DEUXIÈME PARTIE
L’Archevêque qui converse avec Dieu
Le bruit en avait couru dans le vieux Goa, dans la ville neuve, et il s’était répandu parmi les villages des environs. Un miracle devait avoir lieu ce jour-là. Ce n’est pas que la chose fût particulièrement extraordinaire. Les miracles étaient fréquents dans cet étroit morceau de terre de l’Inde soumis à l’autorité portugaise. Ils avaient commencé quand les premiers galions d’Albuquerque avaient fendu les eaux de la rivière Mandavi et ils s’étaient multipliés avec les tombeaux de saints, les chapelles consacrées, les lieux de pèlerinage. Depuis que Monseigneur Joseph de Silva avait des entretiens avec Dieu, le miracle était quotidien, permanent. Il descendait sur les demeures démolies, les couvents en ruine du vieux Goa comme un intarissable fleuve de lumière et se perdait d’ailleurs de sa force par sa continuité.
Mais le miracle qui devait avoir lieu ce jour allait être le signe d’une solennelle apparition divine. Après des années de pourparlers et d’hésitations, le gouverneur de la colonie avait reçu des ordres formels de Lisbonne. Le roi du Portugal, menacé personnellement d’excommunication, renonçait à la lutte que son clergé avait engagée contre le pape. Le vieil archevêque schismatique devait se retirer dans un couvent. M. de Lima, le gouverneur, avait pleins pouvoirs pour faire respecter par la force la volonté royale.
Ces nouvelles avaient jeté Goa dans une grande effervescence. Beaucoup de portraits du roi avaient été exposés sur les portes, la tête en bas en signe de mépris. On savait que le gouverneur, homme faible et taciturne, était incapable d’une action quelconque. Cette action ne pouvait se manifester que par l’intermédiaire du colonel qui était à la tête des huit cents hommes de la garnison. Et le colonel était un si grand buveur qu’il ne trouvait jamais une heure de lucidité pour s’occuper de choses militaires. Mais un navire d’Europe pouvait d’un jour à l’autre débarquer un envoyé extraordinaire avec un supplément de troupes. Il avait été convenu qu’une manifestation aurait lieu dans le vieux Goa et que le prétexte en serait la bénédiction de la bannière des Vrais Chrétiens, présidés par Pedre de Castro. L’archevêque sortirait de son palais épiscopal, ce qui ne s’était vu depuis bien longtemps, et un miracle aurait lieu.
On avait pensé à célébrer cette cérémonie devant l’église des Rois Mages. Mais le sol y était singulièrement marécageux et les sables qui bordaient la rivière Mandavi à cet endroit étaient mouvants. On pouvait craindre des disparitions de croyants qui seraient allés en sens inverse du résultat désiré. Puis l’église des Rois Mages était trop près de Boma et de ses misérables habitants. Ces convertis récents étaient tous dévoués à l’archevêque, mais ils s’obstinaient à vivre dans une nudité complète peu conciliable avec le caractère sacré de la manifestation. La grande place de Goa, sur laquelle s’ouvraient les portes branlantes de la cathédrale, était le lieu le plus désigné. Mais la statue de Vasco de Gama renversée était une trop vivante image de la splendeur de la colonie et de sa décadence. On avait choisi le sommet d’une hauteur, au nord de la ville, à côté des débris de l’église Sainte-Anne.
De grandes discussions avaient éclaté pour des questions de préséance. Qui marcherait derrière le dais de l’archevêque? Seraient-ce les Albuquerque, les Gama, les Cabral ou les Pereira? Il n’y avait dans le vieux Goa que des familles d’une antiquité fabuleuse. Malheureusement des croisements successifs, durant quatre siècles, avaient altéré la pureté du sang des conquérants. Les Albuquerque étaient entièrement noirs et le dernier descendant de la famille de Gama avait les cheveux frisés, le nez épaté, le teint d’ébène des nègres du Zanzibar qui, vers la fin du XVIIIe siècle, avaient été transportés en masse sur la côte par des négriers français et hollandais. Les métis que l’on appelait des topas, c’est-à-dire gens portant chapeau, étaient en majorité. Ceux qui tenaient le haut du pavé étaient les quelques familles, comme les Castro ou les Mascarenhas, qui étaient restées blanches de peau. Ce haut du pavé était gardé jalousement et avec une telle morgue insolente qu’il avait suscité des haines farouches. Il fut convenu à la fin que les membres de l’association des Vrais Chrétiens, groupe qui avait pour but la grandeur de Goa et la glorification du Christ, marcheraient les premiers, quelle que fût leur couleur. Ils devaient, bien entendu, comme signe de leur aristocratie, être revêtus à la mode d’Europe, du chapeau haut de forme et de la redingote noire.
Toutes les cloches en qui demeurait un peu de vie musicale sonnaient depuis le lever du soleil. Cet après-midi de mai était particulièrement accablant. Des tapis, des étoffes de couleur, des draps de lit pavoisaient les maisons habitées et on avait accroché sur les seuils béants de celles qui ne l’étaient pas une couronne de feuillage ou un morceau de mousseline.
On avait attendu longtemps Pedre de Castro dans la maison des Mascarenhas d’où les Vrais Chrétiens devaient partir en cortège pour l’archevêché. Quelqu’un était allé frapper à sa porte, mais il était sorti de chez lui depuis longtemps. Très tard, au moment où les Vrais Chrétiens se préparaient à se mettre en marche sans lui, la mère de toute la lignée des Mascarenhas, une grosse commère qui mettait au monde les scandales aussi facilement que les enfants, avait poussé des ricanements d’allégresse, du haut du mirador où elle s’était juchée pour surveiller et enregistrer. Puis, sous sa robe décolletée en velours cramoisi, elle était descendue quatre à quatre pour annoncer avec une bruyante joie que le président des Vrais Chrétiens venait de sortir de chez sa juive, à laquelle il était allé sans doute demander quelques conseils avant la cérémonie.
Elle ne se trompait pas. Pedre de Castro sortait de la maison où il avait installé Rachel. Plus les sociétés sont déchues, plus leur rigorisme s’accroît et plus en même temps se développe une veulerie qui les rend indulgentes à tout ce qui va à l’encontre de ce rigorisme. Les Vrais Chrétiens se contentèrent de sourire en plissant les yeux. La plupart étaient préoccupés par l’allure de leur redingote, le mouvement de leur pantalon, loués à un fripier sur le port de la ville neuve. Et puis, si Castro avait pour maîtresse cette juive, nouvelle venue à Goa, est-ce que Cabral n’avait pas la femme de son meilleur ami, est-ce que Mascarenhas n’avait pas une Hindoue bossue de Panjim?
Sur le bruit du miracle, on était venu de loin dans le vieux Goa et les chrétiens étaient mêlés de Musulmans et de Parsis. Des soies du Cachemire rutilaient, on agitait des foulards déployés, des lumières inusitées brillaient dans les yeux. On entendait le barrissement des éléphants qui avaient transporté des voyageurs et qui étaient attachés, sur les anciens quais, aux anneaux de fer qui servaient jadis à retenir les caravelles.
L’aristocratie portugaise s’étalait derrière le fer forgé des balcons et sous les ogives rompues des fenêtres. Les toilettes surannées débordaient avec magnificence et il y avait des lignes de mains tendues pour faire étalage d’énormes bagues fausses. La belle Conception Colaço, sous ses dentelles noires transparentes, laissait voir les seins dont la beauté était célèbre, et, baissant ses paupières d’ambre aux longs cils, lançait au passage un regard provocant sur les jeunes hommes dont elle n’était jamais rassasiée. Un peu plus loin, sa rivale, Juana de Faria, droite comme une statue, tendait vers elle son visage d’ange en cire mate, figé par l’envie. Le col de sa robe lui montait sur le menton et ses manches lui cachaient les mains. On l’accusait d’être rongée par une incurable maladie de peau. Ses amants ne démentaient pas ce bruit. Devant le vieux Marcora, qui avait contracté à Mascaté des habitudes d’achat et de vente humaine, se tenaient ses quatre filles à peine nubiles dont il faisait ouvertement commerce. Il les dirigeait comme un troupeau, avec une baguette de bambou, et il riait sans cesse sous sa barbe vénérable, car c’était un homme gai. Bien que le vieux Marcora fût blanc de teint, ses filles étaient aussi noires qu’il était possible. Une curieuse et inexorable loi physiologique veut que les descendants de Portugais et d’Hindous naissent plus noirs que les Hindous les plus noirs.
Selon un antique usage, l’archevêque, avant la cérémonie, avait pris son repas dans la grande salle du rez-de-chaussée de l’archevêché dont les portes étaient ouvertes pour que le peuple y pût pénétrer et vît l’archevêque manger. Au temps de la splendeur de Goa il avait le gouverneur à sa droite et le commandant de la flotte de guerre à sa gauche. Derrière lui, debout, se tenait l’homme le plus puissant des Indes, le grand juge de l’Inquisition. Toute la noblesse portugaise, une noblesse entièrement blanche de peau, était groupée autour d’eux. Les archevêques étaient grands mangeurs et grands buveurs et les repas étaient fort longs. Mais maintenant il n’y avait plus d’inquisition, la flotte portugaise ne comportait qu’un seul trois-mâts dont le capitaine était un homme de rien, et quant au gouverneur il était resté terré dans la ville neuve, par crainte de se compromettre. Le repas n’avait duré que quelques minutes, juste le temps de faire défiler les faux rôtis de carton, les amoncellements postiches de poissons ou de gibier. Chacun savait que l’archevêque ne prenait jamais aucune nourriture, à peine un verre d’eau chaque jour, et qu’il était nourri de la lumière du ciel que lui distillait, par une grâce spéciale, un ange invisible.
Ce fut un grand miracle, vraiment, que Mgr Joseph de Silva pût sortir des ténèbres de l’archevêché, paraître entre les épaisses murailles du seuil, puis marcher sous le dais, sans être consumé par le soleil ou emporté par le vent. Il était translucide, immatériel. Le tissu de sa robe semblait ne rien abriter sous ses plis. Il se tenait droit, comme un jeune arbre, malgré le poids écrasant de la mitre. Le fuseau de son doigt semblait ne pas sentir la lourdeur de l’améthyste. Il s’appuyait sur la crosse, mais avec légèreté, car il effleurait à peine le sol. Son visage était couvert de rides, mais ces rides étaient irréelles, comme si un burin de rêve les avait dessinées. Ses yeux étaient d’un vert lavé par le temps et regardaient plus loin que les hommes et les collines lointaines. Il déplaçait en s’avançant une atmosphère d’allégresse et de pureté.
Un Suisse, avec un uniforme rapiécé sans soin, marchait en tête, agitant de longues moustaches et faisant résonner une hallebarde énorme. Des enfants, habillés pour la circonstance d’une robe de mousseline, jetaient des pétales de fleurs, et un bedeau topa qui les dirigeait du bout d’une grande croix de métal, les interpellait parfois violemment, en un mélange de kanara et de portugais. Derrière le dais de l’archevêque se tenait Castro, seul, portant la bannière bleue des Vrais Chrétiens. Il suait et soufflait et il s’épongeait parfois le front avec un foulard multicolore. A quelques pas de lui, comme il l’avait exigé, venaient les redingotes noires et les chapeaux bossués. Puis, se pressaient les moines. Leur foule était moins grande qu’on ne l’avait pensé, car les couvents se dépeuplaient avec une rapidité incroyable. De l’immense communauté des Cordeliers, il ne restait plus que cinq membres. Il n’y avait plus que deux Carmes: le prieur, qui était un adolescent, et le cuisinier, qui était tellement gros qu’il était obligé de s’appuyer sur le prieur. Les Trinitaires avaient revêtu les cagoules que leur ordre portait, jadis, dans les auto-da-fés de l’Inquisition. Un Albuquerque noir tenait à bout de bras le casque de son soi-disant aïeul, le grand Albuquerque blanc. Un Gama de Zanzibar avait revêtu par-dessus sa redingote la cuirasse qui avait jadis recouvert la poitrine du Grand Gama de Portugal. On transportait aussi des statues de Vierges, éblouies d’être arrachées à l’ombre de leur sanctuaire, des saints guérisseurs de maladies. Et leurs fidèles, en les reconnaissant, criaient selon l’usage: «Miséricorde!» et se prosternaient dans la poussière. Des mendiants, payés par Castro, profitaient alors du bruit pour lancer quelques cris: «A bas le roi!» Et ces cris trouvaient aussitôt un écho favorable dans la foule.
