TROISIÈME PARTIE
La Confession de Castro
Cette nuit-là, Joachim de Castro avait de la peine à s’endormir. A la clarté de la veilleuse, qui était près de son lit de bois sculpté, ses yeux erraient sur les vieux portraits de prélats et de guerriers ou fixaient la porte de sa chambre et sa grande serrure de fer. Il avait l’appréhension de voir cette porte s’ouvrir et son père debout, une lampe à la main. Il était déjà venu à deux reprises le réveiller dans la huit, pour le sommer de lui obéir, de quitter Goa dès le lendemain. Il avait répondu respectueusement que son devoir était de partager les dangers que son père pouvait courir. Puis il avait gardé un silence obstiné. Le nom de Rachel n’avait pas été prononcé, mais son image éblouissante s’était tenue entre les deux hommes.
Joachim se retourna sur son oreiller. Il s’était couché de trop bonne heure. Il ferma les paupières et dans cet état intermédiaire qui n’est ni la veille, ni le sommeil, il vit des images se dérouler.
Sur le chemin qui monte vers le couvent des jésuites, dans l’île de Chovas, il y avait un fourmillement de robes sombres et de croix blanches partant de la porte du couvent. C’étaient les missionnaires, les disciples de saint François Xavier qui s’en allaient à Malacca et en Chine évangéliser les hommes. Joachim voyait distinctement leur figure énergique ou brillaient des yeux clairs, leur longue barbe, le scapulaire de leur poitrine. Mais trois ombres se balançaient de droite et de gauche à travers ce cortège et le dispersaient. C’étaient les trois Chinois qu’on avait pendus devant le portail du couvent.
Son regard allait plus loin et il voyait les caravelles de jadis fendre les flots de la rivière Mandavi avec leur proue recourbée. Des aventuriers portugais ôtaient leur casque et leur cuirasse et sautaient joyeusement sur les quais de Goa où se pressait une foule bigarrée. Et cette foule s’enfonçait en bourdonnant entre les porches sculptés, sous les encorbellements des balcons à feston de pierre, sous les loggias où souriaient des dames à collerettes. Le vice-roi des Indes sortait de son palais, parmi des cavaliers, des seigneurs à panache et à manteau de velours. La grande place devant la cathédrale était remplie d’un peuple dans l’attente, tourné vers le seuil énorme du palais de l’Inquisition.
De ce seuil, Joachim voyait sortir indéfiniment les ordres monastiques qui avaient rempli autrefois les innombrables couvents de Goa: il reconnaissait les dominicains à leur capuchon blanc, les cordeliers à la corde qui ceignait leurs reins, les membres de l’ordre pour la rédemption des captifs à la croix de laine rouge qu’ils portaient autour du cou. Les orphelines nobles de Sainte-Anne et les vierges de l’Enfant-Jésus avaient leurs mains croisées sur leur poitrine et chantaient des cantiques. Conception Colaço, à demi-nue, les seins écrasés sur le fer d’un balcon, riait de toutes ses dents et mettait une note d’impudeur invraisemblable dans la gravité des choses. Mais il voyait des pénitents sous des cagoules et des porteurs de cierge au visage désespéré. Et il comprenait qu’il assistait à une solennelle cérémonie religieuse.
Et soudain, sur la ville, il voyait un clocher tomber, puis un autre. Une cloche qui sonnait à toute volée se détachait. Une tour se démantelait, un cloître dépouillé de sa toiture apparaissait comme une procession de squelettes. De délicieuses figures de femmes se séchaient brusquement entre les colonnettes de marbre des fenêtres. Le vent dispersait la foule comme une poussière. Il ne restait qu’une silhouette au milieu de la place et c’était la sienne. Il était face à face avec un personnage qui venait d’apparaître sur le seuil de la cathédrale et qui tendait vers lui un doigt menaçant et ce que tout le monde redoutait depuis longtemps, ce dont on ne parlait qu’à voix basse et avec horreur, la menace qui planait sur les schismatiques de Goa, l’excommunication était lancée contre lui. Joachim ne distinguait pas les syllabes des formules redoutables mais il comprenait qu’il était considéré comme le seul responsable des troubles religieux de Goa, qu’il était rejeté hors de l’Église, maudit à jamais.
Tout disparaissait, les prêtres, les chevaliers, les monuments. Joachim, assis à côté de Rachel, regardait la mer, sur le quai de la ville neuve de Goa. Il était entouré de Chinois.
Depuis plusieurs jours, leur troupe gémissante ravagée par la malaria était venue s’installer dans le port, à l’endroit où pourrait apparaître une jonque de Macao susceptible de les rapatrier. Ils avaient transporté les cercueils où ils avaient placé leurs morts et insoucieux des menaces, ils se refusaient à quitter le quai dans la crainte de manquer la jonque libératrice.
Joachim attendait cette jonque dans son rêve. Rachel et lui n’étaient plus que de misérables émigrants, avides de partir ensemble pour un pays inconnu. Il avait près de lui l’épaule de Rachel et la présence de cette chair contre la sienne lui communiqua une chaleur si pénétrante qu’il se réveilla.
Il chercha un caractère prophétique dans ces images incohérentes. Il était menacé d’être excommunié. Tous ceux qui adhéraient au schisme de l’archevêque le seraient en même temps que lui. Ne devait-il pas tenter d’échapper à ce qu’il considérait comme la plus terrible des éventualités? Mais cela ne suffisait pas. Son devoir était aussi de tenter de sauver son père. Son père! Il était séparé de lui par Rachel.
Joachim, assis sur son lit la nuit, voyait clairement la situation. Son père le haïssait parce qu’il aimait Rachel Jehoudah et qu’il sentait que son fils l’aimait aussi. A qui des deux serait cette femme qui semblait hantée par une idée inconnue de lui, un projet qu’il n’arrivait pas à deviner. Elle ne pouvait pas aimer son père. Le physique de Pedre de Castro n’était pas celui d’un séducteur malgré les parfums dont il se couvrait et le soin un peu ridicule avec lequel il choisissait ses cravates et ses chemises de soie. Lui n’avait pas assez de confiance en lui pour espérer être aimé. Il était trop jeune pour Rachel. Et pourtant... Elle lui avait parlé de sa solitude avec des yeux où il avait vu s’allumer cette lueur d’émeraude dont l’éclat le faisait défaillir. Elle avait gardé sa main dans la sienne en disant qu’elle souhaitait être aidée par quelqu’un de courageux.
Et Joachim se disait qu’il accepterait de n’être comme dans son rêve qu’un misérable coolie, travaillant à Macao, parmi des Chinpis, si Rachel était auprès de lui.
· · ·
Joachim craignait inutilement l’apparition de son père dans sa chambre. Pedre de Castro était à la même heure chez Rachel. Il venait du port d’Aguada et de celui de Marie-Madeleine. Heliodora de Cunha qui avait reçu le commandement de l’armée avait disparu depuis plusieurs jours. Il passait pour l’homme le plus énergique de Goa et il avait imposé par son autorité une certaine discipline aux troupes désorientées par la révolution. On disait qu’il attendait les événements en territoire anglais, dans la compagnie d’une jeune négresse de Mozambique. Pedre de Castro l’avait remplacé et dirigeait les affaires militaires comme les affaires civiles. Depuis, il ne disposait que de peu de temps. L’avenir de la future république dépendait de la conduite des forts quand apparaîtrait le navire envoyé par la métropole. Les canons de Marie-Madeleine et d’Aguada pouvaient lui défendre l’accès du port et même le couler bas. Certains esprits malveillants prétendaient que les canons des forts étaient depuis longtemps hors d’usage et que de toute façon ils ne pouvaient servir puisque les officiers susceptibles d’en diriger le maniement étaient partis. Pour tranquilliser les esprits et affirmer sa puissance, Castro, depuis trois jours, faisait faire des exercices de tir presque incessants. Une des grandes pièces de Marie-Madeleine avait éclaté.
Auprès une longue course à cheval, Castro s’était arrêté quelques minutes chez lui. Là, il avait bu plusieurs verres de rhum pour se donner du cœur et il s’était hâté vers Rachel.
Maintenant, il parlait. Une étrange facilité de paroles le possédait. Il ressentait un véritable élan de sincérité, analogue à ceux qu’il avait éprouvés quand il parlait à Dieu dans l’église des Rois Mages. Tout était devenu aisé pour lui. Il dit à Rachel qu’il l’aimait et qu’il était résolu à l’épouser si elle y consentait. Il l’arrêta quand elle voulut l’interrompre. Il savait ce qu’elle allait dire. Il fallait qu’il mît son âme à nu devant l’envoyée de la Providence.
Ces deux mots rappelèrent à Rachel son arrivée chez Antonia et elle eut un rire intérieur. L’odeur de drap mouillé que dégageait Castro évoqua le relent de bois pourri et d’humidité de la vieille maison de Bombay. Elle le revit, d’une manière saisissante, en bras de chemise, regardant une dent gâtée dans une glace; elle entendit le bruit de sa bague sur le marbre de la cheminée, la sonnette fêlée, le chant des grenouilles.
Elle avait placé sur la table un de ces vases de terre fabriqués à Goa et qui ont la même couleur que la peau des Hindous qui en font cuire la terre. Elle fit jaillir le rhum d’un goulot noirâtre et elle poussa un verre plein vers Castro. Elle commençait à être saisie d’une violente curiosité pour ce qu’il allait lui dire. Elle était à demi étendue sur un fauteuil de paille et elle s’efforçait de diminuer la gravité de la conversation en chassant parfois un moustique d’un coup d’éventail. Elle ne remarquait pas que le mouvement de son peignoir découvrait son épaule ambrée et presque son sein.
--Tel que je suis! Il faut que vous me connaissiez tel que je suis, dit-il à mi-voix. Il y a en moi des choses obscures que je n’arrive pas à démêler. Suis-je bon, suis-je mauvais, je ne sais pas. Il est vrai que le bien et le mal...
Il s’arrêta, mesurant un problème dont il avait longtemps cherché la solution sans la trouver. Puis il écarta, du geste, le problème.
--On s’entend pourtant généralement pour reconnaître que telle action est bonne, telle autre mauvaise. Vers ma vingtième année, j’ai été animé de la volonté délibérée de n’accomplir que ce que l’on appelle communément le mal. Ce fut beaucoup sous l’influence de Deodat de Vega. Il revenait d’un voyage en Perse et en Tartarie, il avait séjourné à Khiva, à Boukhara et dans le pays des Cafirs. Il disait que dans cette région étaient les hommes les plus cruels de la terre. C’étaient des musulmans schiites, mais il me parlait, autant qu’il me souvient, de certaines sectes qui adoraient le Diable. Il prétendait avoir été initié par des intellectuels de là-bas, à une sorte de philosophie assez compliquée qui amenait ses croyants à la religion du mal. Deodat de Vega ne m’apparaissait pas alors comme un bien grand intellectuel. Je le considérais comme un sceptique et un jouisseur. Bien que catholique convaincu, je subis pourtant son ascendant. Je feignis de me moquer de sa prétendue religion du mal; mais en fait j’y adhérai de toutes mes forces. Il devint mon compagnon, mon inséparable ami. Nous prîmes l’habitude de mener une vie crapuleuse à la ville neuve d’abord, puis à Bombay. Je torturais ma mère pour lui arracher l’argent nécessaire. La malheureuse créature que j’avais épousée, sans trop savoir pourquoi, mourut de chagrin, me laissant Joachim dont la naissance ne m’avait causé que de l’ennui.
Castro se servit à boire, il but, il s’essuya les lèvres du revers de la main, il regarda le plafond puis Rachel et il reprit:
--Je pourrais dire que j’ai du remords d’avoir négligé l’éducation de mon fils, d’être la cause indirecte de la mort de cette femme d’une nature fidèle mais d’une intelligence bornée, je pourrais dire que je regrette d’avoir passé ma jeunesse avec des filles et des gens sans aveux, mais non, pourquoi dire ce qui n’est pas? Je n’ai à la vérité, aucun remords. Quand je me suis confessé à un prêtre, j’ai dit naturellement que je haïssais mes fautes mais je mentais. On est plus sincère, à certaines heures, devant la femme qu’on aime que devant Dieu. Je ne me l’explique pas, d’ailleurs. Mais on s’explique si peu de chose, quand on considère sa propre âme.
Castro parlait maintenant avec cette abondance et cette satisfaction que donne la découverte de soi-même. Il avait eu du remords dans une partie extérieure de sa conscience, une surface qui n’était pas son âme profonde. Mais dans le fond vrai, pas de remords. Qu’importe, du reste? N’y a-t-il pas des hommes auxquels il est permis plus qu’à d’autres? Eh! bien, il était de ceux-là. Dans la balance, s’il y avait une balance, que pouvaient compter des peccadilles de jeunesse, à côté de l’œuvre qu’il allait accomplir, des services qu’il allait rendre.
Il marcha de long en large et il but encore. Rachel mit sur son visage un sourire favorable et complaisant:
--C’est une curieuse évolution que j’ai subie, et même maintenant je ne sais pas si je la comprends bien. J’ai eu des retours à la foi, à Dieu. J’ai pensé parfois à entrer dans un couvent. Au milieu de mes élans les plus ardents, je sentais que j’avais un pied dans le mal et que l’on me tirait par ce pied. Vous rappelez-vous ce portrait que j’ai tailladé avec un canif, le matin où nous arrivions ensemble de Bombay? C’était celui de mon aïeul, Pedre de Castro. Je me proposais de le brûler. Eh! bien, je l’ai fait réparer et il trône toujours chez moi devant la porte d’entrée; c’est lui qui accueille les visiteurs. Je vous ai raconté l’influence que Pedre de Castro a eue sur moi. Si le diable existait on aurait pu dire qu’il était possédé du diable. C’est lui qui a volé le pape de cette croix dont j’ai hérité. Il a vendu une jeune fille noble qui ne voulait pas de lui au roi de Visapour. C’est lui qui tuait les juifs quand il le pouvait. A cette époque, on ne vous faisait pas de procès, lorsqu’on tuait un juif. Rachel, écoutez-moi. Je n’aime pas les juifs. Je peux vous le dire, puisque vous allez vous convertir, puisque je vous ai entendue d’ailleurs parler avec clairvoyance des gens de votre race et que vous êtes de mon avis. Je n’aime pas les juifs parce qu’ils sont lâches.
Il était tout à fait ivre. Rachel se leva, prit dans une boîte une cigarette qu’elle alluma et se rassit:
--C’est vrai, dit-elle. Continuez.
--Antonia avait la mission de me découvrir des juives dans Bombay. Je prenais plaisir à les avoir, à leur promettre de l’argent, pour les humilier, pour les sentir sous ma domination, les traiter en esclaves. Je me rattrapais ainsi du mal que m’avait fait une juive, celle dont j’ai causé la mort. Oui, il y en a une autre que vous qui m’a fait souffrir. Pourquoi est-ce cette femme que j’ai désirée plutôt qu’une autre? C’est une chose que je ne saurai jamais. On est lié à certains traits de visage, à certains mouvements d’un corps. C’est ce visage que l’on voudrait regarder, ce corps qui vous donnerait du plaisir et pas un autre. Je parle en ce moment de la femme à qui vous ressemblez.
Il regarda attentivement Rachel comme pour s’assurer de cette ressemblance.
