Chapitre 23 Les enfants
« Lorsque la maison est un taudis,
et que l’on se vautre dans la boue comme des bêtes
On oublie que le monde est beau. »
Le seul spectacle agréable dans l’East End, c’est celui des enfants qui dansent dans la rue sur les chansons de l’orgue de Barbarie. Il faut les voir, les plus jeunes et les plus âgés – ils se balancent et font de petits pas, enveloppant le tout de mimiques adorables et d’inventions pleines de grâce. Leurs petits corps bondissent joyeusement, et décrivent des rythmes qu’on n’apprend pas dans les écoles de danse.
J’ai eu l’occasion de parler avec ces enfants, ici et là, et j’ai été frappé par leur intelligence qui dépasse, en certains domaines, celle des autres enfants. Leur petite imagination est toujours en mouvement, et ils ont une facilité étonnante pour se lancer dans le royaume du rêve et de la fantaisie. Une vie tumultueuse déferle dans leurs veines. Ils se délectent dans la musique, dans le mouvement, dans la couleur, et très souvent se cachent sous leurs haillons et sous leur saleté les traits d’un visage très fin ou la beauté d’un corps gracile.
Mais Londres possède aussi son Joueur de Flûte, qui les fait disparaître. On ne les revoit plus jamais, et tout ce qui peut nous faire souvenir d’eux s’efface à jamais. Il est inutile de les rechercher parmi les jeunes gens – là, il n’y a que figures renfrognées et laides, corps rabougris, et les esprits sont devenus abrutis et hébétés. La grâce, la beauté, l’imagination, et tout ce qui faisait la rapidité du muscle et de l’esprit, tout cela est parti comme par enchantement. Bien sûr on peut voir de temps à autre une femme, pas forcément vieille, mais toute déformée et tordue à cause de son état de femme, toute bouffie d’alcool, retrousser ses hardes crottées et se mettre à exécuter quelques pas de danse grotesques et lourdauds sur le pavé de la rue. C’est le signe qu’elle a été dans le temps l’un de ces enfants qui dansaient au son de l’orgue de Barbarie, mais ces enjambées ridicules et pesantes sont tout ce qui reste des promesses de l’enfance. Dans les profondeurs lointaines de son cerveau, elle a vu passer rapidement le souvenir de la petite fille qu’elle avait été jadis. La foule s’est rapprochée, et les fillettes se sont mises à danser autour d’elle, avec toute la grâce qu’elle ne peut plus retrouver, elle, mais que son corps essaie de parodier. Elle s’arrête alors pour reprendre son souffle défaillant, puis trébuche et s’en va, tandis que les petites filles continuent à danser.
Les enfants du Ghetto possèdent tout ce qu’il faut pour faire des hommes et des femmes de caractère, mais le Ghetto, comme un tigre en folie, s’acharne sur sa jeunesse, l’écrase et détruit en elle toutes ses qualités, éteint toute lumière et toute joie, et finit par transformer ceux qu’il n’arrive pas à détruire en créatures stupides, sans avenir, grossières et avilies, très proches de la bête.
J’ai, dans les chapitres qui ont précédé celui-ci, détaillé la façon dont ces choses se produisent. Mais laissons ici la parole au Professeur Huxley, qui va rapidement décrire ce mécanisme :
« Celui qui s’intéresse à la situation de la population dans les grands centres industriels, que ce soit dans ce pays ou dans un autre, ne peut pas manquer de constater que, toutes les fois qu’on rencontre un agglomérat important de cette population, règne en maîtresse absolue ce que les Français appellent l’indigence, un mot pour lequel je ne pense pas que la langue anglaise puisse fournir d’équivalent. C’est un état dans lequel on ne peut même pas obtenir la nourriture, la chaleur et les vêtements qui permettraient simplement de maintenir tous les organes du corps en bon état de fonctionnement. Les hommes, les femmes et les enfants sont alors contraints de s’entasser dans des taudis où la décence n’a pas cours, et où les conditions d’hygiène les plus élémentaires sont impossibles à atteindre. Les seuls plaisirs à portée de la main de ces miséreux restent la brutalité et l’alcoolisme. Les malheurs s’accumulent sous forme de manque de nourriture, de maladie, d’arrêt de croissance ou bien encore de dégradation mentale. Dans ces conditions, même la perspective d’un travail régulier et convenablement payé ne peut se résumer qu’en une vie de batailles perdues contre la faim, et qui se termine par la fosse commune. »
Dans de telles conditions, l’avenir des enfants est sans espoir. Ils meurent comme des mouches, et ceux qui survivent ne le font que parce qu’ils possèdent une vitalité exceptionnelle, et une forte aptitude à s’adapter à la boue qui les entoure. Ils n’ont aucune vie de famille, et dans les taudis et les bouges dans lesquels on les entasse, ils sont exposés à toutes les obscénités et à toutes les indécences possibles. Comme on a corrompu leurs cerveaux, leurs corps se pourrissent par une hygiène déplorable, par le grouillement des gens qui vivent dans la même pièce qu’eux, et par une sous-alimentation continuelle. Lorsque le père, la mère et trois ou quatre enfants sont entassés dans une seule pièce où les enfants prennent la garde à tour de rôle pour chasser les rats de l’endroit où le reste de la famille dort, lorsque ces enfants n’ont jamais assez à manger, et sont la proie d’une vermine grouillante qui les rend moroses et les affaiblit, on peut immédiatement imaginer quelle sorte d’hommes et de femmes seront ceux qui auront réussi à survivre.