Des pénitents volontaires, pour montrer qu’ils méritaient le feu, avaient fait peindre des robes recouvertes de diables et de figures grimaçantes. Ils marchaient avec orgueil sous ces robes, comme s’ils étaient promis pour le bûcher, tenant un morceau de bois pour cierge, et ils gémissaient sur leurs péchés. Mais parfois ils étaient reconnus par un de leurs amis moins pieux qui regardait passer le cortège et qui les interpellait grossièrement en riant. Ils s’arrêtaient alors de gémir pour répondre sur le même ton avec un rire pareil. Il y avait aussi des prêtres libres, des missionnaires qui ne partiraient jamais nulle part, et des gardiens d’églises dans de bizarres uniformes ecclésiastiques qui portaient à leur ceinture de longues épées rouillées du XVIe siècle. Un vieux mendiant qui se faisait des revenus en montrant ses difformités aux étrangers et en affirmant qu’il était la dernière victime de l’Inquisition, se traînait à la fin, avec un air entendu, comme si la cérémonie était faite pour lui. L’encens, balancé par les bedeaux ou brûlé aux fenêtres, parfumait les rues. Les cloches vibraient dans l’air du soir avec plus de profondeur. Les bénédictions tombaient de la transparente main épiscopale. Et ainsi, à petits pas, l’archevêque traversa la ville, comme l’image vivante de l’extase spirituelle au milieu d’un cortège de caricatures.
Sur la colline, devant les débris de l’église Sainte-Anne, il y avait un reposoir. C’est là que l’archevêque étendit la main pour consacrer la bannière bleue des défenseurs de la foi, des hommes qui voulaient rendre à Goa sa puissance d’autrefois.
Castro était à genoux. Il ne sentait plus la sueur sur son front. Au contraire, il était envahi par une fraîcheur délicieuse. Il avait maintenant la certitude que Dieu lui avait envoyé un messager. Est-ce que toutes les paroles de Rachel n’étaient pas en accord avec sa conviction intérieure, avec ce que pensaient les hommes sensés de Goa, ce que pensait sans doute, sans qu’il l’eût exprimé, celui qui conversait avec Dieu et qui lui transmettait sa force par le canal de la bénédiction. Il ferait ce qu’elle lui avait conseillé et qu’il considérait comme son devoir. Il avait eu longtemps des doutes. Le messager de Dieu pouvait-il être une juive? Pourquoi pas? D’abord il lui appartiendrait, un peu plus tard, de la convertir. Ensuite, chacun recevait selon son mérite. Il y avait des anges, paraît-il, qui flottaient dans les vieilles salles de l’archevêché. Mais l’archevêque était un saint. Lui était un pécheur. C’eût été trop d’orgueil d’espérer un ange. Une juive était venue portant sur son visage le témoignage de ses fautes passées. Il fallait l’écouter et la croire. Tout à l’heure, quand il avait aperçu son profil d’ivoire derrière une jalousie, il avait soulevé la bannière bleue et il s’était senti jeune comme à vingt ans.
Les moines, les pénitents, la foule au loin sur la spirale du chemin, tout le monde était à genoux. Maintenant l’archevêque parlait. Personne n’entendait ce qu’il disait, tant sa voix était faible, même Castro qui, prosterné, touchait presque ses pieds. D’ailleurs, l’archevêque ne se préoccupait guère de faire entendre ses paroles. Il s’adressait au ciel plutôt qu’aux hommes. Il répondait à des questions qui lui avaient été posées dans d’autres entretiens par des bouches invisibles. Sans doute la satisfaction de ces réponses dut être grande car son visage refléta une incomparable suavité et il trembla légèrement.
Quand il termina, ce fut comme si une onde d’amour se répandait circulairement pour se perdre aux extrémités de la terre et il n’y eut personne qui ne se sentît meilleur.
Aucun miracle visible ne se produisit, mais nul n’en fut déçu. Chacun emportait dans l’âme un petit éclat de splendeur qui lui en tenait lieu.
Castro, en se redressant le premier et en élevant la bannière, vit, de la hauteur où était le reposoir, toute la ville agenouillée. Sa poitrine se gonfla d’aise. N’était-il pas le premier de tous ces hommes, le plus riche et le plus intelligent? C’est à lui personnellement que la bénédiction du saint était allée. Il voyait la vie sous la couleur de la domination. Mais en redescendant vers Goa il se rappela confusément qu’il avait appris au catéchisme, étant enfant, que le péché d’orgueil est le premier par lequel se manifeste Satan. Il ne voulut pas s’arrêter à ce souvenir.
· · ·
Les vapeurs de l’encens brûlé s’étaient mélangées à l’odeur de pourriture de Goa, au souffle végétal des forêts voisines. Le soleil venait de disparaître sur les eaux de la rivière Mandavi, ne laissant qu’une illumination de flamme au campanile en pierres rouges du couvent de Chovas.
Le père Vincent était toujours en prière à l’endroit où il était tombé, au moment de la bénédiction de l’archevêque. Il avait passé une partie de la journée à écarter les chrétiens pauvres de Boma, dont la complète nudité avait choqué la société portugaise. Il l’avait fait parce qu’on le lui avait dit, car il n’arrivait pas à comprendre pourquoi la nudité, signe d’innocence, était susceptible de scandaliser. Puis, il avait couru vers la colline Sainte-Anne et il était arrivé bien juste à temps.
Il lui sembla que la nuit lui touchait l’épaule. Le moment était venu de regagner la case en bambous qu’il habitait sur les hauteurs qui dominent Boma.
Il lui fallait passer pour cela par l’église des Rois Mages. Quand il commença d’atteindre l’allée des manguiers, il fut victime d’une singulière illusion. L’énorme église des Rois Mages était plus basse, plus tassée qu’avant. Il lui sembla qu’elle s’était accroupie plus largement, que sa formidable contexture s’étalait parmi les sables sur lesquels elle était bâtie. Comme le sol était marécageux aux alentours! Des stagnations d’eaux miroitaient parmi des plantes aquatiques. Au loin, il n’y avait que des éclats d’étangs, des ondulations de vases, et l’hymne mélancolique des grenouilles.
Que cette masse de pierre, avec les blocs cyclopéens de ses piliers, sa tour forteresse, ne se soit pas encore enfoncée dans le sol mobile des sables, voilà, songea le père Vincent, quel était le plus grand miracle.
Dieu maintenait les pierres, les dalles, les coupoles, par une volonté permanente, un effort sans inattention. Et c’était peut-être parce que lui, le plus humble des prêtres, et le plus ignorant, se levait bien avant l’aurore et descendait des rochers de Boma, sans souci des bêtes sauvages, pour dire la messe à des hommes très simples et si pauvres qu’ils étaient obligés de marcher tout nus. On l’avait trompé, assurément. Il aurait pu dire la messe en plein jour. Dieu ne méprisait pas cette nudité qu’il voyait, d’ailleurs, dans les ténèbres, et dont il mesurait la pureté. Et il voulait qu’il y eût une église pour les plus misérables.
Cette pensée donna au père Vincent une joie extraordinaire. Comme le sol lui paraissait solide, ce sol sablonneux qui était soutenu par la force divine! Comme sa vie prenait d’importance! La lune venait d’apparaître, éclairant la cime des manguiers. Il courait maintenant, parmi les flaques miroitantes, car les grands bonheurs font courir les promeneurs solitaires. Sur ses pas, les grenouilles ne s’enfuyaient pas et n’interrompaient pas leur chant.
L’Orgueil, la Cupidité, la Luxure
Rachel se passa la main sur le front et se dressa sur le canapé d’osier où elle était étendue. Elle croyait être victime d’une hallucination. Elle venait d’entendre les sons de la khinnara, guitare hindoue à trois cordes. Elle laissa tomber l’éventail de paille tressée dont elle se servait pour écarter les moustiques et elle fit quelques pas sous la vérandah.
La chaleur du soir était accablante. L’air, chargé des miasmes des étangs, se déplaçait par bouffées épaisses. Une servante hindoue allait et venait en mettant le couvert pour le dîner dans la pièce contiguë à la vérandah.
--Entends-tu la khinnara? dit Rachel à l’Hindoue. Cela vient des terrains vagues qui sont derrière le jardin. Qui peut jouer là à cette heure?
La servante fit un geste vague qui voulait dire: Sait-on jamais?
Alors Rachel descendit les marches de la vérandah et traversa le jardin. Les cactus sauvages poussaient au milieu des allées et elle était obligée d’écarter les herbes avec ses mains. Ses cheveux, roulés en plusieurs tresses, étaient dénoués. Dans les mouvements qu’elle faisait, sa robe d’intérieur, en soie de Chine, se collait à con corps, et comme le tissu était transparent elle avait le sentiment d’être nue.
Elle regarda par une brèche du mur ruiné. Il n’y avait personne. Que pensait-elle voir, du reste? Elle haussa les épaules et s’en revint à petits pas. Le son de la guitare avait sur ses nerfs une action qu’elle ne pouvait s’expliquer. C’était un air de khinnara, par un soir pareil, qui avait décidé de sa vie. Aurait-elle aimé cet Italien fantaisiste et hableur, ce conteur de mensonges aux cheveux luisants, si la guitare ne l’avait pas paré de la poésie de la musique. Non, si triste que fût son existence à Cochin, dans le quartier des juifs noirs, elle ne se serait jamais décidée à quitter son père si elle n’avait pas été grisée par la volupté des trois cordes vibrant sous les doigts d’ivoire d’un jeune homme. Au fond, si elle l’avait suivi à Bombay, ce n’était pas à cause de sa gaîté éternelle, de sa fatuité superbe, de ses promesses insensées, ce n’était pas à cause de l’attrait d’une vie nouvelle et du mirage du plaisir. C’était pour autre chose, et bien peu de chose.
Elle se rappelait les étapes successives qu’elle avait franchies sur le chemin de la désillusion. Cela avait commencé sur le vapeur qui venait de Madras et sur lequel ils avaient pris place pour Bombay, en deuxième classe. Michaël ne pouvait penser vraiment qu’à la musique et il avait négligé les formalités qui lui auraient permis de toucher de l’argent chez le correspondant de son banquier à Cochin.
Sur le pont au bateau, elle avait été saisie d’un frisson d’angoisse, d’une bizarre envie de revenir en arrière. Elle avait regardé, au soleil du matin, la main de l’homme qu’elle aimait, posée sur la barre de cuivre du bastingage. Cette main venait de laisser tomber avec négligence une misérable valise jaune, une valise qu’on sentait étonnamment légère, car tous les bagages de Michaël avaient été expédiés par erreur avant lui, et l’attendaient à Bombay. Et cette main, par un curieux mystère, n’était plus la même que celle qu’elle avait vue la veille, la longue main artiste, pinceuse de cordes. Celle-là était plus grosse, plus rouge, reliée au bras par un poignet puissant et velu. Elle serrait la barre de cuivre comme un outil et l’extrémité des ongles était géométriquement carrée. Cela n’avait duré que quelques secondes, car après, Michaël avait ri,--il riait toujours,--il avait romantiquement projeté sa chevelure en arrière puis mis sur son épaule la légère valise, comme si elle avait eu un poids écrasant.
Sur le quai de Bombay seulement, Michaël avait avoué que la belle demeure si complaisamment décrite, avec une grille dorée et un jardin à l’anglaise, il ne la possédait pas. Ce n’était même pas un de ces modestes bungalows en bambou comme ceux qu’habitaient les petits fonctionnaires et dont Rachel se serait contentée. Il n’avait aucune habitation dans le quartier de Mazagon dont il parlait sans cesse comme du plus agréable endroit de la terre. Il en convint, mais comme on convient d’une chose de peu d’importance. Dans le lieu où aurait dû s’élever la maison idéale, en face de plusieurs bars mal famés adossés à une mosquée abandonnée, s’élevait un petit hôtel tenu par son compatriote Ricardo. On n’était nulle part aussi bien que dans cet hôtel. C’est vrai, Ricardo n’avait pas une mine très engageante. C’est qu’il avait été très malheureux à cause de sa grande bonté. Chez lui se réunissait une société d’Italiens. Beaucoup étaient sans profession. La vie est si dure parmi les Anglais! Mais la plupart étaient chanteurs ou musiciens et l’essentiel n’est-il pas d’oublier la réalité avec la musique et l’amour?
Michaël avait avoué peu à peu et sans de grandes difficultés que rien de ce qu’il avait dit n’était vrai. Le vieillard que Rachel avait entrevu avec lui à Cochin n’était pas son père, mais un étranger auquel il s’était loué comme guide pour visiter la côte de Malabar. Il l’avait abandonné sans même lui réclamer ses gages, parce qu’il ne pouvait pas faire longtemps la même chose, ni voir les mêmes visages. Il n’avait pas de situation au consulat italien de Bombay. Il n’avait aucune situation nulle part, sauf parfois celle de musicien dans un orchestre d’hôtel, ou de fonctionnaire dans un petit casino de la côte.
Rachel se souvenait que toutes ces choses ne lui étaient pas apparues tellement terribles, à cause du secret caché dans la musique de la guitare. Il suffisait, le soir, que dans le rectangle de la fenêtre apparût le dôme de la vieille mosquée et une silhouette de palmier, il suffisait que la guitare résonnât et les mains qui jouaient redevenaient aristocratiquement ivoirines, tous les mensonges étaient réels, elle aimait et elle était aimée.