--J’en arrive à l’histoire de cette sorte de crime que j’ai commis. On peut appeler cela un crime, si on croit au bien et au mal, dans ce cas-là seulement. Je n’y croyais pas alors. Maintenant, je ne sais pas. Et pourtant, c’est la seule action qui m’a fait éprouver, à certaines heures, je dis à certaines heures, un véritable remords, cette brûlure déchirante qu’aucune confession n’adoucit. Il y a des gens qui prétendent qu’on est obligé d’une façon mécanique de refaire certaines actions accomplies, par son père ou un de ses ascendants. Peut-être y eut-il de cela. Vous avez peut-être entendu raconter l’histoire du pogrome de Goa. On dut en parler, à cette époque, à Cochin. C’est moi qui en fus l’instigateur, moi! Mon maître Deodat de Vega ne me conseilla rien, ne m’inspira rien. Je voulais avoir une femme et je l’aurai eue, d’ailleurs. C’était une question de temps. Ce que je dis ne peut vous offenser, il ne s’agit pas de vous qui serez chrétienne demain mais on a toujours une juive avec de l’argent. Seulement, je la voulais tout de suite. Le hasard me servit. Par hasard, un soir, Deodat de Vega et moi, en nous promenant, nous trouvâmes, au pied d’un arbre, un enfant mort. C’était le fils du gardien de l’église des Rois Mages. Il avait été mordu par un serpent. Vous entendez bien, nous le trouvâmes mort. Nous n’étions pour rien dans cette mort. Nous avions rencontré quelques minutes auparavant le mari de la femme en question, un médecin appelé Jehoudah. Il avait dû passer à côté de l’enfant sans le voir. J’eus alors un trait de lumière dans l’esprit. Nous prîmes l’enfant, nous lui attachâmes une pierre au cou et nous le jetâmes dans un bras de la rivière, à un endroit que nous savions très profond. Il était mort, n’est-ce pas? Qu’il dorme dans l’eau ou dans la terre... Puis nous allâmes trouver son père et nous fîmes hypocritement des recherches pour le retrouver. Des gens nous aidèrent. Qu’était devenu l’enfant? demandait-on. Eh bien? Et ce Jehoudah, ce médecin qui possédait des livres, qui devait s’occuper de magie! Assurément, c’est par magie qu’il avait pu retenir une femme aussi belle. Il venait de commettre le crime rituel, il avait emporté l’enfant chez lui. Je simulai la plus grande fureur, je réunis une bande de bons catholiques du vieux Goa et cela me conduisit à la faveur d’un pogrome nocturne jusqu’à la chambre de la femme dont je rêvais. Je l’ai tenue toute nue ou presque sous mon bras. C’était une douce, une faible. Elle palpitait et demandait grâce. On ne voit bien qu’après les événements comment on aurait dû en tirer parti. J’aurais dû la prendre dans sa chambre comme font les soldats, quand ils pillent les villes, et puis tout aurait été dit. Mais ce Jehoudah, ce vil petit médecin juif, m’avait frappé au visage. Moi, Castro, j’avais été frappé par Jehoudah. Mon aïeul l’aurait tué sur-le-champ. Je lui fis grâce de la vie, et l’idée assez machiavélique, ma foi, me vint, d’avoir sa femme devant lui, dans la barque qui me ramenait au son de la guitare... Que se passa-t-il alors dans le cerveau de la belle créature que j’emmenais? J’ai toujours pensé que l’émotion lui avait fait perdre l’esprit. Elle se jeta à l’eau. Elle se noya. Mais cela d’elle-même, par sa propre volonté. On m’a accusé d’être la cause directe de cette mort. Si on remonte à travers les causes, on s’aperçoit que chacune de nos actions a des contre-coups lointains et absolument inattendus. Rien ne pouvait faire penser que cette femme préférerait la mort à... appelons cela le déshonneur, c’est l’expression dont on se servit pendant le procès. Car il y eut un procès interminable. Je me défendis âprement. Oh! pas par crainte d’une condamnation, certes, mais par goût naturel de la victoire. Eh! bien, tu ne le croiras pas, peut-être. Il m’est arrivé à cette époque d’entendre dans ma chambre des meubles craquer, qui ne craquaient pas auparavant, d’avoir, certains soirs, autour de moi, le sentiment d’une présence, et d’une présence qui n’était pas hostile. Personne n’est venu nous dire ce qu’il advient des morts. On s’attache les êtres par le désir que l’on a d’eux. Tu prétendras peut-être qu’il y a là un peu de folie ou une suffisance extraordinaire de ma part. Je me suis souvent imaginé que la morte était dans mon atmosphère, que c’était moi qu’elle accompagnait, qu’elle suivait et par amour, et même je pensais qu’elle avait le même regret que moi, le regret de ne pas avoir été prise par Pedre de Castro. Cette idée ne m’a pas quitté et quand je t’ai vue chez Antonia m’apparaître dans une glace--on dit que les morts apparaissent toujours dans des glaces--j’ai eu peur parce que j’ai cru que tu étais Dolça Jehoudah et que les morts font toujours peur. Mais je vais te dire autre chose. Cette idée s’est tellement ancrée dans mon esprit que malgré le tort matériel que je lui ai causé je n’ai pas cessé de haïr le médecin Jehoudah. Je le hais parce qu’il a eu une femme que je devais avoir, parce qu’il était plus instruit que moi, parce qu’il possédait des livres que je n’ai pas eu l’idée de détruire quand j’ai mis sa maison à sac, parce que peut-être dans un domaine invisible, il me dispute la présence dont je t’ai parlé... les meubles qui craquent... un je ne sais quoi de tendre et de doux qui flotte dans l’air... Et puis, tout de même, il m’a donné un coup sur la figure et la vengeance que j’ai exercée était, en somme, bien bénigne. Car, au fond, s’il avait eu le choix, ce Jehoudah qui avait bien montré déjà qu’il était un lâche, aurait certainement préféré cette vengeance-là à un duel par exemple, duel que je considérais d’ailleurs comme impossible...
Castro fut interrompu par une sorte de cri, de râle bizarre que poussa Rachel. Il s’arrêta et s’aperçut qu’elle riait, d’un rire hystérique, très long, qui la faisait se courber en deux.
--C’est l’idée d’un duel qui te fait rire, dit-il. Je le comprends.
Rachel avait laissé tomber sa cigarette. Elle en ralluma une autre. Elle alla faire deux ou trois pas sous la vérandah en respirant avec force et en disant:
--Qu’il fait chaud! Ces chaleurs des jours de pluie sont plus lourdes que les autres.
Elle revint vers Castro et elle dit lentement:
--Dans quelle mesure, d’après vous, se réalise sur la terre, cette terrible phrase de la Bible: Les fils seront punis pour les péchés des pères?
--Je ne sais pas, balbutia Castro dérouté. Je n’y ai pas pensé. Quel rapport cela a-t-il avec ce que je viens de dire?
--Rien qu’un rapport éloigné. Je songeais au bien et au mal et à Joachim.
Les sourcils de Castro se froncèrent.
--Si les fils reçoivent des châtiments pour leurs pères, ils doivent recevoir aussi des récompenses. Il peut, dans une certaine mesure, y avoir identification entre un père et un fils...
Castro immobile attendait ce qu’elle allait dire. Rachel fit du bout du doigt tomber la cendre de sa cigarette. Elle tremblait. Elle releva brusquement la tête et avec une expression enjouée sur le visage qui plissa ses yeux où il n’y eut plus qu’une double étincelle verte, elle dit:
--Est-ce que vous seriez vraiment malheureux si je vous apprenais que j’aime votre fils Joachim?
Les traits de Castro se décomposèrent. Il se leva d’un bond et s’approcha tout près de Rachel.
--Pourquoi me dites-vous cela? Est-ce que?... Non, il n’y a aucune possibilité que Vous aimiez ce gamin. Voyons expliquez-vous?
Il était brusquement essoufflé. Rachel voyait son gros ventre monter et descendre et elle avait de la peine à détacher ses yeux de ceux de Castro tant elle y voyait de désespoir et de dureté en même temps.
Elle rit avec difficulté. Elle se hâta de rassurer Castro. Elle plaisantait. Elle voulait le soumettre à une petite épreuve. Comme il était susceptible et violent!
Les yeux de Castro s’humectèrent légèrement. Il but à nouveau. Il se rassit. Il fut saisi de cette tendresse que donne le mélange de l’alcool et le sentiment d’un grand danger qu’on vient d’éviter.
--Rachel, je n’ai aimé que toi au monde. Je t’ai dit que tu étais l’envoyée de Dieu. Tu l’es peut-être. Si Dieu s’occupe des hommes il doit guider les êtres comme moi aussi bien que les autres. Plutôt que tu sois à mon fils Joachim je préférerais te savoir, du matin au soir, chez Antonia à la disposition des marchands anglais. Mais, c’est moi que tu vas épouser. Pourquoi avons-nous attendu si longtemps? Il faut que ce soit une chose faite quand le conseil de la colonie me proclamera président de la République. S’ils protestent parce que tu es une juive convertie, je me charge de leur fermer leur bouche.
Il se releva. Il était saisi d’une idée subite. Tout pouvait être terminé pendant la nuit. Il connaissait, un cabaret, sur le quai, où Jéronime Caval restait à boire jusqu’au matin. Il le paierait largement. Il baptiserait Rachel, il les unirait devant Dieu.
Il avait pris la main de Rachel et il voulait la faire se lever pour qu’elle le suivît. Elle sentait l’odeur de rhum et de pluie qui venait de lui. Elle était écœurée, mais restait souriante.
--Non, cria Castro, Jéronime Caval est un bandit. Nous allons réveiller l’archevêque, faire ouvrir la cathédrale. L’archevêque peut bien marier la nuit celui qui pour lui va faire la guerre au Portugal. Viens!
Il la tirait de toutes ses forces. Elle fut obligée de se lever.
--Pourquoi pas? hein? La nuit n’est pas avancée. Nous avons le temps! A minuit, nous serons mariés. Tu viendras chez moi. J’appellerai les serviteurs pour qu’ils sachent que tu es ma femme et Joachim aussi. Il te baisera la main à genoux devant moi.
Rachel essayait de lui démontrer que c’était impossible. Mais pendant qu’elle luttait pour ne pas être entraînée vers la porte, la rage l’envahissait. Peut-être si elle avait eu une arme à portée de la main, aurait-elle frappé Castro. Une seconde elle en chercha une. Mais elle songea que, de même qu’elle n’avait pas voulu tuer un homme pardonné de Dieu, elle ne tuerait pas un ivrogne qui n’avait plus qu’une demi-conscience.
--Rachel, tu es Rachel et tu es l’autre en même temps. Tu ne me fais plus peur comme autrefois. Comment as-tu pu me faire peur? Je veux respirer ta peau, reposer contre toi.
Il s’attendrissait. Sa tête tomba sur l’épaule ambrée de Rachel et il sentit contre sa tempe la tiédeur fiévreuse de son sang.
--Sois à moi tout de suite, dit-il. Viens dans ta chambre.
Il la suppliait. Rachel comprit qu’elle était arrivée à la fin de la course, que maintenant elle avait déchaîné cette fureur de l’homme qui ne se satisfait que par la possession.
--Eh bien! demain, dit-elle.
--Tu me le jures?
--Oui.
--Tu seras à moi demain?...
--Oui.
--C’est dimanche. Je viendrai après les vêpres.
--Soit.
Il sortit. Elle referma la porte et elle alla tomber presque sans connaissance dans un fauteuil de la vérandah.
· · ·
Elle y demeura un temps qu’elle ne put évaluer. Il lui sembla que quelqu’un s’avançait vers la vérandah dans le jardin. Sa première pensée fut que c’était Pedre de Castro et elle faillit, tant ses nerfs étaient surexcités, se mettre à crier d’effroi.
Elle alla jusqu’aux trois marches de pierre qui aboutissaient au jardin et elle s’entendit appeler par son nom d’une voix hésitante. C’était Joachim.
Il s’excusa tout de suite de son audace. Ne pouvant dormir, il s’était relevé et il était venu rôder dans les terrains vagues qui donnaient sur le derrière de la maison. A la clarté de la lampe il avait aperçu le casque de la chevelure et la silhouette des épaules claires sur le fauteuil. L’abattement qu’il avait cru distinguer dans la pose l’avait inquiété et l’avait poussé à franchir le mur.
Il allait encore s’excuser quand il sentit contre lui une longue forme tiède et près de son visage le souffle d’une haleine dont la pureté le grisa.
--Il faut que vous me sauviez, dit Rachel en s’appuyant des deux bras à ses épaules.
Il la soutint, il la fit asseoir. Il lui sembla qu’il venait de boire, d’un seul coup, un vin extraordinaire et qu’il était transporté dans un univers sublime. Rachel le tenait toujours avec ses mains chaudes, elle frissonnait, ne pouvant parler. Elle était à cette minute où une femme qui a soutenu un trop grand effort nerveux est prête à se donner à celui qui profitera de sa faiblesse parce qu’elle espère confusément retrouver sa force dans le mystère de l’abandon. Mais Joachim n’avait pas assez d’expérience pour le sentir.
--Oh! oui je veux vous sauver, dit-il. Je suis venu pour cela. Dites-moi ce qu’il faut que je fasse.
Et il lui exposait les projets qu’il retournait dans sa tête depuis le commencement de la nuit. Il doutait de la sainteté de l’archevêque. Il ne croyait pas à l’avenir de la révolution dirigée par son père. Il s’attendait à ce que d’un moment à l’autre des troupes envoyées par le Portugal rétablissent l’ordre, exercent de sévères représailles. Rachel allait être entraînée dans la catastrophe dont la folie de son père serait responsable. Mais il était temps de fuir si elle voulait. Le port de la ville neuve était surveillé mais rien n’était plus facile que de s’entendre avec un batelier malabarais et d’aller s’embarquer sur la côte déserte, entre Cabo et Siridao. Beaucoup d’habitants de Goa l’avaient fait déjà. Si elle voulait, il se chargeait de tout.
Mais Rachel secoua la tête. Sa faiblesse s’évanouissait et elle reprenait conscience de la situation. Elle se trouvait dans la nécessité d’agir et elle était envahie par l’horreur de l’action qu’elle projetait. Ah! partir! n’entendre plus parler de rien, ne plus voir l’homme qu’elle haïssait! Mais alors, c’est qu’elle était lâche comme son père qui au lieu de venger sa femme s’était plongé dans la lecture de ses livres, comme ceux de sa race qui courbaient l’échine sous les coups et attendaient, au lieu de lutter pour la justice, la venue chimérique du Messie.
Elle parla d’une voix basse, au timbre désespéré:
--Ne vous ai-je pas dit, Joachim, que je suis ici pour venger ma mère, tuée autrefois sous mes yeux. Il ne s’agit pas de m’en aller maintenant mais, au contraire, d’être là, justement demain, quand viendra l’homme qui a perdu ma vie et auquel je reproche autant la mort de ma mère que la mort de ma propre âme vouée, à cause de lui, à la haine.
Elle s’arrêta soudain. Ce qu’elle venait de voir la remplissait d’une surprise telle qu’elle se dégagea des bras timides de Joachim et qu’elle se leva.
A la clarté de la lune qui se mêlait à celle de la lampe, le contour de la tête du jeune homme venait de lui apparaître étrangement semblable à celui de la tête de son père. La forme en pain de sucre du crâne était plus atténuée et le cou n’avait pas ce tassement caractéristique entre les épaules. Mais les cheveux rejetés en arrière avaient une ondulation pareille. Rachel savait bien que le visage qu’elle ne distinguait pas dans la demi-clarté de la vérandah n’avait ni les lèvres grasses qui lui répugnaient ni les petits yeux, pétillants de mal. L’ombre qui était près d’elle était pourtant une réduction de Pedre de Castro. Le jeune homme était possédé comme son père du désir de la serrer dans ses bras, de la rendre esclave, de l’avoir à lui. Lui aussi aspirait à la voir convertie à la religion chrétienne, lui aussi parlait de Dieu. La seule différence qu’il y avait entre eux était que, pour l’un, Dieu était représenté par le pape, tandis que, pour l’autre, Dieu avait envoyé spécialement à Goa Monseigneur de Silva. Ils étaient deux ennemis de sa race et si elle, par exception avait échappé pour eux à la malédiction qui frappait tous les juifs, c’était seulement parce qu’elle avait une figure qui leur plaisait, une peau délicate à toucher, un corps qu’ils considéraient comme le réceptacle de leur futur plaisir et dont ils voulaient jouir.
