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Chapitre 22 Le suicide

Avec une vie aussi précaire et si peu de chances d’accéder à un bonheur futur, il est inévitable qu’on fasse bon marché de l’existence, et que le suicide soit une chose tellement ordinaire qu’il devient impossible d’ouvrir un journal sans qu’il en soit fait quelque cas. On ne prend pas plus au sérieux, dans les tribunaux de police, le cas d’une personne qui a tenté de mettre fin à ses jours qu’une vulgaire affaire d’ivresse publique, qu’on traite avec la même rapidité et la même indifférence.

Je me souviens d’avoir assisté à une affaire de ce genre, au Tribunal de la Tamise. J’ai une très bonne vue, et je peux m’enorgueillir de bien entendre, j’ai également une connaissance assez complète des hommes et des choses, mais je dois avouer que je fus littéralement « soufflé » par la vitesse avec laquelle les ivrognes, les débauchés, les vagabonds, ceux qui battaient leurs femmes ou faisaient du tapage nocturne, les voleurs, les receleurs, les joueurs et les prostituées passaient à travers la grande machine qu’est la justice. La barre, qui se trouvait en plein centre du tribunal, là où la lumière est la plus intense, voyait se succéder femmes, hommes et enfants à une vitesse que n’égalait que celle des condamnations qui tombaient des lèvres du juge.

J’en étais encore à réfléchir sur le cas d’un receleur poitrinaire qui pour sa défense prétextait son incapacité de travailler, et la nécessité de nourrir sa femme et ses enfants, et s’était vu octroyer une année de travaux forcés, quand un jeune garçon d’une vingtaine d’années lui succéda à la barre. Je pus saisir au vol son nom, « Alfred Freedman ». Mais l’accusation qu’on portait contre lui m’échappa. Une grosse mémère arriva à la barre en se dandinant, et commença sa déposition. J’appris ainsi qu’elle était la femme du gardien de l’écluse Britania. C’était la nuit, un « plouf » dans l’eau. Elle court à l’écluse pour y trouver l’accusé qui se débattait dans la Tamise.

Je détachais d’elle mon regard, pour le porter vers le jeune homme. C’était donc ça, « suicide manqué ». Il se tenait immobile à la barre, les yeux éblouis par la lumière crue dans laquelle il se trouvait, son opulente chevelure brune retombant en broussaille sur son front. Son visage, hâve et décharné, avait cependant gardé un petit air enfantin.

« Oui, votre Honneur, disait la femme du gardien d’écluse, aussi vite que je faisais pour le tirer de l’eau, il faisait exprès de se laisser couler. J’ai dû appeler au secours. Quelques ouvriers qui passaient par-là m’ont donné un coup de main, et, finalement, nous l’avons repêché et puis on l’a conduit à la police. »

Le juge complimenta la femme sur la vigueur de ses biceps, et un rire déferla parmi l’auditoire. Mais moi, tout ce que je voyais là, c’était un garçon de vingt ans à peine, au seuil de l’existence, et qui faisait exprès de se laisser couler dans l’eau bourbeuse pour y mourir, et tout cela ne prêtait certes pas à rire.

Un homme vint ensuite se présenter à la barre pour témoigner des bons antécédents du jeune garçon, et présenter quelques circonstances atténuantes. Il était, ou avait été, je ne sais plus, quelque chose comme le contremaître du garçon. Alfred était un brave gosse, mais il avait chez lui de gros ennuis. L’argent manquait, et sa mère était tombée malade. Alors il prit les choses à cœur, et travailla bien au-dessus de ses forces, tant qu’il en perdit la santé, et qu’il devint, du coup, impropre à tout travail. En tant que contremaître, lui, dans l’intérêt de sa propre réputation, et devant le travail de plus en plus mauvais du garçon, avait été obligé de lui demander sa démission.

« Quelque chose à dire ? » demanda brusquement le juge.

Le garçon dans le box murmura quelque chose d’incompréhensible. Il était toujours ébloui par la lumière.

« Que dit-il, garde ? » interrogea le juge avec impatience.