Folie des femmes! pensa-t-elle. C’est ce peu de chose qui avait été la beauté de sa vie! C’est à cause de ce peu de chose qu’elle avait été si désespérée le soir où Michaël n’était pas rentré. Elle avait eu la folie d’attendre en face de la mosquée et du palmier et celle d’aller, très tard dans la nuit, dans quelques cabarets du port où elle savait que Michaël aimait à répandre généreusement sa gaîté. Puis elle avait réfléchi. Michaël avait les larmes aussi faciles que le rire. Il avait parfois des remords violents de ne pas faire à Rachel une vie digne d’elle. Il se mettait alors à genoux, il lui demandait pardon, puis il jouait sur la guitare des airs très doux. Mais ces remords étaient toujours accompagnés du désir d’échapper à la souffrance qu’ils engendraient. Certainement Michaël avait dû partir pour ne plus avoir de remords, pour voir ailleurs d’autres visages, faire de nouvelles promesses, rire à son aise, vivre quelque temps dans une illusion de magnificence.
Rachel ne savait plus maintenant si elle avait aimé cet homme. Elle le considérait comme l’instrument de sa destinée. Elle avait même cessé de lui en vouloir. C’est lui qui lui avait fait connaître cette solitude et ce désespoir grâce auxquels elle était allée, à travers les rues de Bombay, vers la maison louche d’Antonia et vers l’hôte qui y était assis en bras de chemise, aussi sûrement que vers un but fixé à l’avance. Grâce à lui elle avait rencontré la créature humaine à laquelle elle pensait depuis son enfance. L’idée de vengeance, elle s’en rendait compte à présent, était le sentiment primordial de son âme. Depuis la mort de sa mère, elle n’avait aimé son père qu’à moitié et d’une affection mêlée de mépris parce qu’il n’avait pas eu le courage de se venger. Elle avait eu toujours le sentiment qu’il lui faudrait un jour remplir une tâche et sa jeunesse avait été obscurcie par cette arrière-pensée.
Elle jeta un dernier regard sur le jardin où le vent remuait les arbres.
Folie des femmes! se dit-elle encore. Maintenant, la tâche était devant elle; Elle s’était vouée à son accomplissement et il suffisait pourtant d’une guitare entendue au loin pour qu’elle se précipitât, comme une enfant dans un pensionnat, à la brèche du mur du jardin.
· · ·
Elle avait dîné rapidement. Les soirées étaient longues dans la maison lugubre dont seules les pièces du rez-de-chaussée avaient été nettoyées et aménagées. Il y avait dans ces pièces un mélange hétéroclite de meubles modernes qu’on avait fait venir à la hâte de Bombay et de meubles anciens en style indo-portugais.
Rachel résolut, pour se distraire, d’ôter d’une niche creusée dans la boiserie de sa chambre, près de son lit, une statuette représentant saint François Xavier baptisant un Hindou agenouillé. Le naïf sculpteur de cette statuette avait voulu que le saint, tout occupé du sacrement qu’il donnait, regardât le pieux Hindou. Malgré cela, il avait laissé à l’expression du visage une sorte d’inattention et Rachel couchée avait le sentiment qu’elle était fixée par saint François-Xavier avec une certaine réprobation. Elle se disposait à transporter la statuette dans une pièce voisine quand elle s’aperçut que la boiserie qui faisait le fond de la niche était rongée par l’humidité. Elle la toucha de la main et le bois corrompu céda aussitôt. Un objet en métal se détacha et tomba dans la niche. Plusieurs reflets en jaillirent en même temps et Rachel faillit, de surprise, lâcher la lampe à pétrole qu’elle tenait dans sa main gauche.
L’objet enfermé dans cette cachette était une croix d’or massif, attachée à une chaînette du même métal et qui devait être d’un grand prix; il y avait des perles noires enchâssées sur les bras de la croix et quatre gros diamants aux extrémités. Le temps avait verdi l’or, éteint les perles, mais n’avait pas altéré les flammes vivantes des diamants qui luisaient comme quatre prunelles sans paupières. Un je ne sais quoi de triste, de magnifique et de secret s’exhalait de ce bijou.
Comme Rachel le considérait, elle entendit le marteau de la porte résonner, puis le pas traînant d’un serviteur qui se mettait en marche avec lenteur. Ce ne pouvait être que Pedre de Castro. Deux ou trois fois déjà, il était venu à pareille heure lui faire part de ses projets, se réjouir de sa vue. Il était convenu qu’aux yeux du monde, Rachel précédait à Goa son mari, un grand entrepreneur de travaux de Bombay qui comptait acheter et cultiver de vastes terrains aux environs de la ville. Avec le titre de femme mariée, les apparences étaient sauves. Lorsque Rachel sortait, elle était censée aller examiner des plantations, d’anciens champs fertiles transformés en marais par l’incurie portugaise et les visites de Pedre de Castro avaient le prétexte de ces affaires d’achat et de vente qu’il était en train de traiter. Tout le monde disait tout bas, naturellement, que la belle juive était sa maîtresse et d’ailleurs tout le monde se trompait.
C’était en effet Pedre de Castro qui avait frappé à la porte. Rachel reconnut son pas lourd sur les dalles du salon. Elle aurait pu aisément cacher cette croix qui venait de sortir pour elle des ténèbres du passé, mais elle n’y songea pas. Elle eut tout de suite le pressentiment qu’elle pourrait faire servir cette richesse au but qu’elle poursuivait.
Pedre de Castro baissait les yeux. Il balbutiait, cherchant à expliquer de façon plausible sa visite. Ce soir plus que jamais, il avait besoin de paroles amicales. Le matin même, son fils était rentré du collège des Jésuites de Bombay où il avait terminé ses études. Il l’avait retrouvé, tel qu’il avait toujours été, hostile, taciturne avec le même ricanement sourd dont il accueillait toutes les paroles de son père. Castro avait senti tout de suite qu’il allait avoir un contradicteur quotidien qui tournerait en dérision ce qu’il ferait, le diminuerait avec ses sourires et ses doutes.
Et pourtant! Il se sentait capable de faire de grandes choses, si on l’aidait moralement, si on croyait en lui.
Il se laissa tomber dans un fauteuil. Le même serviteur aux pas traînants alluma une grande lampe dont l’abat-jour était dans un tissu cramoisi et donnait aux visages une teinte de passion. Rachel fit apporter une bouteille de rhum et elle en versa un verre à Castro. Dans l’église des Rois Mages, il avait promis à Dieu de ne plus boire, en même temps qu’il faisait vœu de chasteté. Il avait respecté sa promesse de tempérance durant quelques jours. Mais il avait discuté ensuite sur les termes employés. Il pouvait boire à la condition qu’il ne s’enivrât pas. Et Rachel avait été de cet avis.
Il parla de ses projets. Les événements marchaient avec rapidité. La bénédiction de la bannière sur la colline Sainte-Anne avait produit un effet immense. Il était accablé de lettres, de propositions. La colonie était avec lui, prête à défendre son archevêque. Si le roi du Portugal avait été assez faible pour le sacrifier à la rancune du pape, il appartenait aux croyants de maintenir par la force celui qui s’entretenait avec Dieu. Le gouverneur était un misérable. On s’en déferait. Les troupes étaient peu nombreuses et se mettraient du côté du plus fort. Leur colonel était perpétuellement ivre. L’œil de Castro étincela en affirmant qu’il était juste de supprimer un homme qui était perpétuellement ivre.
Il garda un instant le silence et, encouragé par l’approbation de Rachel, il contempla des espoirs plus grands.
Pourquoi pas? Il y avait d’autres exemples: Saint-Domingue s’était détachée de la France soixante ans plus tôt et cette île n’avait pas eu à sa tête les hommes qu’aurait Goa. On n’avait qu’à lire l’histoire des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud. Goa pouvait devenir un État indépendant, une république, un royaume, qu’importe! On verrait bien le moment venu. Ah! son fils ne croyait pas en lui. Il apprendrait à le connaître. L’essentiel était que Rachel y crût.
Elle y croyait. Elle exultait aux paroles de Castro, elle surenchérissait, aplanissait les difficultés, affirmant la nécessité d’agir immédiatement.
Castro marchait maintenant de long en large, s’arrêtant parfois pour boire une gorgée de rhum. Oui, agir vite, c’était son avis. Il avait essayé de consulter là-dessus l’archevêque. L’avis de l’archevêque était l’avis de Dieu. Mais ses réponses étaient toujours énigmatiques, car il avait perdu l’habitude de parler aux hommes. Et puis, il fallait de l’argent, beaucoup d’argent. La fortune de Castro était peut-être la plus grande de Goa, mais une fortune reposant sur des domaines hypothéqués et des cultures en friche, une fortune qui lui permettait à peine, au temps de sa mauvaise vie, d’aller deux fois par an à Bombay, deux fois, pas plus et encore!
Rachel savait combien il était nécessaire de mêler la providence aux actions des chrétiens pratiquants.
Elle saisit le bras de Castro et elle dit en donnant à sa voix un caractère de mystère:
--La providence a apporté ce soir l’argent nécessaire. Venez.
Et elle l’entraîna dans la chambre voisine.
Saint François-Xavier et son Hindou gisaient à terre.
Sur la blancheur du drap, il y avait la tache des perles noires et les quatre flammes des diamants.
Castro considéra la cachette dans la boiserie de la niche, il soupesa l’or de la croix, évalua la qualité des perles et des diamants. Son visage était animé par une cupidité extraordinaire, dont Rachel voyait les signes pour la première fois.
Il connaissait le bijou sans l’avoir vu. Cette croix était célèbre dans l’histoire de Goa. Deux siècles auparavant, l’aristocratie portugaise s’était cotisée et avait commandé à un orfèvre ce bijou pour l’envoyer comme cadeau au pape. C’était son aïeul, Pedre de Castro, celui dont il avait tailladé le portrait le matin de sa confession, Pedre de Castro le débauché qui avait reçu la croix de l’orfèvre et après l’avoir fait bénir en grande pompe, l’avait déposée sur le navire qui allait faire voile vers l’Occident. Or, Pedre de Castro, qui ne croyait à rien, avait fait bénir une croix fausse. Il avait gardé la vraie et l’on pensait qu’il l’avait emportée avec lui quand il s’était enfui de Goa. Il habitait alors cette maison. Sans doute y avait-il caché l’inestimable bijou et il était mort sans avoir pu le reprendre.
Rachel n’ignorait pas l’influence qu’avait eu sur Pedre de Castro l’étrange personnalité de son aïeul. A vingt ans, il avait pris pour modèle le voleur de croix, l’enleveur de femmes, le tueur de juifs. Il avait essayé de renouveler en petit les exploits qui avaient rendu célèbre l’ancien Pedre de Castro. Il savait pourtant la légende qui disait que son aïeul avait vendu son âme au diable. Mais le diable n’existait pas et sous l’influence de son ami Deodat de Vega, Castro avait professé, pendant les premières années de sa jeunesse, que le mal était supérieur au bien, et que la caractéristique des hommes supérieurs était de faire le mal consciemment. Il l’avait expliqué à Rachel dans les longues conversations qu’il avait eues avec elle. Son objectif, pendant des années, avait été de jouir égoïstement de la vie, de refouler en lui tout ce qui était pitié, désintéressement, bons sentiments et il convenait qu’il lui était venu peu à peu une jouissance nouvelle, singulièrement voluptueuse et profonde, à voir des créatures souffrir à cause de lui. Soit par le fait du hasard, soit par sa volonté inconsciente, il avait été amené à répéter les actes criminels de celui qu’il appelait son maître, le grand Castro. Quand il analysait, après des années, sa conduite passée et ses états d’âme d’alors, il était obligé de conclure qu’il y avait une sorte de substitution en lui, comme si la volonté mauvaise de l’aïeul avait pris possession de la sienne et l’avait dirigée.
Son effort de mal--il ne donnait pas de détails à Rachel--s’était arrêté à la mort de cette jeune femme qu’il avait aimée et à qui Rachel ressemblait. Cela avait coïncidé avec le départ de Deodat de Vega. Alors la religion avait repris le dessus en lui. Il avait eu des remords. N’avait-il pas songé même à entrer dans un couvent? Ah! s’il avait rencontré un vrai prêtre, un homme de Dieu! Mais le clergé de Goa était si déchu! L’on faisait payer les confessions et même quand la somme demandée avait été donnée, le prêtre en exigeait parfois une nouvelle pour l’absolution. Il y en avait qui disaient la messe en état de complète ivresse et il avait fallu transporter à la ville neuve presque tous les objets sacrés des églises, parce que ceux qui en avaient la garde les volaient pour les faire fondre et aller les vendre à Bombay. Le père Vincent avait trop de simplicité de cœur, et l’archevêque était trop près de Dieu pour comprendre les fautes humaines.
Livré à lui-même, Pedre de Castro avait vu réapparaître cet amour du mal qui avait hanté sa jeunesse. Il avait eu des sortes de crises. A la minute où il s’y attendait le moins, une bouffée de luxure, un orage intérieur le dévastait. Il n’osait pas raconter à Rachel ce qu’il était obligé alors de faire. Les actions de sa jeunesse, qui n’étaient que l’écho affaibli des actions de son aïeul, se représentaient à lui pour être réalisées, avec une puissante force de suggestion. Les nuits d’ivresse chez Antonia, avec des juives de bas étage largement payées pour se laisser humilier, n’étaient que la forme la plus anodine de ses soi-disant plaisirs. Le remords venait après, aussi sûrement que le soleil après la pluie. Et cela avait duré et durerait encore si Rachel n’était pas venue et s’il n’était pas allé avec elle à l’église des Rois Mages.