Est-ce qu’elle n’allait pas être dupe des mots d’amour d’un jeune homme comme elle avait été dupe d’une musique de guitare?
--Quelle misère que d’être femme, avoir des nerfs, trembler, perdre le but de vue!
Elle détourna la tête pour ne pas voir le regard myope où elle savait qu’il y avait de la sincérité, peut-être de la bonté. Rapidement elle dit:
--Ne m’avez-vous pas dit que vous seriez heureux de me défendre et même de me venger?
--Je suis à vous entièrement. Vous pouvez disposer de moi. Je jure de venger votre mère, comme s’il s’agissait de la mienne.
--Eh bien! Le moment est venu. Soyez ici demain avant la fin des vêpres. Seulement rappelez-vous que le courage n’est pas toujours aussi aisé qu’on le croit.
Joachim, allait protester. Rachel l’arrêta:
--Partez maintenant. Non, pas un mot de plus. Je ne veux rien vous expliquer pour le moment. A demain.
Elle continuait à détourner la tête. Il s’éloigna dans le jardin. Elle murmura:
--Eh bien! N’est-ce pas écrit dans le livre sacré des juifs qui est aussi celui des chrétiens: Les fils seront punis pour les péchés des pères.
La Chaîne du Mal
Manoël Jehoudah déchira la lettre qu’il venait de lire. Elle était du rabbin de Goa et avait été écrite en hébreu pour qu’elle eût un caractère plus confidentiel. Jehoudah se pencha sur son balcon qui était suspendu au-dessus du port de Cochin et il jeta dans les eaux les petits morceaux de papier.
Il regarda autour de lui la chambre basse dont les murs étaient recouverts de livres anciens et pour la première fois il eut le sentiment de sa parfaite solitude. Même quand sa femme était morte, même quand sa fille l’avait quitté il n’avait pas été entouré d’un vide aussi grand. Il lui semblait que les limites circulaires de la terre avec leur vie et leur humanité, reculaient et le laissaient irrémédiablement seul dans un désert.
Il s’assit et il réfléchit. Mais ce qu’il devait faire s’imposa avec rapidité à son esprit. Il se releva. Il allait partir sur-le-champ. Rien ne pouvait le retenir.
Il écrivit une lettre à un jeune médecin anglais récemment installé dans le quartier neuf de Cochin pour lui donner la liste de ses malades et les lui recommander. Il mit un peu de linge dans une petite valise. Il jeta sur les choses qui l’entouraient un regard où il n’y avait aucun regret. Sa bibliothèque qui avait été son refuge béni, le jardin vivant des pensées, la route aux mille caractères de la connaissance, lui fit l’effet d’un tombeau spirituel où il avait dormi d’un sommeil stérile. Il toucha une dernière fois la «Source de Vie» de Salomon ibn Gebirol où sont résumées les philosophies des anciens livres Kabbalistiques, la «Vallée des pleurs» de Ha Cohen qu’il avait souvent fait lire à sa fille pour qu’elle apprît la longue suite de malheurs et de persécutions qui avaient frappé les communautés juives de tous les pays et il murmura:
--Ma fille ne m’aurait peut-être pas quitté si je lui avais parlé de choses quotidiennes, de petits plaisirs, de petits devoirs, de tout ce qui est la vie. Mais non, je voulais atteindre la vérité, parvenir à la sagesse intérieure. Et celui qui croit monter redescend.
Manoël Jehoudah n’avait pas de serviteur à prévenir. Depuis le départ de sa fille il se servait lui-même par amour de la simplicité et de la solitude. Ayant donné un tour de clef a sa porte, il se dirigea vers le port. Là il apprit que le vapeur de Madras qui faisait le service des ports de la côte était reparti la veille. Il n’y en aurait un autre que dans quinze jours.
Mais attendre quinze jours était impossible. Son esprit était à Goa, auprès de sa fille, au milieu d’événements dont il entrevoyait le caractère redoutable et dont il se jugeait en partie responsable. Il s’entendit avec le propriétaire d’un voilier qui allait transporter une cargaison de cannelle à Mangalore et il obtint, en le payant largement, d’être déposé à Goa. Il pouvait être arrivé avant une semaine.
Jehoudah savait qu’en fixant par la pensée un être qui vous est familier, en examinant sous toutes ses faces le motif connu d’une de ses actions anciennes, on arrivait à déduire les motifs inconnus et à reconstituer la suite des faits que l’on voulait savoir. Il s’y appliqua durant une semaine et son inquiétude ne fit que s’aggraver.
Il faisait nuit depuis longtemps et l’on ne voyait pas encore le phare de l’île Saint-Georges quand la mer devint subitement mauvaise et une pluie d’orage se mit à tomber. Le voilier eut beaucoup de mal à gagner l’entrée du port. Là il fallut se faire reconnaître, passer plusieurs heures en formalités. Marcora exigeait des droits de douane tellement écrasants qu’il n’y avait plus de commerce. Il avait organisé aussi des impôts sur les personnes. Nul n’avait le droit de débarquer sans déposer entre ses mains une caution.
Il était très tard quand Jehoudah put retenir une chambre dans un hôtel du port. Il remarqua avec surprise que malgré l’heure avancée les cafés installés à l’européenne étaient brillamment éclairés et qu’il s’en échappait des chants et des musiques de danse. Il vit des silhouettes de joueurs dans les tripots improvisés; des femmes rodaient le long des maisons et les Chinois étendus à l’extrémité du quai faisaient une masse sombre. Personne ne le remarqua quand il monta à grands pas la rue aboutissant à la route du vieux Goa.
Il marcha sans se soucier de la pluie. Les souvenirs accouraient de tous les côtés. Dolça Jehoudah tenait la main de Rachel enfant et lui souriait avec tendresse. Là ils s’étaient assis sur un banc de pierre pour regarder la campagne. A cet endroit où la rivière et la route sont côte à côte, il avait aperçu de la barque où il était attaché Abdullah qui courait en levant sa fille dans ses bras. Ce devait être à peu près dans cette partie plus sombre des eaux que Dolça, sa femme bien-aimée, s’était précipitée pour mourir. Elle était morte dans les conditions de l’âme les plus redoutables, en proie au désespoir et à la terreur. Jehoudah pensait que les émotions de la dernière heure de la vie sont le partage des morts dans l’au-delà.
--O mon Dieu, tu es témoin que j’ai lutté de toutes mes forces contre les pensées de vengeance et que je n’ai pas souhaité une mort semblable à celui qui avait causé la mort de ma bien-aimée. O mon Dieu, ne sois pas redoutable aux méchants!
Manoël Jehoudah crut entendre les cantiques du mois de Marie décroître lugubrement, il respira le parfum fantôme des nagahs dont jadis on lui avait enfoncé une couronne sur les yeux. Un jour grisâtre commençait à filtrer à travers les nuages quand il arriva au débarcadère de l’église Saint-Joseph. Une des trois têtes était un peu plus démantelée que jadis. Il s’arrêta sous leur triple ombre.
Soudain il eut froid et la terreur de l’action le paralysa. Autrefois aussi, il s’était trouvé au même endroit en proie à une indicible horreur. Manoël Jehoudah n’avait d’audace que dans le domaine spirituel. Il connut une nouvelle fois la puissance de la peur et il lui fallut un effort immense pour en triompher.
Il s’orienta. Il passa sous l’arc de triomphe d’Albuquerque et il se dirigea vers cette rue en pente, au bas de la colline Sainte-Anne, dont le rabbin lui avait parlé dans sa lettre.
Le jour naissait dans la pluie. Des volets claquèrent. Au rez-de-chaussée d’une vieille demeure de pierre les carreaux de deux grandes fenêtres étaient éclairés par une lampe. Manoël Jehoudah vit confusément une silhouette élancée, le lourd casque d’une chevelure bleuâtre. Il reconnut la créature issue de lui dont la beauté l’avait toujours rempli d’un émerveillement presque sacré.
Était-elle seule? Il en était presque sûr. Il se refusait à croire le contraire. Il ne pouvait pas s’être trompé dans ses hypothèses. Son cœur battait très fort, ses dents claquaient. Il avait peur, une peur qui l’aurait fait fuir si sa volonté ne l’avait retenu. Il posa pourtant sa main sur le marteau de la porte et il le fit retomber. Le marteau rendit un faible bruit, il y eut un silence et un pas dans la maison.
· · ·
Jamais Rachel n’avait pensé que son père fût aussi petit. Elle le considérait avec étonnement. Il était impossible qu’il eût rapetissé en quelques mois. Ce n’était pas le chagrin qui l’avait voûté. Il se tenait droit et il parlait doucement, sans colère. Rachel ne pouvait pas s’empêcher en l’écoutant d’être tourmentée par cette ridicule préoccupation de taille. Elle avait senti dès les premiers mots qu’il ne venait que pour se mettre en travers de ses projets et, les yeux fixés sur le plancher, elle demeurait maintenant enfermée dans le silence taciturne de ceux qui sont résolus à ne pas se laisser convaincre.
--Tu t’étonnes que j’aie deviné ta pensée, reprit-il, et que même j’en aie suivi pas à pas les phases. Ce ne fut pas tellement difficile. Il n’y avait qu’une autre hypothèse qui pouvait expliquer ta présence dans cette maison. Elle m’eût paru d’ailleurs moins affreuse.
--Je ne comprends pas, dit Rachel. Tu aurais préféré...
--Oui, j’aurais préféré, dit-il sans hésiter, te savoir dégradée au point d’abandonner ton corps pour de l’argent, même à cet homme-là. Ceux qui ne vont pas plus loin que les apparences, comme le rabbin Haïm, pensent que tu en es arrivée à cette déchéance. L’opinion des autres est de peu d’importance pour moi. Tu es ici par amour de la vengeance et je ne pouvais rien imaginer de pire.
Rachel releva brusquement la tête. Elle s’était promis d’écouter sans répondre. Elle parla avec véhémence.
--Rien de pire, vraiment? Est-ce que tu ne m’as pas dit qu’il t’était arrivé de te mettre à pleurer en regardant le visage de ma mère, à cause de ce que tu y voyais de pure douceur et de tendresse idéale?
--Oui.
--Eh bien! Je n’ai jamais pu m’expliquer que tu aies pu regarder dans le sable d’Aguada le visage de celle qui n’avait fait aucun mal à personne et que les crabes avaient dévoré, sans faire le serment de punir ceux qui étaient cause de sa mort. Peux-tu me dire comment tu as pu retourner dans ta maison, me regarder, assister à un procès, vivre, sans éprouver le besoin de tuer justement une créature foncièrement mauvaise, sans cœur, qui riait de ta douleur et continuait à te calomnier? Si tu m’expliquais cela, si je parvenais à voir à ta conduite une autre explication que celle que mon âme d’enfant a trouvé alors tu me soulagerais d’un grand poids.
--Parce que tu as pensé que ton père était un lâche, n’est-ce pas? C’est bien possible, d’ailleurs. Il l’est peut-être, il l’est sûrement dans le domaine matériel. Mais je crois que les hommes se trompent en attribuant plus de grandeur au courage qu’à la lâcheté. Ils se trompent surtout en faisant servir leur courage à l’exercice d’une justice qui ne leur appartient pas.
--A qui appartient-elle alors? A Dieu? S’il en est ainsi, s’il existe, s’il nous voit, qu’attend-il? Pourquoi n’exerce-t-il pas cette justice? Pourquoi en a-t-il mis en nous la soif intarissable, si c’est pour ne jamais l’assouvir? D’ailleurs à quoi bon parler de Dieu. Je le sais, je l’ai compris depuis longtemps. Tu y as cru, tu n’y crois plus.
--Dieu! Dieu! fit Manoël Jehoudah avec un geste qui semblait le situer à une distance infinie. Il n’est pas besoin de faire intervenir Dieu pour comprendre que le monde doit se dégager de la haine et s’acheminer vers l’amour.
Peut-être revit-il la croix sur la barque, le corps bien-aimé couché sur le sable, car il dit lentement comme s’il revoyait son âme d’alors:
--Oui, ma première pensée a été de me venger. Mais ce fut à ce moment, avec le premier flot de la douleur, sans doute à cause d’elle, parce qu’elle me paraissait trop grande pour être méritée, que je compris quelles balances pesaient le bien et le mal et la mesure de la loi. On donne communément à la justice l’épithète d’immanente, parce qu’elle accompagne toute action, qu’elle est l’action elle-même. C’est ce que je suis arrivé à croire après la mort de ta mère, comme à une réalité tangible. Si on fait du mal à autrui c’est à soi qu’on le fait. L’homme pour qui tu es venue ici et autour duquel tu as tissé une toile patiente avait avant toi préparé lui-même son châtiment. Il sera crucifié à son tour. Il aura une couronne de nagahs jusqu’aux yeux et son corps sera exposé sur une grève avec une face dévorée. Il n’y a pas de repentir, de pénitence, de prières qui puissent le faire échapper. La loi est inéluctable, l’effet est engendré par la cause et l’on ne peut pas davantage l’arrêter que l’on ne peut faire remonter son cours à une rivière...
--Et quand? s’écria Rachel, quand aura-t-il lieu ce châtiment? J’ai déjà lu cela dans tes livres. Il y était question de vies futures ou l’on naît, paraît-il, avec les récompenses et les peines des vies passées, à recevoir. Mais on ne se souvient de rien. Alors, à quoi bon? Moi je veux être là, je veux assister. Je veux entendre crier celui qui a fait le malheur de ma vie et de la tienne, je veux voir dans ses yeux une épouvante dont je serai la cause et dont il souffrira justement.
--Mais si tu le frappes avec un couteau, tu seras frappée avec un couteau. Si tu l’empoisonnes, tu seras empoisonnée. La main de celui qui accomplit l’acte inscrit à son compte un acte semblable dans sa destinée future. Et cela n’est peut-être rien en soi. Mais le couteau, le poison ou seulement la pensée mauvaise seront transmis à leur tour. Sous le nom de justice ou de vengeance, peu importe! le mal se perpétuera comme il s’est perpétué depuis le commencement du monde. Je me représente quelquefois les créatures humaines comme un grand troupeau qui chemine de vies en vies, de générations en générations. Chacune de ces créatures porte une chaîne à son cou, la chaîne éternelle, la chaîne du mal. Elle pourrait la rompre, libérer avec l’effort de l’intelligence, l’homme captif. Mais au lieu de cela elle s’efforce de rendre le chaînon de sa haine plus solide, d’en forger le métal, d’en rendre l’essence plus durable, pour qu’il tienne avec plus de force l’esprit lié à la chair. Et alors nous sommes condamnés à être éternellement les esclaves du mal, à porter et à transmettre cette chaîne qui broie et maintient en bas, s’il n’y a pas un homme de bonne volonté, un héros juvénile ayant le vrai courage de l’esprit qui ose dire: J’ai pitié de ceux qui m’ont fait du mal, je brise la chaîne, je suis un lâche peut-être mais je pardonne.
--Eh bien! je ne suis pas ce héros juvénile et je n’aspire pas à l’être, dit Rachel. J’ai obéi aux conseils d’un de tes maîtres moins magnanime que toi. Seulement je suis surprise de voir que mon père professe maintenant cette morale que les chrétiens enseignent et ne pratiquent pas.
--Le pardon n’est pas le privilège des chrétiens. C’est le secret de la délivrance et toutes les religions le connaissent. Mais il est difficile à atteindre. Nul ne peut le savoir mieux que moi.