Le grand gaillard en bleu pencha son oreille vers les lèvres de l’accusé, et répondit à haute voix : « Il dit qu’il regrette beaucoup, votre Honneur. »

« Renvoyé à une autre audience », dit son Honneur. Et le cas suivant était déjà en route, le premier témoin venant tout juste de prêter serment. Le jeune garçon, toujours ébloui et les yeux toujours hagards, sortit avec son geôlier. Le tout avait duré cinq petites minutes, du commencement à la fin.

Maintenant deux brutes épaisses dans le box des accusés essayaient de se rejeter la responsabilité de la possession d’une canne à pêche volée, qui devait bien valoir une dizaine de sous.

Le grand inconvénient, pour tous ces pauvres bougres, c’est qu’ils ne savent pas comment en terminer avec la vie, et sont obligés de faire deux ou trois tentatives avant d’y arriver. Cette façon d’agir est une source d’ennuis sans fin pour les constables et les juges, et quelquefois, ils ne se gênent pas pour le leur dire, et réprimandent vertement les accusés pour l’inefficacité de leurs essais. Par exemple, M. R. S…, qui préside l’un des tribunaux de Londres, dans l’affaire Ann Wood, l’autre jour. Celle-ci avait essayé de mettre fin à sa vie en se jetant dans le canal. « Si vraiment vous aviez l’intention de le faire, pourquoi ne l’avez-vous pas fait, une bonne fois pour toutes », lui dit M. R. S…, avec une sincère indignation. « Pourquoi ne pas vous être jetée à l’eau et en finir, au lieu de nous donner tous ces soucis et de venir nous ennuyer ici ? »

La pauvreté, la misère et la crainte de l’asile sont les causes principales du suicide parmi les classes laborieuses. « Je me noierais, plutôt que d’entrer à l’asile », avait annoncé une certaine Ellen Hughes, âgée de cinquante-cinq ans. Mercredi dernier, on a ouvert une enquête après la découverte de son cadavre, à Shoreditch. Son mari est venu tout exprès de l’asile d’Islington, pour témoigner. Il a raconté qu’il avait été marchand de fromages, mais que son affaire avait périclité, que la pauvreté l’avait conduit à l’asile, mais que sa femme avait refusé de l’y suivre.

On l’avait aperçue vers une heure du matin, et, trois heures plus tard, on avait retrouvé son chapeau et sa veste sur le chemin de halage du canal du Régent. Un peu plus tard, on a repêché son corps de la Tamise. Verdict : Suicide pendant une crise de folie passagère.

De tels verdicts sont un crime contre la vérité. La Loi est un mensonge, et à travers elle les hommes mentent sans aucune pudeur. Par exemple, cette malheureuse femme, qui, abandonnée et méprisée de tous, sans parents et sans amis, avait avalé une certaine dose de laudanum, après en avoir fait absorber une autre à son bébé. Le bébé était mort, mais elle s’en était tirée avec quelques semaines d’hôpital. On la condamna, pour meurtre, à dix ans de travaux forcés. Comme elle s’était rétablie et n’avait pas réussi à mourir, la Loi la tenait pour responsable de ses actes. Mais si elle avait été morte, la même Loi aurait déclaré qu’elle avait été sous le coup d’une crise de folie passagère.

Considérons maintenant le cas d’Ellen Hughes Hunt. On aurait tout aussi bien pu prétendre que son mari souffrait d’une crise de folie passagère lorsqu’il avait décidé d’entrer à l’asile d’Islington, comme on a dit qu’elle souffrait de cette même folie passagère lorsqu’elle s’est jetée dans le canal du Régent. Lequel de ces deux séjours est préférable à l’autre, c’est une question de point de vue et d’appréciation. Si j’avais été dans une situation similaire, de tout ce que je sais maintenant des canaux et des asiles, je crois bien que j’aurais choisi le canal. Et je ne pense pas être plus fou qu’Ellen Hugues Hunt, que son mari, et que tout le reste de l’humanité.