« Le désespoir et la misère
Ont été leur lot depuis leur naissance.
Ils sont maudits et les rires cruels
Leur ont tenu lieu de berceuses. »
Un homme et une femme se marient, et s’installent dans une seule pièce. Leur salaire n’augmente pas avec les années, ce qui n’est pas le cas de la famille. L’homme peut estimer qu’il a eu beaucoup de chance s’il n’a perdu ni sa santé ni son emploi. Un bébé arrive, puis un second – il faut trouver plus grand. Mais ces petites bouches et ces petits corps sont autant de dépenses supplémentaires, qui rendent absolument impossible une location plus spacieuse. Puis d’autres bébés arrivent, et il n’y a plus de place pour se retourner. Les gosses alors traînent dans la rue. Avant qu’ils aient douze ou quatorze ans, on trouve une solution au problème du logement, en les jetant proprement à la rue. Le garçon, s’il a de la chance, peut s’arranger pour vivre de charité publique et, de toute façon, plusieurs solutions s’offrent à lui. Mais la fille de quatorze ou quinze ans, forcée de cette façon de quitter cette pièce unique qu’elle appelait sa maison, ne pourra pas gagner plus de cinq ou six misérables shillings par semaine, et n’aura qu’une seule solution. La fin la plus abominable est celle de cette femme dont la police a retrouvé le corps ce matin, devant la porte d’une maison de la Dorset Street, à Whitechapel. Sans famille, sans abri, malade, et sans personne pour l’aider à passer sa dernière heure, elle est morte de froid dans la nuit. Elle avait soixante-deux ans, et vendait des allumettes. Elle est morte comme meurt une bête sauvage.
J’ai encore dans ma mémoire l’image de ce garçon dans le box des accusés du Tribunal de Police de l’East End. Sa tête était à peine visible au-dessus de la balustrade. Il avait été reconnu coupable d’avoir volé deux shillings à une femme, et les avait dépensés non pas en bonbons ou en gâteaux, mais bel et bien pour s’acheter de quoi manger.
« Pourquoi n’as-tu pas demandé de la nourriture à cette femme ? » lui a dit le juge d’un ton blessant. « Elle t’aurait certainement donné quelque chose. »
« Si je lui avais demandé de quoi manger, on m’aurait emmené pour mendicité », lui répondit le garçon.
Le juge fronça les sourcils, et ne put rien faire d’autre que de reconnaître la véracité de cette remarque. Personne ne connaissait ce garçon, personne ne connaissait son père ni sa mère, il avait l’air d’avoir depuis toujours été abandonné, petit louveteau cherchant sa nourriture dans cette jungle, profitant du plus faible, exploité par le plus fort.
Les personnes qui s’efforcent d’aider ces enfants du Ghetto, qui les ramassent pour les envoyer pendant une journée à la campagne, pensent qu’il n’y a pas beaucoup d’enfants de plus de dix ans qui n’ont pas bénéficié au moins une fois de cette journée à la campagne. À ce sujet, voici ce que dit un journaliste : « Le changement mental provoqué par une seule journée passée ainsi ne doit pas être sous-estimé. De toute façon, les enfants ont vu les champs et les bois, et lorsqu’ils lisent dans leurs livres les descriptions des scènes campagnardes, ce qui, avant, ne leur disait absolument rien, prend forme maintenant dans leurs esprits. »
Un seul jour dans les champs et les bois, s’ils ont assez de chance pour être ramassés par les gens qui veulent les aider ! Vous vous rendez compte ? On les a amenés pendant toute une journée à la campagne, dans les champs et dans les bois ! Une journée ! Dans toute leur existence, une journée ! Et le reste de la vie, comme un gosse le disait à un certain évêque : « À dix ans, on roule des mécaniques, à treize ans, on fauche, et à seize ans, on tape sur les flics. » Ce qui, en termes clairs, voulait dire qu’à dix ans, on joue les truands, à treize, on vole, et qu’à seize ans on est déjà un petit voyou assez musclé pour se permettre de flanquer des raclées aux policemen.