Manoël Jehoudah baissa la tête puis il marcha à petits pas dans la pièce. Il sentait dans sa fille la force aveugle d’un instinct millénaire. Il la considéra un instant. Jamais elle n’avait autant ressemblé à sa mère. La douceur des traits était remplacée toutefois par une expression de gravité et de résolution. L’aspect de la beauté de sa fille avait toujours porté Manoël Jehoudah à une tendre émotion. Il aperçut un bout de cigare oublié dans un cendrier et à travers les branches de pandanus qui retombaient sur la vérandah, il distingua la silhouette d’une croix au fond du jardin. Il se représenta ce que sa fille pouvait avoir souffert en s’imposant le mensonge et en subissant la haine. Il eut pitié d’elle. Il lui tendit les bras. Ils s’étreignirent mais sans pleurer.
Plus rapprochés l’un de l’autre, ils eurent un élan du cœur comme ils n’en avaient pas eu depuis longtemps. Rachel raconta de son existence ce qu’elle pensait qu’un père pouvait en entendre parce qu’elle ignorait que ce père-là pouvait tout entendre. Elle ne put lui cacher sa joie d’être en partie cause par son action sur Castro, du désordre et de la folie qui s’étaient emparés de la vieille ville de Goa.
--Voilà où ils en sont, les chrétiens, dit-elle.
Manoël Jehoudah écouta sa fille en silence:
--Il n’y a pas des bons et des méchants, comme tu sembles le croire, dit-il. Ce serait trop simple. Il y a des hommes malheureux, tourmentés par leurs passions et qui s’avancent dans l’ombre, Dieu sait avec quelle lenteur, vers un but inconnu. Ils luttent entre eux, ils se font du mal, mais il y en a qui sont un peu plus avancés dans la course, à qui il est dévolu une petite part de lumière. Ceux-là tendent parfois la main vers leurs frères, ils les aident, ils leur disent: c’est par ici qu’est le chemin. Par ici l’âme devient meilleure, elle comprend davantage, elle aime plus. Car c’est là tout ce que nous pouvons espérer. Mais sais-tu ce que c’est, Rachel, que perdre son âme? As-tu lu dans des livres la description, presque toujours puérile d’ailleurs, des créatures condamnées? Cette description cache sous une forme romanesque, un aspect de la vérité. Ah! comme les mots: enfer, abîme, quand on a cessé de croire à l’enfer des religions et à l’abîme de l’espace, peuvent prendre parfois un sens redoutable! Il y a des âmes qui se perdent et ce n’est pas par les crimes que nous croyons...
--Ce n’est pas en faisant le mal avec conscience, même avec amour?
--Non. Le mal est la menue monnaie de la vie. Nous volons le bonheur des autres pour en jouir nous-mêmes. Nous tuons les animaux pour les manger. Nous tuons nos semblables dans des guerres. Mais il y a un crime bien plus grand. Rappelle-toi la vieille parole biblique: Le seul péché qui ne soit pas pardonné est le péché contre l’esprit. C’est celui qui perd l’âme. C’est celui que tu vas commettre.
--Moi!
--Arrêter l’élan de la créature à quelque degré qu’elle soit, réveiller ses passions quand elles s’éteignent, souffler sur l’ombre d’idéal qui a pu lui apparaître, la ramener en bas, vers la matière, loin de l’esprit, c’est là le péché dont il est parlé, dont je veux te sauver, ma fille.
Il avait baissé la voix. Ce fut d’une voix aussi basse que Rachel dit:
--Sais-tu où vont les âmes des morts, mon père?
--Je crois savoir. Près de nous et loin. Dans une région intermédiaire, sans forme, sans couleur. Je ne suis pas sûr de savoir.
--Et là tu ne crains pas qu’il y ait des âmes perdues non par leurs crimes, mais par leur bonté, des âmes qui sont errantes et désespérées parce qu’on les a précipitées dans la mort brusquement, injustement, des âmes qui souffrent de la séparation, qui appellent les êtres chers, l’enfant, le mari, des âmes qui regardent dans la stupeur des ténèbres et qui se demandent: Qu’ont-ils fait pour moi? Ils n’ont rien fait. Ils ne m’aimaient pas assez pour me venger.
--Tais-toi. Je me suis dit cela souvent. Mais non. Elle repose en paix, Dolça Jehoudah, jusqu’au jour où elle se réveillera dans une naissance sans mémoire.
--Tu n’en es pas certain. Tu n’es pas certain que ce n’est pas elle qui m’a conduite un soir, qui m’a soufflé à l’oreille: voilà l’homme. Rends au chrétien l’offense qu’il a faite à la juive. Dépouille-le du bonheur, comme il m’a dépouillé de la vie.
--Nous ne sommes certains de rien. Dans l’ignorance abstiens-toi de l’action.
Rachel secoua la tête. Le père et la fille regardaient le jardin. La pluie avait cessé mais le vent soufflait par rafales avec une violence extraordinaire. Tous deux se taisaient maintenant. Ils ressentaient la lassitude d’une nuit sans sommeil. Ils n’échangèrent plus que des paroles indifférentes.
--Tu ferais mieux d’attendre ici la fin de l’orage, dit Rachel.
--Il n’y a pas deux milles jusqu’à la maison d’Abdallah, près de Ribandar. Il a perdu ses parents l’an passé. Il sera heureux de me voir. Je vais aller jusque-là.
Sur le seuil de la porte Manoël Jehoudah reprit:
--Quand veux-tu que je revienne?
Elle hésita.
--Eh bien! Demain.
Elle le suivit des yeux. Il avait de la peine à lutter contre le vent. Sa silhouette se découpa à l’extrémité de la rue et elle parut tout à coup immense à Rachel.
La Mort de l’Archevêque
La tempête sembla se lever sur la mer en même temps que le soleil. Elle se déchaîna, ce dimanche de Marie, avec une telle violence que personne ne crut à Goa qu’un navire oserait s’approcher des côtes. Le capitaine de la «Résolution» était un homme pieux. L’idée qu’il transportait un vicaire apostolique, l’envoyé extraordinaire du pape, lui faisait penser que son navire était inaccessible à la fureur des éléments et que même les rochers s’écarteraient devant lui. Outre cette conviction il avait heureusement une connaissance parfaite des abords de Goa. Il parvint à jeter l’ancre dans la petite baie de Cabo, presque en vue du fort Marie-Madeleine.
La certitude sur laquelle on se reposait au fort qu’un débarquement était impossible pendant la tempête avait supprimé toute surveillance. En moins de deux heures la «Résolution» parvint à débarquer sur les chaloupes, à travers la brume et la pluie, le contingent des troupes envoyées par le Portugal. Le gouvernement mal informé, ignorant l’étendue de la révolution avait fait partir à peine cinq cents soldats. C’étaient des jeunes recrues, presque des enfants. Leur allégresse d’échapper aux entreponts de la «Résolution» et au mal de mer fut si grande qu’on eut de la peine à les empêcher de se mettre à chanter. Le nouveau gouverneur, M. de Ribeira et le vicaire du pape qu’accompagnaient deux dominicains, débarquèrent avec les soldats.
Le fort Marie-Madeleine ne fit aucune résistance. Il fut pris, au milieu des éclairs, sans qu’il y eût même un coup de fusil de tiré. Le commandant Carrillo qui était un officier avisé et qui se rendait compte du nombre dérisoire des forces qu’il commandait pensa qu’il était sage de profiter du premier élan de ses hommes pour s’emparer du port et de la ville neuve avant que la résistance fût organisée.
Les habitants de Goa qui mirent leur tête aux fenêtres en entendant le rythme régulier des pas crurent d’abord à quelque manœuvre de troupes que le temps ne justifiait pas. Ils ne reconnurent pas les jeunes visages auxquels le sentiment d’une réussite inespérée ajoutait une héroïque fierté. Des cris d’alarme furent poussés. Mais il était déjà trop tard. Le palais du gouvernement, les postes, les bureaux du journal l’Abelha et la maison de la Marine où Marcora et ses filles dormaient encore furent occupés en un rien de temps. On ne tira que quelques coups de fusils sur les Chinois inoffensifs dont le groupe fut pris par erreur pour des révoltés en armes.
Au loin, de l’autre côté de la rivière, le fort d’Aguada restait silencieux. Il pouvait bombarder la ville, couper la route du vieux Goa ou y balayer les troupes en marche. Un officier passa la rivière, avec un clairon et quatre hommes. Il se dirigea vers le fort pour le sommer de se rendre. Il en atteignit presque la porte qui était fermée. Mais il agita vainement un drapeau blanc afin de parlementer. Le fort resta muet, énigmatique. L’officier s’en revint.
--Castro doit être dans le fort, disaient les habitants. Il tirera le moment venu. La partie n’est pas perdue.
Il était plus de midi. La pluie cessa de tomber. Le vent s’apaisa. Un rayon de soleil perça même les nuages.
Le commandant Carrillo décida de se mettre en marche à tout hasard sur la route du vieux Goa. Le vicaire apostolique, pour frapper les esprits, tenait à arriver dans la cathédrale et à prononcer l’excommunication solennelle contre l’archevêque à l’heure des vêpres, au moment où tous les fidèles seraient rassemblés. On avait laissé cinquante hommes au fort Marie-Madeleine et des postes étaient dispersés un peu partout dans la ville et sur le port. On ne disposait plus guère que de trois cents soldats.
--Castro sait ce qu’il fait, murmurait-on. Seulement il attend l’instant propice pour tirer.
Les soldats regardaient avec surprise les silhouettes de palmiers et de monastères et au loin l’étendue des étangs. Les flaques de pluie claquaient sous leurs pieds et leur allégresse augmentait à mesure qu’ils avançaient. Ils étaient pénétrés d’un sentiment de conquête heureuse et facile, de service rendu à la patrie. Ils étaient les héritiers des conquistadors d’Albuquerque, des antiques maîtres des Indes.
Tout de suite après l’avant-garde, marchait le vicaire du pape. Il avait un visage ascétique avec un grand nez et il était particulièrement chétif et maigre mais il se redressait de toute sa taille et la fureur religieuse brûlait dans ses yeux. Il était revêtu de la simple robe des dominicains et il tenait à la main une croix de bois sans ornements. Il pensait, à défaut d’une grande pompe religieuse, agir par l’excès de la simplicité.
La nouvelle du débarquement des troupes venait à peine de se répandre dans le vieux Goa et d’y semer la terreur que les soldats débouchaient sous l’arc de triomphe. Ils n’avaient pas l’air bien effrayants. Ils regardaient les vieilles maisons avec des visages puérils, ils s’avancèrent en bon ordre vers la cathédrale.
La panique passa sur la ville. Un cortège d’enfants vêtus de blanc, que conduisaient des sœurs, s’envola comme un essaim de papillons. Chacun se souvint des récits de viols et de pillages commis par les troupes qui prennent des villes. Quelques-uns se barricadèrent. Conception Colaço s’accouda rêveusement à son balcon pour vaincre le danger par la séduction. La vieille Mascarenhas courut se revêtir de sa robe cramoisie, décolletée, à longue traîne. Elle croyait posséder alors une incomparable majesté. Elle rassura sa famille en disant:
--Ils n’oseront pas. Laissez-moi faire.
Et elle parut devant sa porte où elle se tint immobile comme une fée d’opérette, devant les soldats stupéfaits.
Cependant son mari mettait un haut de forme et un habit noir disant qu’il voulait mourir en costume de cérémonie. Ses fils faisaient comme lui.
Mais ceux à qui on avait raconté les événements de la matinée disaient:
--Castro a dû sortir du fort d’Aguada et reprendre la ville neuve. Il va descendre vainqueur vers le vieux Goa et on se battra ici, dans les rues.
Ils apprêtaient des armes et ils écoutaient si le canon n’annonçait pas au loin la victoire de Castro. Le bruit courait aussi que Jéronime Caval arrivait à la tête d’une troupe de bateliers du port et que le père Vincent armait les hommes sauvages de Boma. Mais Jéronime Caval cuvait son ivresse de la nuit et le père Vincent priait.
Les soldats s’étaient déployés sur la grande place devant la cathédrale. Le vicaire du pape en gravit solennellement les degrés. Il donna quelques ordres brefs. Un officier s’informa de l’endroit où se trouvait le sonneur de cloche. Les deux dominicains se dirigèrent vers l’autel et y prirent des cierges allumés.
Alors, la foule qui remplissait l’église pour les vêpres s’écarta, s’écrasa contre les piliers et les autels, saisie d’horreur. Chacun avait compris. Le moine au grand nez allait lancer la mystérieuse malédiction, il allait faire sortir de sa main osseuse des forces occultes qui venaient de l’occident, il allait excommunier l’archevêque et ceux qui s’étaient séparés de l’Église avec lui.
Un effroi plus grand que celui du pillage et du viol s’empara des âmes. Il y eut des cris de désespoir et des fuites éperdues. Le cortège des enfants blancs, qui s’était reformé, voleta de-ci de-là. On entendit des portes se refermer avec fracas. Conception Colaço qui défaillait d’émotion à voir tant de jeunes gens réunis sous des uniformes, poussa un grand soupir et s’évanouit laissant tomber sa chevelure, comme une gerbe, le long du mur. Quelque part, Juana de Faria frappée d’une crise d’hystérie commença à pousser une plainte sauvage et régulière, un hurlement animal qui ne cessa pas. La porte de l’archevêché s’ouvrit et un prêtre au visage illuminé annonça que l’archevêque allait sortir et se rendre à la cathédrale. Et dans le même moment les cloches, ainsi qu’il est prescrit pour la cérémonie d’excommunication, commencèrent à sonner le glas des morts.
Les émotions allaient et venaient avec une rapidité extraordinaire. La nouvelle de l’apparition prochaine de l’archevêque vola de fenêtre en fenêtre, circula de rue en rue. La grande bataille spirituelle allait se livrer. On entrevoyait des possibilités miraculeuses. Le pouvoir d’un Saint animé de l’esprit de Dieu, était infini. Que pourrait contre lui cet Antéchrist de petite taille, entouré de soldats qui se tenait sur le seuil de la cathédrale? Assurément il allait être changé en statue ou se mettre à courir soudain à quatre pattes, montrant un mufle épouvanté de bête. Comme annonciation du miracle, le soleil se dégagea tout à fait des nuages et illumina la place.
Les cloches se turent. Le silence devint extraordinaire. Entre les cierges de ses assesseurs, l’envoyé du pape se dressa et leva sa croix. Les soldats bordaient la place autour de lui et en face. Protégeant sa famille de ses bras écartés, la vieille Mascarenhas était debout sur son seuil comme une énorme caricature colorée. Dans l’ombre du couloir, derrière elle, s’immobilisaient des silhouettes de chapeaux de soie bossués, et d’habits surannés.
De la poitrine du dominicain malingre partit une formidable voix inattendue qui emplit la place, fit vibrer les pierres, terrifia les cœurs. Cette voix récitait la sentence par laquelle l’archevêque hérétique était chassé de l’Église.
--Il ne peut plus ni recevoir, ni administrer les sacrements, ni assister aux offices divins, ni remplir aucune fonction ecclésiastique...
La voix s’enflait encore à chaque syllabe. Pour cette proclamation de sentence l’envoyé extraordinaire s’était préparé pendant la longue traversée. L’antique joie de châtier rayonnait de toute sa personne.
--S’il refuse de faire la pénitence de sept ans qui lui est imposée, qu’il soit anathème...
Les visages des assistants blanchissaient. Dans un rêve d’effroi ils entrevoyaient sous un dôme d’or gigantesque, les cardinaux cheminant comme des fleuves de pourpre, autour d’un vieillard immobile sous une tiare rayonnante.