On ne suit plus avec autant de fidélité naturelle, de nos jours, ce vieil instinct de conservation. L’homme est devenu une créature raisonnable, et peut, grâce à son intelligence, se cramponner à la vie ou bien y renoncer, selon que cette vie lui promet de grands bonheurs ou de grandes peines. J’ose prétendre que Ellen Hughes Hunt, frustrée et escroquée de toutes les joies de l’existence après avoir passé cinquante-deux années à travailler comme une esclave, avec comme seul avenir toutes les horreurs de l’asile, a au contraire fait preuve de beaucoup de bon sens et de pondération lorsqu’elle s’est jetée dans le canal. Bien plus, j’ose affirmer que le jury aurait fait preuve de sagesse en présentant un verdict accusant la société de folie passagère, pour avoir permis à Ellen Hughes Hunt d’être frustrée et escroquée de toutes les joies de l’existence qu’auraient dû lui procurer cinquante-deux années de travail acharné.

Folie passagère ! Ces deux mots sont maudits, ce sont des mensonges du langage derrière lesquels les gens qui ont le ventre plein et le dos bien au chaud, sous leurs belles chemises, s’abritent et se soustraient à la responsabilité de leurs frères et de leurs sœurs, qui, eux, ont le ventre vide et n’ont pas de belles chemises à se mettre.

Je cite, extrait d’un numéro de l’Observer, un journal de l’East End, les exemples suivants, qui ne sont pas exceptionnels :

« Un soutier de bateaux, nommé Johnny King, était accusé d’avoir tenté de se suicider. Mercredi dernier, il s’est présenté au commissariat de police de Bow, et déclara qu’il avait avalé une quantité assez importante de pâte de phosphore, parce qu’il était sans le sou, et n’arrivait pas à trouver du travail. On fit alors entrer King, et on lui administra un émétique, qui lui fit rejeter une grande quantité de poison. L’accusé déclare maintenant qu’il regrette beaucoup. Il a seize ans, a un caractère agréable, mais est incapable de trouver du travail. M. Dickinson a demandé à ce que l’accusé soit confié à l’assistance sociale pour qu’elle s’occupe de lui. »

« Timothy Warber, trente-deux ans, a vu son jugement renvoyé à huitaine pour la même accusation. Il avait sauté dans l’eau du haut du phare de la jetée, et quand on l’a repêché, il a prétendu qu’il avait réellement eu l’intention de se suicider. »

« Une jeune fille d’un très bon genre, nommée Ellen Gray, a vu elle aussi son jugement renvoyé à huitaine. Elle était accusée comme dans le cas précédent, d’avoir essayé de se donner la mort. Vers huit heures et demie, dimanche matin, le Constable 834 K a trouvé l’accusée étendue sous une porte, dans Benword Street, et elle était dans un état de somnolence très suspect. Elle tenait une bouteille vide à la main, et a reconnu que deux ou trois heures auparavant, elle avait avalé du laudanum. Comme elle était manifestement malade, on a prévenu le médecin divisionnaire qui, lui ayant fait prendre du café, a demandé à ce qu’on la tienne éveillée. Lorsque la prévenue a été accusée, elle a déclaré que ce qui l’avait amenée à vouloir mettre un terme à sa vie, c’est qu’elle s’était trouvée sans logement et sans amis. »

Je ne prétends pas que tous les gens qui se suicident sont en pleine possession de toutes leurs facultés, et je ne me porte pas garant de la santé morale de tous ceux qui ne se suicident pas. L’insécurité de la nourriture et l’incertitude d’un abri pour la nuit, à ce propos, sont des facteurs principaux de l’aliénation mentale. Les marchands des quatre-saisons, les camelots et les colporteurs, une classe de travailleurs qui vivent au jour le jour, bien plus que tous les autres travailleurs, constituent le pourcentage le plus élevé de ceux qui remplissent les asiles d’aliénés. Parmi les hommes, chaque année, 26,9 pour dix mille deviennent fous, tandis que chez les femmes, le pourcentage est encore plus élevé, 36,9. D’un autre côté, chez les militaires, qui ont au moins le gîte et la nourriture assurés, 13 individus sur 10 000 deviennent fous, et chez les fermiers et les gens de la campagne, on ne trouve que 5,1 fous sur 10 000. Ainsi donc, un marchand ambulant a deux fois plus de risques de perdre la raison qu’un soldat, et cinq fois plus qu’un agriculteur.

