, la femme battue se met à pleurer et supplie, dans une crise de larmes, le juge de laisser en liberté son mari, dans l’intérêt même des enfants.
Les femmes deviennent de vieilles sorcières hargneuses, ou, rendues folles et enragées, elles perdent le peu de décence et de respect d’elles-mêmes qui leur restaient des jours de leur jeunesse, et sombrent toutes, insensiblement, dans la saleté et l’abrutissement.
Il m’arrive de m’effrayer moi-même lorsque je relis les idées générales que je livre sur la misère dans la vie de ce Ghetto, et je trouve mes impressions un peu trop exagérées, je pense que je suis trop près de la réalité, et que je manque d’ouverture d’esprit. Je préfère alors me fier au témoignage d’autres écrivains, pour me prouver que je ne noircis pas à plaisir le tableau, et que la description de tout ce que j’avance est véridique, Frederick Harrisson m’a toujours semblé être un homme clairvoyant et pondéré, et voici ce qu’il écrit :
« À mon avis, et ce serait suffisant pour condamner la société moderne, à peine en avance sur les temps de l’esclavage et du servage, si la condition permanente de l’industrie devait rester telle qu’elle s’étale sous nos yeux actuellement. Quatre-vingt-dix pour cent des véritables producteurs de biens de consommation courante n’ont pas de toit assuré plus loin que la semaine en cours, n’ont aucune parcelle de terre, et n’ont même pas de chambre qui leur appartienne, ne possèdent rien, sauf quelques vieux débris de meubles qui tiendraient dans une charrette, vivent sur des salaires hebdomadaires insuffisants, qui ne leur garantissent même pas la santé, sont logés dans des taudis tout juste bons pour des chevaux, et sont si près de la misère qu’un simple mois sans travailler, une simple maladie ou une perte imprévisible, les feraient basculer sans espoir de retour vers la famine et la pauvreté. Au-dessous de cet état normal de l’ouvrier moyen dans la ville et dans les campagnes, il y a la troupe des laissés pour compte de la société qui sont sans ressources – cette troupe qui suit l’armée industrielle, et qui compte au moins un dixième de la population prolétarienne, et croupit dans la misère et la maladie. Si c’est là ce que doit être cette société moderne, dont on nous rebat les oreilles, c’est la civilisation même qui est coupable d’avoir apporté la misère à la plus grande partie de l’espèce humaine. »
Quatre-vingt-dix pour cent ! Les chiffres sont terrifiants, M. Stropford Brooke, après avoir dressé un tableau horrible de Londres, se trouve contraint de multiplier ce chiffre par un demi-million. Voici ce qu’il écrit :
« J’ai souvent rencontré, quand j’étais vicaire, des familles qui venaient à Londres par la Hammersmith Road. Un jour j’ai vu débarquer là un travailleur et sa femme, accompagnés de leur fils et de leurs deux filles. Leur famille avait vécu jusqu’alors en tant que métayers à la campagne, et s’était arrangée avec la terre qu’ils cultivaient et leur travail, pour vivre. Mais on empiéta un jour sur cette terre, et comme leur travail n’était pas très intéressant à la métairie, on les a mis à la porte de leur petite ferme. Où donc aller ? Naturellement, à Londres, où on leur avait dit qu’il y avait plein de travail. Ils avaient de petites économies, et espéraient trouver ici deux petites chambrettes pour s’installer. Mais ils furent tout de suite en butte au manque de logement. Ils essayèrent de se caser dans des cours décentes, et s’aperçurent bien vite que deux chambres leur coûteraient dix shillings par semaine. La nourriture était chère et mauvaise, l’eau à peine potable, et en très peu de temps, leur santé commença à s’affaiblir. Le travail était difficile à trouver, et le salaire si bas qu’ils furent bientôt criblés de dettes. Leur santé n’était plus ce qu’elle avait été, la maladie fit son apparition, à cause de l’air empoisonné où ils vivaient, de l’obscurité et des longues heures de travail. Ils se mirent alors à la recherche d’un logement moins cher, et le trouvèrent dans une cour que je connais bien – foyer de crimes et d’horreurs sans nom. C’est là qu’ils dénichèrent une petite pièce avec un loyer fantastique. Le travail devint de plus en plus difficile à trouver, parce qu’ils vivaient dans un endroit qui avait une très mauvaise réputation, et qu’ils étaient tombés entre les mains de ceux qui tirent jusqu’à la dernière goutte le sang des hommes, des femmes et des enfants, pour des salaires qui débouchent uniquement sur le désespoir. Et l’ignorance, la saleté, la mauvaise nourriture et la maladie, et le besoin d’eau encore plus terrible qu’avant. La foule et la compagnie de cette cour les volaient jusqu’au dernier fragment de respect humain. Le démon de la boisson s’empara d’eux. Naturellement, il y avait un café aux deux extrémités de cette ruelle. C’est là qu’ils allaient tous, pour y trouver un abri, un peu de chaleur humaine, de la compagnie et surtout l’oubli. Et ils s’endettèrent encore plus, devinrent alcooliques au dernier degré, ayant toujours en eux un désir obsédant et insatisfait de boire, à tel point qu’ils auraient fait n’importe quoi pour l’éteindre. Quelques mois plus tard, on conduisit le père en prison, la mère se mourait, le fils avait tué, et les filles faisaient le trottoir. Multipliez cet exemple par un demi-million, et vous serez encore en dessous de la vérité. » Il n’y a pas de spectacle plus triste sur terre que celui du terrible « East » dans toute sa misère, avec ses Whitechapel, ses Hoxton, ses Spitalfields, Bethnal Green, et les Wapping, jusqu’aux docks de l’East India. La vie y est de couleur grise et terne. Tout y est sans espoir, sans avenir, monotone et sale. Les bains, ou plutôt les « tubs », sont totalement inconnus, là-bas, et sont aussi mythiques que l’ambroisie des dieux. Les gens eux-mêmes sont sales, et tout effort pour se nettoyer devient une farce ridicule, quand elle n’est pas pitoyable ou tragique. Des odeurs étranges et stagnantes sont poussées par un vent graisseux, et la pluie, lorsqu’elle tombe, ressemble plus à de l’eau de vaisselle qu’à l’eau du ciel. Les pavés de la rue sont tout luisants de graisse.