--Les ordinations qu’il a faites sont annulées. Nous le retranchons de la très sainte communion...
Comme symbole de la mort spirituelle de l’excommunié les assesseurs soufflèrent leur cierge. L’envoyé du pape regarda avec une satisfaction terrible cette ville de ruines sur laquelle il venait de répandre la malédiction papale. Un accablement extrême pesait sur tous. Les maisons semblaient plus délabrées, les tours plus branlantes. Les piliers des cloîtres s’inclinaient pour tomber. Un souffle de mort sortait de la vétusté des chapelles. Conception Colaço se réveilla de son évanouissement et quand elle se dressa, tordant ses cheveux sous l’encadrement de pierre de sa fenêtre la chair de ses aisselles avait des teintes gâtées de pourriture.
Les regards étaient tournés vers l’archevêché dont le portail demeurait ouvert. Si à cette minute l’archevêque avait paru, s’il avait élevé sa main transparente pour bénir son peuple rejeté de l’Église, maudit, pour lui dire; je suis là, je ne vous abandonne pas, je suffis pour vous conduire à Dieu! toute la ville de Goa aurait reflué sur la place, les soldats et l’envoyé du pape auraient été balayés, comme une misérable poussière venue d’Occident.
Mais l’archevêque ne paraissait pas. Le prêtre qui avait annoncé sa sortie disait qu’il s’était revêtu de ses habits épiscopaux mais qu’il avait désiré auparavant recevoir quelques directives de Dieu. Il avait demandé à être seul et il s’était assis sur son fauteuil, dans la salle où il recevait d’ordinaire ses révélations.
Quand on se décida à entrouvrir la porte de cette salle on trouva Monseigneur de Silva, droit, figé, sculpté, sous la mitre et la dalmatique, sous l’éclair de la croix pectorale, comme une figure de pierre, comme un archevêque fantôme. Il était mort. Son orgueil, sa résolution de lutte se lisaient dans son attitude. Il avait pourtant obéi à Dieu qui l’avait rappelé. Le regard et le sourire attestaient une extase d’une essence si radieuse que ceux qui le virent tombèrent immédiatement à genoux. La mort fut annoncée dans un chuchotement, comme une traînée pieuse. Chacun s’agenouilla à la place où il se trouvait. Le vicaire du pape qui s’avançait pour signifier la sentence à l’archevêché, gagné par la communication de la prière, s’arrêta lui-même pour prier et son grand nez resta très longtemps incliné vers les pavés usés comme s’il comprenait la défaite que cachait sa victoire.
Une lente récitation, une complainte sanglotée s’éleva des rues et de l’intérieur des maisons. Des silhouettes ecclésiastiques apparurent avec des cierges sur les seuils des églises. D’épais visages de mulâtres se transfigurèrent par la douleur, des hindous ignorants de la religion chrétienne versèrent des larmes. Des figures caricaturales devinrent sublimes. La prière des morts, chantée par tous, s’enfla désespérément comme le cantique de l’homme qui vient de perdre sa part d’idéal.
Les derniers nuages s’étaient dissipés au ciel et un soir plus paisible tomba sur la ville agenouillée.
Les Fils seront punis pour les Péchés des Pères
Quand les officiers du fort d’Aguada apprirent, dans la matinée du dimanche, que les troupes portugaises avaient occupé la ville neuve, ils tombèrent dans une grande perplexité. Castro venait chaque matin au fort d’Aguada et il se rendait ensuite à la ville neuve. Sans doute la violence de la tempête l’avait retenu. Puis il était admis que les jours de fête la discipline était moins rigoureuse. La veille, beaucoup de soldats avaient couché à la ville neuve sous le prétexte de célébrer le dimanche de Marie.
C’était de Castro que devaient venir les ordres, c’était lui qui assumait les responsabilités. Les officiers étaient tous irrémédiablement compromis dans la révolution de Goa. Mais ils ne pensaient pas sans inquiétude aux représailles de la métropole et ils enviaient secrètement le sort de leurs camarades qui étaient passés en territoire anglais pour rester fidèles à leur pays.
Du reste ils avaient des attaches avec les chefs de la révolution. Le lieutenant d’Altaïde était l’amant de Juana de Faria, sœur d’un membre du conseil de la colonie et le lieutenant Oviedo celui d’une jeune nièce de Mascarenhas, au tempérament brûlant. Il la recevait la nuit, dans le fort, par une petite porte située dans les fossés du donjon. Inès de Mascarenhas était justement venue la veille, avait été retenue par l’orage et s’était oubliée dans les bras de son amant.
Les officiers se réunirent et ils invitèrent les sergents à délibérer avec eux. Une discussion violente s’engagea. Ceux qui avaient mis leur espoir dans l’avenir de Goa libre voulaient que sous le commandement du lieutenant Oviedo qui était le plus âgé, on attaquât les troupes à peine débarquées ou qu’on les bombardât quand elles avanceraient vers le vieux Goa, ce qui ne pouvait manquer d’arriver.
Le lieutenant Oviedo ne manquait pas de courage. Mais à la seconde même où on avait frappé à la porte de sa chambre pour lui annoncer la redoutable nouvelle du débarquement, il commençait à s’endormir auprès de l’ardente Inès. L’épuisement se lisait sur ses traits. Il demandait deux heures de répit qu’il comptait mettre à profit pour dormir.
L’arrivée de Castro aurait ôté à tous la responsabilité de l’action. Quelqu’un qui guettait au haut du donjon avec une lunette reconnut enfin sa silhouette. Il avait l’habitude de venir à cheval et de passer la rivière sur le bac, un peu avant l’endroit appelé Reïs Magos. C’était bien lui. Chose extraordinaire il s’avançait à pied et en courant. On le reconnut à son uniforme et à son gros ventre.
A ce moment un canot qui traversait la rivière malgré les lames déposa sur la grève d’Aguada le parlementaire au drapeau blanc et les quatre soldats.
Du moment que Castro arrivait, le mieux était de garder le silence et de l’attendre. C’est ce qu’on fit. La Voix du parlementaire resta sans réponse et on le vit traverser à nouveau la rivière.
Mais le lieutenant d’Altaïde qui avait repris la lunette poussa un cri de surprise. Il ne voyait plus Castro sur la route. Il le chercha en vain. Il avait disparu. Peut-être était-il caché dans un repli de terrain. On attendit inutilement. Cette énigme jeta la garnison d’Aguada dans la consternation. Le lieutenant Oviedo s’endormit en cherchant à la résoudre.
Les heures passèrent. Mais la fièvre de combattre était tombée. Le trouble était dans les âmes. Depuis qu’ils avaient vu les quatre jeunes visages de ceux qui arrivaient de la patrie lointaine, les soldats étaient attendris. Quelques-uns parlèrent d’enclouer les canons. Ils se mirent à redouter cette arrivée de Castro qu’ils avaient désirée.
Même, les sergents étaient d’avis, s’il revenait, de laisser la porte fermée et de demeurer silencieux, comme on l’avait fait avec le parlementaire.
On scruta de nouveau à l’aide de la lunette l’endroit où l’image de Castro était apparue et s’était dissipée si mystérieusement. Mais ce fut en vain.
· · ·
Rachel s’était étendue sur son lit après le départ de son père. Elle entendit confusément le bruit des pas de ses serviteurs. Ils habitaient le premier étage et ils allaient à la messe. Elle sommeillait et ce bruit devint dans son cerveau agité le murmure d’un cortège en fuite. C’était un quartier juif, dans une ville de rêve, fuyant la persécution des chrétiens. Rachel entrevoyait des figures résignées, des enfants sur des ânes, les livres sacrés de la synagogue portés par des vieillards. Ils paraissaient tous subir le malheur de l’exil avec une parfaite tranquillité. Elle allait crier: Il faut résister, se venger. Mais les serviteurs firent claquer la porte d’entrée en s’en allant, un silence suivit et son sommeil devint plus profond.
Rachel se réveilla avec une chaleur légère sur les lèvres. C’était une brûlure qui glissait dans tout son corps et l’enflammait légèrement. Cette sensation était si douce qu’elle demeura quelques instants, les yeux fermés, pour la prolonger. Puis elle se mit sur son séant avec un cri d’effroi.
Joachim était à côté d’elle. Il la tenait dans ses bras. Il expliquait avec volubilité qu’il était entré par le jardin, comme il l’avait fait la veille, qu’il n’avait trouvé personne et qu’il l’avait aperçue, étendue sur son lit, par la porte du salon, qu’elle avait laissée entr’ouverte.
Rachel le regardait sans l’entendre. Elle était encore enveloppée de ce tissu léger qu’est le sommeil et la brûlure délicieuse courait dans son corps. Ses yeux s’agrandirent, ses lèvres devinrent humides, un frisson la parcourut. Ses bras se nouèrent aux épaules du jeune homme et elle se laissa tomber contre lui avec l’unique désir de retrouver la passagère ivresse de son réveil.
Elle la retrouva multipliée et en quelques secondes accoururent du fond de son être les formes, les puissances, les mystérieuses paroles de l’instinct. Elle resta contre la poitrine de Joachim, palpitante, surprise, heureuse.
Lui ne perdait pas son but de vue. Il le lui expliqua avec une autorité subite dans la voix. Il voulait la sauver à tout prix. Le projet qu’il lui avait expliqué la veille devait être réalisé sur-le-champ. D’après les calculs approximatifs, le navire envoyé par le Portugal ne pouvait pas être bien loin. Il venait de s’entendre avec des bateliers de la rivière. Il allait l’emmener avec lui tout de suite. Ils attendraient la fin de la tempête soit sur la côte déserte de Siridao, soit sur celle d’Aguada. Pendant ce temps les bateliers se mettraient en quête d’une barque de tonnage suffisant pour gagner le port anglais le plus proche. Ils s’embarqueraient dès que le vent serait un peu calmé.
Rachel secouait la tête pour dire non. Mais les paroles de Joachim la remplissaient de joie. Pourtant il n’y avait pas de guitare qui résonnait pour l’enivrer comme autrefois. Une musique intérieure parlait en elle, impérieuse comme l’appel des sens, déchirante comme le plaisir entrevu. Et les paroles, de son père revenaient à sa mémoire. Elle le revoyait avec son visage si bon et si triste. Que souhaitait-il, sinon son départ? Une porte s’ouvrait soudain qui lui permettait d’échapper à l’horreur du drame préparé pour le soir.
Elle se sentait la tête vide et elle était moite de langueur. Elle aurait aimé s’endormir, sans penser à rien sur la poitrine du jeune homme.
Elle disait toujours non de la tête. Mais elle se leva et machinalement prit son manteau. Alors lui, la serra aux épaules et sans rien ajouter il l’entraîna.
Il pleuvait. Les rues étaient désertes. Ils ne rencontrèrent personne jusqu’à la rivière.
--Mon père est parti pour les forts comme à l’ordinaire; il ne rentrera pas avant deux heures, dit Joachim pour étendre sur ce départ une atmosphère de sécurité.
La barque avait à son arrière une sorte de cabine d’osier à claire-voie sur laquelle était jetée une bâche de cuir pour protéger de la pluie. Ils s’y installèrent.
Dans un coin de son esprit Rachel voyait une communauté juive qui fuyait, des dos courbés, des figures résignées et confiantes dans la justice de Dieu.
--Eh bien! Je suis comme les filles de ma race, pensait-elle, comme les opprimés dont j’ai lu l’histoire dans l’ancien livre. Je me résigne, je fuis.
Mais lorsque les rames commencèrent à frapper l’eau et que la barque glissa avec rapidité le long des pierres usées des quais, elle fut prise tout à coup par le charme qui venait du parfum des arbres et de la présence de Joachim. Quand il lui expliqua que la marée descendait et qu’on aurait d’autant plus vite atteint la mer elle ne put s’empêcher de répondre avec un sourire que c’était dommage et qu’elle goûtait beaucoup de plaisir à être là.
Elle le regarda avec ses yeux dont le vert était devenu plus clair, lavé soudain et ils savourèrent ensemble la volupté infinie de se désirer dans le mouvement et le danger. Ils s’aperçurent qu’ils n’avaient rien emporté de ce qui était nécessaire comme linge et objets de toilette et ils en rirent longuement. Le port le plus voisin était Ratnagiri. Ils y trouveraient tout ce dont ils auraient besoin. Y avait-il un hôtel? Sans doute. S’il n’y en avait pas, ils auraient la ressource de passer la nuit au bungalow des voyageurs ou même à la belle étoile. Les grands orages étaient toujours suivis de magnifiques soirées.
Les manguiers aux larges feuilles, les palmiers ruisselants, semblaient courir sur le rivage. De l’autre côté de la rivière, sur l’île Divar, des étangs luisaient et ils virent de loin un vol d’oiseaux aquatiques rayer l’air.
--C’est le signe que le soleil va bientôt percer les nuages, dit Joachim.
Un canot qui transportait un homme dont on ne voyait que la barbe parmi les plis d’un cafetan vert, les croisa. Un des rameurs se souleva et cria en agitant les bras quelque chose qu’ils ne comprirent pas. L’homme au cafetan leur montrait en même temps la direction d’où il venait. Mais ils ne détournèrent pas la tête. Ni les paroles qu’ils entendaient, ni celles qu’ils prononçaient n’avaient d’importance pour eux. Ils n’étaient plus préoccupés que de se sentir l’un contre l’autre et l’horizon des eaux et des plaines mouillées leur paraissait moins grand que celui qu’ils découvraient en eux-mêmes.
Joachim avait pris dans sa main la nuque de Rachel et il rapprocha doucement son visage du sien comme pour voir de plus près la lueur d’émeraude de ses yeux. Elle ne résista pas. Ils réunirent leurs lèvres longuement puis ils les désunirent pour se regarder à nouveau et recommencer.
Ils rirent ensemble quand un des bateliers se retourna pour dire que le parti le plus sage était de s’arrêter à Reïs Magos. Il y avait là quelques maisons de pêcheurs où ils attendraient la venue de la barque que lui se faisait fort de trouver. D’ailleurs, il ne pleuvait plus et le vent se calmait.
A Reïs Magos ou ailleurs, qu’importe! Rachel et Joachim se sentaient de plus en plus tranquilles à mesure qu’ils avançaient. Ils ne prêtèrent aucune attention à une rumeur qui venait de la ville neuve ni à des gens courant çà et là sur les chemins qui y aboutissaient.
· · ·
Pedre de Castro se hâtait. Il était de mauvaise humeur. Ses devoirs l’obligeaient à des courses inutiles. Il n’aimait pas suivre cette route le long de la rivière Mandavi. Quand il avait le temps, il atteignait la ville neuve en faisant un grand détour par Banguinim. Mais ce matin il s’était arrêté chez Mascarenhas et il avait longuement discuté avec lui sur les moyens d’expulser les Chinois des quais. Beaucoup venaient de mourir de la malaria. Toute la journée, on entendait le bruit des cercueils qu’ils clouaient. Ils étaient devenus un danger public.
--Le mieux aurait été d’empoisonner cette vermine, pensa-t-il. Si on s’était arrêté à ce moyen, il n’aurait pas perdu ce matin un temps précieux. Certes, il avait le temps d’être chez Rachel avant la fin des vêpres. Mais il craignait qu’on ne le retînt, soit dans un des forts, soit sur le port.
Ses pensées prirent un tour plus riant, quand il se rappela qu’il avait reçu la veille de Bombay un costume de flanelle blanche qu’il croyait être à la dernière mode de Paris. Il sourit.
--On ne peut pas s’imaginer à quel point les femmes sont sensibles à l’élégance. Pourvu que le temps me permette de mettre ce costume!
Non loin de Ribandar, il fut frappé par l’allure d’un petit homme qui était en train de monter en canot.