· · ·
--Seigneur Cebaoth, ils seront la proie des trois fléaux, l’orgueil, la cupidité, et la luxure. Oh! verse-les-leur sans mesure pour qu’ils soient maudits dans l’éternité!
Rachel se souvenait de ces paroles du livre ancien. Elles étaient toujours présentes à son esprit. Comme elle se félicitait d’avoir agi avec ruse, avec patience, avec courage! Les trois fléaux étaient déchaînés dont la puissance entraînerait l’éternelle malédiction du chrétien qui avait attaché son père à une croix et tué sa mère.
Sous la rouge clarté de la haute lampe que Castro avait portée dans la chambre, elle regardait le gros homme coloré par l’abat-jour et il lui paraissait couvert de sang, vil et grotesque. Il se tenait plus droit qu’à l’ordinaire et une importance inusitée le gonflait. N’était-il pas le futur président de la République de Goa, le roi peut-être? Il frottait le vieil or de la croix pour le faire reluire, il palpait les perles ou admirait l’eau mirifique des diamants et cet amour qui enchaîne l’homme aux métaux précieux le faisait souffler avec force comme s’il avait fait une longue course.
Il jeta un regard tout autour de lui sur les murs qui avaient l’air de flamber, il passa sa langue sur ses lèvres et il dit:
--La croix entière n’aurait pas d’acquéreur avant longtemps peut-être. Les rajahs sont ruinés et il n’y a pas dans l’Inde d’Anglais assez riche. Mais on peut vendre chaque bijou séparément. Les perles sont grosses, les diamants aussi. Avec cela...
Il n’acheva pas. Sa pensée venait de s’orienter brusquement ailleurs. Il avait regardé Rachel pour obtenir d’elle une approbation et son regard s’était promené sur sa bouche mobile où luisaient ses dents, sur son cou laiteux et la naissance de ses épaules, sur l’ondulation de son corps visible sous la soie et plus désirable que s’il était nu.
Rachel vit les petits yeux de Castro s’emplir d’une flamme intense et tout son être se tasser comme s’il emmagasinait une somme immense de désir. A côté de lui, le lit étalait sa surface blanche et le drap soulevé sur un creux léger semblait attendre des formes humaines pour les couvrir de tiédeur. Rachel mesura sa témérité insensée. Les passions sont enchaînées les unes aux autres. N’allait-elle pas être la première victime de cette luxure qu’elle souhaitait de rallumer?
Castro fit un pas en avant et buta sur la statuette de saint François-Xavier, qui était demeurée à terre. Il la ramassa avec respect et la replaça dans sa niche. Rachel en profita pour se saisir de la haute lampe et se diriger vers la porte, à petits pas, mais en regardant du coin de l’œil par-dessus son épaule trop nue, guettant si la bête n’allait pas bondir.
Le souffle qui avait embrasé la chambre expira dans le salon. La crise était morte à peine née, mais sans doute ressusciterait-elle un peu plus tard. La croix faisait une bosse dans la poche intérieure du veston de Castro et la chaînette qui y était attachée rendait un tintement métallique. Un couple de grands papillons de nuit se heurtait en volant aux murailles, avec un bruit d’ailes froissées. La nuit était éclatante. Castro, sur le seuil, baisa cérémonieusement la main de Rachel et il sembla encore à celle-ci qu’il y avait un bruit de guitare, quelque part, elle ne savait où.
Le Quartier sous les Eaux
Quand la saison des pluies était terminée, les eaux des étangs qui couvraient les campagnes de Goa commençaient à baisser. La fraîcheur de la nuit succédant aux ardeurs du soleil, produisait des brouillards assez denses que l’aurore avait du mal à dissiper. C’était le moment où, disait-on, on entrevoyait sous les eaux déversées par deux bras de la rivière Mandavi, les terrasses et les dômes de ce quartier de Goa qui, un siècle plus tôt, à la suite d’une inondation, s’était affaissé dans les sables.
Rachel, désireuse de s’en rendre compte, s’était fait accompagner ce matin-là d’un batelier malabarais, elle avait descendu la rivière sur un canot creusé dans un tronc d’arbre et, laissant à sa gauche, l’église des Rois Mages, elle avait fait ramer vers l’étang qu’on appelait l’étang de la ville noyée.
Il était tôt et une brume épaisse couvrait toutes choses, enveloppait au loin la chaîne des Ghates, donnait aux îlots couverts de figuiers des apparences de masses confuses, dessinait les cocotiers des rivages comme de bizarres créatures issues de la nuit et qui allaient disparaître avec le triomphe de la lumière.
Le batelier lui avait fait un signe pour lui exprimer qu’ils étaient arrivés à l’endroit approximatif où devaient reposer les ruines du quartier des Dominicains. Rachel, en se penchant sur le bord du canot, n’aperçut d’abord que ce morne et indéfini miroir que sont des eaux calmes. Mais en regardant avec plus d’attention à travers les transparences bleuâtres, elle crut distinguer un perron monumental aboutissant à un portique écroulé, des alignements de colonnes, un escalier de pierre disparaissant sous des lianes et une forme de marbre couchée, comme une déesse qui dormirait parmi des scintillements mobiles de serpents d’eau. Plus loin, il y avait des torses d’édifices, quelque chose comme un mirador arabe incliné, le buste tronqué d’une tour. Et plus loin encore, à travers les ondulations que faisaient les rames, Rachel vit, ou crut voir, une longue perspective de cloître aquatique, le cadre majestueux d’un énorme portail vide sous lequel passait avec lenteur un mince poisson aux nageoires vertes.
Le quartier des Dominicains portait le nom du couvent de cet ordre qui y était installé, mais il était surtout composé des maisons de plaisance des riches habitants de Goa qui avaient désiré jouir de la fraîcheur provenant des bras presque parallèles de la rivière. Étaient-ce les somptueuses demeures de jadis que Rachel venait d’entrevoir? Étaient-ce les jardins où avaient erré les belles Portugaises, sous les collerettes bouffantes et les corsages de taffetas, où s’étaient déroulées les fêtes données par les Castro ou les Altaïde? Elle se demanda si ce n’était pas son imagination qui créait ces images et si elle n’était pas trompée par les jeux des réverbérations à travers les profondeurs liquides.
Et soudain, tout près d’elle, dans le brouillard, elle entendit résonner cette même guitare, dont la musique l’avait déjà intriguée, quelques jours auparavant. C’était un air triste, qu’elle ne connaissait pas, une plainte qui lui fit penser à quelque chagrin défunt, à l’adieu d’amour de deux amants, qui se feraient signe sur des balcons éloignés au milieu de palais qui tombent, parmi l’ensevelissement des eaux.
A son geste, le batelier cessa de ramer et quelques instants après, émergea du brouillard une barque qui suivait la sienne. Il y avait un jeune homme, presque un enfant, dans cette barque. C’était lui qui jouait. Il se tenait à l’avant et ne s’attendait pas à se trouver si brusquement en présence de Rachel. Il s’arrêta soudain de jouer. Son visage refléta une surprise si ingénue, que Rachel se mit à rire. Les canots étaient bord à bord et la conversation s’engagea, presque malgré eux.
Rachel ne le trouva pas sympathique au premier abord. Il était étroit d’épaules et son regard avait ce je ne sais quoi de prétentieux que donne parfois la myopie. Il était imberbe, mais avec des poils follets sous le menton. Son front était trop grand et ses cheveux étaient plantés trop droits. Il parlait avec hésitation, d’une voix un peu sourde, mais tout d’un coup, il prononçait certains mots avec cette chaleur et ce frémissement qui révèlent les natures enthousiastes. Il disait n’importe quoi, au hasard, sur le quartier des Dominicains, sur la possibilité d’entrevoir ses dômes à certaines heures, pour gagner du temps et maîtriser le battement de cœur qui soulevait sa poitrine.
Comme les deux bateaux frôlaient le bord d’une île plantée de frangipaniers et de palétuviers, il proposa d’y marcher un peu, pour attendre le moment où les brouillards se seraient dissipés, laissant les eaux plus claires. Rachel accepta.
Les brouillards persistèrent longtemps. Rachel s’aperçut qu’elle avait avec le jeune homme, joueur de guitare, ces affinités qui permettent à la première conversation de se dérouler sans effort pour l’entretenir et aux premiers silences de n’apporter aucune gêne. Elle en jouissait confusément. La chaleur devenant plus grande, d’un geste où il y avait de la familiarité et de l’abandon, elle ôta la cape qui était posée sur ses épaules et la prit sur son bras en disant à demi-voix, comme une confidence intime:
--La chaleur vient si vite dans cette saison!
Il reçut cette phrase comme un secret précieux et il baissa les yeux. Quand il les releva, il vit que les bras de Rachel étaient nus et que son corsage entr’ouvert laissait voir la naissance de sa gorge, d’un ambre laiteux.
Il rougit et il se hâta de dire, pour cacher son trouble, en montrant les hautes herbes dans lesquelles ils marchaient:
--Est-ce que vous n’avez pas peur des serpents?
--Oh! non, dit-elle. Voyez.
Et relevant un peu sa jupe et tendant la jambe, elle lui montra qu’elle portait des bottes en cuir souple qui allaient presque jusqu’aux genoux. Elle sentit tout de suite que ce geste si naturel l’avait choqué. Et en même temps elle se disait: Quel âge peut-il avoir? Il est à peine plus jeune que moi. Qui est-ce? Que fait-il à Goa?
Au sommet des Ghates, les nuages se déchirèrent d’un seul coup et une clarté rouge coupa le paysage en deux, comme une lame.
--Je ne vous ai pas encore dit qui j’étais, dit le jeune homme.
Timidement, il ajouta:
--Je m’appelle Joachim de Castro.
Et il regarda aussitôt d’un regard oblique l’effet que ce nom produisait sur Rachel.
Il produisait un effet considérable, qu’elle ne laissa pas voir. Depuis le moment où elle l’avait aperçu à l’avant de la barque, il ne lui était pas venu à la pensée qu’il pût être le fils de Pedre de Castro. Et pourtant! Est-ce qu’elle n’aurait pas dû reconnaître chez le jeune homme toutes les caractéristiques de la famille exécrée. Il ne ressemblait pas à son père, mais elle se plut à retrouver certaines analogies. La main lui rappela la main qui avait tremblé sur la cheminée chez Antonia et qui avait palpé les perles noires. Un certain mouvement des bras pour saisir était analogue au mouvement qu’elle avait vu devant elle, près de son lit et qu’elle avait su éviter. Elle s’efforça de trouver entre le fils et le père une communauté d’allure. Mais, à son insu, le charme des premières rencontres agissait sur elle et elle en demeurait enveloppée.
--Je connais votre père, dit-elle.
Il le savait. Il se hâta de dire qu’il était au courant des affaires de terrain que son père faisait. Il ajouta que lui personnellement ne croyait pas à la grandeur future de Goa. Cette ville avait eu son temps de splendeur et elle était mourante maintenant. On ne pouvait pas lutter contre l’évolution. D’ailleurs, les villes, à leur déclin, avaient plus de charme que les cités commerciales en pleine prospérité.
Rachel l’écoutait distraitement. Ainsi, songeait-elle, la fable imaginée par Pedre de Castro avait paru vraisemblable à son fils? Quelle crédulité! Elle s’efforça de le mépriser pour cela, mais sans y parvenir.
Les brouillards s’étaient dissipés, découvrant l’immensité de la terre. Ils convinrent assez brusquement de rentrer chacun de leur côté, mais comme ils regagnaient les barques, ils se retournèrent en même temps pour se dire qu’ils se reverraient bientôt et au même endroit.
En s’en allant, Rachel continua de scruter des yeux la profondeur de l’étang. Mais c’était machinalement qu’elle cherchait les apparitions de tours et de palais, les contours de vieilles demeures portugaises aux architectures mauresques mangées de plantes aquatiques, les ossatures de cloîtres et de chapelles noyés. Il y avait dans son âme une immense ville engloutie qu’elle distinguait à peine, avec plus d’espérances que les cloîtres n’ont de piliers, plus de désirs de beauté que les terrasses n’ont de marbres purs.
La Racine des Passions
L’homme qui montait la rue Drécha dans le vieux Goa regardait à droite et à gauche comme s’il n’avait pas vu depuis longtemps les maisons qu’il longeait et comme s’il s’étonnait de les trouver si peu changées. Il affectait de redresser la tête, sous son large chapeau de feutre très usé. Son veston aux coudes luisants et ridiculement court était serré à la taille avec une prétention à l’élégance. Ses pantalons étaient élimés, ses chaussures étaient éculées et attestaient de longues marches à pied. Une extrême misère se dégageait de la personne malgré l’effort qu’il faisait pour donner à son allure une supériorité aisée et un peu hautaine. Son visage, rasé de frais et poudré à l’excès, contrastait avec son extérieur misérable.
