Chapitre 26 La boisson, la tempérance et l’épargne
La classe ouvrière anglaise est littéralement noyée dans les demis de bière. Celle-ci la rend stupide, l’abrutit, et diminue considérablement son efficacité – l’ouvrier anglais n’a plus cet esprit de répartie, cette imagination et ces réflexes rapides qui faisaient l’apanage de sa race. Cette dégradation n’est même pas une habitude acquise, il y est trempé dès sa plus tendre enfance. Les gosses sont conçus dans l’ivresse, et sont saturés de boisson avant même qu’ils ne poussent leur premier vagissement. Ils naissent dans les vapeurs de l’alcool, et grandissent au milieu d’elles.
Les cafés sont partout. Ils fleurissent à chaque coin de rue, et entre tous les coins de rues. On y voit aussi bien des hommes que des femmes, et même des enfants, qui attendent que leurs parents soient suffisamment imbibés pour les ramener à la maison. Ils sirotent les verres de leurs aînés, et ouvrent toutes grandes leurs oreilles sur ce langage fleuri et les conversations salées qui s’y déversent, s’y habituent et se familiarisent ainsi avec le dévergondage et la débauche.
Les lois souveraines de madame Grundy (16), qui règne aussi bien sur la classe ouvrière que sur la bourgeoisie, deviennent caduques chez l’ouvrier dès qu’il entre dans un café. Il n’attache à cet endroit aucune notion de péché ou de honte, et la jeune fille ou la femme qui le fréquente n’en a aucun remord.
Je me souviens d’une jeune fille, qui déclarait dans un café : « Je ne bois jamais d’alcool quand je suis dans un débit de boissons. » C’était une jeune serveuse de restaurant, fort jolie ma foi, et elle exposait à l’une de ses collègues, avec une certaine pointe d’orgueil, ses idées sur la bienséance et sur la décence. Madame Grundy n’allait pas jusqu’à tolérer qu’on puisse boire de l’alcool dans les cafés, mais trouvait tout à fait normal, pour une jeune fille encore pure, de s’abreuver de bière, et de s’installer dans un café pour ce faire.
Cette bière est nocive pour les gens qui la boivent, et trop souvent ceux qui la consomment ont une santé trop fragile pour lui résister. C’est parfois, d’ailleurs, leur état de santé qui les amène à la boisson. Sous-alimentés, mal nourris, souffrant des effets diaboliques d’une surpopulation grandissante et de la misère, ils développent chez eux un désir morbide pour la boisson, exactement comme l’estomac malade de l’ouvrier d’une certaine usine de Manchester, où la surproduction est de rigueur, réclame avec force, quantité de vinaigre, ou d’autres denrées aussi néfastes. Le travail malsain, la vie malsaine engendrent des appétits et des désirs malsains. On ne peut pas faire travailler un homme comme un cheval, le faire vivre et le nourrir comme un porc, et, dans le même élan, lui demander d’avoir des aspirations saines et des vues pleines d’idéal.
Dès que la vie de famille disparaît, le débit de boissons la remplace. Ce ne sont pas seulement les hommes et les femmes dégoûtés de tout, ceux qui travaillent comme des brutes, et qui sont aveulis par la saleté et la monotonie de leur existence, qui fréquentent les cafés, mais aussi le troupeau des hommes et des femmes sans aucune vie de famille, qui se sauvent de chez eux pour venir s’agglutiner aux consommateurs brillants et bruyants des débits de boisson, dans l’espoir futile de satisfaire ce désir d’être en compagnie. Et lorsque toute une famille est parquée dans une seule petite pièce, la vie de famille devient impossible.
Un bref examen d’un tel lieu d’habitation servira à apporter toute la lumière sur l’une des causes les plus importantes de l’alcoolisme. Ici, c’est toute une famille au grand complet qui se lève le matin, s’habille, fait sa toilette, le père, la mère, les fils et les filles, tous parqués dans la même pièce et serrés épaule contre épaule (la pièce est si petite). Puis la mère prépare le petit déjeuner. Dans cette même pièce, dont l’atmosphère est déjà passablement alourdie des exhalaisons écœurantes de tous les corps entassés tout au long de la nuit, on avale le petit déjeuner. Le père s’en va à son travail, les aînés à l’école ou dans la rue, et la mère reste avec les plus petits qui rampent sur le plancher et se faufilent à travers ses jambes. Elle s’occupe des travaux de la maison, toujours dans la même pièce. Elle y lave les vêtements, et l’espace est immédiatement empuanti par les odeurs de l’eau de savon et du linge sale – puis, pour couronner le tout, elle pend le linge humide pour le faire sécher.