--Comme il y a des ressemblances bizarres, songea-t-il. Et il mit son cheval au trot.
L’approche d’un endroit de la rivière lui était particulièrement désagréable. Il jeta, presque sans le vouloir, un regard sur les eaux et il vit qu’une barque descendait parallèlement à lui. Elle n’était pas très éloignée. Deux formes unies se tenaient sous le toit de cuir de la cabine. Il se demanda quels pouvaient être les gens qui quittaient le vieux Goa par cette matinée de pluie.
Penché sur son cheval, il regarda et il vit. Il vit une inclinaison de tête, en avant et une main tenant une nuque.
La main avait les doigts enfoncés dans la chevelure. Elle y plongeait. Mais ce qui arrêta les battements de son cœur, ce fut ce mouvement en avant de la tête de la femme, cette avidité que décelait l’élan du cou. Oui, c’était elle qui se penchait pour presser les lèvres, pour boire plus ardemment le baiser.
Il reconnaissait bien la chevelure aux reflets bleus où s’enfonçait la main avec une tranquillité de possession et le peu qu’il voyait du visage de l’homme écrasé par l’étreinte lui suffisait pour identifier son fils.
Son fils! Rachel! Il ne ressentit d’abord ni souffrance, ni haine. Il regardait un tableau étonnant avec un singulier pouvoir d’observation. Il porta ses yeux sur le dos des rameurs et il en remarqua la musculature et la sueur. Rachel était nu-tête. Son fils aussi. Où étaient leurs chapeaux? Cette pensée le préoccupa et il se haussa sur son cheval pour voir s’il ne les apercevait pas au fond de la barque.
Mais soudain un rire résonna, frais, musical, comme jamais il n’en avait entendu. Il crut une seconde que ce n’était pas Rachel qui avait ri. D’où sortait un tel rire? Mais la vérité lui apparut. Rachel riait ainsi avec son fils tandis qu’avec lui elle avait toujours été grave et triste.
Puis une tresse de la chevelure désirée se dénoua et Rachel la tordit en levant ses bras comme les anses d’un vase. Joachim appuya légèrement son front sur la chair blanche, au-dessus du poignet. Ce geste déchaîna la fureur de Castro plus que le baiser. Joachim l’avait fait avec un élan jeune, charmant, dont lui était incapable. Il se représenta son fils avec ses épaules étroites, son air gauche, ses yeux myopes. Comment avait-il pu plaire? C’était un hypocrite, un digne élève des Jésuites. Il savait bien l’amour que son père avait pour Rachel et il avait mis tout en œuvre pour s’en faire aimer.
Il haussa les épaules à la pensée de cet amour. Une fille comme Rachel! Il eut envie de les interpeller, de crier à Joachim que cette juive avait quelque intérêt à lui jouer la comédie, que c’était une pensionnaire d’Antonia, une créature à tout le monde. Mais ils allaient aborder sur l’autre rive, lui échapper? Non, il valait mieux suivre la barque, savoir ce qu’ils comptaient faire.
Un léger souffle de vent fit tomber des fleurs de nagah mouillées.
--Comme autrefois! se dit Castro. Ah! la juive nue sur la barque qui remontait la rivière après le pogrome, que ne l’avait-il possédée! Cela l’aurait vengé à l’avance de cette juive-là.
Il se mit à rire amèrement.
La barque allait dans l’autre sens et lui suivait le rivage. Mais il était sur la croix tout de même. La jalousie le crucifiait. Le crime qu’il avait imaginé jadis et qu’il n’était pas arrivé à commettre, il en était maintenant la victime.
Et alors il eut une bizarre impression. Ce Manoël Jehoudah à qui il avait fait subir un traitement ignominieux et qu’il avait sali ensuite de ses calomnies, il n’en avait plus jamais entendu parler. Sans doute était-il mort quelque part. Mais une demi-heure auparavant, à l’endroit où le chemin de Ribandar aboutit à la rivière, il avait vu, ou cru voir, un petit homme ressemblant à Jehoudah monter en canot. N’était-ce pas son double matérialisé qui était venu pour assister à sa misère et s’en réjouir dans la mesure où les morts peuvent avoir de la joie?
Il frissonna de terreur. Puis il se demanda s’il n’était pas en train de perdre la raison. Est-ce qu’un mort aurait besoin de prendre un canot? Pourtant, il ne se retourna pas, dans la crainte confuse de voir un médecin juif rire de loin sur une barque fantôme.
A l’endroit où la rivière s’élargit et où la route cesse de longer l’eau pour aller vers la ville par des lacets, Castro vit les rameurs de Rachel prendre la direction de l’autre rive. Il n’avait, pour les suivre, qu’à passer la rivière sur le bac, ce qui était d’ailleurs son trajet habituel pour aller au fort d’Aguada.
Il appela le passeur dont la maison était à quelques pas. Mais le passeur était absent, la maison déserte. Castro mit pied à terre, bouleversé par la rage. Une large étendue d’eau le séparait de Rachel et de Joachim dont la barque diminuait à ses yeux.
A travers le brouillard qui enveloppait ses idées, il eut alors la notion qu’il se passait quelque chose d’anormal à la ville neuve. Il entendit une sonnerie de clairon qui venait de la direction du port puis les échos de quelques coups de fusil. Au loin, sur un chemin, quelques silhouettes semblaient fuir un danger inexplicable. Un silence impressionnant retomba ensuite.
Mais une seule image occupait l’esprit de Castro, celle de cette main dans la chevelure aimée, de ces deux visages collés par les lèvres.
Il découvrit enfin un canot au bord de l’eau, perdit du temps à en défaire l’amarre puis il y sauta et il rama de toutes ses forces. Heureusement, le courant l’entraînait. Quand il atteignit l’autre rive, avant Reïs Magos, il était épuisé par l’effort. Il se mit pourtant à courir sur le chemin qui longeait la côte. C’est à ce moment qu’on l’aperçut du fort d’Aguada.
· · ·
Rachel, debout, regardait l’estuaire de la rivière et au loin l’horizon de la mer. Le ciel était redevenu clair.
Le Malabarais possesseur d’une barque pontée susceptible de longer la côte jusqu’à Ratnagiri était un peu plus loin, avec sa barque ancrée dans la petite crique d’Aguada. Les pêcheurs avaient assuré que pour le décider au voyage, la présence du fils de Castro était nécessaire. On pouvait arriver à la crique par terre en marchant quelques minutes sur la grève. Comme les pieds s’enfonçaient profondément dans les sables mouillés, Joachim avait insisté pour que Rachel l’attendît à l’endroit où on avait débarqué.
Serrée dans sa cape, Rachel fit quelques pas et la vision de la communauté juive en fuite revint à son esprit. Elle aussi partait. Elle fuyait des chrétiens qui lui avaient fait du mal et elle renonçait à s’en venger. Il y avait dans la race une force intérieure de résignation.
Elle entendit un pas pesant derrière elle et en se retournant, elle aperçut Pedre de Castro. Sa surprise de le voir fut atténuée par la surprise plus grande de constater l’extrême rougeur de son visage. Il était lie de vin. Il soufflait. Sa voix avait un timbre inusité. Il ne sut pas d’abord ce qu’il devait dire.
--Où est Joachim? cria-t-il. Je vous ai vus ensemble. Vous partiez, n’est-ce pas?
La surprise fit place à l’humiliation chez Rachel. Ainsi, elle dépendait de cet homme. Il avait le droit de la poursuivre.
--Oui, nous partions, dit-elle, et après?
Pedre de Castro eut un ricanement:
--C’est ce que nous allons voir! Tu m’appartiens, entends-tu?
Peut-être les paroles de son père l’avaient-elles influencée, à son insu. Rachel ne ressentit pas la colère qu’elle aurait éprouvé la veille à cause de ce tutoiement et de cette affirmation. Elle vit Castro regarder à droite et à gauche, faire quelques pas et revenir, comme un sanglier qui va foncer sur des chasseurs, en répétant:
--Où est Joachim? Me diras-tu où il est?
Elle eut peur de ce qui allait arriver, elle fut animée du sincère désir de l’arrêter. Elle pensa que c’était encore en son pouvoir.
--A quel titre prétendez-vous que je vous appartienne? dit-elle doucement.
Il la considéra avec stupeur. Ses yeux se mouillèrent, ses bras retombèrent. Il chercha dans le tréfonds des lui-même des mots qui ne lui étaient pas familiers et qu’il prononça d’une voix tout à coup brisée par l’émotion.
--Mais parce que je t’aime, à présent je tiens à toi. La vie ne m’apparaît pas possible sans que tu sois là.
Le balbutiement de ce gros homme rouge, son effort dérisoire pour prononcer des paroles tendres, parurent à Rachel plus affreux que tout ce qu’elle avait redouté.
--Pedre de Castro, dit-elle avec gravité, vous ne savez pas seulement qui je suis.
Il ne l’écoutait pas. Il baissa la voix:
--Je ferai comme si rien n’était arrivé. Reste avec moi. Nous nous marierons quand tu le voudras. Tu ne te convertiras pas si c’est cela qui t’arrête. Je me moque bien de ce qu’on peut penser. Mais ne t’en va pas, je tiens trop à toi.
--Encore une fois, écoutez-moi. Je ne suis pas la femme que je vous ai fait croire.
Il secoua la tête. Il pensait qu’elle allait lui avouer des liaisons, anciennes qu’il ne connaissait pas. Il faisait signe que cela n’avait pas d’importance.
--Quand je vous aurai dit mon nom, vous renoncerez à moi de vous-même. Il vaudrait mieux que vous y renonciez tout de suite et que vous vous en retourniez.
Il haussa les épaules à cette idée de renoncement volontaire.
--Quand vous m’avez rencontrée pour la première fois, vous avez été frappé par la ressemblance que j’avais avec une autre femme et même vous en avez eu peur. Vous vous en souvenez?
Il devint subitement attentif:
--Cette ressemblance était naturelle car je suis Rachel Jehoudah, la fille de Manoël Jehoudah et de...
--Hein? Quoi? cria-t-il,
Il eut un petit rire de doute.
--Allons donc!
Et soudain, vite et bas, il murmura:
--Et pourquoi alors ne me l’as-tu pas dit?
--Pourquoi? Ceci c’est une autre affaire. Il vaudrait mieux que vous ne m’en demandiez pas la raison et que nous en restions là.
Pedre de Castro tira son mouchoir et s’épongea le front qu’il avait ruisselant. Il aspira une grande bouffée d’air. Il regardait ses souliers. Quelques secondes s’écoulèrent.
--Je voudrais comprendre, dit-il. Quand j’aurai compris, je serai satisfait.
Rachel posa sa main sur l’épaule de Castro avec un geste presque amical.
--Il y a des cas où il y a plus d’avantage à ne pas comprendre, à ne jamais comprendre.
Mais il lui serra le poignet brutalement en disant:
--Je veux savoir pourquoi tu m’as trompé. Je le comprends bien, d’ailleurs. Tu cherchais une situation dans la vie. Tu voulais te faire épouser et tu as pensé que le nom de Jehoudah ne serait pas un titre fameux! Alors, comme tu es une juive, tu as menti, tu as inventé une histoire, tu t’es aplatie devant moi, tu te serais même convertie. Qu’est-ce que je ne t’aurais pas fait faire, si j’avais voulu! Seulement, tu as trouvé mon fils! Tu as pensé que tu pourrais en tirer davantage. Ah! les juives! vous êtes bien toutes les mêmes!
Tout ce que Rachel avait projeté, son effort, son calme, son espoir de faire repartir Castro ayant l’arrivée de son fils, s’évanouirent en une seconde.
Son cœur battit. Elle était en face de l’ennemi, elle n’éprouva plus que le besoin de le frapper. Elle devint son égale dans la fureur.
--Non, non, tu te trompes. Nous ne sommes pas toutes les mêmes. Je diffère de ceux de ma race au moins en cela que je suis capable de vouloir et d’organiser ma vengeance. J’ai voulu me venger de l’homme odieux qui avait fait mourir ma mère, du lâche qui avait attaché mon père à une croix, du parjure qui l’avait accusé de la mort d’un enfant dont il avait lui-même jeté le corps dans l’eau avec une pierre au cou. J’ai d’abord pensé à te tuer, mais c’était trop simple et trop beau pour toi. Je crois, moi, qu’il y a des bons et des mauvais. Tu te raccrochais aux bons, quand tu te repentais à l’église. Tu risquais d’aller les retrouver après, quelque part, je ne sais où. Ça, jamais! J’ai voulu te faire redescendre parmi ceux que la haine dévore, parmi ceux qui sont irrémédiablement perdus, tes pareils. Il paraît que c’est un crime aussi. Mais je l’assume. Je n’ai qu’à regarder ton visage pour voir que j’ai réussi, pour voir que je t’ai ramené au point où tu étais autrefois, quand tu aimais le mal pour lui-même.
--Assez! assez! cria Castro.
Et Rachel ne savait pas s’il allait se mettre à pleurer ou, au contraire, se jeter sur elle pour l’étrangler. Mais la colère l’emportait.
--Tu te demandes pourquoi je partais avec ton fils? Tu veux savoir la vérité? Eh! bien, ce n’est pas tellement à cause de lui. Il n’a été que l’occasion qui passait. En réalité, si je suis partie, ç’a été pour t’épargner, par une sorte de pitié tardive et d’effroi de ma propre vengeance parce que le dégoût que tu m’inspires, que tu m’as toujours inspiré est tel que je n’aurais pas résisté, qu’il aurait fallu que je voie ton sang et que je me repaisse de ta douleur. De cela, je voulais te préserver. Mais il ne fallait pas me poursuivre jusqu’ici... Il fallait te rappeler ma mère Dolça et remercier Dieu puisque tu risquais de m’échapper.
Rachel ignorait qu’elle déchirait le cœur de l’homme vieillissant avec une cruauté plus grande que celle qu’elle avait jamais rêvée. Castro, au fond de lui-même, croyait avoir inspiré à Rachel, sinon de l’amour, tout au moins un attrait auquel il ne donnait pas de nom précis, mais qui dépassait l’amitié. C’était pour lui peut-être mieux que l’amour. Et voilà que tout disparaissait brusquement. Il était seul, abandonné. Il promena les yeux sur les sables d’Aguada et il fut effrayé par leur aspect désertique qu’il n’avait encore jamais remarqué. L’idée d’y demeurer quand Rachel et son fils en seraient partis lui parut tellement épouvantable qu’il poussa un cri.
C’est à ce moment que Rachel, qui était tournée du côté d’Aguada, du côté où Joachim s’était éloigné, aperçut celui-ci qui s’avançait le long de l’eau. Ainsi elle ne pouvait plus, comme elle l’avait espéré un instant, empêcher la rencontre du père et du fils. La scène tragique qu’elle avait imaginée allait avoir lieu. Elle y avait pensé avec une telle force et pendant si longtemps que l’événement n’avait pas pu être détourné à la dernière heure même par la volonté de sa créatrice. En vain, elle avait fui la maison où elle avait compté demander au fils vengeance et protection contre le père. Les circonstances s’étaient groupées tout de même, comme de la matière obéissante, dans le moule inchangeable créé par la pensée vengeresse.
Castro ne voyait pas son fils qui était derrière lui; il voyait à peine Rachel qu’il avait devant les yeux, il ne voyait qu’en lui-même.
--Tu as pu faire cela! C’est vrai, il y a eu un matin où j’ai été pur, peut-être un seul. A l’église des Rois Mages, j’étais revenu à Dieu. Et ensuite tu as pu me voler ce que tu me donnais, ce que je croyais que tu me donnais. Mais ça revenait au même. Voleuse, tu m’as tout pris. Tu as bien réussi. Tu étais le démon!
