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Chapitre 25 Le cri des affamés

« Mon père avait plus de force que moi, il venait de la campagne, lui ! »

Celui qui me parlait ainsi, un jeune garçon aux yeux malins de l’East End, se lamentait sur son manque de développement physique.

« Regardez mes bras, comme ils sont maigres », continua-t-il en retroussant ses manches. « Pas assez à manger, c’est de là que ça vient. Oh, pas maintenant, parce qu’aujourd’hui, j’ai à peu près ce qu’il me faut. Mais c’est trop tard, je ne peux pas rattraper tout ce que je n’ai pas eu quand j’étais môme. Mon père est venu à Londres du pays de Fen (15), ma mère est morte, et nous avons vécu tous les sept, mon père et les six autres gosses, dans deux petites pièces. »

« Oh, il n’a pas eu la vie facile, mon père. Il aurait pu nous plaquer tous, mais il a préféré travailler comme un esclave toute la journée, et revenir le soir pour nous faire la cuisine et s’occuper de nous. C’était à la fois notre père et notre mère. Il faisait de son mieux, mais nous n’avions pas assez à manger. On n’avait presque jamais de viande, et quand on en avait, c’étaient toujours les plus bas morceaux. Et c’est pas bon pour des gosses de se mettre à table et de n’avoir à manger qu’un croûton de pain et du fromage. Et encore, il n’y en avait pas beaucoup ! »

« Et voilà le résultat : je suis trop petit pour mon âge, et je n’ai pas la force de mon père. Je ne sais pas où c’est parti, tout ça, mais je crois bien que, dans deux ou trois générations, il ne restera plus rien de moi, ici, à Londres. Prenez le cas de mon plus jeune frère, il est beaucoup plus grand et beaucoup plus fort que moi. C’est parce qu’on a continué à vivre ensemble tous les sept, pas la peine de chercher ailleurs ! »

« Mais je ne comprends pas ! J’avais pensé qu’au contraire, sous de telles conditions, la vitalité décroissait au fur et à mesure, et que les plus jeunes enfants étaient aussi les plus faibles ! »

« Pas quand on grandit ensemble. Allez donc vous balader dans l’East End. Si vous voyez un gosse de huit à douze ans, de taille normale et en bonne santé, vous pouvez être certain que c’est le plus jeune d’une famille, ou tout au moins l’un des plus jeunes. Voilà comment ça se passe : les aînés souffrent beaucoup plus de la faim que ceux qui viennent après. Quand les plus jeunes naissent, les aînés sont déjà au boulot, et comme il y a encore plus grande quantité d’argent qui rentre à la maison, il y a aussi bien plus à manger. »

Il redescendit ses manches. Ses bras étaient un exemple concret du fait que, si la famine ne tue pas, elle diminue l’homme. La plainte de ce jeune homme n’était que l’écho de millions d’autres, qui crient leur faim dans le plus grand empire du monde. Chaque jour, un million de personnes se présentent pour manger aux guichets de l’Assistance Publique, et, au cours de l’année, un ouvrier sur onze s’en vient frapper à sa porte. Ce qui n’a rien d’étonnant, quand on sait que trente-sept millions de gens n’ont pour vivre que douze livres par mois et par famille, et qu’une armée de huit cent mille pauvres diables vit constamment au bord de la famine.

Un comité du conseil des Écoles du District de Londres a récemment déclaré : « Actuellement, et nous ne sommes pas spécialement dans une période de détresse, il y a, dans les écoles de Londres seulement, cinquante-cinq mille enfants qui ne mangent pas à leur faim, et à qui il est parfaitement inutile de donner un enseignement qu’ils ne sont pas à même de recevoir. » Les italiques sont de moi. « Pas spécialement dans une période de détresse » signifie que tout va bien en Angleterre. En effet, les Anglais ont pris l’habitude de considérer la famine et la souffrance, qu’ils appellent pudiquement la « détresse », comme faisant partie de l’ordre social. La famine chronique est chez eux un état de fait, et c’est seulement lorsque la famine aiguë fait son apparition que l’on commence à penser que quelque chose ne tourne pas rond.

Je ne suis pas prêt d’oublier la plainte désespérée de cet aveugle, dans cette petite boutique de l’East End, à la fin d’une journée brumeuse. C’était l’aîné d’une famille de cinq enfants, dont le père était mort. Étant le plus vieux, il s’était privé, et avait commencé à travailler très jeune pour mettre un peu de pain dans la bouche de ses petits frères et sœurs. Il ne mangeait de la viande qu’une fois tous les trois mois, et n’avait jamais su ce que c’était que d’avoir une seule fois dans sa jeunesse l’estomac plein. Il affirme que c’est cet état de famine constante qui lui a pris sa vue. Pour étayer ses dires, il cite le rapport de la Commission Royale sur les Aveugles. « La cécité, peut-on y lire, se développe bien plus dans les quartiers pauvres, et la pauvreté accélère cette terrible affliction. »

Mais il continua à me parler, et dans sa voix transparaissait toute l’amertume d’un pauvre bougre à qui la société n’a pas donné assez à manger. C’était l’un des innombrables aveugles londoniens. Il m’expliqua que dans les hospices pour aveugles, on n’a pas assez à manger, et il confirma cette affirmation en me donnant les rations quotidiennes d’un hospice :

Petit déjeuner : un demi-litre de bouillie claire à base de farine d’avoine, et du pain sec.