Il passa devant la statue renversée de Vasco de Gama, puis devant l’archevêché. Il se dirigeait visiblement vers la maison de Castro. Pourtant, quand il fut arrivé à quelques pas du grand portail muré, il s’arrêta, sembla hésiter et revint sur ses pas.
On était au milieu de l’après-midi. La chaleur torride faisait les rues désertes. Un chien errant longea les murs, en tirant la langue. L’homme le suivit longtemps des yeux et sourit en hochant la tête à cause de la ressemblance qu’il y avait entre lui et cet animal.
Il marchait de long en large depuis longtemps quand Pedre de Castro sortit de chez lui. L’homme remarqua qu’il y avait dans ses gestes quelque chose de furtif et de pressé. Il fit un pas en avant pour être remarqué et il ébaucha même un geste de reconnaissance. Mais Pedre de Castro ne lui jeta qu’un regard distrait et passa. Alors l’homme se mit à marcher derrière lui. Il se tenait maintenant moins droit, il avait la tête en avant et son pas était plus incertain.
Quand Pedre de Castro fut arrivé devant la maison de Rachel et qu’il y eut frappé, l’homme eut un sursaut d’énergie, il s’élança en criant:
--Pedre!
Castro le considéra avec surprise. Il chercha sincèrement dans ses souvenirs; puis soudain, ses paupières battirent, il pinça les lèvres et il mit sur les traits de son visage une expression glacée.
--Voyons! Tu ne me reconnais pas? dit l’homme.
Et comme s’il avait suffi qu’il plongeât les yeux dans ceux de Castro pour retrouver une autorité un instant perdue, il sourit et tendit la main avec une certaine condescendance. Castro la lui serra presque malgré lui.
Il reconnaissait bien son ancien ami Deodat de Vega, qu’il n’avait pas revu depuis le procès de Jehoudah. Celui-ci avait quitté le pays à ce moment-là. Ils s’étaient écrit quelque temps puis leurs lettres s’étaient espacées. Ensuite Castro avait appris que son ami avait été arrêté à Calcutta pour une affaire de traite de nègres, relâché, puis condamné à la suite d’une tentative de chantage sur une femme, et relégué en Australie. Il pensait ne jamais le revoir, comme il pensait en avoir fini avec beaucoup de choses de sa jeunesse.
La porte venait de s’ouvrir. Castro indiquait d’un geste qu’il était pressé, remettait la conversation à plus tard. Mais Deodat de Vega ne l’entendait pas ainsi.
--Il faut que je te parle tout de suite, dit-il. Je suis venu de loin pour te voir. Je sais que tu es en train de faire de grandes choses. Tu vas avoir besoin d’hommes comme moi.
Même en flattant son ami, il gardait un ton de supériorité ironique.
Alors, Castro lui fit signe d’entrer avec lui. Rachel était dans sa chambre. Elle s’habillait après la sieste. Les deux hommes traversèrent la vérandah et se mirent à marcher dans le jardin en l’attendant.
La chambre de Rachel donnait sur le jardin par une étroite fenêtre grillée devant laquelle passait une des rares allées que les plantes sauvages n’avaient pas complètement envahie. Rachel, au bruit des pas, regarda par la fenêtre et elle ne reconnut pas, tout d’abord, l’homme poudré. Peu à peu cependant cette manière de marcher en traînant légèrement une jambe, ce sourire exprimant la négation de toute chose, lui revinrent à la mémoire. Collée au mur, le visage écrasé sur la grille de la fenêtre, elle considéra avec passion les deux hommes qui avaient fait son malheur par leur mutuel amour du mal.
Elle comprenait leur conversation à la grandiloquence des gestes de Castro et à la bouffissure d’orgueil de ses traits. Il éprouvait du plaisir à briller devant son ami. Il subissait à nouveau l’ascendant par lequel il avait été jadis dominé. Il se laissait aller à l’entraînement des confidences. Une saveur de jeunesse lui venait aux lèvres.
Quand tous deux passaient devant la fenêtre, Rachel recueillait au vol une phrase. On parla d’elle. Elle le comprit au plissement des yeux de Castro, à la façon dont elle le vit se pencher sur l’épaule de son ami. Il devait se flatter de l’avoir pour maîtresse.
Rachel entendit Vega dire:
--Tu as peut-être tort. Il ne faut jamais se fier aux femmes. Tu sais le cas que moi j’en ai toujours fait.
Castro riait maintenant à des souvenirs évoqués. Une bassesse plus grande se peignait sur sa physionomie. Ah! oui, ils méprisaient les femmes et ils le leur avaient bien montré en les traitant comme des esclaves. Les deux hommes se réjouissaient ensemble d’actions qu’ils avaient accomplies autrefois. Rachel trembla de rage à l’idée qu’ils parlaient peut-être de sa mère.
Il lui sembla que Deodat de Vega expliquait à son ami que l’expérience de la vie ne lui avait pas apporté comme à d’autres, même une velléité de repentir.
Les deux hommes s’étaient arrêtés non loin de la fenêtre, et Rachel entendit ceci:
--On est quelquefois puni. J’ai été à Port Jackson, j’ai senti sur mon dos le fouet de la chiourme anglaise. Mais maintenant je suis ici, je suis libre. Je te le disais autrefois, et je le crois encore: le mal est logiquement plus fort que le bien, car il ne s’embarrasse pas de ridicules considérations de morale ou de pitié. Il vaut mieux être du côté du mal.
· · ·
Il avait été convenu que dans l’intérêt de leurs projets communs, Deodat de Vega se montrerait le moins possible dans le vieux Goa. Il s’était installé dans une villa écartée, non loin de Panjim, et c’était la nuit seulement qu’il venait rendre visite à Castro.
Ses visites se faisaient naturellement chez Rachel. Mais plus rien plans son costume ne rappelait le personnage misérable qui s’était promené dans le jardin quelques jours auparavant. Deodat de Vega, comme au temps de sa jeunesse, portait d’impeccables gants blancs, des chemises de soie molle et une cape retenue par une chaîne d’or qu’il jetait négligemment sur ses épaules.
Castro avait pensé d’abord qu’il serait nécessaire de rassurer Rachel. La vie et les revers avaient changé le caractère de son ami. Un homme comme celui-là était nécessaire à ses projets. Il comptait l’utiliser sans se laisser influencer par lui.
Mais contrairement à son attente, Rachel témoigna de suite de l’amitié au nouveau venu. Cette amitié fut même si apparente que Deodat de Vega en sentit l’excès et en fut surpris. Toutefois, il l’attribua en partie à l’ennui que Rachel devait éprouver parmi les ruines ecclésiastiques du vieux Goa et en partie à sa propre séduction.
Presque chaque semaine il prenait le bateau pour Bombay où il se livrait à des achats d’armes et à des négociations avec des aventuriers de sa connaissance auxquels il faudrait faire appel le moment venu. Il avait été aussi chargé de la vente des diamants et des perles noires. Cette vente avait rapporté à Castro plus qu’il n’en avait espéré et sa confiance en son ami s’en était accrue. Il savait bien que Deodat de Vega était au-dessus du désir de l’argent. D’ailleurs celui-ci s’était expliqué sur ses démêlés avec la justice anglaise. Il l’avait fait avec cette sorte de cynisme qu’on peut appeler aussi sincérité et qui consiste à faire excuser ses fautes en les racontant avec exactitude et en s’en glorifiant. L’abolition de la traite lui apparaissait comme une monstrueuse hypocrisie de la société. Est-ce que l’esclavage n’était pas le but inavoué de toute organisation sociale? Un homme libre comme lui était obligé de lutter sans cesse pour ne pas être esclave. Pourquoi alors se cacher pour asservir de misérables brutes noires? Il avait eu le tort de se laisser prendre, voilà tout. Quant au soi-disant chantage de la dame anglaise, c’était une histoire qui aurait été à mourir de rire si elle n’avait pas fini si mal pour lui. La veuve d’un général qui l’avait poursuivi pendant deux ans de déclarations et de lettres d’amour! Une vieille toquée de Calcutta qui lui avait offert cent fois sa fortune! Il s’était décidé à la fin à accepter une de ses offres. C’était malheureusement dans un mauvais moment, après qu’il eut enlevé une nièce de la dame, une autre fille dont il n’avait eu que des ennuis. La veuve du général s’était servie pour se venger d’une lettre où il lui avait écrit Dieu sait quoi! Elle avait organisé une de ces machinations que seules les femmes peuvent concevoir par dépit. On s’était aperçu alors que la nièce était mineure et la pudibonderie des magistrats anglais avait été si bien déchaînée qu’il avait été envoyé à Port Jackson.
Deodat de Vega avait raconté tout cela devant Rachel sur laquelle il ne doutait pas posséder un aussi grand ascendant que sur Castro. Devant elle aussi il s’entretenait des préparatifs du coup de force qui devait livrer la colonie à Castro et aux partisans de l’archevêque.
Il faudrait montrer au début la plus grande énergie. On n’en imposait que par la peur, on ne réussissait que par la violence. Ce qui était le plus à craindre, c’étaient les conseils de prudence des gens timorés.
Quelquefois Deodat de Vega baissait la voix et son accent devenait plus grave. C’était quand il faisait allusion à une secte par laquelle, au cours de ses voyages, il avait été initié à une philosophie singulière qui était la base de ses convictions.
Rachel l’entendit une fois dire:
--Quand on veut réaliser un projet d’importance comme le nôtre, il faut considérer avant toute chose que la vie humaine n’a aucun prix. Les hommes qui m’ont instruit, à Khiva, allaient plus loin puisqu’ils prétendaient que toutes les fois qu’on supprime une existence on augmente d’autant sa force personnelle et que les plus forts sont ceux qui ont le plus de morts à leur actif.
· · ·
Cette soirée avait été une soirée d’enthousiasme. Dans le salon de la maison de Rachel, on avait arrêté les dernières mesures qui devaient aboutir à l’autonomie de la colonie de Goa. On avait discuté du sort de ceux qui demeuraient fidèles au roi du Portugal et au pouvoir religieux du pape. Les quelques prêtres rebelles à l’autorité de l’archevêque seraient expulsés. Le gouverneur était un homme si triste par nature et d’un caractère si faible que personne n’avait pensé que sa mort fût nécessaire. Le seul danger sérieux venait du colonel qui commandait les troupes. Il était presque toujours ivre, mais il avait des moments de lucidité. Enfermé dans le fort d’Aguada, qui était inexpugnable avec les moyens dont on disposait, il pouvait bombarder la ville neuve.
Deodat de Vega haussa les épaules et trancha la conversation, d’un geste négligent de sa main gauche gantée de blanc. Il se chargeait du colonel. On pouvait s’en rapporter à lui.
A la clarté du punch qui brûlait sur la table, illuminant des visages congestionnés par le sentiment de leur importance, des postes furent donnés et reçus. Castro remplacerait d’abord le vieil Aguilar comme président du conseil de la colonie. Il était tout désigné pour être ensuite le président de la future république. Mascarenhas serait ministre de l’Intérieur et Marcora, ancien capitaine au long cours, qui avait passé sa vie sur la mer, commanderait la flotte de guerre. C’est de cette flotte que dépendrait le salut du nouvel État le jour où le Portugal enverrait ses navires. Castro annonça que Deodat de Vega venait de négocier pour lui l’achat d’un trois-mâts avec trente canons dernier modèle dont il ferait don à la république de Goa.
On se pressa les mains. On se félicita mutuellement. On but à celle qui était l’inspiratrice, la muse de la révolution prochaine. Ce ne fut que tard dans la nuit que les conjurés se glissèrent au dehors pour regagner leurs maisons.
Rachel fut frappée alors de la façon dont Castro ouvrit la porte qui faisait communiquer le salon et la vérandah en disant:
--Comme il fait chaud ici. J’ai besoin de respirer.
Et elle vit qu’il se penchait pour écouter les bruits de la nuit.
A part un oiseau perché sur une branche dans le jardin et qui poussait par intervalles un sifflement triste, la nuit était à peu près silencieuse. Des camphriers et des frangipaniers sauvages exhalaient une odeur lourde mêlée à l’odeur humide des marais proches.
--Tu n’as pas entendu, dit Castro à Vega, en lui prenant tout à coup le bras.
Vega lui fit signe que non.
--Toujours ta vieille idée du spectre de la destruction errant la nuit dans les rues de Goa, culbutant une colonne, s’attaquant à l’ogive d’un porche...
Et il haussa légèrement les épaules.
--Oui, nous venons, de parler de prospérité future, de mise en valeur de la terre, et je suis persuadé qu’il y a autour de nous un élément de mort qui rôde.
Deodat de Vega revint vers la table et il se versa à boire.
--Alors, pour toi, dit encore Castro avec un geste large montrant le ciel et l’intonation de quelqu’un qui continue une conversation souvent reprise, il n’y a rien là, il n’y a rien nulle part?
--Non rien. Il y a en nous une possibilité de plaisir que tempère notre croyance au bien et au mal, quand nous en avons une, toutefois.