Et soudain, il saisit Rachel par le devant de sa robe. Il la secoua, puis il la rapprocha de lui et il lui cria dans le visage:
--Tu vas être à moi tout de suite. Je n’ai pas eu ta mère, mais je vais t’avoir malgré toi, là, par terre!
Et il tenta de la renverser. Une main lui saisit le poignet. Il vit Joachim à côté de lui. Alors sa fureur redoubla.
--Tu viens la prendre. Tu crois l’emmener. Tu oublies que je suis le maître.
Il avait lâché Rachel et il était tourné vers son fils.
--Malheureux! Elle t’en a fait croire des histoires! Elle t’a dit que j’avais assassiné sa mère, n’est-ce pas? Et que j’avais mis son père sur une croix? C’est possible! C’est vrai, j’aurais dû faire pire à cette vermine. Mais est-ce qu’elle t’a dit que je l’avais ramassée dans une maison de Bombay?
Il se mit à rire d’un rire affreux. Puis comme s’il se calmait tout d’un coup, il dit presque à voix basse:
--Va-t’en. Je te donne l’ordre de revenir à Goa. Elle m’appartient. Remonte en canot et pars.
Et il fit le geste de saisir à nouveau Rachel pour l’attirer à lui.
Mais Joachim fit un pas entre eux. Il était pâle et résolu. Cela porta à son comble l’exaspération de Castro.
--Tu refuses de m’obéir? Prends garde! Je saurais bien t’y forcer!
Sur le sable, à quelques pas de Castro, il y avait une rame rompue en deux. Ce tronçon formait une massue dont Castro se saisit. Peut-être n’avait-il la pensée que de menacer, de terrifier son fils en exagérant l’image de la violence. Peut-être fut-il entraîné par la force aveugle qui était déchaînée en lui.
Joachim ne recula pas et répondit:
--Rachel n’a que de la haine pour toi et tu viens de dire toi-même les raisons qu’elle avait de te haïr. Alors? C’est à toi de t’en aller.
--Elle a été ma maîtresse! cria Castro.
--Tu mens.
A peine Joachim avait-il prononcé ces deux mots que la rame que tenait son père tomba sur son visage. Le coup fut si violent qu’il se trouva à genoux et s’appuya sur le sol avec sa main. Dans la même seconde, Rachel se précipitait à côté de lui pour le soutenir et Castro, dans sa rage, allait donner un deuxième coup.
Il ne s’arrêta qu’à cause du bruit de pas qu’il entendit derrière lui. Un homme marchait le long de la rive; il avait vu le geste, reconnu Castro et Rachel, et il se précipita au milieu d’eux.
--Pedre de Castro, reviens à toi, dit-il.
Celui-ci, béant d’étonnement, reconnut le médecin Manoël Jehoudah. La rame se détacha de sa main en même temps que Jehoudah disait:
--Sais-tu que c’est à cette même place, là où tu es, que j’ai retrouvé le corps de Dolça, ma femme?
Et comme Castro restait immobile et muet, il fit signe de s’approcher aux bateliers qui l’avaient amené et qui regardaient de loin, épouvantés. Il pensait qu’ils lui prêteraient assistance pour maîtriser ce furieux.
Mais il vit la couleur lie de vin du visage de Castro s’accentuer brusquement. Celui-ci ne s’occupait plus ni de Jehoudah, ni de Rachel, ni de Joachim; il ne s’occupait que de respirer et il tentait inutilement de défaire le col de sa veste. Il plia sur ses genoux comme avait fait son fils, se redressa, tourna le dos pour ne pas laisser voir l’effort qu’il faisait pour respirer, puis tomba tout de son long.
C’est seulement alors que les hindous se décidèrent à s’approcher. Ils transportèrent le père et le fils dans une maison de pêcheur de Reïs Magos. Là, Manoël Jehoudah reconnut que Joachim avait une grave fracture du crâne et que son père, frappé d’une attaque d’apoplexie, avait le côté gauche paralysé. Il se hâta de faire à ce dernier une saignée. Il estima que le mieux était de les transporter tous deux sans retard à la ville neuve.
Comme on s’apprêtait à le faire, Pedre de Castro revint à lui. Il apparut que la saignée lui avait rendu toute sa conscience. Il s’exprimait avec une grande difficulté et les sons ne sortaient de sa bouche immobilisée qu’avec une bizarre déformation. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, ce n’était pour parler ni de Rachel, ni de son fils. Il émettait un désir avec patience. C’était celui d’être transporté immédiatement auprès du père Vincent dans l’église des Rois Mages.
Il fallut qu’il répétât longtemps le nom du prêtre et de l’église pour se faire comprendre.
Il y avait plusieurs barques. Manoël Jehoudah décida qu’il remonterait la rivière jusqu’au vieux Goa et jusqu’à l’église des Rois Mages avec Pedre de Castro, tandis que Rachel conduirait Joachim à la ville neuve où elle aurait le choix entre plusieurs médecins.
On coucha Castro dans la barque la plus grande, celle dans laquelle était venue Rachel. Il prit place sous la claire-voie d’osier où traînait encore son parfum.
Jehoudah remarqua que Pedre de Castro, étendu dans la barque, faisait un grand effort pour détourner la tête et ne pas le voir. Il pensa que sa vue lui était odieuse et il s’arrangea durant le trajet pour ne pas être aperçu de lui.
A l’endroit où se trouve le bac, il vit un cheval solitaire qui hennissait et, plus loin, une longue file de soldats aux jeunes visages, parmi lesquels marchaient trois moines. Castro dut le voir aussi et s’étonner de leur vue, car il eut un mouvement pour se redresser. Manoël Jehoudah s’approcha alors de lui mais il n’entendit encore que le nom du père Vincent plusieurs fois répété. Ce fut encore le nom qu’il répéta, mais avec une intonation désespérée, quand on passa à l’endroit de la rivière où les fleurs des nagahs, mouillées par la pluie, tendaient vers les eaux leurs calices renversés.
La barque allait très lentement à cause de la marée descendante. On perdit les soldats de vue. Il fallait s’arrêter à Ribandar pour laisser les rameurs se reposer. Le vent qui était contraire retarda encore l’arrivée à Goa.
Ainsi les deux hommes firent durant le long après-midi le trajet qu’ils avaient fait en un autre temps, dans des conditions bien différentes.
Castro avait la fièvre. Les choses perdaient leur précision et leur valeur.
--C’est maintenant seulement que je suis sur la croix, pensait-il confusément. Peut-être suis-je mort et condamné à remonter sans cesse cette rivière avec Jehoudah. Peut-être une guitare va-t-elle se mettre à jouer... Peut-être Dolça va glisser nue entre les rameurs et s’élancer dans les eaux. J’avais peur de la mort, eh! bien, voilà, c’est fait.
Et il étendait les bras comme s’il était sur une croix, docile à son châtiment.
--Seigneur! Ne sois pas redoutable aux méchants! pensait Manoël Jehoudah.
Et, comme il croyait à l’action de la pensée quand elle est projetée avec force, il s’efforçait d’envelopper Castro de l’atmosphère bienfaisante de son pardon.
Arrivé à Goa, on amarra la barque sur le dernier quai. Le soir était venu et la prière des morts, chantée par des voix tristes, flottait sur la ville désolée.
--C’est bien cela, je suis mort! Ils prient pour moi, se dit en rêve Castro.
Il fallut que Jehoudah se mît en quête d’un palanquin et de porteurs. Il apprit en même temps les événements de la journée. Quand on transporta Castro de la barque dans le palanquin, l’obscurité naissante empêcha qu’on le reconnût.
Jehoudah ordonna aux porteurs de se diriger le plus vite possible du côté de l’église des Rois Mages. Pour ne pas imposer sa présence à Castro, il suivit le palanquin à pied. Il avait de petites jambes et il était obligé de courir pour ne pas être distancé.
· · ·
Le vieux curé du Bon-Jésus eut beaucoup de mal à expliquer au père Vincent qu’il n’était plus prêtre parce que son ordination était postérieure au moment où Monseigneur de Silva était entré en lutte avec le pape.
Le père Vincent quitta Goa à pas lents, cherchant à comprendre. Quel mystère que cette perpétuelle ardeur des hommes à se faire du mal les uns les autres! Quel mystère que la mort de l’archevêque! Dieu avait ôté la vie à son messager lorsque sa parole semblait devoir être la plus utile, et lui-même ne devait plus porter cette robe qui était sa seule gloire intérieure.
--Peut-être ai-je péché par orgueil, se dit-il. Oui, je n’ai pas été assez humble.
Il faisait nuit quand son ombre timide sortit de la ville et glissa dans la longue avenue des manguiers qui menait à l’église des Rois Mages. Quand il fut arrivé au point où l’allée redescend et où l’on découvre l’horizon, il s’arrêta tout à coup et il se passa la main sur les yeux.
Il ne voyait pas la tour forteresse, sous la masse trapue des pierres, se dresser comme la force solide de la foi. L’église avait disparu.
Les pluies diluviennes de la nuit précédente avaient déplacé les sables mobiles et déterminé la chute de l’antique monument. Cela était arrivé à l’heure des vêpres, peut-être pendant l’excommunication, et personne n’avait entendu le bruit de l’écroulement.
Quand le père Vincent descendit, il se rendit compte que dans le même temps où Dieu ôtait sa protection à son saint, sa volonté active se retirait de la terre où était bâtie l’église et l’abandonnait au néant.
Ainsi, il n’y aurait désormais plus de messe pour les très misérables! Quel insondable abîme que la volonté divine! Il regarda l’étendue des étangs qui miroitaient et où commençait à s’élever le cantique des grenouilles familières, puis, plus loin, le cercle des montagnes et la terre vaste.
Eh! bien, il n’essaierait pas de comprendre. Il allait remonter vers son ermitage, au milieu des pierres plus solides de la montagne de Boma, dans cette cathédrale éternelle que Dieu ne ruinerait pas avant la fin du monde. Mais il ôterait auparavant cette robe qu’il ne devait plus porter.
Et frappé soudain par l’idée de quelque grave faute inconnue qu’il commettait peut-être en la conservant, il s’en dépouilla dans les ténèbres, parmi la tristesse des blocs démolis.
--Tu as été un orgueilleux, songeait-il.
Mais qu’importe! Est-ce qu’une croix faite avec deux branches nouées ne suffisait pas? Est-ce qu’il n’aurait pas là-haut, à l’orée des grandes forêts, une voûte plus large où s’élancerait très loin la prière de son cœur pur?
--C’est en toi que tu trouveras le Christ, lui avait dit un jour monseigneur de Silva.
Il essaierait de pénétrer cette parole mystérieuse. Il vivrait désormais avec les hommes sauvages, il serait nu comme ses frères. Il les aimait davantage maintenant qu’ils n’avaient plus d’église. Il leur dirait la messe sans autel et sans objets sacrés et Dieu serait tout de même là.
Il se mit une dernière fois en prière.
Ce fut à cet instant que le palanquin où Castro était étendu apparut entre les manguiers. La fraîcheur nocturne le réveilla et lui rendit la conscience des choses. Il fit un grand effort pour se soulever, mais il n’y parvint pas et ce fut Jehoudah qui le mit sur son séant.
--L’église? murmurait-il en regardant autour de lui avec des yeux agrandis. Ce n’est pas ici. Allons à l’église des Rois Mages.
Il lui fallut du temps pour reconnaître l’allée des manguiers, pour se rendre compte que le sombre amas de pierres qui était à ses pieds était tout ce qui restait de l’église où il espérait encore trouver le pardon.
Il retomba en arrière, il ferma les yeux. Il n’y avait plus de pardon pour lui. On pouvait l’emporter où l’on voulait. Tout était fini désormais.
--Seigneur, ne sois pas redoutable aux méchants! répétait intérieurement Jehoudah.
Et il ordonna aux porteurs de reprendre le chemin de Goa.
Ni lui, ni Castro n’avaient remarqué un homme nu qui pleurait silencieusement dans l’ombre, à côté d’une robe déchirée.
Le Pénitencier
Le gouvernement portugais avait décidé de ne poursuivre comme responsables du mouvement révolutionnaire de Goa que les membres du conseil de la colonie. Mais il avait donné des ordres pour que ce fût fait avec la dernière rigueur.
A l’exception de Castro, tous les membres du conseil de la colonie purent franchir la frontière du territoire portugais avant d’être arrêtés. Ce fut en habit et en cravate blanche que Mascarenhas, suivi de ses fils dans la même tenue, partit à cheval sur la route de Visapour. Sa femme, qui n’avait pas quitté sa toilette cramoisie, lui avait dit sur le seuil de sa maison:
--Sois tranquille. Je garde le foyer des Mascarenhas.
Marcora, qu’on avait trouvé endormi chez lui, avait pu s’enfuir grâce à l’initiative de ses filles qui avaient activement sympathisé avec les jeunes soldats chargés de sa garde.
On rechercha avec un soin tout particulier Deodat de Vega. Mais sans doute n’avait-il pas perdu le souvenir des années passées à Port Jackson. Personne n’entendit plus jamais parler de lui.
Le procès de Castro fut instruit rapidement. Oh craignait les mouvements de l’opinion, une révolte en sa faveur. C’était à tort. Une bizarre apathie, une sorte de langueur s’était emparée de Goa. Comme si un mystérieux mot d’ordre eût circulé, les tripots s’étaient fermés, les pianos et les guitares s’étaient tus, les énergies étaient mortes. Beaucoup de prêtres étaient partis. Dans le couvent des Cordeliers, il ne resta plus qu’un moine sur cinq. Il avait perdu la raison. Il s’obstinait à chanter durant le jour la prière des morts, malgré les efforts que faisaient les voisins du couvent pour le faire taire. Les deux derniers Carmes déchaussés clouèrent avec des planches la porte de leur église. Le sonneur de cloches, qui avait été obligé à regret de sonner le glas pendant l’excommunication, décrocha secrètement le battant des cloches de la cathédrale. Pour les matines et pour les vêpres, on l’apercevait dans sa tour s’agitant, tirant de toutes ses forces sur la corde pour ne produire que le silence.
Brusquement, la maladie de peau de Juana de Faria s’était déclarée avec une force inattendue. Des croûtes laiteuses étaient apparues sur son front comme une couronne. Cette affection se répandit et devint commune dans le vieux Goa. On accusa les Chinois d’avoir propagé une maladie nouvelle à laquelle on attribua des effets d’autant plus redoutables qu’elle venait de la lointaine Chine. On pensa aussi que la cause pouvait en être l’humidité, plus grande cette année-là, la pourriture ambiante. Les pluies qui avaient détruit l’église des Rois Mages avaient soulevé un ancien charnier dans un faubourg. Des ossements du siècle passé avaient été portés par l’eau dans les rues. Un pauvre homme, qui avait une cabane au ras du sol, trouva, en rentrant chez lui, un crâne dans sa cheminée. Les étangs dégageaient une odeur plus pestilentielle. La décomposition des végétaux était plus active. Des souffles empoisonnés sortaient des vieux monastères et des demeures mangées par les termites. Les tours, à demi démolies, avaient une apparence plus mélancolique et l’on croyait, à chaque souffle de vent, qu’elles allaient se coucher tout de leur long comme des vieillards épuisés, tant la ruine et la mort étaient présentes à Goa.
Il n’y eut même pas foule autour du tribunal de la ville neuve quand fut prononcé le jugement qui condamnait Castro à vingt ans de travaux publics. Il s’était à peu près rétabli de son attaque pendant les deux mois de détention qui avaient précédé son procès. Il n’avait gardé qu’une sorte de raideur dans le bras gauche qui lui faisait soulever un peu les épaules. Cela lui nuisit d’ailleurs, car ses juges, qui le voyaient de trois quarts durant qu’on lisait l’acte d’accusation, crurent que ce geste était une affectation de mépris.