Le soir venu, au milieu des diverses odeurs, de la journée, la famille vient s’entasser dans le coin où ils dorment. C’est-à-dire qu’ils envahissent au maximum leur lit (s’ils en ont un), le reste de la famille couchant à même le sol. Et c’est ainsi que s’écoule la vie, mois après mois, année après année. Ils ne connaissent pas les vacances, mais par contre savent très bien ce qu’est l’expulsion. Lorsque l’un des enfants meurt – et il y en a toujours qui sont condamnés à mourir, puisque cinquante-cinq pour cent des enfants de l’East End meurent avant d’avoir atteint cinq ans – on installe le corps dans la seule pièce du logement. Si ce sont vraiment des gens très pauvres, on va laisser là le petit cadavre pendant le temps nécessaire pour ramasser l’argent de l’enterrement. Toute la journée, on mettra le corps sur le lit, et, pendant la nuit, comme les vivants occupent le lit, on le placera sur la table sur laquelle on mangera, le lendemain, le petit déjeuner tandis que le petit cadavre sera replacé sur le lit. Dans certaines maisons, on installe la dépouille mortelle de l’enfant sur l’étagère qui sert en temps normal de garde-manger. Il y a à peine une semaine, une femme de l’East End a eu des démêlés avec la police parce qu’elle avait conservé pendant trois semaines le corps de son petit garçon, n’ayant pas les moyens de l’enterrer.
Cette pièce, comme je viens de vous le dire, ne peut en aucun cas constituer un foyer, tant elle est horrible pour les gens qui sont obligés d’y vivre. Et si ceux-ci la désertent pour s’en aller au café, on ne peut pas les en blâmer, on devrait plutôt les plaindre. On a calculé que dans Londres, 300 000 personnes, groupées en familles, vivent dans une seule pièce, tandis que plus de 900 000 sont hébergées illégalement, selon les lois sur la Santé Publique de 1891. C’est un terrain de recrutement tout prêt pour l’alcoolisme.
Et puis il y a aussi cette insécurité de bonheur, cette précarité de l’existence et cette peur devant l’avenir – les voilà, les facteurs bien puissants qui entraînent les gens à boire. Le malheureux cherche désespérément des remèdes pour alléger sa souffrance, et le café apporte soulagement et oubli. D’une façon malsaine, bien sûr, mais dans la vie de ces gens-là, tout est malsain. Ils trouvent là-bas l’oubli – et rien d’autre dans leur existence ne peut leur apporter cet oubli, cet oubli temporaire qui les exalte, et leur donne l’impression d’être plus beaux et meilleurs – alors qu’en réalité, il les plonge encore plus dans l’Abîme et les fait davantage ressembler à des bêtes. Cette course perpétuelle contre la misère, pour ces misérables, ne pourra se terminer que par la mort.
Il est inutile de venir prêcher la tempérance et l’antialcoolisme à ces gens. L’habitude de boire peut être la cause de plusieurs misères, mais elle est par contre l’effet de plusieurs autres misères qui ont précédé cette habitude. Les avocats de la tempérance peuvent prêcher en toute bonne foi sur les méfaits de l’alcoolisme, tant qu’ils n’auront pas fait disparaître les autres méfaits, ceux qui amènent les hommes à boire, on n’aura pas progressé et la boisson et son cortège de misères subsisteront.