L’œil de Castro s’illumina une seconde et Rachel, de la tête aux pieds, se sentit enveloppée d’un regard de désir.
--Autrefois, te rappelles-tu? dit encore Castro. Nous ne songions qu’à notre plaisir. Nous osions le faire passer avant tout. C’était le bon temps.
Les deux hommes, immobiles l’un près de l’autre, regardaient du côté des montagnes et la forme tassée de leur dos exprimait le regret de tout ce qui s’en va avec l’âge.
Quand ils prirent leur chapeau pour partir, sur le visage de Castro, les lèvres plus grasses avaient l’air peintes en rouge. L’ironie, la supériorité voulue de Vega avaient fait place sur ses traits à une expression d’amertume féroce.
Sur le seuil de la maison, Rachel regarda la silhouette des deux amis décroître dans la rue en pente. Quelque chose d’invisible les liait l’un à l’autre.
--Leur mutuel amour du mal, pensa Rachel.
Et quand elle eut refermé là porte, en se retrouvant parmi les verres de punch vides, les chaises alignées autour de la table, la fumée refroidie des cigares, elle eut de la peine à ne pas rire seule de satisfaction.
Elle mesurait le chemin qu’elle venait de parcourir si rapidement. Elle était tranquille, à présent. L’homme qu’elle avait vu un matin dans l’église des Rois Mages rajeuni et purifié par un sincère élan vers Dieu avait retrouvé le chemin qui le ramenait au mal par un cercle dont il ne sortirait pas. Comme le hasard avait bien servi Rachel en ramenant ce compagnon de débauche! Castro était attaché solidement à sa jeunesse par la racine des passions.
Et Rachel se demandait si le moment n’était pas venu. Mais non, pas encore! Il fallait qu’il fût sur la croix comme son père, qu’il souffrît, qu’il sût pour quel crime il était puni par Rachel, fille du médecin Jehoudah. Et elle se promettait de trouver une vengeance inattendue et terrible.
--Seigneur Cebaoth, tu seras redoutable aux méchants!
Elle s’était accoudée près de la glace et elle fixait machinalement sa propre image. Elle recula et elle se passa la main sur la figure comme pour en ôter un masque. Elle avait une expression de laideur qu’elle ne s’était jamais connue.
La Forme de la Vengeance
De même que les bonnes actions n’ont de valeur que par la manière dont on les fait, songeait parfois Rachel, ainsi la vengeance n’est juste que si on lui donné une forme égale au crime. Et ce fut presque malgré elle, comme enfantée par ses longues imaginations sur ce sujet, que la forme de sa vengeance, d’abord confuse, apparut dans son esprit.
Ce matin-là, elle avait rencontré Joachim au montent où elle arrivait au bord de l’eau et ils avaient descendu dans le même canot le large canal qui longe l’île de Divar. Ils étaient allés très loin mais ni l’un ni l’autre n’était pressé de revenir.
Ils avaient repris ces interminables conversations dans lesquelles deux jeunes gens qui ont du plaisir à être ensemble s’efforcent de se raconter eux-mêmes et de se montrer sous le jour qui doit être pour l’autre le plus séduisant. Rachel s’était peinte comme une femme malheureuse et opprimée et elle avait fait de sa vie un récit analogue à celui qu’elle avait fait à Pedre de Castro. Une instinctive prudence l’avait poussée à cacher la manière dont elle avait quitté Cochin pour Bombay et elle avait adopté la version convenue, dès le premier jour, avec Pedre. Si elle était à Goa, c’était pour y attendre son mari, acheteur de terrains qu’il se proposait de faire valoir. Elle laissait planer un mystère sur sa vie avec ce mari supposé et Joachim était trop timide pour l’interroger catégoriquement. Il lui posait pourtant des questions indirectes, il s’étonnait de sa solitude, il cherchait surtout à élucider la raison des fréquentes visites de son père.
Joachim de Castro n’avait pas connu sa mère. Il avait été élevé par sa grand’mère, créature au cerveau rétréci par les dévotions et la terreur que lui inspirait son fils. Joachim n’avait que douze ans quand elle était morte. Son père l’avait mis alors dans un collège tenu par les jésuites à Bombay. Pedre de Castro ne voyait son fils que pendant les vacances et encore profitait-il de ce temps pour aller faire de grandes chasses dans les Ghates. Jamais le père et le fils n’avaient échangé de paroles affectueuses. Ils étaient demeurés étrangers l’un à l’autre, séparés par cette incompréhensible muraille que dressent quelquefois entre eux les êtres du même sang. Joachim de Castro s’était tenu à l’écart des plaisirs grossiers de l’adolescence. Il était pieux, mais avide d’aimer. Depuis qu’il était arrivé dans Goa bouleversé, tout était pour lui sujet d’étonnement. Rachel l’effrayait parce qu’elle était juive et sa beauté le jetait dans des états d’exaltation analogues à ceux qu’il avait éprouvés dans des heures d’ardeur mystique. Il aimait l’entendre parler, mais il sentait que le meilleur d’elle-même lui échappait.
Rachel avait d’autant plus de mal à répondre à ses questions de façon plausible qu’il lui venait en présence du jeune homme un besoin impérieux de sincérité dont elle ne pouvait s’expliquer la force. Elle avait fini par vivre dans le mensonge comme dans un élément familier et, ainsi que cela lui arrivait dans les premiers temps de son séjour à Goa, elle ne souffrait plus de montrer des sentiments qu’elle n’éprouvait pas ou de déguiser ceux qu’elle éprouvait. Mais il se dégageait de Joachim de Castro un courant de vérité, une rectitude de l’âme qui la gagnait. Et peu à peu dans les récits de sa vie que les questions de Joachim l’obligeaient à recommencer, elle se rapprochait de plus en plus de ce qui était arrivé réellement. Bien que ces récits ne fussent jamais suffisamment clairs, Joachim sut que la jeunesse de Rachel avait été empoisonnée à cause d’un homme et que cet homme avait causé la mort de sa mère dans des circonstances dramatiques dont elle ne voulait pas raconter les détails.
--Il y a une vertu que j’admire au-dessus de toutes les autres, c’est le courage, dit Rachel.
Joachim ne savait pas s’il était courageux. Il n’avait pas encore été à l’épreuve de l’action. Il sentit en lui comme une bouffée d’ardeur, un besoin d’atteindre l’admiration de Rachel.
--Je voudrais être courageux pour vous, dit-il.
Et Rachel toujours préoccupée de dévoiler au jeune homme le fond véritable de son âme, dit encore:
--Ne trouvez-vous pas que celui qui a fait le mal doit être puni par un mal semblable? La véritable justice consiste d’après moi à rendre avec une exactitude rigoureuse le bien qu’on vous a fait, comme récompense, le mal qu’on a subi comme châtiment. Et les hommes agissant ainsi sont alors les instruments de Dieu.
--Pourquoi ne me parlez-vous pas plus sincèrement, dit Joachim qui suivait la pensée de Rachel moins par les paroles entendues que par sa propre intuition. Je sens qu’il y a en vous une constante obsession. Vous revoyez perpétuellement une image qui est dans le passé et dont vous avez souffert.
Ils s’étaient arrêtés en marchant. Il la regarda en face et elle s’étonna que ses yeux myopes puissent voir aussi loin en elle.
--Vous avez tort de me prendre pour un enfant, reprit-il. Je voudrais tant vous montrer que je suis capable de vous défendre et même de vous venger! Dites-moi...
Mais Rachel souleva la main pour lui faire signe de se taire. C’est à ce moment que l’imprécise pensée s’ébaucha en elle.
Elle avait à sa droite une masse de figuiers, de mimosas et d’orangers sauvages, à sa gauche l’étendue miroitante des eaux. Les rames du canot qui les suivait pendant qu’ils marchaient sur le sentier faisaient des clapotements réguliers. Au milieu des feuillages, des pélicans troublés dans leur solitude se mirent à claquer du bec lugubrement. Le ciel était d’un bleu écrasant. Il sembla à Rachel qu’il pesait sur ses épaules. Autour d’elle la terre était triste infiniment, sous le soleil inexorable. Elle se sentit tout à coup fatiguée.
--Il faut rentrer, dit-elle. Comme nous sommes allés loin aujourd’hui.
La Jalousie
Depuis que Deodat de Vega était revenu, Castro disait fréquemment;
--C’est curieux, il me semble que je rajeunis.
Il avait vieilli plus vite et il le sentait obscurément. Aussi il éprouvait le besoin d’affirmer par la parole une jeunesse nouvelle. Rachel remarqua qu’il changeait de manières. Il la regardait avec des yeux plus aigus et il avait, quand il était auprès d’elle, une façon animale de respirer son odeur et de tendre la main, comme s’il voulait palper sa chair. Il n’était pas revenu se confesser à l’église des Rois Mages. Une fois, il oublia de mettre son chapelet de bois à gros grains et il perdit l’habitude de le porter.
Il disait encore:
--Quand on regarde les choses d’une certaine hauteur on s’aperçoit que le passé n’existe pas et qu’il n’y a que le présent qui compte.
Il se reprochait alors d’avoir perdu son temps en prières et en confessions. La rédemption! Me racheter de quoi? C’est bien assez de penser à son salut à la fin de sa vie. Il faut jouir autant qu’on le peut.
Rachel l’impressionnait. Il prit l’habitude d’aller chez elle plus souvent. Mais elle demeurait aussi éloignée de lui qu’une Vierge dans une église, sur un autel.
--Cela ne m’est jamais arrivé avec aucune femme, se disait-il. Et comme il ne se rendait pas compte dans quelle mesure sa foi avait diminué et qu’il se trompait lui-même avec des formules, il se répétait pour s’excuser de son manque d’audace:
--Elle est le bon ange que Dieu m’a envoyé.
A d’autres moments il ajoutait:
--Un ange en chair et en os, tout de même. Un ange que j’ai trouvé chez Antonia.
Et il se plaisait à l’imaginer dans des poses lascives, dominée et complaisante.
Comme son amour-propre était immense, il laissait volontiers croire à ceux qui lui parlaient d’elle qu’elle était sa maîtresse. Il riait d’un rire entendu quand on lui demandait des renseignements sur le mari qu’il avait imaginé, ou il baissait les yeux modestement. Il éprouvait quelquefois le désir de la faire valoir pour qu’elle soit respectée. Il dit une fois à Mascarenhas qui l’interrogeait:
--Tous les terrains de l’île Divar et même ceux qui sont au delà des bras de la rivière, au nord, vont lui appartenir. Elle est plus riche que toi et moi.
Mais si on entrait trop rapidement dans ses vues, il en était mécontent. Il ne pouvait pas supporter non plus l’idée qu’on pût croire qu’elle exerçât une influence sur lui.
--Des juifs ne sont jamais que des juifs, disait-il alors. On a bien vu jadis le cas que j’en faisais.
Cependant il se rendit compte que Rachel deviendrait vite impopulaire à Goa à cause de sa qualité de juive. Cette impopularité pourrait rejaillir sur lui, nuire à sa situation plus tard. Il pensa qu’il y avait un moyen d’y remédier.
Un soir, assis à côté de Rachel sous la vérandah de sa maison, il lui fit part de l’espérance qu’il nourrissait de la voir se convertir à sa religion. Elle aurait la chance d’être baptisée par un grand saint à qui Dieu marquait sans cesse sa prédilection par des signes et des paroles. Cette conversion serait un exemple dont on parlerait et qui servirait la cause commune.
Durant qu’il parlait, il ne voyait du visage de Rachel qu’une masse d’ombre avec deux lueurs fixes sous l’auréole des cheveux, car ils n’étaient éclairés que par la lampe qui était derrière eux, dans le salon.
Les lueurs des yeux s’allumèrent à peine davantage. La réponse se fit attendre. Elle vint enfin, émise d’une voix sans timbre, assourdie.
Rachel ne disait pas non. Depuis qu’elle était à Goa elle devenait sensible aux beautés de la religion chrétienne. Elle voulait avant d’être baptisée connaître mieux le dogme et le pénétrer. Elle s’instruirait d’abord. Elle verrait ensuite.
Castro considéra ces paroles comme une sorte d’engagement. Il en remercia Rachel et dans un élan de reconnaissance, car il pensait que ce gain apporté à Dieu lui serait compté, il prit la main de Rachel et la garda dans la sienne. Cette main était chaude, fiévreuse et vivante et Castro sentit son cœur battre avec force.
Il lui sembla, en regardant devant lui le dessin que faisaient des branches de pandanus sur le fond d’azur sombre du ciel piqué par les éclats inaltérables des étoiles, qu’une splendeur insoupçonnée se révélait à lui pour la première fois.
La main de Rachel se dégagea de la sienne assez lentement pour qu’il ne sentît pas le dégoût qu’elle éprouvait. Les deux mains gardèrent une brûlure différente.
· · ·
Ce fut pour Castro comme si un voile se déchirait, comme s’il contemplait un horizon en arrivant au sommet d’une montagne. Et l’horizon qu’il vit devant lui fut celui de son âme ravagée par un feu qui avait brûlé sans qu’il le sût et avait gagné les coins les plus secrets de la substance son être.