Castro avait été soigné à l’infirmerie de la prison de Goa. Il se trouva, sans que personne pût s’expliquer pour quelle raison, que les deux meilleurs médecins de Bombay, qui étaient juifs, s’installèrent à Goa durant le temps de sa maladie, et, chose plus surprenante, ils obtinrent, par une démarche du gouverneur de Bombay, l’autorisation de le soigner à la prison. Ils soignèrent en même temps son fils, dont l’état était plus grave.
M. de Ribeira avait hésité pour savoir s’il ferait arrêter Rachel. Sa présence à la ville neuve auprès de Joachim de Castro provoquait l’hostilité populaire. Il la fit expulser du territoire portugais le troisième jour. Elle alla habiter à Cochin dans la maison de son père.
Quant à Manoël Jehoudah, sa vie active venait de commencer.
· · ·
Manoël Jehoudah s’aperçut qu’il jouissait auprès de ses coreligionnaires d’une estime et d’une autorité plus grande qu’il n’aurait pu le supposer. Elles venaient de ses correspondances avec des rabbins érudits, étudiants de la Kabbale et de la science religieuse des anciens livres juifs. Une renommée discrète de savant désintéressé et d’honnête homme s’était constituée à son insu autour de son nom. Ceux qui, dans les colonies juives de l’Orient, avaient des situations et des fortunes, se mirent immédiatement à sa disposition. Ils s’étonnèrent un peu du choix de l’homme que Jehoudah avait résolu de protéger, mais ils ne lui posèrent pas de question et ils agirent en sa faveur dans toutes la mesure de leur pouvoir.
Dès le premier soir, Manoël Jehoudah avait résolu de ne plus montrer à Pedre de Castro un visage qui lui était odieux. Il expliqua, quand celui-ci fut transféré à la prison de la ville neuve, au médecin de l’infirmerie de la prison, les circonstances de l’attaque qui avait frappé Castro et les premiers soins qu’il lui avait donnés. Puis il partit pour Bombay d’où il ramena les deux médecins qui se consacrèrent au père et au fils.
Castro refusa pendant sa convalescence, qui fut rapide, de se confesser et même de voir un prêtre. Il insista à plusieurs reprises pour qu’on enlevât le crucifix qui était au-dessus de son lit. Ce fut le seul désir qu’il émit durant cette période. Il ne s’occupa pas de sa défense. Il passait des journées entières dans un silence farouche. Il accueillit sa condamnation avec une indifférence absolue et l’air de dire:
--Qu’importe ce qui peut arriver à un homme aussi manifestement abandonné de Dieu que je le suis.
Les travaux publics se faisaient au pénitencier de Mozambique. Le passage du bateau qui portait les condamnés des colonies de Macao et de Malacca et qui devait prendre ceux de Goa coïncida avec la fin du procès. Castro y fut embarqué. De puissantes interventions avaient déjà agi sur le capitaine pour qu’il le traitât avec égards pendant la traversée.
Manoël Jehoudah prit passage sur un bateau de commerce anglais et arriva à Mozambique trois jours avant le navire qui portait les condamnés. La colonie juive était là peu nombreuse et son influence était limitée. Jehoudah s’en servit tout de même. Il entra par elle en relations avec le directeur de la nouvelle compagnie de Mozambique qui venait d’obtenir d’immenses concessions de terrains et l’exploitation des ports. La compagnie avait le droit d’utiliser à son gré le travail des condamnés du pénitencier. Elle attendait impatiemment le navire venant de Goa pour employer le nouvel effectif d’hommes au désensablement du port de Beïra. Le travail y était écrasant. Jehoudah obtint du directeur de la compagnie que Castro n’y serait pas employé et resterait à Mozambique dans les bureaux ou à l’infirmerie. Il s’installa lui-même à Mezuril, sur la côte, pour veiller sur son protégé.
Castro ne le vit pas et ne connut pas sa présence. Il crut devoir à son nom et à la situation qu’il avait eue à Goa les avantages qu’il obtint. Mais il indisposa volontairement tout le monde par son humeur taciturne, son mépris hautain. Quand il demanda à être occupé au défrichement de terrains sauvages près de la rivière Mocambo,--le long de laquelle on projetait une route en direction des monts Namouli,--on le lui accorda immédiatement. On promettait aux forçats qui allaient braver les tribus hostiles et les bêtes fauves une réduction de leur peine. C’était la peine de sa vie que Castro voulait abréger par la mort.
La compagnie avait un vapeur qui remontait la rivière et ravitaillait chaque semaine les condamnés échelonnés de distance en distance. La fièvre avait tué l’un d’eux dans sa petite maison de planches. Il fallait le remplacer sur-le-champ. Castro partit avec le vapeur et Jehoudah n’en fut prévenu que le soir.
Il tomba dans une grande tristesse. Il avait cru avoir un peu de temps devant lui. L’œuvre qu’il poursuivait et pour laquelle il aurait volontiers donné son existence était peut-être irréalisable! Il savait, par les renseignements pris depuis son arrivée, que le séjour dans les régions marécageuses de l’Ouest était presque toujours mortel pour les Européens. Castro risquait de mourir là-bas, solitaire, au milieu de pensées de haine, avec une âme plongée dans le désespoir. Il résolut de le rejoindre. Mais le cours de la rivière était difficile et dangereux à remonter. Il lui fallut pour partir attendre à Mozambique une longue semaine le retour du vapeur de la compagnie.
La chaleur était accablante et il commençait à avoir chaque soir des accès de fièvre qui lui causaient un abattement profond. Le gouverneur de la colonie et le directeur de la compagnie vinrent le voir pour le détourner de son projet. Ils ne voyaient pas sans inquiétude ce vieillard débile affronter le climat d’une région qui venait à bout en très peu de temps des tempéraments les plus robustes. Ils devinaient confusément que c’était pour des raisons d’encouragement moral que le médecin voulait rejoindre Castro.
--Le mieux est de l’abandonner à lui-même, disaient-ils. L’aumônier qui l’a vu l’a quitté avec une fort mauvaise impression. C’est une créature qui semble tout à fait perdue.
Mais leurs efforts furent vains. Ils obtinrent cependant de lui la promesse qu’il ne resterait que quelques heures auprès de Castro. Le vapeur l’attendrait et il reviendrait à Mozambique avec lui. Jehoudah ne savait pas alors comment il serait accueilli par Castro et il envisageait l’hypothèse que celui-ci se refuserait à échanger avec lui la moindre parole.
Après trois jours de lente navigation, d’abord entre des brousses désolées, puis entre des murailles de forêts vierges, le navire stoppa auprès d’une longue bande de sable. Il y avait à son extrémité une étroite piste aboutissant à une piste plus large, ouverte à la hache, dans l’entrelacement des bois et des lianes. Un peu plus loin, dans une clairière, au bas d’une pente, une misérable case de planches représentait le poste le plus avancé atteint par la compagnie d’exploitation du Mozambique.
Le capitaine du vapeur accompagna Jehoudah jusqu’à la maison de planches de Castro. Il le soutenait, car il avait la fièvre et il marchait avec difficulté. Un marin portait derrière eux, outre les provisions de la semaine envoyées par la compagnie, un paquet d’objets divers achetés par Jehoudah à l’intention de Castro. Le capitaine raconta ensuite qu’il avait constaté avec surprise que le paquet du médecin juif contenait un crucifix d’assez haute taille avec un Christ en ivoire. C’était, dit-il, ce qu’on pouvait se procurer de mieux dans le genre, à Mozambique. Et il ajouta qu’il voyait pour la première fois de sa vie un juif faire de la propagande chrétienne.
Contrairement à ce qui avait été convenu, le vapeur ne ramena pas Jehoudah à Mozambique.
--Quand nous sommes arrivés, raconta le capitaine, Castro était assis sur sa porte et regardait la forêt avec fixité. Il jeta sur nous un regard indifférent et se détourna exactement comme si nous n’avions pas paru au bout du sentier. Jehoudah me demanda de le laisser seul avec Castro, ce que je ne fis pas sans quelque inquiétude. La maison n’est qu’à quelques minutes du fleuve. Il me promit de me rejoindre seul au bateau, un peu plus tard. Je vis en me retournant que le médecin s’était assis à côté de Castro, toujours immobile, et lui parlait. Je restai assez longtemps à les considérer. Le condamné continuait à ne donner aucune preuve d’attention. A la fin, je rentrai au bateau et j’y passai la nuit. Dès le matin, Jehoudah me rejoignit pour me dire qu’il ne repartait pas avec moi. Il avait le visage d’un homme qui n’a pas dormi, mais qui est satisfait. Comme j’insistais, il me dit de n’avoir aucune inquiétude. Il comptait passer toute la semaine là. Les provisions qu’il avait apportées dans le paquet qui contenait le crucifix, jointes à celles destinées à Castro, devaient suffire pour deux. Il redescendrait vers Mozambique au prochain retour du bateau, la semaine suivante. Il devait en réalité entreprendre un voyage beaucoup plus lointain.
Le capitaine du vapeur avait reçu, en faisant à nouveau la remontée de la rivière, l’ordre formel de ramener avec lui Castro et Jehoudah. Le gouverneur de la colonie et le directeur de la compagnie avaient pensé d’un commun accord que le seul moyen de préserver un homme de l’âge de Jehoudah d’un séjour dans la forêt qui pouvait lui être mortel, était de rappeler le condamné qui était la cause de son départ.
Voici le récit que fit le capitaine à son retour. Il refit plus tard ce récit à Joachim de Castro et à Rachel Jehoudah quand ils vinrent ensemble à Mozambique et quand ils remontèrent la rivière avec lui pour voir la tombe de leur père.
--Nous longions la grande bande de sable qui marque la fin de notre voyage. Nous arrivions à l’heure habituelle, c’est-à-dire à la fin de l’après-midi. Je distinguais les formes de deux hommes, assis sur le sable et se soutenant l’un l’autre. Ils étaient serrés comme deux frères. L’allongement de leurs corps marquait davantage la disproportion de leur taille. Ce qui me frappa pourtant, c’est que, malgré son extrême petitesse par rapport à son compagnon, le médecin Jehoudah avait dans sa manière de tenir Castro aux épaules un je ne sais quoi de large et de protecteur qui le faisait paraître tout de même plus grand. Tous deux devaient être là depuis plusieurs heures. Sans doute avaient-ils espéré voir arriver le bateau plus tôt qu’à l’ordinaire. Ils avaient dû être atteints presque en même temps et depuis plusieurs jours par cette malaria propre à la région et l’arrivée du bateau coïncida avec leurs derniers instants. Peut-être Castro était-il déjà mort quand je débarquai. Jehoudah se leva, fit quelques pas dans ma direction, et retomba. Quand j’arrivai auprès de lui, il me tendit deux lettres dont les adresses étaient écrites avec un soin extrême et je compris que ce qui l’avait fait vivre jusque-là était la nécessité de me remettre les deux lettres en mains propres et d’obtenir l’assurance qu’on les ferait parvenir à leur adresse. Une de ces lettres était pour Joachim de Castro à Goa, l’autre pour Rachel Jehoudah à Cochin. Quand je lui eus donné l’assurance qu’il me demandait, il poussa un grand soupir de soulagement et ferma les yeux. Toutefois, il les rouvrit et balbutia:
--Si la lettre de Castro ne parvenait pas à son fils, chargez-vous personnellement de faire savoir à Joachim de Castro que son père a souhaité vivement, avant sa mort, qu’il épousât ma fille Rachel.
On lui prodigua les soins nécessaires mais il ne reprit pas connaissance. Quant à Castro, il était mort. J’eus, lorsque je m’approchai de lui, de la peine à le reconnaître. C’était vraiment un autre homme. Son expression farouche avait disparu pour faire place à un calme presque joyeux. Il portait autour du cou un chapelet que je reconnus pour un de ceux que vendent les missionnaires de Mozambique.
J’allai jusqu’à sa cabane. Elle était dans un ordre parfait. Il y avait deux verres côte à côte, deux haches et toutefois un seul crucifix. Tout ce que je vis attestait que deux hommes avaient vécu et travaillé ensemble durant une semaine dans un parfait accord, en vérité, comme deux frères qui se seraient aimés tendrement. Nous creusâmes leur tombe l’une à côté de l’autre.
· · ·
Selon le désir de son père, Joachim de Castro épousa Rachel Jehoudah. Ils ne revinrent jamais à Goa. Rachel relisait souvent la dernière lettre qu’elle avait reçue de Mozambique et qui se terminait ainsi:
--... Ce n’est pas ton bonheur que j’ai considéré, car le bonheur n’est pas le but, ce n’est même pas la réparation du tort que tu as causé. J’ai voulu ramener celui que tu avais volontairement fait rétrograder sur le chemin de l’homme, dans la voie droite où chacun est à même de regarder l’au-delà avec une tranquillité résignée. Et ainsi au-dessus de nous, dans le domaine des causes et des effets, j’ai interrompu un courant d’ombre, la chaîne du mal qui est éternelle si le pardon actif n’intervient pas, si l’amour ne remplace pas la vengeance.
Pendant que j’achève cette lettre, il prie. Nous ne savons ni l’un ni l’autre si nous vivrons jusqu’à l’arrivée du bateau. Mais cela n’a plus guère d’importance pour nous. Nous aurons transmis à nos enfants l’exemple de la réconciliation. Tout à l’heure nous nous étendrons sur le même lit de feuilles et le sommeil de mon compagnon sera paisible. Tu te demandes sans doute comment je lui ai donné cette paix, comment j’ai pu rendre l’espérance à celui qui en a été dépouillé. Ce ne fut pas avec des idées. Il ne m’a pas écouté tout d’abord. Il a continué à regarder loin, du côté de la nuit qui venait. Ce ne fut pas non plus à l’aide des objets de son culte. J’avais pensé qu’il y avait dans leur matière usuelle une force bienfaisante qui aide l’esprit. J’ai inutilement répandu à terre le chapelet et la croix des chrétiens, à côté d’un pain, d’une pendule et d’une boussole. Je ne me suis pas de suite rendu compte de ce qui agissait sur son âme. Ce n’est qu’à la longue que j’ai compris la force de la pensée d’amour que j’avais en moi. J’ai placé cette pensée d’amour comme une lumière, dans sa misérable cabane de condamné, sur le sable de la rivière, dans la forêt où j’ai coupé à l’aurore des arbres avec lui. Et quand j’ai vu le cœur désespéré se fondre soudain et tomber le masque de pierre du visage de la haine, il m’a semblé que la forêt devenait silencieuse, que les vapeurs des étangs se dissipaient, qu’il se levait autour de nous une lumière plus claire que celle du soleil levant. Alors je n’ai pas pleuré parce que j’ai épuisé jadis la somme des larmes qu’une créature peut répandre, mais j’ai éprouvé une allégresse tellement pure que j’en ai souhaité une semblable à tous les êtres de la terre et surtout à toi, mon enfant.
L’amour est la grande force du monde. Toutes mes années d’étude et mon expérience ne m’ont appris que ce secret et je te le lègue.
Ici on enterre les hommes à l’endroit où ils tombent. Si tu ne me revois pas, et si je meurs loin de toi, ne t’attriste pas de ma solitude. Je ne suis plus seul. Je reposerai à côté d’un homme que je suis arrivé à aimer et auquel j’ai communiqué cet amour. Nous sommes deux. Nous avons lutté fraternellement contre les arbres, le soleil torride et la fièvre. Nous avons décidé de ne plus nous quitter. Nous sommes contents et tranquilles à la pensée que nos os seront mêlés, que nous dormirons côte à côte. Et s’il y a un autre voyage à entreprendre, s’il y a un réveil, c’est ensemble que nous nous lèverons pour repartir.
FIN
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