Tant que les personnes de bonne volonté, qui essaient sincèrement d’aider ces malheureux, n’auront pas réalisé ce que je viens d’exposer, tous leurs efforts seront vains, et leur spectacle sera tout juste bon à faire rire les dieux de l’Olympe. Je suis allé l’autre jour à une exposition d’art japonais, destinée aux pauvres de Whitechapel. On avait pensé, de cette façon, élever leurs esprits, et les ouvrir à la Beauté, à la Vérité et à la Bonté. En admettant (ce qui est loin d’être vrai) que les pauvres aient envie de connaître la Beauté, la Vérité et la Bonté, leur vie même et les lois de cette société qui condamnent un tiers des leurs à mourir dans les locaux de la charité publique, sont une preuve que cette connaissance ne serait pour eux qu’un fléau supplémentaire. Ils auront encore bien plus à oublier que s’ils ne l’avaient jamais connu. Si la Destinée m’avait condamné à vivre cette vie d’esclave qui est celle de l’ouvrier de l’East End jusqu’à la fin de mes jours, et si cette même Destinée ne m’autorisait qu’un seul vœu, je demanderais immédiatement d’oublier tout ce que je sais sur la Beauté, la Vérité et la Bonté, tout ce que j’ai appris dans les livres, tous les gens que j’ai connus, tout ce que j’ai entendu et tous les pays que j’ai visités. Et si je ne pouvais obtenir tout cela de cette Destinée, eh bien je crois que moi aussi je deviendrais alcoolique, pour oublier le plus possible tout ce que je sais.
Parlons maintenant de ces gens qui tendent une main secourable ! Leurs œuvres sociales, leurs missions, leurs équipes de charité, et tout le tremblement, tout cela peut se résumer en un seul mot : échec. C’est tout à fait naturel que l’on ne puisse parler que d’échec en la matière, parce qu’ils abordent les problèmes avec des idées complètement fausses, bien que sincères. Ces braves gens approchent l’existence des malheureux sans la comprendre le moins du monde. Ils n’arrivent même pas à savoir comment vivent les habitants du West End, et débarquent dans l’East End comme des professeurs et des savants. Ils n’ont absolument pas assimilé la sociologie pourtant simple du Christ, mais se penchent sur ceux qui vivent dans la misère et le mépris de tous avec la pompe de rédempteurs sociaux. Ils mettent pourtant tout leur cœur à leur ouvrage, mais si l’on excepte la poignée de miséreux qu’ils ont secouru de la misère, et la toute petite part de renseignements sur l’Est End (qu’on aurait pu avoir d’une façon plus scientifique et avec moins de frais), on doit conclure que leur action a été particulièrement négative.
Comme quelqu’un l’a dit un jour, ils font tout pour les pauvres, sauf les laisser tranquilles. Même l’argent qu’ils donnent pour les enfants des pauvres, ils l’ont arraché aux pauvres. Ils viennent de cette race de bipèdes sans problème et sans scrupules, qui prennent une part sur le salaire de l’ouvrier, et s’autorisent de conseiller les travailleurs sur la meilleure façon d’utiliser ce qui leur reste et qu’ils ne leur ont pas pris. À quoi cela sert-il, au nom de Dieu, de construire des crèches pour les ouvrières, où elles viendront porter leur progéniture pour s’en aller trimer à leur fabrique de violettes d’Islington, à trois farthing la grosse, alors qu’on ferait mieux de s’occuper des enfants et des ouvrières sur violettes ! L’ouvrière sur violettes tient chaque fleur quatre fois dans sa main, ce qui fait 576 fois pour le misérable salaire de trois farthings la grosse. Dans une journée entière, elle aura tenu 6 912 fleurs, et touchera seulement neuf pence. Elle est volée, elle est exploitée, et ce n’est pas la connaissance de la Beauté, de la Vérité et de la Bonté qui allégera son fardeau. Mais ils ne font rien pour elle, ces amateurs, et ce qu’ils n’ont pas fait pour la mère annule le soir, quand l’enfant rentre à la maison, tout ce qu’ils ont pu faire pour lui pendant toute la journée.