Ce que dit le métis, conducteur de la barque, lui parut d’abord un mensonge, une monstrueuse imagination, enfantée pour le torturer. Mais non, l’homme parlait innocemment. Il rapportait un fait qu’il estimait sans importance. Le métis habitait dans une maison de bambou au bord de la rivière, il pêchait, il louait sa barque, il ne s’occupait pas de ce qui pouvait intéresser les habitants de Goa. Il avait relaté simplement que presque chaque matin il conduisait Joachim, fils de Pedre de Castro, dans la petite île sur cette partie de l’étang qu’on appelle l’étang de la ville noyée et que là il retrouvait une belle jeune dame dont il ne savait rien, sinon qu’elle était nouvelle venue à Goa et laissait voir, sous un chapeau de feutre gris, d’épaisses tresses presque bleues.
Castro pensa d’abord à frapper le métis, à lui faire rétracter ses paroles par des coups. Mais son ingénuité était certaine. Il préféra lui tourner le dos pour réfléchir à son aise. Puis il se mit à courir le long de la rivière. Il fallait savoir, savoir tout de suite ce qui en était. Comme le temps qui le séparait du moment où il saurait lui paraissait long! Il franchit les remparts. Il se dirigea vers la maison de Rachel. Il était essoufflé. Il marchait péniblement, chargé du poids de l’angoisse.
C’est alors seulement, dans l’ombre brûlante de la rue, le long des vieux couvents ruinés et des demeures mauresques pleines de silence qu’il eut conscience de ce qui se passait en lui. Il aimait Rachel. Il savait depuis longtemps qu’il la désirait mais il venait d’apprendre qu’il l’aimait. Il l’avait aimée depuis le premier jour où il l’avait vue dans le salon de l’entremetteuse à Bombay. Et il s’en rendait compte aujourd’hui seulement en apprenant qu’elle connaissait son fils.
Ainsi elle connaissait son fils. Ils se retrouvaient dans une île, sous des arbres, au milieu des herbes propices. La nature rapprochait les êtres qui se désiraient. Il pensait à la complicité qu’apportent les souffles végétaux du matin, à l’odeur de sève de la terre mouillée.
Il faillit revenir sur ses pas pour interroger à nouveau le métis, pour lui demander s’il n’avait pas vu les deux jeunes gens s’étreindre en marchant, ou s’asseoir sur le sol pour être pleinement l’un à l’autre.
Et, comme il allait atteindre le perron de la maison de Rachel, il vit clairement ce qu’il aurait dû faire.
Antonia lui avait amené Rachel elle-même dans ce salon où il y avait un lit à côté de la table. C’était une fille comme celles qu’il avait déjà connues dans cette maison. L’envoyée de Dieu! ah! ah! Est-ce qu’il ne perdait pas un peu la tête avec ses vœux et ses confessions? Quelle lubie s’était alors emparée de lui? N’avait-il pas eu peur de voir la noyée de jadis, que les poissons avaient mangée, sous l’aspect d’une belle fille que lui offrait Antonia! Il aurait dû mettre de l’argent sur la table et jeter tout de suite Rachel sur le lit. Après on aurait dîné et bu du champagne. Il revoyait toute la scène comme si elle était peinte sur un tableau. Il se souvenait qu’il était en bras de chemise et qu’il avait remis son veston par une sorte de respect. Cette pensée le remplit de fureur. Elle allait bien voir comment il la traiterait.
Rachel avait prolongé sa sieste un peu plus tard qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il fut introduit dans le salon, Castro l’entendit aller et venir dans sa chambre. Alors, comme si la matière compacte de la porte et du mur devenaient translucides, il perçut la femme avec son jeune corps vivant, tiède, ambré. La moustiquaire du lit avait été rejetée et il y avait sur les draps une trace de forme, sur l’oreiller, le creux où reposait naguère la tête au casque de cheveux bleuâtres. Sur le plancher, en rond, était tombé un peignoir d’où elle avait émergé, nue peut-être. Non, il la voyait sous cette chemise de lin ténu, irréel, nuageux, dont il n’avait entr’aperçu que le bord sur la naissance des seins. Elle marchait nonchalamment dans la chambre, allant du miroir à la vieille commode. Elle touchait des fards, défaisait une tresse, teignait un ongle. Le parfum de son corps se déplaçait autour d’elle comme une onde invisible. Elle était chargée de plaisirs irréalisés, langoureuse comme l’après-midi finissante.
Il ne put y tenir. Il s’avança vers la porte et il en poussa le loquet. Mais Rachel ne reposait jamais dans sa chambre sans tirer un verrou intérieur et la porte ne s’ouvrit pas. Alors, confus de son inutile tentative, Castro gagna le jardin et il se mit à marcher de long en large.
Il ne sut pas, quand Rachel l’y rejoignit, si elle avait vu le loquet se soulever. Son visage était impassible, ses yeux étaient plus clairs qu’à l’ordinaire et dans la seconde où il l’aperçut, Castro mesura avec une affreuse netteté la différence d’âge qu’il y avait entre eux et l’éloignement physique qu’il devait certainement lui inspirer. S’il y avait eu un miroir à côté de lui pour refléter son image, il n’aurait pas mieux vu son gros ventre ridicule, son double menton, les deux grandes rides qui barraient ses joues de chaque côté du nez et ses lèvres grasses et rouges comme le témoignage de sa sensualité disproportionnée. Il sentait des gouttes de sueur glisser sur ses tempes. Il lui sembla que ses cheveux s’appauvrissaient sur son crâne. Il crut entendre le travail des molécules dans une dent qu’il savait gâtée, au fond de sa mâchoire.
Il parla, vaincu d’avance.
Rachel eut tout de suite une expression d’enchantement affectueux sur son visage.
Mais oui, le hasard d’une promenade lui avait fait faire la connaissance de Joachim de Castro. Elle avait en effet négligé de le lui dire. Elle aimait à se lever de bonne heure le matin, à descendre la rivière, à suivre les méandres des canaux. Ils s’étaient une fois trouvés côte à côte, dans le brouillard. Elle avait eu beaucoup de plaisir à causer avec le jeune homme. En vérité, il n’y avait aucun mal à cela.
Alors Castro s’abandonna à cet élan de dénigrement que suscite la jalousie.
Son fils ne l’aimait pas. Il n’avait jamais aimé son père. Le fond de sa nature était une hypocrisie qu’il avait cherché vainement à s’expliquer. Élevé par les jésuites, à Bombay, il restait au fond du cœur, fidèle à l’autorité souveraine du pape. Il ne voulait pas convenir de la sainteté de l’archevêque. Et sa principale raison d’en douter était que son père y croyait. Il fallait se méfier de lui. Qui sait même, s’il n’irait pas jusqu’à contrecarrer ouvertement son père dans la lutte qu’on allait entreprendre?
Castro croyait puérilement qu’une femme peut moins aimer quelqu’un parce qu’il est mauvais fils, hypocrite, traître à une cause. Il ignorait que le dénigrement est une huile sur une flamme.
Mais Rachel se hâta d’entrer dans ses vues. Elle fronça les sourcils. Son mécontentement allait aussi vite que les paroles de Castro.
--Je lui parlerai moi-même, dit-elle avec sévérité.
Non, non. Ce n’était pas du tout ce que voulait Castro. Il ferait partir son fils dont la présence était un danger. Il lui ferait quitter Goa de gré ou de force.
Cependant le calme revenait en lui, car ce qui est énoncé par la parole acquiert de suite une puissance de réalité. Le visage serein de Rachel ne pouvait tromper. Il ne s’était rien passé entre Joachim et la jeune fille. L’un ne connaissait pas la vie et l’autre avait été trop déçue par l’amour pour se laisser prendre aux premières paroles du jeune homme.
Tous deux marchaient au milieu des plantes sauvages et parfois Castro écartait la large feuille d’un cactus pour ne pas que la pointe accrochât la robe de Rachel. Le miroir intérieur ou il s’était contemplé, déformé et ridicule, avait disparu. Il en voyait même un autre où il apparaissait avec tous les avantages de la fortune et du pouvoir. Y avait-il une femme capable de résister au maître de Goa? Quelle est celle qui ne serait pas heureuse d’être la femme du grand Castro? Il épouserait Rachel. L’archevêque bénirait son mariage. Personne ne pourrait lui disputer la beauté de ce corps qu’il désirait.
Ils étaient au fond du jardin. Rachel sentit que Castro allait lui dire l’amour qu’il avait pour elle.
--Regardez, dit-elle en riant.
Elle lui montrait une croix plantée en terre. C’était une croix plus haute que la hauteur humaine, épaisse, trapue, sans ornements.
--C’est moi qui l’ai fait planter ici, dit Rachel. Je l’ai trouvée sous le hangar où elle pourrissait. Il paraît qu’il est dans ma destinée de trouver toute espèce de croix dans cette vieille demeure. Une fois c’est une croix d’or avec des diamants, une autre fois c’est une croix de bois vermoulue.
Elle arracha une herbe qu’elle leva vers la croix.
--Lorsque je serai convertie, c’est ici que je viendrai prier, dit-elle encore, sans que Castro pût distinguer si elle parlait sérieusement ou avec ironie.
Il considérait la croix en silence. Il lui semblait bien la reconnaître. Il vit que l’extrémité en était écrasée, car elle avait servi de bélier. C’était le gardien de cette maison qui, jadis, quand on avait décidé du pogrome dans le quartier juif s’était chargé de la croix derrière laquelle devaient marcher les chrétiens. Il avait dû la rapporter et elle reposait, oubliée, depuis lors.
Castro s’en revint à pas lents vers la maison. Les mots s’étaient séchés sur ses lèvres. Il décida de ne parler d’amour que le lendemain.
Mais l’inquiétude était entrée en lui. Il s’éveilla à plusieurs reprises dans la nuit, baigné de sueur. Une fois, c’était pour se dire:
--Moi, le descendant des Castro, je vais épouser une juive, une fille ramassée dans le ruisseau.
Une autre fois il se voyait, suppliant Rachel à genoux ou tendant les bras pour écarter une mystérieuse barrière qui se dressait entre eux. Et il se répétait:
--Il y a une croix qui nous sépare.
Le Couteau
Les événements allèrent plus vite encore que ne l’avaient espéré ceux qui les dirigeaient. Le conseil de la colonie nomma Castro président par acclamations. Le gouverneur ne vint pas ratifier cette nomination. Il demeura enfermé dans le palais du Gouvernement dont le grand portail demeura clos. C’était un homme étonnamment taciturne et un serviteur qui demeura auprès de lui raconte ensuite qu’il avait passé deux jours, immobile, à regarder la pointe de ses souliers. Quand «L’Andromède» relâcha à Goa avant de faire voile pour Lisbonne, on ne sut comment le prévenir qu’il ne courrait aucun danger s’il regagnait ce navire et quittait pour toujours Goa. Un enfant parvint à se hisser jusqu’à une fenêtre dont il cassa un carreau et au travers de laquelle il cria ces conseils de départ et cette garantie de sécurité. Personne ne vit de barque se détacher de l’escalier de marbre du palais qui plonge dans la rivière. On sut pourtant le lendemain, quand «L’Andromède» quitta Goa, qu’elle emportait le gouverneur à son bord. On pensa généralement qu’il avait été favorisé par le sort car les plus violents avaient estimé qu’il était peu sage de laisser rentrer à Lisbonne un homme qui, malgré ses habitudes de silence, présenterait à la Cour les événements sous un jour peu favorable à la colonie. Ils avaient parlé de le jeter à la mer avant qu’il atteignît «L’Andromède». On se souvenait aussi que ses prédécesseurs étaient morts à quelques mois d’intervalle, atteints de maladies rapides et inconnues. Cela tendit à faire penser que, contrairement à la croyance répandue, la tristesse peut être accompagnée de la chance, comme la joie.
Le colonel eut le tort de se rendre à une beuverie nocturne, non loin de Ribandar. Il y fut retenu jusqu’à une heure tardive. Comme il revenait vers la ville neuve, il quitta le bras des quelques buveurs qui l’accompagnaient et qui étaient tous de zélés partisans de l’archevêque, parce qu’il s’était entendu appeler par son nom, à l’extrémité d’un petit chemin. Les buveurs déclarèrent le lendemain que le nom du colonel avait retenti plusieurs fois dans la nuit, suivi d’imprécations préférées sur un ton plaisant par celui-ci. Ils ne furent pas d’accord sur le moment où ils avaient entendu un coup de fusil et plusieurs affirmèrent même n’avoir rien entendu. On trouva le colonel mort, au matin, droit sur son séant, le dos contre un palmier auquel il s’était adossé après avoir reçu une balle dans la poitrine.