Déjeuner : cent grammes de viande, une tranche de pain, une demi-livre de pommes de terre.

Souper : un demi-litre de bouillie, du pain sec.

Oscar Wilde (Dieu ait son âme !) se fait l’écho des plaintes des enfants prisonniers, qui, plus ou moins, sont les mêmes que celles des prisonniers et des prisonnières adultes :

« La seconde chose dont l’enfant aura à souffrir, en prison, c’est la faim. La nourriture qui lui sera octroyée consiste en un morceau de pain généralement mal cuit, comme on en trouve dans les prisons, et un gobelet d’eau, pour le petit déjeuner de sept heures et demie. À midi, on lui servira à déjeuner un gobelet de bouillie, et à cinq heures et demie, un morceau de pain sec et un gobelet d’eau – ça sera là son souper. Ce régime est toujours générateur, chez l’adulte, de maladies diverses, surtout, naturellement, la diarrhée, accompagnée de faiblesse. L’enfant, lui, est absolument incapable d’ingurgiter une telle nourriture. Tous ceux qui se sont occupé d’enfants savent à quel point leur digestion peut être troublée par une crise de larmes, ou bien par une peine de cœur, ou encore par mille autre choses. L’enfant qui a passé sa journée à pleurer, et peut-être même une partie de la nuit, dans une cellule sombre et solitaire, et qui est terrorisé par tout ce qu’on lui a fait, ne peut avaler une seule miette de cette nourriture grossière et infecte. Je vais vous citer le cas, maintenant, d’un petit garçon qui avait pleuré tout le mardi matin, parce qu’il avait faim et n’avait rien pu avaler du pain et de l’eau qui lui avait été servis comme petit déjeuner. Le gardien Martin, plutôt que de le voir mourir de faim, était sorti à la fin du petit déjeuner, pour lui apporter quelques biscuits. C’était une bonne action de sa part, et c’était ce qu’avait pensé l’enfant qui, ne sachant rien du règlement de la prison, avait parlé à un autre gardien plus âgé de la façon aimable dont s’était conduit l’un de ses jeunes collègues. Le gardien plus âgé fit naturellement un rapport sur les faits en question, et Martin fut renvoyé. »

Robert Blatchwork compare le régime quotidien du pauvre placé dans un asile à celui du militaire. Lorsqu’il était soldat, le régime auquel il était soumis n’était pas considéré comme assez abondant – il l’était cependant deux fois plus que celui du pauvre !

Aliment : Pauvre / Soldat

viande : 100 grammes / 360 grammes

pain : 450 grammes / 720 grammes

légumes : 180 grammes / 240 grammes

L’indigent reçoit de la viande une fois par semaine (en remplacement de la soupe), et tous les pauvres ont « ce teint pâle et terreux qui est l’une des caractéristiques les plus évidentes du manque de nourriture ».

Voici maintenant un tableau qui compare les rations hebdomadaires du pauvre dans un asile avec celle de son gardien :

Aliment : Gardien / Pauvre

pain : 7 livres / 6 livres

viande : 5 livres / 1 livre et soixante gr

lard (bacon) : 360 grammes / 75 grammes

fromage : 240 grammes / 60 grammes

pommes de terre : 7 livres / une livre et demie

légumes : 6 livres / néant

farine : 1 livre / néant

lard : 60 grammes / néant

beurre : 360 grammes / 200 grammes

pudding au riz : néant / une livre

Le même rapporteur remarque que « le régime du gardien est bien plus abondant que celui du pauvre, mais on ne doit pas encore le considérer comme suffisant en haut lieu, puisqu’une note rajoutée au tableau du gardien stipule qu’un supplément en argent de 2 shillings et six pence est attribué hebdomadairement à chaque gardien et à chaque desserveur. » Si la ration du pauvre est suffisante, pourquoi faut-il alors en rajouter au gardien ? De toute façon, considérer que le gardien n’a pas suffisamment à manger, c’est déjà reconnaître que le pauvre est encore moins bien nourri que lui, puisqu’il n’a que la moitié de sa ration.

Ce ne sont pas seulement les habitants du Ghetto, les prisonniers et les pauvres qui ont faim. Jacques Bonhomme dans sa campagne ne connaît pas, lui non plus, la sensation du ventre plein, et c’est souvent son estomac vide qui lui a suggéré de venir à la ville.