Tous ces gens qui veulent aider se rejoignent, dans leurs sermons, sur un mensonge fondamental, et le fait qu’ils ignorent que c’est un mensonge ne lui confère pas pour autant une apparence de vérité. Ce mensonge, c’est l’épargne. Je n’ai besoin que d’un seul exemple pour démontrer la véracité de mes dires. Dans Londres surpeuplée, il y a une compétition féroce, pour rechercher un emploi, ce qui fait que les salaires diminuent d’autant. Dans cette lutte pour le travail, celui qui vit sur un niveau moins élevé va demander moins cher que celui qui a l’habitude de ne pas se priver. Ce qui fait que le petit groupe des épargnants qui vit au-dessous de ses moyens fera constamment baisser l’échelle des salaires de cette industrie où l’offre est moins grande que la demande. Les épargnants ne pourront le rester longtemps, car leurs rentrées seront tellement amoindries qu’elles arriveront à faire équilibre à leurs sorties.
L’épargne, si je puis me résumer par ce paradoxe, est la négation même de l’épargne. Si tous les ouvriers de l’Angleterre tenaient compte des propos de ceux qui leur prêchent l’épargne, étant donné qu’il y a plus d’hommes à la recherche d’un travail que de travail possible, on arriverait rapidement à avoir des salaires moitié moindre. Il n’y aurait plus alors aucun ouvrier capable d’épargner quoi que ce soit – et les gens vivraient bien au-dessus de leurs salaires tronqués. Les prêcheurs d’épargne à la vue courte seraient évidemment les premiers étonnés du résultat, mais la mesure de leur échec serait proportionnelle au succès de leur propagande. De toute façon, c’est une idiotie sans nom que de prêcher l’épargne aux 1 800 000 ouvriers londoniens qui n’ont que 21 shillings par semaine pour nourrir leurs familles, et dont un quart sert tout juste à payer le loyer.
Parmi tous les gens de bonne volonté qui s’efforcent d’aider les malheureux dans ce district londonien, bien souvent avec peu de succès, je voudrais faire une exception pour la personne du Docteur Barnardo Homes. Lui, sa spécialité, ce sont les enfants. Il les sépare de leurs parents lorsqu’ils sont encore jeunes et n’ont pas encore été contaminés par le moule de la société, et les envoie le plus loin qu’il peut, là où il sait qu’ils trouveront des conditions de vie et de formation meilleures. Il a ainsi expatrié jusqu’à ce jour 13 340 garçons, la plupart vers le Canada, et la proportion de ses échecs est infime : un cas sur cinquante. C’est assez surprenant, si l’on considère que ces garçons sont des épaves, des enfants abandonnés sans père ni mère, sans même un toit pour les abriter, et dont le seul avenir était le fond de l’Abîme. Il peut ainsi, sur cinquante garçons, permettre à quarante-neuf de devenir des hommes.
Chaque jour de l’année, le Docteur Barnardo arrache neuf épaves à la rue, ce qui explique le nombre considérable d’enfants qu’il a pu sauver. Les « aideurs » ont certainement quelque chose à apprendre de cet homme qui ne joue pas avec les à-peu-près, et traque le vice et la misère là où ils sont. Il retire les enfants des gens des ruisseaux de leur environnement pestilentiel, les intègre dans un environnement sain et salutaire dans lequel ils s’épanouissent, se découvrent et se transforment en hommes.
Lorsque tous les « bienfaiteurs » cesseront de faire joujou avec les crèches et les expositions d’art japonais, et qu’ils retourneront apprendre leur West End et la sociologie du Christ, ils se retrouveront en meilleure forme pour accomplir la tâche qui les attend dans le monde. Et s’ils s’attellent sérieusement à ce travail, ils auront intérêt à se mettre sous la houlette du Docteur Barnardo – avec naturellement des moyens plus importants que les siens – ce qui permettra d’opérer sur une échelle aussi grande que la nation est vaste. Ils n’iront surtout pas fourrer de désirs de connaissance de la Beauté, de la Vérité et de la Bonté dans l’esprit de la femme qui fabrique des violettes à trois farthings la grosse. Ils feront en sorte que son exploiteur lui fiche la paix et cesse de s’empiffrer sur son dos et que, tout comme les Romains du bon vieux temps, il aille prendre un bain pour faire partir sa graisse. Et, à leur plus grand étonnement, ils s’apercevront qu’eux aussi doivent laisser tranquille cette femme, et quelques autres et quelques enfants aussi – mais ils ne s’étaient même pas aperçus qu’ils les importunaient.
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