La population y est aussi stupide et dénuée d’imagination que les longs murs gris de ses briques crasseuses. La religion n’y a plus court et le stupide matérialisme s’est installé, tuant également les choses de l’esprit et les meilleurs élans de la vie.
On a dit avec une certaine fierté que la maison de chaque Anglais ressemblait à un château. C’est aujourd’hui un anachronisme. Les gens du Ghetto n’ont pas de maison. Ils ne savent pas ce que signifie le caractère sacré de la vie familiale. Les bâtiments municipaux, où s’étalait la classe la plus aisée des ouvriers, ne sont plus que des baraquements surpeuplés, dans lesquels toute vie de famille est devenue impossible. La langue des gens en est une preuve : le père qui revient de travailler, demandant à son fils, dans la rue, où est sa mère, s’entend répondre : « Dans les baraquements. »
Une nouvelle race a surgi, celle des gens de la rue. Leur vie se passe à travailler et à errer dans les rues. On leur a loué des taudis, des tanières dans lesquelles ils se glissent pour dormir, et c’est tout. On ne peut pas déguiser la vérité en appelant ces taudis et ces tanières des « maisons ». L’Anglais, qui est traditionnellement silencieux et réservé, n’existe plus dans ce Ghetto. Les gens du pavé sont bruyants, parlent beaucoup, bougent beaucoup et s’énervent facilement – tout au moins quand ils sont jeunes. Devenus vieux, ils sombrent dans la bière et s’abrutissent au dernier degré. On les rencontre partout ceux-là, aux coins des rues et des trottoirs, ils regardent fixement devant eux et ne pensent plus. Observez l’un d’entre eux. Il restera là sans faire un mouvement des heures durant, et à votre départ, son regard sera aussi fixe et hébété qu’avant. C’est ce qu’il y a de plus navrant : il n’a plus un sou pour acheter de la bière, et son taudis ne lui sert plus qu’à dormir – que peut-il y faire d’autre ? Il a déjà fait le tour des mystères de l’amour, que ce soit avec une fille, ou avec sa femme et les a trouvés plein de désillusion, peu satisfaisants, aussi vains et fugitifs que les gouttes de rosée, et s’estompant rapidement devant les féroces réalités de la vie.
Comme je viens de le dire, la jeunesse est impulsive, et s’emporte facilement, tandis que les gens d’âge mûr n’ont plus rien dans la tête, sont rassis et stupides. Il serait absurde de penser un seul instant qu’ils pourraient rivaliser avec les travailleurs du Nouveau Monde. Réduits à l’état de brutes, dégradés comme ils le sont, et stupides, les gens du Ghetto seraient bien incapables de rendre à l’Angleterre des services efficaces dans la bataille mondiale pour la suprématie industrielle que les économistes déclarent avoir déjà engagée. Ni comme ouvriers, ni comme soldats ils ne peuvent être à la hauteur si un jour l’Angleterre, si elle en a besoin, appelle ceux qu’elle a oubliés aujourd’hui. Et si l’Angleterre se retrouve jetée hors du circuit industriel, ils mourront tous comme des mouches à la fin de l’été. Et si l’Angleterre se trouve vraiment dans une situation critique, avec la férocité des bêtes sauvages, ils deviendront une menace, en s’en allant tous ensemble, vers l’ouest, pour rendre aux beaux quartiers les visites de charité que ceux-ci leur ont faites. Dans les deux cas, devant les fusils à tir rapide et la machine de guerre moderne, ils mourront tout aussi rapidement, et avec autant de facilité.
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