Les troupes, privées de chef, n’intervinrent pas dans les désordres qui se produisirent autour des églises. Certains prêtres, demeurés fidèles à l’autorité du pape, se refusaient à céder la place aux nouveaux titulaires nommés par l’archevêque. Des groupes exaltés enfoncèrent les portes derrière lesquelles ils s’étaient enfermés. On mit le feu à quelques maisons, appartenant à des fonctionnaires qui étaient passés précipitamment sur le territoire anglais. Pendant plusieurs jours, le bruit courut que l’officier chargé de la garde de la poudrière, à Ribandar, et qui était le neveu du colonel, allait y mettre le feu pour venger son oncle. Cette poudrière était presque vide. Mais les Hindous, ignorants du mystère de la poudre, prétendaient que toute l’île sur laquelle était bâtie la ville neuve et le vieux Goa allait sauter. Il y en eut qui pensèrent échapper à cette catastrophe en demeurant sur des barques, au milieu des étangs. En sorte qu’on vit toute une flottille où l’on mangeait et dormait sous des parasols, errer sur les eaux, jusqu’à ce que l’on apprît la fuite à Bombay de l’officier dont on redoutait la vengeance.
Deodat de Vega avait fait venir des bandes d’aventuriers de toute nationalité. Un navire, en provenance de Macao, avait même déposé dans le port deux cents Chinois. Ils avaient signé un contrat de travail, avec les appointements d’une piastre par mois, qui les mettait dans une dépendance plus rigoureuse que celle de l’ancien esclavage. Ils étaient censés devoir travailler à la culture des terres, mais on se proposait de les armer et d’en faire une sorte de milice dans le cas où il y aurait une lutte sérieuse à soutenir. Comme il n’y avait encore aucune organisation, ils erraient au hasard, campés dans un terrain vague, non loin de l’église des Rois Mages, cherchant leur nourriture. Pourtant, ce ne fut pas pour du riz qu’ils pillèrent une boutique dans le vieux Goa, mais pour se procurer des bâtonnets d’encens. Ils ne purent résister à l’éblouissement de l’or. Ils commencèrent la démolition d’une église dont les piliers étaient grossièrement dorés de neuf, croyant qu’elle était en or massif, afin d’en emporter les blocs.
On en pendit trois à un vieux banyan qui se dressait sur l’emplacement de l’ancien couvent des jésuites dans l’île Chovas. Leurs corps se balancèrent au vent durant plusieurs jours et furent mangés par les vautours. Le reste des Chinois demeura en proie à la terreur et au désespoir. On leur avait interdit d’enfermer dans des cercueils la dépouille des trois pendus. Désormais, les âmes en peine de ces morts qui ne devaient pas revenir à la terre des ancêtres, allaient errer sur les lieux de leur supplice, tourmenter les vivants, répandre des maléfices. La nuit, il sortait des misérables huttes construites à la hâte dans les sables, près de l’église des Rois Mages, une mélopée lugubre de prières. La légende des trois fantômes chinois s’accrédita dans bien des esprits. Beaucoup les entendirent soupirer derrière les portes. Beaucoup les virent glisser tristement, dans les rues silencieuses de Goa avec leur cou brisé et la corde du supplice qu’ils levaient dans leur main droite.
Il y eut un scandale autour de la relique de saint François-Xavier. L’archevêque donna l’autorisation d’exposer publiquement le corps du saint sur le seuil de la cathédrale. Il était étendu dans les vêtements qu’il portait au moment de sa mort, tenant dans sa main gauche une canne de jonc à pommeau d’or. Son bras droit avait été enlevé au XVIIe siècle pour être envoyé au pape. Poussée par l’exaltation religieuse et aussi le désir de la possession, une dame noble, en se prosternant, lui avait coupé un doigt du pied, d’un coup de dent et l’avait emporté. Depuis lors, le saint ne paraissait en public que sous une châsse d’argent soutenant un globe de verre.
Ce jour-là, la foule ne put contenir son enthousiasme. Peut-être se souvenait-on de l’heureuse dame noble de jadis. Les fidèles chantant un cantique et criant «Miséricorde!» firent voler en éclats le globe de verre et des mains trop zélées tentèrent d’arracher soit un morceau de vêtement, soit un cheveu, soit une oreille. Ce fut grâce au courage du Suisse, armé de sa hallebarde, et à la présence de quelques membres de la milice nouvelle que la relique de saint François-Xavier fut sauvée.
La cathédrale fut témoin d’un autre scandale. Ce jour-là, l’archevêque avait ordonné des prêtres, il avait conféré les ordres mineurs, le diaconat et le sous-diaconat à des jeunes gens et il allait donner la consécration à un évêque. L’extension du schisme l’exigeait. Beaucoup d’églises situées en territoire anglais avaient adhéré à la révolte religieuse. Il fallait envoyer des prêtres dans tous les faubourgs de Bombay, à Bandora, à Corlem, à Mahim. La rumeur publique avait exigé qu’un évêque fût consacré. Cet évêque devait être Jéronime Caval dont la popularité était immense.
Ce Jéronime Caval était un ancien moine augustin qui avait reçu de Dieu le don de la parole en même temps que le don d’une gaîté communicative. Il était d’une violence extrême et perdait parfois la raison quand il avait bu à l’excès, ce qui lui arrivait souvent. A Seringapatam où il avait séjourné, il portait toujours un sabre sous sa soutane pour couper les oreilles, disait-il, à certain mauvais prêtre qui essayait de le faire mourir par des pratiques d’envoûtement. Dans cette ville, il faisait un commerce ouvert des sacrements et il avait créé pour la confession des abonnements d’une roupie par an. Moyennant une bouteille d’eau de vie il avait marié des gens déjà mariés. On disait qu’ayant enlevé une jeune fille, il avait été charmeur de serpents dans une grande ménagerie de Calcutta. On l’accusait aussi d’avoir fait de la piraterie dans la Malaisie, de s’être occupé de magie avec le sultan de Zanzibar. Il accueillait ces calomnies et les rapportait lui-même, avec la joie la plus parfaite. Le schisme de Goa l’avait attiré comme les fleurs attirent les abeilles.
Fatigué par les cérémonies de la matinée, Monseigneur de Silva en était arrivé à ce moment de la consécration où a lieu l’imposition des mains. Ses mains tremblaient et sa voix dit pourtant distinctement la formule par laquelle les assistants sont invités à révéler les causes d’empêchement à la consécration, s’ils en connaissent.
Ce devait être une simple formalité. Mais quelqu’un cria dans la foule qu’il y avait une cause d’empêchement. C’était une femme, une métis, aux épaules carrées qui s’avança, pleine d’assurance. Elle avait à côté d’elle un personnage livide qui brandissait un papier et elle affirmait avoir été légitimement mariée à Jéronime Caval. Des cris retentirent. Jéronime Caval tranquillisait l’assemblée par l’allégresse répandue sur ses traits, mais soudain, il s’élança, cherchant à atteindre l’homme au papier et réclamant une arme pour lui couper les oreilles. Il croyait reconnaître en lui son vieil ennemi l’envoûteur. Une bagarre s’ensuivit et le sang coula pendant que l’archevêque quittait la cathédrale profanée.
Une sorte de délire s’empara de la société de Goa en même temps que la religiosité redoublait. Les adultères devinrent plus nombreux, les vierges prirent des amants. La belle Conception Colaço donna libre cours à son insatiable amour des adolescents et Juana de Faria prostitua son visage d’ange fané à tous les aventuriers qui voulurent la suivre. Le vieux Marcora laissa à ses quatre filles le soin de s’occuper de l’administration de la marine dont il était chargé. Sur le quai de la ville neuve, il sommeillait assis devant sa porte sur laquelle était écrit: Marine, en grosses lettres et il disait: «Elles sont très intelligentes. Elles s’entendent mieux que moi en affaires. Voyez mes filles.» Et il y avait un visage enfantin et souriant à chacune des quatre fenêtres du premier étage.
Castro buvait. Son ancienne passion du rhum s’était définitivement réveillée. Il buvait parce que le rhum verse à l’âme une chaleur divine et la projette sur des sommets ensoleillés, parce qu’il fallait perpétuellement s’entretenir de l’avenir de Goa en buvant avec des hommes incapables, parce qu’il oubliait quand il avait bu la violence de ses discussions avec son fils et cette paralysie morale qui l’empêchait de parler d’amour à Rachel.
C’était sur le port, au café du Palmier, à côté des bureaux du journal L’Abelha, que les grands rêves politiques naissaient et prenaient leur essor. On y attendait fébrilement le steamer de Bombay pour lire les journaux d’Europe. On se les arrachait. Mais ils n’apportaient qu’une déception renouvelée. Ni le schisme de Goa, ni les événements qui s’y étaient produits, ne semblaient intéresser les grandes nations occidentales.
--De quoi, diable, peuvent-ils bien s’occuper là-bas? disait Heliodora de Cunha, qui était le plus avide de gloire et qui portait comme commandant des troupes, un uniforme d’officier d’artillerie.
--Hé! Ils s’occupent de Cuba, parbleu! répondait Marcora avec un éclat de rire.
Cuba, avec l’appui de l’Amérique, était alors en pleine insurrection contre l’Espagne et les journaux du monde entier suivaient les efforts de Narciso Lopez pour sa libération.
Une étrange jalousie s’empara des dirigeants de Goa. Ils ne parlaient que de Cuba pour dénigrer cette île, sa situation géographique, le caractère de ses habitants. Cuba avait usurpé sur la planète la place qu’aurait dû tenir Goa. Mais ils s’efforçaient secrètement d’imiter les héros de l’indépendance cubaine.
--Tu seras notre Lopez, disait-on à Castro pour le flatter.
--Vous verrez qu’ils nous enverront aussi un Concha, disaient les pessimistes.
Concha était un intraitable général espagnol qui faisait fusiller à Cuba tous les révoltés qui lui tombaient sous la main.
Mais les optimistes étaient les plus nombreux et ils répétaient avec confiance:
--Nous obtiendrons l’autonomie.
Ce mot d’autonomie était répété par beaucoup de métis et d’Hindous, et les déchargeurs du port et les bateliers malabarais qui n’en comprenaient pas le sens. Ils savaient seulement qu’il y avait à Goa un archevêque qui était un saint, avec qui Dieu s’entretenait la nuit directement et ils savaient aussi que par delà les mers un être d’une puissance extraordinaire, mais lointain, mythique, sans forme, le pape de Rome, voulait du mal au saint archevêque.
Et ce mot d’autonomie, cette vision lointaine d’un pape irrité dans un Vatican semblable à une pagode de Vishnou étaient synonymes pour eux de conversations au soleil couchant, d’oisiveté et de liberté.
Le soir, dans le Vieux Goa, maintes fêtes amicales se terminaient en orgies. Des musiques de danses retentissaient dans les maisons. Il y avait des bruits de rixe sous les tours branlantes et dans le ruines des cloîtres. Les ombres mortuaires de la ville ecclésiastique cachaient des accouplements et des combats. Et il avait fallu laisser certaines églises ouvertes parce que la foi était telle que beaucoup de chrétiens se relevaient la nuit pour courir se prosterner devant Dieu. Mais il fallait que ces chrétiens fussent armés car les rues, jadis paisibles, avaient cessé d’être sûres. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, Conception Colaço, les seins nus à son balcon, chantait des romances sentimentales car l’amour était inséparable pour elle du chant et de la mandore. Sa rivale Juana essayait parfois de lui répondre avec une voix en fausset. On entendait les sifflements des voleurs qui s’appelaient entre eux, mêlés à des bouffées de cantiques sortant des portails entr’ouverts et au chant lointain des prières rituelles des Chinois. On vivait à Goa dans une vague attente de fin de monde.
· · ·
Rachel avait remarqué la bizarre attitude du père Vincent à son égard et elle ne se l’était pas expliquée.
Cet homme simple et pur qui marchait toujours la tête baissée sur sa robe noire par modestie, l’avait levée plusieurs fois de son côté. Elle l’avait vu, rôdant non loin de sa maison et hésitant à frapper chez elle. Il voulait visiblement lui parler.
Elle se trouva un jour face à face avec lui le long de la rivière Mandavi. Il tira à sa vue un objet qu’il devait porter à sa ceinture sous sa robe et qui était enveloppé dans des feuilles de manguier. Il parla à Rachel avec une extrême confusion. Il s’exprimait en langue tamoul qu’elle ne comprenait que médiocrement. Il voulait qu’elle prît l’objet qu’il lui tendait. Il appartenait à Rachel.
En déroulant les feuilles de manguier, Rachel vit qu’elles contenaient un couteau et elle reconnut celui qu’elle avait pris chez Antonia et qu’elle avait laissé tomber après la confession de Castro, dans l’église des Rois Mages.
Le père Vincent parlait avec une humble bonté. Tant d’événements mauvais étaient arrivés à Goa! Tout le monde avait oublié Dieu. Cela avait commencé à peu près le jour où il avait trouvé ce couteau dans l’église. Il demandait bien pardon à Rachel. Il pensait que peut-être la force du mal était dans ce fer, comme certaines forces divines sont encloses dans le bois des Vierge Marie. Il rendait le fer à celle qui l’avait apporté pour que la bonté revînt parmi les pauvres hommes de la terre de Goa.
Le père Vincent avait les mains jointes et il n’avait plus la force de lever les yeux. En s’éloignant, il marchait presque sur la pointe des pieds et son innocence l’enveloppait comme d’une auréole.