Étudions maintenant le cas d’un travailleur d’une commune dépendant du Syndicat de l’Assistance Publique de Bradfields, dans le Berks. Supposons-le avec deux enfants, un travail régulier, et un logement de fonction. Son salaire moyen hebdomadaire est de treize shillings (trois dollars 25 cents). Voici quel sera son budget hebdomadaire :

Pain (cinq pains de quatre livres) : 1,10

Farine (trois kilos) : 0,4

Thé (250 grammes) : 0,6

Beurre (une livre) : 1,3

Lard (une livre) : 0,6

Sucre (trois kilos) : 1,0

Bacon (ou autre viande) (deux kilos) : 2,8

Fromage (une livre) : 0,8

Lait (concentré ; une demi-boîte) : 0,3

Huile, bougies, savon, sel, poivre, etc. : 1,0

Charbon : 1,6

Bière : néant

Tabac : néant

Assurance (« on ne sait jamais ») : 0,3

Syndicat des Travailleurs : 0,1

Bois, outils, médicaments, etc. : 0,6

Autre assurance et marge pour les vêtements : 1,2

—————-

Total : 13 shillings

Les gardiens, dans ces asiles où les pauvres travaillent pour un maigre salaire, sont fiers des économies qu’ils peuvent faire sur leurs « clients ». On arrive à ces chiffres, par semaine et par pauvre :

Homme : 6,1

Femme : 5,6

Enfant : 5,1

Si le travailleur dont je viens de dresser le budget quittait son emploi, et venait travailler dans un asile, voilà ce qu’il en coûterait aux gardiens :

Pour lui : 6,6

Pour sa femme : 5,6

Pour ses deux enfants : 10,2

soit : 21,10

en gros, 5 dollars 46

Il faudrait donc que l’asile dépense plus d’une guinée pour s’occuper de lui et de sa famille, alors que s’il travaille, il s’en tire tout seul pour treize shillings seulement. En outre, on sait bien qu’il est moins cher de faire manger une quantité de gens (les achats se font chez les grossistes, et la cuisine est faite en commun) que quelques personnes seulement, disons une famille par exemple.

Et pourtant, au moment où j’étais en train de m’intéresser à ce budget, il y avait dans la même commune une famille de onze personnes (et non pas de quatre) qui arrivait à vivre avec un salaire de douze shillings par semaine, de onze pendant l’hiver (et non pas de treize comme dans l’exemple précédent), et qui, eux, ne bénéficiant pas d’un logement gratuit, devait verser trois shillings de loyer par semaine.

Il faut bien comprendre que ce qui est vrai à Londres, en ce qui concerne la pauvreté et la misère, l’est pour tout le pays. Paris n’est pas la France, mais la ville de Londres est bien l’Angleterre. Les conditions effrayantes qui ont fait de Londres un enfer sont les mêmes qui ont rendu tout le Royaume-Uni invivable. On a dit que si l’on décentralisait Londres, on améliorerait les conditions de vie. Rien n’est plus faux : si les six millions d’habitants de la capitale étaient dispersés en cent villes de soixante mille habitants chacune, on aurait tout simplement décentralisé la misère, on ne l’aurait pas diminuée d’un iota.

M. B. S. Rowntree, dans une analyse très complète, a trouvé les mêmes résultats pour grosses bourgades de province que ceux qu’avait déjà constatés M. Charles Booth dans les villes métropolitaines : un quart de leurs habitants sont condamnés à une pauvreté qui les détruit physiquement et moralement. Un quart des habitants ne mange donc pas à sa faim, et n’a pas les moyens de se vêtir, de se chauffer (sous des climats qui sont parfois fort rigoureux), et sont condamnés à une dégénérescence morale qui les rend plus sales, physiquement et mentalement, que les vrais sauvages.

Après avoir entendu les lamentations d’un vieux paysan irlandais, à Kerry, Robert Blatchford lui a demandé quelles étaient ses aspirations. Le vieil homme s’est alors appuyé sur sa bêche, a jeté un regard circulaire sur les champs de tourbe noire qui se mêlaient au ciel pesant. « Ce que je veux ? » dit-il. Puis d’une voix caverneuse et plaintive, il a continué, plus pour lui-même que pour moi : « Tous nos braves garçons et toutes les filles sont allés à la ville, et les impôts m’ont pris mon seul cochon, et la pluie a pourri toutes les patates, et moi je suis bien vieux… alors tout ce que je puis bien attendre, maintenant, c’est le jour du Jugement Dernier… »

Le Jour du Jugement Dernier, c’était là toute son espérance ! De toutes parts, dans le pays, le cri des affamés s’élève, du ghetto, de la campagne, de la prison, des hospices, et des asiles, le cri des gens qui ne mangent pas à leur faim. Des millions et des millions de gens, des hommes, des femmes, des enfants, des bébés, des aveugles et des sourds, des estropiés et des malades, des vagabonds et des travailleurs, des prisonniers et des pauvres – des Irlandais, des Anglais, des Écossais et des Gallois, tous hurlent qu’ils n’ont pas assez à manger. Cinq hommes seulement peuvent produire le pain d’un millier, un ouvrier du coton travaille pour 250 personnes, celui de la laine pour 300, celui qui fait des bottes et des chaussures, pour 1 000. On dirait que 40 000 000 de gens s’occupent d’une très grande maison, mais sans savoir comment. Le revenu est bon, certes, mais la gestion de l’affaire est aberrante. Qui donc oserait prétendre que cette grande maison n’est pas criminellement gérée, alors que cinq hommes produisent le pain de mille autres, et que des millions n’ont même pas de quoi manger ?

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