Le Révérend J. Cartmel Robinson nous parle d’un garçon et d’une fille de sa paroisse qui avaient décidé d’aller voir une forêt. Ils ont marché tant et plus dans les rues sans fin, espérant toujours découvrir cette forêt au bout de l’une d’entre elles. Puis, morts de fatigue, ils se sont assis par terre, épuisés et découragés, jusqu’à ce qu’une brave femme les ramène au bercail. De toute évidence, les gens qui essaient d’aider les jeunes ne les avaient pas remarqués.
On peut croire le même révérend lorsqu’il affirme que, dans une rue de Hoxton (un district du grand East End), plus de sept cents enfants de cinq à treize ans vivent dans quatre-vingts maisons minuscules. Il ajoute : « C’est parce que Londres a, dans une grande mesure, cloîtré ses enfants dans un dédale innommable de rues et de maisons, et leur a volé la part légitime de tout être humain au soleil, à la campagne et aux ruisseaux, que tous ces gosses, en grandissant, deviendront des hommes et des femmes diminués physiquement. »
Il raconte l’histoire d’un membre de sa congrégation qui avait loué une pièce dans un sous-sol à un couple marié. « Ils m’avaient dit qu’ils avaient deux enfants, mais lorsqu’ils s’installèrent dans la chambre, ils en avaient quatre. Un peu plus tard, un cinquième bébé est né et le propriétaire leur a signifié leur congé. Ils n’en ont tenu aucun compte. L’inspecteur sanitaire, qui doit si souvent être à cheval sur le règlement, est venu voir ce qui se passait, et a menacé mon ami de poursuites judiciaires, en lui disant qu’il n’avait pas le droit de les expulser. Eux, ils ont prétendu que personne ne voudrait les loger avec leurs enfants, à un loyer en rapport avec ce qu’ils gagnaient (c’est, entre parenthèses, l’un des arguments les plus communément utilisés par les pauvres). Que fallait-il faire ? Le propriétaire était entre l’enclume et le marteau. Finalement, il s’est adressé au juge, qui a envoyé pour enquête un officier municipal. Vingt jours se sont déjà passés, et rien n’a encore été fait. Est-ce là un cas unique ? Certes non, c’est une affaire tout à fait ordinaire. »
La semaine dernière, la police a fait une descente dans une maison close. Dans l’une des chambres, on a trouvé deux mineurs qui ont été arrêtés, et accusés d’être pensionnaires de cette maison de débauche, tout comme les femmes qui s’y trouvaient. Leur père est apparu pendant le procès, et il a déclaré que lui, sa femme et deux autres enfants plus âgés, en dehors de ceux qui se trouvaient dans le box des accusés, occupaient cette pièce, parce qu’il n’avait pu trouver d’autre logement pour la demi-couronne hebdomadaire qui était le prix de ce loyer. Le magistrat a acquitté les deux jeunes prévenus, et fait remarquer au père qu’il élevait mal ses enfants. Il est inutile de multiplier les exemples. À Londres, le massacre des innocents se fait sur une échelle bien plus grande que tout ce qu’on a pu voir jusqu’alors dans l’histoire mondiale. Ce qui est étonnant, aussi, c’est le manque de cœur des gens qui croient au Christ, qui vénèrent Dieu, et vont régulièrement à l’Église chaque dimanche. Le reste de la semaine, ils se démènent comme de vrais diables pour faire rentrer loyers et bénéfices qui leur arrivent tout droit de l’East End, entachés du sang des enfants du Ghetto. Mais, paradoxalement, tandis qu’ils rançonnent d’une main les enfants des pauvres, ils n’hésitent pas à envoyer, de la main qui leur reste libre, un demi-million qu’ils prélèvent de ces mêmes loyers et ces mêmes bénéfices, pour l’éducation des enfants noirs du Soudan.
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