Le chagrin et la misère sont aussi deux causes puissantes pour déranger le cerveau et conduire les gens soit à l’asile d’aliénés, soit à la morgue ou encore à la potence. Lorsqu’un accident arrive, et que le père ou le mari, malgré tout l’amour qu’il porte à sa femme et à ses enfants, malgré sa volonté de retravailler, n’arrive pas à se réemployer, il suffit de peu de chose pour que sa raison chancelle, et que la flamme de son cerveau vacille. Surtout si son corps est affaibli par la malnutrition, et que son esprit est déchiré par la vue de sa femme qui souffre, et de ses chers enfants.

« C’est un bel homme, avec d’abondants cheveux noirs, des yeux expressifs, un nez et un menton finement ciselés. » C’est dans ces termes que le reporter de mon journal décrivait Frank Cavilla, le jour où il a comparu au banc des accusés, ce triste mois de septembre, « vêtu d’un costume gris, très usé, et ne portant pas de faux col ».

Frank Cavilla exerçait, à Londres, la profession de décorateur d’appartements. Il a la réputation d’être un bon ouvrier, régulier dans son travail, sobre, et tous ses voisins sont d’accord pour reconnaître qu’il était un gentil mari et un père attentionné.

Sa femme, Hannah Cavilla, était elle aussi grande, belle et n’avait que peu de soucis. Elle veillait à ce que ses enfants arrivent bien propres et bien lavés (tous les voisins ont pu le constater) à l’école primaire communale de la rue Childeric. Et ainsi, avec un tel mari, qu’elle dorlotait, qui avait un travail régulier et ne buvait pas, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et l’on mettait souvent les petits plats dans les grands.

C’est alors que le malheur se produisit. Frank Cavilla travaillait pour le compte d’un certain M. Beck, entrepreneur, qui le logeait dans l’une de ses maisons sur la route de Trundley. M. Beck fut jeté à bas de son cabriolet, et fut tué sur le coup. La cause de cet accident était un cheval fougueux, et, à cause de la mort de M. Beck, Cavilla dut chercher un nouvel emploi, et une nouvelle maison.

Cela s’est passé il y a dix-huit mois. Pendant dix-huit mois, il s’est battu comme un pauvre diable. Il avait bien trouvé quelques chambres dans une petite maison sur la route de Batavia, mais n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Il ne pouvait pas obtenir de travail régulier, ce qui l’obligeait à prendre un peu tout ce qui se présentait, et il voyait sa femme et ses quatre enfants dépérir sous ses yeux. Lui-même ne mangeait pas à sa faim, il était devenu très maigre, puis tomba malade. C’était il y a trois mois, et ils n’avaient plus rien à manger. Ils ne se plaignaient pourtant pas, ne disaient pas un mot, mais entre pauvres, on se comprend sans parler. Les ménagères de la route de Batavia leur faisaient porter de la nourriture, mais les Cavilla étaient si respectables que tout se passait anonymement, mystérieusement, de façon à ne pas heurter leur fierté.

La catastrophe était arrivée. Il avait combattu, il s’était privé et avait souffert comme un diable ces dix-huit derniers mois. Il s’était réveillé un beau matin de septembre, à l’aube, avait ouvert son grand couteau de poche, et avait froidement tranché la gorge de sa femme, Hannah Cavilla, qui avait trente-trois ans, puis celle de son fils aîné Frank, âgé de douze ans. Il égorgea ensuite son deuxième fils, Walter, huit ans, puis sa fille Nellie, quatre ans, et, pour terminer, son dernier-né, Ernest, qui n’avait que seize mois. Il passa le reste de la journée à veiller ses morts jusqu’au soir, lorsque la police arriva. Il leur dit de glisser un penny dans la fente du compteur à gaz, pour qu’ils puissent avoir de la lumière pour voir.

Frank Cavilla se tenait debout devant le tribunal, avec son petit costume gris très élimé, et sans faux col. C’était un bel homme, à l’abondante chevelure noire, aux yeux expressifs, au nez et au menton délicatement ciselés, et dont la lèvre supérieure s’ornait d’une moustache soyeuse.

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